JUAN GRIS
Dans l'œuvre cubiste, Juan Gris occupe auprès de Picasso — qu'il n'a point renié — une place aussi considérable que celle de Braque. Je n'écris pas cela pour les comparer l'un à l'autre. Jean Moréas — que la jeune littérature comprend si mal, sans soupçonner ce que perdurait de force révolutionnaire chez ce constructeur rigoureux — • Jean Moréas disait : « Je ne me compare à personne ». C'était sa façon de dire ; cela signifiait exactement : « Il ne faut comparer personne à personne. » On ne peut même pas comparer à Picasso ses plus serviles imitateurs. L-orsque le grand Andalou construisit ce monstre de tôle qui eût pu être (il l'abandonna) un chef- d œuvre d'harmonie plastique — el guitare * — il en suspendit le « patron » découpé au mur de son atelier et confia alors à ses amis : « Chacun peut refaire le même. » C'était faux. Tu comptais, Pablo, sans la faiblesse, sans la maladresse, sans l'erreur de calcul, sans l'impatience funeste ou magnifique et qui, toi-même ! — te libéra. Je veux seulement rendre ceci sensible :
* La Jeune Sculpture française.
Braque et Juan Gris (qui n'est pas des tout premiers venus) pour s'être mis le plus strictement à l'école de Picasso sont les deux peintres du groupe cubiste qui, à côté de l'initiateur, ont le plus de « certitude en soi ».
J'ai dit, d'autre part, l'apport considérable de Braque, lorsque, las des moyens (déjà académiques) empruntés à l'école de Collioure, il se souvint de ses pères les peintres en bâtiment et rajeunit à propos l'art de peindre par le secret transmis des artisans.
On connaît moins le riche apport de Juan Gris.
Soumis à des conditions d'une extrême modestie qui, un instant, firent de lui le plus humble des artistes modernes, il voulut que cette heure de sa vie fût une longue interrogation. Dans la simplicité de son cœur et la pureté de son esprit, il répondit à cette interrogation. Lui aussi s'imposa une morale des lignes, avec tant de soin, avec tant de rigueur qu'il a mieux renforcé d'absolues connaissances l'art cubiste que ne le firent les jeunes maîtres impatients de la Section (Tor, ses immédiats prédécesseurs.
Juan Gris a une personnalité telle qu'il peut être imité sans profit pour le renom vulgaire de Picasso. C'est parce qu'il fixa des directions, là où d'autres n'aboutirent qu'à d'ingénieuses justifications.
CUBISME
Peintre savant, il n'est cependant pas entièrement dominé par la seule logique. Une pureté morale très profonde lui tient lieu d'imagination. Il est le seul qui, demeurant enfermé dans un cercle étroit de conditions plastiques, toutes définies, choisies par lui, a donné, d'années en années, le sentiment immédiat d'un épanouissement par l'élargissement.
S'il faut s'évader de soi pour apparaître grandi, faut-il renier la morale première qui a pris la forme de frontières ? Juan Gris ne le pense pas. Il redoute une telle libération qui ramènerait ce sage, ce méditant à la misère des expédients haïe et condamnée du premier jour. Il se désenchaînera toutefois .mais par l'accès aux sommets, par l'ascension, par le vol en spirales, par la conquête ordonnée d'un infini calculé, chef-d'œuvre de la règle.
Ainsi, Picasso s'est évadé lui-même, avec plus d'audace sans doute, un goût plus vif du risque et une confiance plus grande dans sa puissance d'improvisation, tel l'as osant le pire sur un appareil réglé pour un effort moindre.
De Juan Gris, nous savons déjà que son respect plus froid, plus lent de la méthode ne le dépossède pas de cette fantaisie qui fut la parure de sa jeunesse et dont il eût pu se contenter.
Les dernières manifestations de Juan Gris nous l'ont montré enrichi à ce point de biens purement
picturaux — forme et couleur — que j'y veux voir la justification de ce que j'avançais en commençant. Sera-t-il emporté au delà du cubisme même, lui qui eut la loyauté de se dire représentant d'un art primitif dont ceux de son âge ignoraient l'accomplissement ?
Je sais seulement qu'il a choisi la voie propice à cet accomplissement.
Plus rigoureux que les plus impatients législateurs de ce nouveau Parnasse, il demeure au centre d'un monde baigné, nourri de l'air toujours d'en haut, d'où qu'il souffle, alors que tant d'autres (qui par une étrange contradiction étaient les plus impatients de réalisations post-scolastiques) se sont depuis le premier jour enfermés sous une cloche pire que celle des poèmes sous-marins de Maeterlinck.
