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MAX JACOB

Où situer, sinon près de Picasso, celui qui, le premier, le connut, le comprit, l'aima et, s'oubliant, proclama la richesse de cet avenir en lequel il croyait ?

Max Jacob est mon ami, mon frère d'élection. J'en suis bien peu gêné pour l'asseoir parmi les plus grands de son âge.

Poète et peintre, cet admirable artiste qui a si peu reçu a beaucoup donné aux hommes des générations dernières. Puisse-t-il leur livrer aussi l'exemple de sa vie incomparable, la vie d'un saint moderne dont la sainteté eut pour mesure la calomnie des gens mal nés.

L'humour de Max Jacob est la tendresse même ; celle des anges qu'il nous apprend à connaître personnages de bonne compagnie faisant des mots,

L ANIMATEUR

des mots ouvTagés comme les fleurs d'où jaillira l'amour.

La peinture de Max Jacob est à sa poésie ce que le ciel est au-dessus d'un lac très pur. Parfois, des enfants jettent une pierre dans l'eau et l'on voit alors se gonfler et frissonner le poitrail céleste ; ou bien de très bons bourgeois touristes, en toilette du dimanche, font une partie de barque et un nuage comique, déformation de la voUe maniée sottement, se dessine au ciel, toujours très pur, toujours d*azur vierge, même si les gestes d'en bas l'obscurcissent.

Mais je sais le péril des transpositions et mon cher Max dût-il se fâcher, je tiens beaucoup à soutenir ici qu'il n'est pas un écrivain qui s'amuse. Son œuvre peinte n'est pas pour poil et plume.

Max Jacob est un dessinateur savant ; un peintre riche de très anciens secrets et de la plus moderne fraîcheur. Il peint Le Théâtre, La Rue, des Natures mortes et des Figures qu'un lien étroit nous fait aimer plus encore. Ce grand artiste à l'œil profond voit tout sur le plan d'un unique rayon qui n'éclaire que certains cœurs égaillés par toute la terre.

Dieu ne défend pas les saints contre les voleurs, et l'Ange gardien ne garde pas les clés de la maison. L'époque doit beaucoup à Max Jacob.

Voici venue l'heure des restitutions et de la pleine justice *.

Bientôt on se disputera ses gouaches, ses aquarelles, cette admirable série des • Ponts de Paris, déjà guettée de façon telle qu'il nous faudra faire — qui sait ? violence à notre ami pour l'arracher, un peu, à trop de fêtes officielles l

* Si Max Jacob n'étant pas à proprcnacnt parler un peintre, n'usant pas de toiles ni de couleurs à l'huile, est présenté trop brièvement ici, je lui consacre l'étude complète qui lui est duc dans La Bible aux Images, examen de l'œuvre moderne des graveurs et dessinateurs français.

DES PEINTRES DE LA GUERRE

DES PEINTRES DE LA GUERRE

Je tiens en héritage d'un mien aïeul un passeport. Il est daté du bel âge romantique. Mon aïeul peignait des moutons et leurs gardeuses ; il conserva Versailles, où il rassembla, pour la seconde République, des portraits de Conventionnels que la troisième République s'empressa à disperser si bien qu'on n'en retrouve plus aucun aujourd'hui. Sur le passeport de mon grand-père, on lit : peintre de batailles. Caprice d'artiste romantique ? Idée de gendarme issu de la grande armée ? Qui le saurait 1

Nous avons, malheureusement, remis les passeports à la mode. Les peintres de bataille connaîtront-ils la même faveur ? Les livres de guerre, romans ou carnets de route, ne sont pas des œuvres sj'nthétiques, des vues d'ensemble. C'est l'histoire d'une batterie ou le journal d'une escouade, c'est l'épopée d'un bataillon. Il en va de même des productions des peintres combattants, puisqu'aussi bien l'on ne saurait rien dire des « rapports truqués «

des peintres officiels en mission aux armées. Les meilleurs artistes, parmi les combattants, furent, incontestablement, les collaborateurs du Crapouilloty ce Chat Noir d'épopée.

Ceux-là aussi nous livrèrent des coins de bataille, des instants de la vie aux tranchées. L'un d'eux marqua qu'il souhaitait entreprendre au delà, je veux parler de Luc-Albert Moreau.

Fraye, un nouveau venu, suit avec bonheur des voies parallèles à celles choisies par Luc-Albert Moreau ; mais, lui non plus, n'est pas un peintre de batailles.

