‹ L'Art vivantChapitre 26 sur 41 · MAURICE ASSELIN · texte numérisé non relu

MAURICE ASSELIN

Artiste volontaire, épris de solidité, soumis à une règle austère et quand même voluptueuse, Maurice Asselin n'a point eu de hâte ; il a, tout jeune et déjà sûr de sa force, dédaigné l'un de ces beaux éclats par quoi ses dons lui -permettaient de s'affirmer du premier coup. Durer est autre chose.

Son effort patient (et parfois dirigé même contre l'impatience du riche créateur qu'il contient, au sens double) l'a conduit, avant la quarantaine, à cet instant qu'enfin il va nous donner « le Tableau », la grande œuvre ordonnée, composée qu'il nous doit,

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le Tableau de l'Epoque que l'on espéra de dix peintres (de Jean Puy à Lombard) déjà hors d'haleine, l'œuvre — oserai-je — que tant d'impatients (venus d'un autre pôle) satisfaits d'une courte certitude, refusent à leur vanité même.

Je ne sais pas de tempérament plus classique que celui de Maurice Asselin ; classique de ce classicisme, le vrai, que la fougue gouverne alors que l'esprit la soumet : activité de création contrôlée, disciplinée et non pas réduite. Se renouvelant par son mariage avec l'intelligence, obéissante et obéie et d'où naît l'ordre prolifique.

Je ne rapproche pas les termes au hasard, comme le pourraient croire tant de gens dont l'esprit est gâté par les esprits, ou simplement le manque de cœur, c'est-à-dire le manque de foi, l'absence de toute fougue, et qui confondent malthusianisme et eugénisme. Selon ces gens, en effet, la vertu prolifique serait, socialement, le signe le plus évident d'anarchie, alors qu'au contraire l'amour créateur est la plus raisonnable des puissances humaines. Mais, encore une fois, pour augmenter heureusement la vie ou pour prolonger l'art, l'amour est nécessaire.

Asselin inflige encore aux faux esprits un autre démenti. Il est l'artiste complet, absolu et rien ne ressemble moins à cette vie d'artiste que ce que les sots étourdis croient être la vie artistique.

D'ailleurs, tous ceux à qui le jargon, commode, des ateliers est familier me comprendront si je dis que Maurice Asselin n'est jamais artistique.

Dans un livre depuis longtemps médité, que je voudrais plaisant comme un roman et plus riche en « enseignements », tirés des peintres eux-mêmes, que le manuel le plus sérieux *, j'essaierai de « peindre » ce peintre de figures et de paysages, tel qu'il m' apparut, un été, en Bretagne, dans le coin de nature opulente, d'une sauvagerie d'où il savait reconnaître, extraire les éléments classiques sans ruiner une spontanéité égale à celle de cette nature,

— entouré de ses modèles d'une grâce sévère ; ceux qu'il peut chérir.

Pour bien soutenir cette image, il faudrait retenir tous les propos de Maurice Asselin, l'artiste moderne qui — se défendant d'écrire quand il en est si digne

— s'exprime sur son art avec le plus d'intelligente éloquence, parce que, chez lui, le discours ne précède pas la création plastique encore qu'il ne doive pas répugner à admettre avec les cubistes de sa génération, dont les résultats n'eurent pas le pouvoir de le troubler, que la conception Vernporte sur la vision. Formule classique tirée du Poussin luimême.

Maurice Asselin n'a souci que de perfection. La

* Propos d'Atelier.

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perfection assurée autant par la sensibilité que par la science contrôlée. Il n'attend rien que de ce choix constant dont j'ai dit souvent la puissante vertu. Or, le choix n'est que sacrifice et si certains ont, naguère, pu injustement accuser ce peintre de froideur, quand la flamme l'anime, c'est qu'il est malaisé à celui qui n'y participe qu'en témoin de reconnaître sans maladresse, sans iniquité, de fixer le degré de ce sacrifice.

