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GEORGES BRAQUE

Comment Georges Braque, qui occupe une place si ambitieuse et si particulière dans la famille des peintres cubistes, nous apparaît-il à la fois le plus dogmatique et le plus spontané ?

On a écrit de lui qu'il était « le plus pur des hommes ». L'hyperbole, après tout, n'est qu'un instant de lyrisme, et le lyrisme dont l'absurdité ne choque rien que les cœurs secs, n'est qu'une façon passionnée de dire la vérité, au delà des frontières vulgaires de l'usage.

Pour le soin d'une vérité historique vers laquelle on s'efforce en tâtonnant, les témoins, les moins récusables étant sujets à des défaillances de mémoire, il serait trop injuste de ne pas faire, dans l'organisation de ce grand mouvement, très large la part à Georges Braque.

Nous ne contrarierons même pas ceux qui le tiennent pour le chef véritable de l'école. Jamais Picasso n'eut souci d'entreprendre autrement qu'à

son seul bénéfice et, je l'ai dit, il se dépasse aujourd'hui ; il est au delà de la doctrine, sinon hors des voies de l'école.

Le cas de Braque est différent.

Georges Braque est un esprit beaucoup plus spéculatif que Picasso, d'une part, et, d'autre part, ils diffèrent encore par ceci que Picasso, « inspiré » selon l'antique conception, celle qui admet la vertu aujourd'hui contestée du « génie * » a, évidemment tenté par tous les arts à la fois, de la Poésie à la Musique dont il feint le dédain, choisi d'être peintre.

Georges Braque, lui, est peintre, de nature. 11 a des mains de peintre. Il parle peintre et pense peintre, dirai-je en jargon pour me faire mieux comprendre.

Une tradition de métier l'a, de plus, "toujours dirigé.

Avec passion, avec spontanéité, jeune artiste éveillé à la traduction des formes par ceux qui en perdaient conscience, les impressionnistes, il produisait allègrement encore, en homme bien portant, mais chaque jour un peu moins satisfait. C'est alors que la splendide rébellion de Pablo Picasso, dont un jour on reconnaîtra unanimement qu'il a aidé à sauver l'Art de la banqueroute frauduleuse, remit toutes choses en question.

* Maurice Raynal fut son premier négateur.

CUBISME

Georges Braque n'eut à être le disciple de personne *, L'audace de son ami le persuada seulement de la vérité, de la santé, de tout ce qui, depuis longtemps, le sollicitait, A l'inquiétude, à l'angoisse succédèrent la paix, une immense satisfaction, un repos moral salutaire.

On vit Georges Braque travailler évidemment dans le même esprit que le jeune père du cubisme ; mais point dans le même sens. Quand Pablo Picasso, peu soucieux de faire école, poussa le dédain d'enseigner jusqu'à hasarder des boutades que ne négligèrent point les critiques ennemis, on vit Georges Braque codifier, légiférer. Ce qu'écrivirent Jean Metzinger et Albert Gleizes a converti plus d'amateurs que d'artistes. Le véritable instituteur du cubisme fut vraiment Georges Braque**.

L'injustice serait grande de ne pas insister sur toutes les richesses que Georges Braque, instruit

* Au surplus, il hésita, disant à Picasso do ses essais cubistes : « C'est comme si tu buvais du pétrole et mangeais de l'étoupe enflammée ! »

** Il serait imprudent d'en conclure ceci que Braque, peintre plus laborieux, moins prompt, est un esprit plus méditant que Picasso, seul capable de conduire a aux rives du futur » ce que prépara le grand Malaguene. Car on pourrait s'en autoriser pour dire aussi bien que Braque a

des ressources de l'artisan, livra à tous les peintres sainement préoccupés de peinture en soi, d'abord. C'est lui qui enseigna les secrets du bon compagnon aux peintres que leurs maîtres n'avaient encore instruits que dans les belles manières.

Hugo tirait orgueil d'avoir mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire ; Georges Braque fit culbuter la boîte à pouce aux couleurs fines sous le poids du camion du peintre en bâtiment.

A ce propos, et avant de tenter, non pas le jugement (ce qui n'est l'affaire d'aucun critique) mais l'expression de la dernière exposition de Georges Braque, je veux essayer de rapporter une anecdote, doublement pittoresque, qui fixe un point d'histoire et renseigne sur l'heureuse contradiction des esprits.

Dès 1913, j'écrivais, au cours d'un ouvrage dont la guerre et ses effets retardèrent la mise au jour :

« Qu'on ne s'inquiète pas exagérément de l'at-

diminué l'art impétueux de Picasso en le domestiquant. Ce serait injuste pour tous les deux.