11 y aurait pour un écrivain patient, d'âge mûr, que la cruelle vie de notre temps n'empoignerait pas trop rudement, un monsieur à lunettes, à loupe, à fiches et à bibliothèque, qui serait demeuré clairvoyant et sensible, une précieuse étude à nous léguer sur le paysage dans la peinture militaire. Dans ces sortes d'ouvrages, le conventionnel n'est peut-être pas tout à fait le convenu coutumier. Gardons-nous d'oublier que ce ne sont pas les artistes mais les généraux qui choisissent alors les paysages. Dans la Bataille de Wagram d'Horace Vernet, c'est Napoléon et non pas Vernet qui établit le premier plan. Baudelaire, profond critique d'art, écrit de Vernet qu'il haïssait justement : « Il fait des Meissonier grands comme le monde » (Salon de 1846). Mais Napoléon aussi!.,. Et Bau-

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delaire n'estimait pas plus Napoléon qu'Horace Vernet.

Ce qui précède explique pourquoi, longtemps encore après l'époque d'influence « bonap... artiste », on retrouve dans les tableaux de batailles, soit le gué, soit le cimetière d'Eylau, soit le « petit moulin à vent ici présent » dans lequel se tient Monsieuye Ubu, en général soucieux de conserver un chef à ses braves palotins.

Le paysage ne se transforme qu'avec l'interprétation des jours terribles de l'hiver de 1870-1871. Peintre vulgaire, Alphonse de Neuville a gâché, a manqué ce qu'il paraît avoir justement, et peut-être amoureusement entrevu : le décor de guinguettes de guingois, les champs qui fleurent encore la ville, l'aigre poésie des environs de Paris dans l'horreur du carnage. Ceci fut exprimé au moins une fois, dans une toile de faibles dimensions, et peu ou point connue, de Courbet : deux mobiles dans une tranchée du bois de Meudon.

Or, en 1914-1918, il n'y a plus de bataille. La Marne c'est dix batailles incertaines et Verdun c'en est trente, dont aucune n'est pittoresque. Mais au front moderne, et j'en fus ébloui du premier jour, c'est le paysage qui domine tout.

Et quel est-il ce paysage ? Il se réduit à l'essentiel de la ligne de feu elle-même, à la morne ligne des tranchées avec ses sapes, ses postes d'écoute,

ses boyaux, ses pare-éclats. Le clocher abattu, le beffroi tronqué et la cathédrale fi'appée au cœur, elle-même, n'y comptent absolument pour rien.

C'est ce qu'on profondément ressenti Luc- Albert Moreau d'abord, et ensuite Fraye, qui lui doit ses moyens d'expression, mais qui semble avoir poussé plus loin ses recherches, sans toutefois nous avoir encore rien donné d'aussi complet que ce que nous connaissons de son chef de file.

Fraye est très jeune. N'étant pas encore en possession de moyens personnels, il nous laisse cependant surprendre une personnalité réelle, faite de sensibilité mesurée et de culture harmonieuse. Comme La Fresnaye, comme Luc- Albert Moreau, comme André Mare (qui lui aussi a découvert le vrai visage de la guerre moderne). Fraye, moins assoupli par l'épreuve que ses devanciers, doit à l'initiateur Picasso. Le cubisme-école est une institution dont Picasso doit accepter quand même un peu du bénéfice. Il ne peut fuir tout l'honneur d'avoir, aux sages trop rares qui l'écoutèrent sans souhaiter l'esclavage ni vouloir lui ravir la couronne, dicté le dégoût de l'amorphe postimpressionniste et le respect de l'organisation plastique, organisation étant prise ici selon sa valeur biologique.

Un soldat spirituel écrivait au feu Bulletin des Armées : « C'est au Salon de 1834 que Rafïet pro-

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duisit le type immortel du grognard ; j'irai voir le Poilu au Salon de 1944. »

Nous n'aurons pas à attendre si longtemps pour reconnaître, en des œuvres durables, le paysage de la ligne de feu, pressenti, pourrait-on croire, par la génération qui s'y est si splendidement sacrifiée, sans effets, sans pittoresque, selon Vesthétique moderne I

Après qu'eurent paru mes premières notes sur la peinture de guerre, jetées au hasard des expositions et des petits salons, Luc-Albert Moreau m'écrivit de l'hôpital où on l'avait couché, le corps criblé d'éclats :

« Notre écueil était en ces notes de guerre, si rapides, de ne pas sombrer dans le pittoresque et le genre. Très justement, vous écriviez que les images du front, pour avoir quelque intérêt, doivent être des vues d'ensemble, et viser à l'œuvre synthétique. Nos chers peintres en mission aux armée» se sont attaqués aux ruines et villages mutilés et c'est bien peu le « front », tout juste le témoignage d'une mentalité romantique.