Ainsi, Gris, ange sombre, apprendrez-vous le bonheur encore interdit, à cette hauteur de votre vol en spirale où la spirale prend la forme du sourire.
ALBERT GLEIZES
Quand on a redouté le péril de la systématisation et tous les dangers où pouvaient s'abîmer des
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peintres dont l'un disait à la plus tendre, la plus impulsive sœur des Fauves, — ce n'est pas Marie Laurencin : « Quand tout de ce fier Caprice commencera de faiblir, regretterez-vous pas alors de ne point posséder quelque certitude ? », on trouve un ferme motif de réconfort dans la profonde diversité des œuvres cubistes, après dix ans de travaux soutenus.
Albert Gleizes est un de ceux dont la personnalité s'est le mieux gardée.
Les circonstances même lui furent favorables; l'égoïsrae, l'ingratitude des esprits, la frivolité des cœurs servirent son haut dessein qui le défendirent, au besoin dans la retraite imposée, de ce que le poète latin définissait « les frénésies de la secte ».
Encore une fois (c'est bien le lieu, enhardi par Pascal engendrant Péguy, de ne pas craindre lés répétitions) je ne compare personne à personne. Qu'on m'entende donc bien — et foin, toujours de la critique distributive — si je dis qu'Albert Gleizes possédait, au plus haut point, dès les origines de sa vie de peintre, cet « esprit de sacrifice » pour quoi André Derain mérita qu'on l'honore.
La ferme conscience du méditant qui s'incline devant l'évidence, reconnue devant que proclamée, plus qu'un cœur chaud de partisan.
Tel fut Albert Gleizes acceptant Ja révélation cubiste.
Il ne l'avait pas attendue pour se situei selon cette certitude que d'autres quêtaient encore.
Il ne s'abandonna pas dans la fièvre.
Lorsqu'il vint à ceux que son effort isolé soutient toujours, appelés, désirés par eux, peut-être était-il foncièrement persuadé devant ceux-là qui avant lui s'étaient ralliés.
Rien ne serait plus vain que s'attarder à rechercher si Albert Gleizes, hors du cubisme qu'il accepta sans se soumettre, sans se démettre, n'eut pas été — maître et directeur — l'édificateur d'un système plus abondant, plus prompt dirai-je en tournant court, certain d'être compris de tous ceux (si rares !) qui, aimant la peinture comme les mélomanes se donnent à la musique, ont suivi l'œuvre collectif cubiste depuis le premier jour.
C'est ici l'instant de répéter que Picasso ne désira pas Vécole, dont il se désintéresse absolument — quelques-uns le lui rendent bien — et n'édifia rien, froidement, qu'à son usage.
Bien avant les manisfetations qui vont de 1908 à 1910, Albert Gleizes, ainsi qu'on l'avait justement noté, entreprenait de rendre à la peinture la vertu dramatique dont l'avait dépouillée les impressionnistes et leurs derniers successeurs ralliés autour d'une oritique anarchique.
Quand un poète accompli, mais critique frivole, Emile Henriot (il croit à une farce immense dont
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nous sommes les impitoyables metteurs en scène) ne pouvait pas encore écrire — et pour cause 1 — que Cézanne « était un peintre pour marchands », Albert Gleizes recevait la leçon de Cézanne.
Georges Braque piquait au mur de son atelier, voici plus de quinze ans, une photographie du Chahut de Seurat, merveille d'ordre possédée par l'amateur allemand G... qui promit de la léguer au Louvre, et qui tiendra peut-être parole.
Picasso a pour icône VOdalisque de Monsieur Ingres.
On admire chez Derain ses copies des Italiens, et l'on trouve encore des Courbet voisinant avec des Grecs chez plusieurs.
J'imagine que Gleizes eut été jaloux de posséder ce Jeune Philosophe ^e Cézanne que l'Allemagne encore nous a pacifiquement ravi.
J'y ai trop songé en étudiant la formation de Gleizes pour ne pas la décrire ici, si l'on peut décrire cela.
Vous vous souvenez de ce grand adolescent en méditation devant une tête de mort, au regard si puissamment chargé de foi, d'amour, d'austère passion et aussi de toute la naïveté d'un jeune philosophe de seize ans méditant sur la mort et ne sachant de la vie que ce qu'en devine son cœur.
Méditant sur la fin en son angoisse du commencement.