C'est un drame nécessaire à beaucoup de sincères amis de l'art, qu'ils n'aperçoivent pas toujours comme il faut, le drame qu'il leur faut pour être en humeur d'aimer et qu'ils n'ont point tellement tort de réclamer.

Défions-nous des artistes trop heureux.

La mer ; un arbre ; une digue ; le foyer, sa tiédeur, sa lumière, son infini limité par des murs qui sont de beaux volumes lumineux dans l'espace, et ainsi traités comme l'objet accessoire ; tout cela que traduisent cette eau profonde et fluide, ce bouquet de branches nourries de vent, ce môle gris, cette blanche liseuse au lit dans la lumière décomposée, tout cela c'est de vastes thèmes, des sujets importants parce qu'ils sont achevés.

Maurice Asselin possède le don le plus rare à

notre époque d'inventions éblouissantes, de créations se bousculant, ce don qu'un maître s'affligeait un jour, devant moi, de reconnaître si rare : la patience.

Il n'y a pas chez Maurice Asselin une époque de préparation, non plus que « des époques ». Héritier d'un riche canton de l'art le plus classique et le plus français, plein d'une vertueuse énergie à faire valoir cet héritage en recréant (l'esprit même de l'art français, quoi qu'on en ait, charmé par d'aguichantes barbaries), il est le plus certain de son destin. J'entends non pas bassement confiant en une banale réussite, mais assuré du but et brave devant les drames de la poursuite.

D'où l'unité d'une œuvre déjà importante ; d'où la pureté d'une courbe qu'on est bien aise de n'apercevoir qu'au début encore de sa description.

Œuvres du peintre le mieux à l'abri de toute littérature, parde qu'il est vrai peintre et bon lettré, les moindres toiles de Maurice Asselin fourniraient d'excellents sujets à l'écrivain. Elles peuvent toutes se décrire, aussi aisément que se décrivent selon la manière des historiens d'art d'hier les ouvrages des grandes époques classiques. Quelle page d'émo-

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tion éternelle, et si moderne, ne permettrait pas ce Wagon dont on voit ici la reproduction !

Les dormeurs du premier plan, les douces figures, patientes et tendres des deux permissionnaires, debout, suivant à travers la grande glace — cet admirable morceau de peinture, la lumière fluide, mouvante, retenue, non pas fixée, dans le cadre de la forme solide qu'elle vivifie — suivant le panorama poignant des nudités de la plaine beauceronne que notre œil devine, par des associations purement plastiques.

Celui qui a réalisé cela, sans se connaître, dans ses limites choisies, aucun rival peut n'avoir d'autre hâte.

S'il est patient, il est hardi, d'une patience et d'une hardiesse garantes d'un identique courage. Il n'est pas attardé par quelque horrible tare de vaine modestie, cette indigence. « La timidité, disait Marcel Schwob à un jeune homme, est la mère de toutes les erreurs. » Il prit même le soin de le lui écrire.

Maurice Asselin, — comprenons bien sa prudence française, — n'est pas un petit épargniste de l'art. Il n'est pas non plus, étant si Français, ce Français qu'un esthéticien anglais, M. B. .., croit apercevoir si souvent parmi nous : celui qui par délicatesse nationale, en hommage à l'intelligence répandue parmi ceux de notre patrie, par une pudeur de

civilisé trop civilisé, par hypercourtoisie recule devant le tumulte, la singularité antinationale du génie.

Maurice Asselin satisfait plutôt sa raison en ne croyant pas au génie tel qu'il apparaît aux septentrionaux, aux germaniques surtout. Il a vu, dans le plus favorable état de scrupule et dans le plus sain abandon d'amour, tour à tour, les Musées d'Europe, des Offices au British Muséum ; les critiques qu'il adresse, pour se fortifier, aux phares les plus hauts révèlent assez sa certitude excellente que rien n'est sans toutes les vertus du parfait ouvrier. N'est-ce pas Asselin qui reprochait à Delacroix, dont il parle mieux que tant de ses dévots incertains, de ne demeurer trop souvent qu'un décorateur, un peintre de surface, dont les volumes colorés perdent de leur valeur pour ne pas pénétrer assez la toile ?

