L'ART EN DEUIL
L'Art français, ceux qui luttent, et, je n'hésite pas à l'écrire se sacrifient à sa gloire, à sa gloire vivante, portent ton deuil, Guillaume Apollinaire !
Qu'on me permette, à moi son compagnon de vingt ans, de dire ce que fut la belle bataille menée par le cher et grand poète disparu.
Dès 1903, après nous être connus au caveau des Soirées de la Plume, où l'on célébrait un peu les rites funèbres du symbolisme expirant, impatients d'un art vivant, vivace, vivifiant, tout neuf et nourri de fortes traditions, un art capable d'un prolongement indéfini, nous nous retrouvions dans l'atelier de Picasso. Picasso en était à Vépoque bleue.
Guillaume Apollinaire publia alors dans La Plume, — où l'on avait fait l'éloge des De Groux, Le Sidaner, Henri Martin, — une étude précise et lumineuse sur Picasso. Elle fut le premier acte de cette révolution picturale qu'on voit durer encore.
Il faudra republier ces pages ignorées de trop de peintres de 1918 et qui, je le répète, sont le commencement de tout.
Auprès de Picasso, Guillaume Apollinaire se lia
avec Henri-Matisse, Braque, Maurice de Wlamînck, Van Dongen, André Derain et c'est en leur compagnie que nous allâmes chercher, en son réduit de Montrouge, le vieux douanier Rousseau, non point pour le mystifier, comme des imbéciles intéressés l'ont écrit, mais pour payer son effort ingénu, profondément utile, d'un peu de gloire méritée.
Certes, Guillaume Apollinaire, poète, érudit, savant, voyait au delà de l'art qui s'affirmait parallèlement à celui de Picasso se découvrant encore, tragiquement.
Il fallait pourtant entrer dans la bataille, courir à la défense des plus immédiatement attaqués et Guillaume Apollinaire, dont le goût attendri pour Part de Matisse ne se démentit jamais, fut de ceux qui assurèrent, au prix de plusieurs années de lutte, le succès des Fauves tant honnis.
Tandis que le sort me réservait de forcer les portes de la grande presse et d'y installer des rubriques d'art, — oubliées depuis, il faut le dire, la Justice de Clemenceau où écrivait Gefîroy, — Apollinaire publiait dans les revues (qu'il fondait au besoin) des éloges raisonnes qui étaient des poèmes. Par des lectures, des conférences, par des conversations où brillait sa parole d'enchanteur, il nourrissait d'idées les jeunes artistes, cependant que Pablo Picasso trouvait sa voie terrible et magni-
CUBISME
llque, secrètement lumineuse, et ce furent les beaux jours du Cubisme.
Guillaume Apollinaire soutint l'héroïsme investigateur des jeunes peintres apercevant la beauté de l'art africain et polynésien, leur livrant en poète les raisons profondes de leur propre exaltation, les éclairant sur leur passion.
Quelle pauvre chose, ténorisation de maçon italien retour d'Amérique, eut été le Futurisme de Marinetti, si Guillaume Apollinaire n'avait daigné — par jeu — ennoblir cet art décadent et barbare de toute sa puissance lyrique, de toute sa raison !
Guillaume Apollinaire a non seulement voulu tout comprendre, ne rien dédaigner, non seulement il se pencha sur toutes les œuvres fortes de vie authentique, mais son génie de critique inséparable de son génie de poète suscita des artistes ! Des artistes ne se fussent pas reconnus, n'eussent pas saisi le pinceau ou l'ébauchoir sans le secours du verbe ardent de ce critique ! De combien a-t-on pu dire cela ?
Destructeur et créateur comme le feu, abattant et construisant, Guillaume Apollinaire a pétri les vieilles et nobles pierres comme de l'argile humide.
Il a su, n'en doutez pas, sourire de tentatives dérisoires. Il savait de quels ferments veut s'enrichir le sol avare ; il savait que la moisson serait
belle ; elle le sera. A d'autres de brûler l'herbe mauvaise.
Le nom de Guillaume Apollinaire demeure pour les âges à venir, uni à ceux des peintres outragés encore et parmi lesquels les apprentis de demain voudront choisir leurs maîtres.
L'ANIMATEUR
PICASSO
Son nom est partout dans ces pages.
On l'y retrouve plus souvent encore que ceux de Matisse ou de Derain qui ont, comme lui, de grands rôles directeurs.
Une étude sur Picasso ?
Elle est ici constante.
L'inventaire serait vain, et, après ces chapitres derniers, indigne des uns et des autres, de tout ce qu'a livré à l'art, en prodigue, ce grand égoïste.
Il a suscité les fortes haines qui font plus beau ce ciel où, blanc, plane l'Eloge.
En ce temps que l'ouvre l'ère cubiste, Picasso mène une existence admirable. Jamais l'épanouissement de son libre génie n'a été aussi radieux.
Il a interrogé les maîtres dignes de régner sur les âmes troublées et éprises de ferveur, du Grèce à Toulouse-Lautrec. Maintenant, vraiment lui-
même, il se laisse conduire, certain de soi, par une fantaisie frémissante, à la fois shakespearienne et néo-platonicienne.
Picasso, déjà couronné, peut vivre et travailler ainsi heureux, justement satisfait de soi. Rien ne lui permet d'espérer, par un autre effort, plus de louanges ni le développement d'aucune plus prompte fortune.
Pourtant Picasso connaît le tourment.
Il retourne ses toiles et jette ses pinceaux.