Il y a beaucoup du regard de l'aïeul Cézanne dans le regard de cet enfant. Même foi ! même austérité ! même honnêteté laborieuse ! même ignorance des conventions funestes qui, souvent, tiennent lieu de science!
Mais î'admire, et voici qui pour inoi caractérise Cézanne, d'un trait, j'admire que, toujours dédaigneux de l'effet, le peintre paysan, l'artiste religieux ait traité le crâne dépouillé, le crâne de j)Oor Yorick, le crâne romantique (qui l'est devenu si peu) absolument comme ses pommes.
Ou bien est-ce le Jeune Italien qu'a désiré Albert Gleizes ?
Le moutard aux allures sournoises de maraudeur a belle perruque, mais il louche désespérément. Cézanne devait goûter puissamment ce regard, et peut-être jamais peintre traduisit-il mieux les vertus de la lumière armant le plus humble miroir incliné sur l'univers grandiose et misérable.
La couleur. Le rouge du gilet. Un rouge unique dont Cézanne extrait tous les degrés. Plus : toutes les couleurs du prisme.
Ceux qui devaient délibérément qualifier le cubisme d'impasse, pour en faire, sept ou huit ans plus tard un passage, quand les suiveurs essoufflés de mal suivre revinrent à tous les hasards de la sensation nue, ceux qui, sensibles à l'art charmant et funeste des post-impressionnistes anarchisants,
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devaient le plus décrier le cubisme et les peintres cubistes les mieux doués, ne purent se défendre de louer en Albert Gleizes cette richesse cézanienne de constructeur et de coloriste sans fureur.
C'était, sans l'écrire, vanter son dramatisme.
Albert Gleizes eut encore sur ses camarades une influence salutaire et très féconde et dont on n'a pas assez souligné l'évidence. Il engraissa de bonne terre le Jardin de l'Abstrait. Mieux, il pernait ces œuvres de vie, humaines, où l'on voit aujoiird'hui briller Fernand Léger.
Lefauconnier, dont nous ne savons plus rien que par la Gazette de Hollande, mais envers qui je ne serai pas injuste, fut aussi, pour une part moindre, méritoire quand même, artisan de ce salut. Il y a souvent entre ses dons et ses acquêts un désaccord que la plus sévère critique ne relève point chez Albert Gleizes, martyr, fervent et satisfait, de l'Unité.
Les portraits de Gleizes, dominant ceux de Metzinger éloigné du point initial par une certaine forme d'invention, qui manque à Gleizes, poète plus rude, compteront parmi les portraits « authentiques » du début de ce siècle. Si quelque amateur compose une galerie logique du mouvement cubiste,
le Portrait du libraire F , par Albert Gleizes,
n'en saurait être éloigné sans que le sens de la collection soit altéré.
Courbet n'était pas satisfait de son réalisme. Ce qu'il livre à la postérité est immense ; son enseignement strict est funeste. Dans l'abandon d'une conversation d'atelier, comme on tournait les pages d'un album jauni, rempli de reproductions d'ouvrages de Courbet, le peintre F... s'écria : « Faut-il qu'il y ait là-dedans de la peinturai... » On entend le reste.
Courbet avait assez de génie pour souffrir de ce qui se traînait de crapuleux dans son œuvre. De cette sourde angoisse naquit L'Atelier du Peintre, expliqué dans cette lettre d'homme inquiet, adressée à Champfleury et dans laquelle l'homme brave qui fit « la Commune de la Peinture » exprime son souci de réaliser un grand accord classique. Il ne le dit pas expressément, mais on le devine assez. C'est en mariant le nu à l'habit moderne, et la seconde réalité, dont parle aujourd'hui André Lhote, à l'étude directe.
Je demande si Albert Gleizes, favorisé par cinquante précédentes années emplies autant que deux siècles, armé de fine culture, réalisant selon Cézanne l'accord justifié, étroit, de la figure au cœur du paysage qu'elle gouverne, ne fût pas le moins contestable héritier d'une si féconde inquiétude.
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Certains trouveront à s'étonner qui, ayant provisoirement accepté les termes de cet essai, iront à Gleizes pour ne connaître que ses ouvrages les plus récents.
Et pourtant !... harmonieux par la méthode qui permit les compositions des Indépendants d'avantguerre et de la Section d'Or, ne prouvent-ils pas, au moins, de quelles exactes passions humaines demeurera l'interprète ce langage indirect de la peinture, en faveur duquel toute la jeunesse moderne semble s'être fervemment prononcée.