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R. F. N. DE LA FRESNAYE

Fut-ce par jeu que, plusieurs années avant la guerre, R. F. N. de La Fresnaye remit en honneur, un instant, la peinture militaire ?

Je pouvais dire alors' à propos de ces brillants essais : « Dans son Cuirassier *, dans ses Artilleurs **,

* Une robuste figure au premier plan, en grand harnois ; la dextre ferme tenant court le bridon de la bête de bataille, fouettée des fanfares devinées, à demi-cabrée, meublant toute la toile.

** Une pièce lancée au galop, au centre du mouvement universel qu'elle a créé, avec ses conducteurs et ses servants coiffes de la bourguignotte André.

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chevaux, hommes, canons sont, si on les isole, immobiles parfaitement. Mais l'artiste ne les emprisonne point dans des nuages de poussière *, accessoires indispensables à E. Détaille. R. F. N. de La Fresnaye anime ses personnages par la puissance du mouvement qu'ils ont créé.

« La nécessité de traduire cela donne aux oeuvres de ce jeune peintre — notre dernier peintre militaire (1912) — d'exceptionnelles qualités de profondeur. Elles sont telles qu'on peut se convaincre vite que le tableau de chevalet n'est qu'un pisaller pour celui à qui le mur est promis.

« J'ai déjà demandé pour R. F. N. de La Fresnaye un mur de caserne, celui d'un réfectoire de prytanée, le plafond d'une salle du Conseil supérieur de la Guerre aux Invalides. Quel ministre voudra tenter cela ? Nulle crainte. Les murailles que le pinceau pourrait gâter sont si humbles qu'on les peut sacrifier à cette expérience.

« Mais le pinceau de La Fresnaye ne gâterait rien ;^ la sollicitude de l'Etat libérerait ce jeune ai'tiste qui, plus tôt, que les meilleurs de ceux avec lesquels il partage un trésor d'idées fécondes, nous a donné, par des moyens neufs, la promesse du tableau composé. »

* L'un des mensonges académiques au réalisme hypocritement confessé.

Pourquoi trouver aujourd'hui dans cette page quelque chose qui nous fait horreur ? Hélas ! la fresque guerrière, nous en fûmes les artisans et le sujet — la plaiç et le couteau ! le soufflet et la joue ! — nous la peignîmes de notre sang, de notre sueur, nous l'animâmes de notre souffle, le sang, la sueur, les larmes, le souffle de nos frères ; et la guerre horrible nous rend R. F. N. de La Fresnaye si blessé qu'il n'en a rien retracé en même temps que ses amis Luc-Albert Moreau et Dunoyer de Segonzac, lui, le précurseur... qui ne savait pas!

Car La Fresnaye n'exaltait pas la guerre qu'avant ce voyage que je fis, à l'occasion d'expositions en Allemagne, je croyais impossible !

La Fresnaye peintre audacieux de « petits soldats » participait seulement à la curiosité très vaillante, si utile, si neuve de son époque en réhabilitant des thèmes discrédités, tous les thèmes discrédités par les crapuleuses prudences des officiels de 1875 à 1900, Georges Ohnets de la peinture officielle. On niait, au nom de la noblesse des moyens, au nom de la sainteté des fins, la vulgarité initiale, un peu comme le père Hugo, jadis, démocratisait le vocabulaire de la poésie ; mais avec moins de naïveté, moins d'impétuosité étourdie, avec plus de science ; avec moins de foi charbonnière et beaucoup plus de religion.

Dans ce sens tout ne fut pas heureux ; tout fut

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louable. La Fresnaye s'y essaya avec un bonheur particulier.

Ce n'est, au surplus, qu'un instant de sa carrière, interrompue, qu'on est impatient de le voir continuer et qui, d'autre part, se poursuit malgré sa retraite momentanée, par lui et hors de lui, de la façon que je dirai plus loin.

R. F. N. de La Fresnaye, dont le joli visage prématurément mûri souriait si bien hier, fut de ceux qui eurent le courage d'introduire dans Vart sérieux un élément neuf, quelque chose comme un nouvel esprit d'aventure et qui était de gaieté propre. Je me suis déjà expliqué là-dessus, brièvement, dans la Jeune Sculpture française ; mais on continue, chez trop d'amateurs éclairés, à prendre pour basse mystification de rapins périmés cela qui est proprement épique.