Durant de longs jours, et tant de nuits, il dessine, concrétisant l'abstrait et réduisant à l'essentiel le concret. Jamais labeur ne fut moins payé de joies évidentes, et c'est sans le juvénile enthousiasme de naguère que Picasso entreprend la première application de ses recherches.
Il a courbé sous la froide Raison son génie.
Lorsqu'il lui rend les ailes, voici Picasso au centre d'un univers transfiguré.
L'époque bleu«.
Les stropiats, les vagabonds se faisant une patrie du porche d'une église ; les mères sans lait ; le Corbeau centenaire.
Toute la douleur et toute la prière. Les Saltimbanques.
L ANIMATEUR
Le gros homme rouge, les minces acrobates adolescents, l'Arlequin mage, les grelots tristes et le tambour funèbre, la fille au châle et le Cheval blanc du manège éternel, deux fois encore célébré par Max Jacob.
L'époque rose.
Tous les miroirs, toutes les sources, toutes les vitres, toutes les nudités.
Te souviens-tu, Pablo... Te souviens-tu, Guillaume ?
« ... Sur la limite de la vie, aux confins de l'art ... sur la limite de l'art, aux confins de la vie. »
Autodafé.
Résurrection.
Ceux qui résistent à l'amitié de feu qui incline vers ce peintre, s'épargnent la bassesse du dédain en confessant qu'il est notre dessinateur.
Après vingt ans de travaux, d'exemples immédiats ou seconds, et vingt ans de silence, Picasso fit un choix de ses plus beaux dessins et les exposa en une galerie parisienne.
Fraternellement prié, j'ai tenté de rendre sensible, avec peu de mots, la courbe du génie :
Amples et blanches, les manches du Pierrot ne sont pas celles du prestidigitateur.
Elles ne contiennent que deux bras nus.
La reine de cet Opéra de toile dont V arène est une projection du monde, se renverse alors sur sa chaise carrée et, la tête inclinée comme une sphère, rit au miroir suspendu entre ses bras levés. Le miroir qui absorbe et renvoie son image, à la fois le ciel, Vair, Veau, le feu, la lumière et la terre avec son humanité dont le rire et les douleurs sont parfois aussi parfaitement inimitables que ces mots LE JOURNAL, cUchés dans la fournaise et qui, tirés à un million et demi d^ exemplaires, ne se ressemblent jamais.
Cest une scène de comédie foraine, ou le repos des grâces du ballet.
Niché entre les plis gra^ de la paume, le fourneau de la pipe chauffe la main autant qu'un petit oiseau. Avec la première plume venue, tire mieux quavec un tire-ligne un trait parfaitement droit au long du tuyau dont la chaleur t'enseigne la mesure. Voici la guitare toute sonore de toute la musique recréée parce que ce que vous nommez VHarmonie est aussi inimitable que la manchette du quotidien.
Picasso est tout seul entre le ciel et la terre, suivi de ceux dont ses pas ont tracé la route et précédé de V homme qu'il fut.
La vie de ce grand artiste ne sera pas assez longue pour parcourir tout le chemin que son œuvre éclaire.
UArt présent et l'Art futur relèvent de sa bienfaisante tyrannie.
Picasso a tout inventé.
Pour échapper à un si impérieux guide, il n'est de refuge que dans le passé, dans les grottes du passé où Pair se cristallise ; la moindre halte y précipite et Picasso est toujours seul ayant fait largesse de vérités nouvelles ;
L ANIMATEUR
seul, précédé de cet adolescent de jadis, couronné par la grâce.
Tous les dessins qu'on a réunis sont de la main de Vadolescent merveilleux. Mais, tandis quaux premiers jours de cette création, V adolescent accumulait des simu' lacres en se réjouissant d'imiter Dieu sans même se prouver la réalité du monde, le voici, toujours aussi joyeux, plus libre ! obéissant au second Picasso, celui qui a tout mesuré et dont il a semblé parfois qu'il pourrait assurer la chute universelle par une plaisanterie concertée, face à face avec les nombres, ces étoiles du ciel intérieur.
Marcel Schwob a réussi un conte ingénieux. Il na rien compris à la religion de Paolo Uccello et a gâté d'humour automatique ce qui eut pu toucher à l'œuvre de foi. L'exposition des dessins ne peut laisser à personne à contrefaire l'écrivain des Vies imaginaires.
Picasso n'assure pas de repos à nos impatiences contradictoires. Maître des formes, l'homme d'une seule vérité les situe à sa guise sur des plans justifiés. A sa guise ! ainsi que fit l'adolescent de jadis docile aujourd'hui à la sagesse de celui qui, riche des dons de ce monde à définir, le plus vieux et le plus neuf, vierge de reflets et d'apparences, où l'imagination non plus traditionnelle gisait en des abîmes de solitude, en des océans de lumière froide.
Le miracle à présent est pleinement réalisé. Les dessins de Picasso iious seront mieux qu^une justification dont n'a que faire un artiste si grand.
Voici ouverts pour la première fois les cartons du
silencieux par qui fût renouvelé, selon son essence même^ le verbe de Vart. Saint Jean Bouche d'Or Close,
Sur Vœuvre infinie de Picasso, et au profit de l'œuvre la plus vivante de notre âge, les traits de son crayon s'épandent droits ou s'élargissent, se diluent en fine non des puissantes, pareils à la lumière du jour sur ce que notre intelligence peut, à travers Vart, percevoir à! une nature pleine encore de mystères concrets.