« La guerre fait plutôt penser à un film de cinéma ou une infinité d'éléments et de spectacles viennent se juxtaposer pour créer une image. »

Oui, nos Flameng et autres, pour ne rien dire

des Scott, furent vraiment les G. V. C. du plus vain romantisme, doyens d'un art de seconde ligne. Luc- Albert Moreau dit juste et c'est une trouvaille sous sa plume que ce rapprochement éloquent de mots : « infinité dUléments et de spectacles ! » On bâtirait là-dessus une doctrine solide.

Ces dernières lignes et l'œuvre de Luc- Albert Moreau durant la guerre, en absolue conformité avec l'œuvre qui se peut dater de 1905 à 1914, obligeront l'honnête homme à une revision de jugement, N'a-t-on pas dit de l'art de Moreau qu'il était baudelairien ? Cela fut vrai et le demeure si l'on admet, assez raisonnablement, que le dit rapport d'éléments et de spectacles correspond au plus intime du vrai Baudelaire en réaction contre la dispersion romantique ; l'épithète est mauvaise si l'on rapproche Moreau du Baudelaire de la légende, enclin à nous introduire, frauduleusement, en pire chalands des pires maisons, en une nouvelle Chambre double où l'alcôve se change en une portion d'amphithéâtre.

Si ce peintre n'est pas chaste, il témoigne de bonne santé. Il ne s'embarrasse aucunement de théologie et de littérature autant à peine qu'il est naturel à un artiste lettré. S'il effleure la perversité

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c'est beaucoup moins par satanisme que par l'effet d'une très humaine ironie, laquelle ne va pas chez ce peintre du nu féminin jusqu'à la mysoginie. Son inquiétude d'une sorte d'androgynat n'a rien que de parfaitement classique, et si nous voulons être si bref sur ce point c'est par terreur de nous apparaître pédant. On reste ici parmi les vivants et nous allons seul au musée.

Enfin, s'il faut au sujet de Luc-Albert Moreau citer quand même et une fois Baudelaire, ce sera pour interroger le critique impatient de santé, de vérité, de métier, celui qui a écrit :

« Le nu, cette chose si chère aux artistes, cet élément nécessaire de succès, est aussi fréquent et aussi nécessaire que dans la vie ancienne — : au lit, au bain, à l'amphithéâtre (Baudelaire aujourd'hui dirait au théâtre, tout court). Les moyens et les motifs de la peinture sont également abondants et variés ; mais il y a un élément nouveau qui est la beauté moderne *. »

Quand tant de peintres n'osaient plus, trompés sur la bonne ou la mauvaise qualité d'un tel art, par les sottises d'académiques à prétentions réa-

* Ces lignes de Baudelaire étaient précédées de cette héroïque déclaration :

« La vie parisienne est féconde en sujets poétiques et merveilleux. Le nncrvcilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l'atmosphère ; mais nous ne le voyons pas. »

listes, bas anecdo tiers ; quand des peintres aussi fortement doués que Jean Puy, paralysés par une peur amorphe, usaient leur talent à des études de nu dans l'atelier qui ne pouvaient pas être des tableaux Luc- Albert Moreau eut le mérite de retrouver, le premier, la vérité baudelairienne.

DUNOYER DE SEGONZAC

Je n'hésite pas à rapprocher ces dessins de guerre que fit Dunoyer de Segonzac pour le Crapouillot de Jean Galtier-Boissière, et ceux qu'on vit en une galerie de la rue de Seine, pendant et depuis la guerre, des suites de croquis captant en leur mobilité rendue impérissable les formes diverses de la danse d'Isadora Duncan.

Dunoyer de Segonzac nous fournit, par ce rapprochement arbitraire rien qu'en apparence, si raisonnable à l'épreuve, le meilleur argument moderne en faveur de l'art au-dessus de la sensibilité, au plus grand bénéfice de l'émotion, de la passion par quoi tout sera continué sur le plan mobile.

Je ne nie pas plus le déchirement de M. Georges Scott ou de M. Jonas devant ses sanglants modèles de l'ambulance que je ne nie la joie sensuelle de M. Carrier-Belleuse au foyer de l'Opéra. Pourtant

ri'.