On ne sait pas bien encore ce que tentait Picasso ni comment, en quel état moral, en quelle merveilleuse allégresse il l'osait, quand il édifiait sa gigantesque guitare en tôle. El guitare * !

De tels artistes sont bien loin d'être des fantaisistes. La fantaisie (selon la valeur commune du mot) n'est que du plaqué ; mais ils sont ce que devraient être tous les artistes : des capricieux de la passion. Ils s'amusent — enfin 1 — et leur amu-

* La Jeune Sculpture française.

sèment, leur caprice passionné, va parfois jusqu'à une apparente espièglerie en des œuvres qui ne tendent pas à TefTet comique. La rigueur mathématique reçue du cubisme laisse encore place à Vinvention pure. Ce qui scandalise si fort est d'une importance extrême ; cette hardiesse ouvre des portes, rudement closes, sur des horizons insoupçonnés. C'est par ces voies, entre autres, que se renouvellent tous les arts. On rira des personnages assis qui n'ont pas de chaise, sans prendre garde qu'on a accepté sans trop de résistance méchante, ennemie, d'autres hardiesses en musique; et ceci est déjà d' avant-hier.

Liberté me soit donnée d'user une fois de termes populaciers pour rendre d'un seul coup, très vite, plusieurs choses bien sensibles : Léonard de Vinci a fait des blagues !

Rembrandt et Ingres ont fait des blagues !

L'absurde Murillo n'en fit pas une seule.

Les impressionnistes en avaient rendu impossible la féconde audace.

Il y eut, au début de la carrière de La Fresnaye, une très émouvante volonté de grande peinture ; elle nous valut des œuvres de haute qualité, telles que le fameux Homme hw'ant et chantant qu'on voudrait voir au salon carré du musée qui nous manque et dont l'enseignement serait si direct et si rayonnant à la fois : le Musée des Jeunes ou le

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Muséum des Jeunesses. On réunirait là les ouvrages caractéristiques, non pas dé chaque génération à son aurore, mais de ces nouvelles familles d'artistes qui apparaissent à peu près, en France, tous les vingt- cinq ans et pour une période de dix ans. Quelle leçon pour les élus eux-mêmes ! Quelle confrontation.

A une pièce de la veine de VHomme buvant et chantant — la gaieté du vin rouge au verre taillé dans la lumière ; la chemise rose sur la raideur du torse plébéien ! — il ne manqua qu'une paiure de théorie pour que beaucoup pussent se rallier autour de cet ouvrage comme autour d'une enseigne promise à de grands combats.

La théorie ? La Fresnaye s'inquiétait, il est vrai, ainsi que je l'ai indiqué, d'inscrire sur la toile les courbes vibrantes — forme et couleur — du mouvement ; il y réussissait assez pour que son désir soit sensible, en traduisant par un phantasme colorigène les vibrations de l'atmosphère.

C'est plus tard, un peu avant la guerre, quand on lui accordait le plus grand droit à beaucoup oser, que La Fresnaye, inquiet à son toUr de réalités scientifiques, se replia sur soi-même et médita sévèrement. Pour avoir étreint librement cette Abondance, dont Lefauconnier peignit l'allégorie, il pénétra dans les voies étroites où s'accomplit, pour assurer d'autres provendes, le sacrifice du choix.

Ce fut l'époque — et la dernière dont les amateurs aient le souvenir ou des témoignages — des natures mortes au livre, ou plutôt à Valbum, au verre, à la pipe, en lesquelles le blanc l'emporte, mis en ses valeurs multiples par un emploi économe et pur de bleu franc et de carmins légers ; l'un des premiers essais de réalisation d'un art neuf des volumes colorés. Au premier regard, la priorité du choix portait sur les lignes, leur cadence, leurs mouvements étroitement associés. Par excès d'intellectualité, un peu de sécheresse technique. Mais la grâce, trésor du peintre né, résistait à la froide raison. On devinait l'intention formelle, à peine dissimulée, de revenir par ces voies strictes aux grandes compositions lyriques, sensuelles, où l'imagination avait si large part.

Il semble bien que de cette période soient tirés les éléments dont M. Ozenfant assura l'artificielle production de ce Purisme, opposé avec une fureur toute mondaine au Cubisme, et, il faut le dire, au milieu de l'indifférence générale.

Ce que permettent ces éléments s'accomplira par la seule énergie de celui qui les tira de soi et du monde à travers soi, et dont on attend le beau retour, comme j'ai dit, à l'ambition de sa jeunesse.

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