Picasso vit en état presque permanent de méditation. Lorsqu'il crée le pinceau à la main, c'est un repos splendide. Il peut alors laisser croire à ceux qui ne perçoivent qu'une sensation, qui n'enregistrent qu'une émotion à la fois, qu'il ne fit jamais rien que s'abandonner fémininement à l'intuition bergsonienne en des minutes splendides dont le total, quelle que soit l'étendue de l'œuvre, ne correspondrait pas à la courbe parfaite d'une authentique vie d'artiste.

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traction exercée par le génie civil, l'industrie et ses procédés sur les artistes modernes. »

Ce qui apparaît aux esprits superficiels ainsi qu'une funeste contrainte n'est, au contraire, que le signe de la plus extrême liberté.

Georges Braque tient, par ses origines, à la classe des riches artisans, des grands entrepreneurs. Les siens ont peint ou fait peindre presque tous les murs intérieurs élevés au Havre à la fin du siècle dernier. Je suis persuadé que Georges Braque doit à cette ascendance quelques-unes de ses plus brillantes qualités.

Il discutait un jour avec M. Picasso — aux environs de 1910 — de Vinimitable en peinture. C'était un thème favori des artistes nouveaux. Faut-il, si l'on peint une gazette aux mains d'un personnage, s'appliquer à reproduire les mots le journal ou réduire l'entreprise à coller proprement la gazette sur la toile ? On en vint à vanter l'habileté des peintres en bâtiment qui tirent tant de marbre et tant de bois précieux de carrières et de forêts imaginaires.

Naturellement, Georges Braque apporta d'utiles éclaircissements, ne ménageant pas les savoureux détails de métiers.

Il en vint à dire quels services rendait aux peintres du bâtiment, pour l'exécution du faux marbre et du faux bois, un certain peigne d'acier que l'on

promène sur la surface peinte, dans le but d'obtenir le dessin simulant les nervures et les persillages.

On peut sourire du sérieux apporté à une discussion de cet ordre. C'est qu'on sera encombré des plus fades préjugés ; c'est qu'on ne voudra pas prendre garde au bénéfice certain que trouve l'artiste à se pencher sur les beautés du travail do l'ouvrier.

Enfin, ceux qui rient de nous ne cessent de se corrompre l'entendement par la communication des plus misérables recettes académiques : « L'embus, mon cher Monsieur, l'embus ! »

Bref, Picasso et ses hôtes convenaient de l'utilité du peigne ; mais remarquez que personne ne songeait, toutefois, à imiter ces adroits artisans.

Ceci est d'une importance extrême. Un artiste se grandit de songer à ces choses ; il peut désirer même cet outillage qui le séduit, mais c'est assez. Il ne doit s'approprier ni l'outil, ni le procédé, au moins directement. Mieux vaut, comme fit * l'un d'entre eux (le peintre Marcoussis) imiter V imitation.

Mais un Mécène qui se trouvait là ne pensa pas ainsi.

Il descendit au plus proche café consulter le Bo1;tin, sauta dans un taxi et se fit conduire- chez

* Salon de la Section d'Or.

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un taillandier du Marais qui fabriquait le fameux peigne à peindre le bois et le marbre.

Frémissant, comme s'il portait le radium de l'art nouveau, Mécène se refit véhiculer jusque chez Picasso entre les mains habiles de qui il remit son emplette.

Les yeux du peintre brillèrent alors de cet éclair de joie enfantine que connaissent bien ses familiers.

Il promit de se mettre au travail, content de posséder un jouet neuf, lui qui n'aspire qu'à créer, qu'à détenir des formes nouvelles, et donna rendezvous à l'amateur pour le lendemain matin.

Or, quand le matin fut venu, le Mécène ne vit rien qu'un portrait de sapeur bien soigné.

Avec le peigne à peindre le bois et le marbre, Picasso avait peint, avait ondulé les cheveux et la barbe do son personnage * !

Le temps est passé de ces expériences, pour l'un, et de ces jeux pour l'autre. Georges Braque a des droits acquis au titre de chef d'école qu'il revendique brutalement. Son œuvre cubiste est d'une

* J'ai cité, une fois, cette anecdote qui vaut, je crois, d'être répandue,

richesse, d'une puissance inégalées. On songe à des nourritures terrestres choisies, préparées selon une si irréductible raison qu'elles ont toute la saveur du divin. «

Admet-on maintenant que Georges Braque soit à la fois le plus spontané et le plus dogmatique ?

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