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je "songe déjà que c'est Degas, bougon, cœur sec, ermite qui traduit bien la volupté de la danse, la perfection et la salacité des jambes instruments de cette volupté.

Dunoyer de Segonzac traduit avec la même conscience supérieure l'horreur et la joie en soi, et son émotion de témoin par surcroît, parce qu'il n'a voulu que dessiner le mieux, selon sa foi en un art discuté, réfléchi, les attitudes du guerrier harassé ou de la ballerine dont le bond élargit l'univers.

Dessinateur ou peintre, Dunoyer de Segonzac atteint notre sensibilité, la provoque pour la retenir, par la rigueur de la construction. Il nous montre alors ce qu'est la vraie discipline, consentie, faite de choix qui se garde de réduire à rien les violences heureuses de la passion.

Cet architecte subtil a d'immenses gaietés de maçon, ivre de lever son verre au faite du monument dans une lumière solide comme la pierre de l'édifice.

Poète, il a de hautes vertus d'ouvrier ; on se souvient d'Oscar Wilde reconnaissant la perfection de l'art à ce point où l'art rejoint le travail manuel.

La fréquentation des Hollandais n'a pas enseigné un système à Dunoyer de Segonzac. Elle l'a confirmé dans ses certitudes acquises ; acquises par sa raison sur sa passion.

M. Dunoyer de Segonzac est, d'abord, un ordon-

nateur, âpre, violent, se colletant avec la matière. Il témoigne encore de singuliers dons d'humanité. Sa poésie n'est celle d'aucun poète de style. S'il peint un repas de gueux errants, c'est aux couleurs de la terre et du pain, elles-mêmes et, dans ces ombres, joue le soleil dorant le pain et la terre et les visages durcis sur l'oreiller de la route. Ses scènes de guerre sont aux couleurs de la boue qui, dans la guerre, l'emporte sur le sang.

Un prince de l'Eglise qui reviendrait de Rome au vieux village français, sous un climat instable, pour y bâtir en terre la mieux propre, aux accents d'anciennes voix rustiques, la chapelle harmonieuse et riche toute construite en son esprit, et pour laquelle il faut la pierre, le limon du pays et les nuages, et les pluies du pays sur les vitraux aux couleurs puissantes.

On a rendu ridicule le mot progrès. L'art de Dunoyer de Segonzac se développe, horizontalement (avec un rien d'excès en ce sens) sans qu'on ait à modifier le jugement initial porté sur cet artiste.

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Dunoyer de Segoiizac a-t-il triché avec le cubisme ? Ses dons l'apparentent à des artistes très éloignés des cubistes mais dont l'art va s'immobiliser, se cristalliser.

Il a eu conscience de ce péril et, sans se soumettre aux épreuves ascétiques que s'imposèrent un Metzinger ou un Lefauconnier, il a appliqué à la peinture traditionnelle tout ce qui dans leurs recherches pouvait retarder — interdire — la solution de continuité.

Sa personnalité s'éprouve par la variété des sujets. Peintre de figures, il semble aspirer à la grande décoration et dépend encore des Fauves d'hier par la violence du trait, tout en faisant des emprunts à la plus sombre palette du Picasso des premiers jours cubistes. L'emploi brutal, mais amoureusement, qu'il fait de la pâte n'est qu'à lui et la confusion, sur ce point, n'est pas même possible avec les intentions de Georges Bouche dont il faut renvoyer plus loin l'étude, afin de laisser Dunoyer de Segonzac au centre d'un groupe d'amis spirituels dont n'est point Bouche.

Plus souvent, avec plus de bonheur, il s'attache à des sujets traités par quelques contemporains, tels que Laprade dont il n'a point la virtuosité. Toutefois, il a plus d'ordre, un plus réfléchi amour de la matière et un sentiment, très profond, du luxe dans la beauté (la plus rude, voire) assez

puissant pour nous faire songer devant plusieurs de ses natures mortes à celles de Fantin-Latour.

Un instant, encore aux environs de 1911, quand j'écrivais Jeune Peinture Française, on put redouter qu'un désordre des sensations, par la violence de leur perception, retarda l'épanouissement d'un talent abondant et d'essence aristocratique. La raison l'emporte et le péril est conjuré.

... Si Courbet s'était, dès l'adolescence, donné une culture littéraire très fine et si, du vUlage, il n'avait pas ignoré le Château ?...

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