Qu'on rapproche cette critique passionnée de certaines recherches, parmi les dernières, d'André Derain et l'on aura la clé la plus facile de l'inquiétude moderne, de l'œuvre collective contemporaine rejoignant, pour la première fois depuis cinquante ans *, la grande Tradition.

* J'entends collectivement. Seul parmi les impressionnistes, Renoir, par exemple, renouant la chaîne n'a point d'élève. Seurat n'est compris que depuis dix ans et moins sûrement analysé encore que Cézanne.

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Maurice Asselin dont l'œuvre est un hommage à la sagesse n'est pas un « peintre méritant ». Il a tout fait pour se casser le cou et s'il « arrive » ; c'est un peu comme on arrive à un sommet.

L'ascension n'est que prudence, méthode, soumission chez le voyageur fou du sommet à la sage règle du guide, peut-être rustique, qui a déjà passé par là. Et pourtant elle n'est que téméiité folle du départ à l'arrivée, dans son essence et dans son projet même.

Parvenu au sommet, tout est à recommencer sur un plan nouveau ; on peut bien braver le soleil ; il faut consulter, avec son intelligence, l'état en quoi la hauteur conquise, et non pas l'escalade, a laissé le cœur.

Ce sensible auditeur des maîtres n'a rien d'un naïf candidat au Musée. Mieux, ce naturaliste atteint, sur les plans les plus fermes, à une haute spiritualilé.

Ne découvre-t-on pas dans son art, au delà d'un premier jansénisme plastique, le reflet d'un quiétisme nouveau ?

Jacques Blot, paysagiste heureux, ne s'embarrasse que de bien peindre. Et c'est admirable si l'on

songe à l'inévitable de son éducation ; à ses premiers pas sur le tapis d'une galerie fameuse ; aux bons conseils du vieux Guillaumin. Jacques Blot a foi en sa jeunesse. Qui sait si, plus tard, quelqu'un ne systématisera pas sur du Jacques Blot.

DE GEORGIN A CEZANNE

Marins Borgeaud fait le plus grand tort à Lucien Simon. Nuit-il pas un peu à Charles Cottet ? Marius Borgeaud n'a pas rencontré le fantôme de Gauguin sur les routes de Bretagne, ce maigre fantôme donnant le bras aux deux maîtresses du Mathurin, sa payse en coiffe et la négresse jaune aux cheveux alourdis de fleurs madréporiques.

Marius Borgeaud n'est pas sorti premier, ni second de l'Ecole de Pont- Aven. S'il va faire un tour de messe, le dimanche, la chapelle n'est pas décorée par Maurice Denis.

Marius Borgeaud est l'ami de l'aubergiste et de la bonne, du secrétaire de la mairie et des pompiers, de tous les personnages chers aux caricaturistes d'hier, Lavrate par exemple ; hier, quand la naïveté rustique avait été tuée par le bon genre. Sans effort, Marius Borgeaud nous campe un pompier de village,

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épique, et tendre, qui nous émeut autant que Clara d' EUebeuse.

La peinture de Marius Borgeaud est solide. Elle n'est pas naïve. Le peintre d'enseignes n'est pas un naïf. Il a appris laborieusement son état et il peint de son mieux pour flatter le commerçant son ami et lui attirer bonne clientèle. Le client, la bonne, la patronne, le sonneur, se reconnaîtront dans les •cènes d'auberge de Marius Borgeaud.

Et la nature réduite de ses natures mortes se reconnaîtra aussi. Et que c'est peu naïf ! Quel comble de l'art et de la perversité rustique !

Avez-vous jamais songé à cet abîme de poésie qu'est le cœur de la jeune servante ou de la vieille épicière villageoise qui, végétal elle-même parmi les végétaux, brin d'herbe humain parmi les arbres et les jardins, réduit toute la nature à l'expression mesurée d'un bouquet baignant dans un vase de verre bleu ?

C'est l'art de Marius Borgeaud. C'est l'art de Georgin d'Epinal au siècle de Cézanne.

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