PEINDRE, ÉCRIRE
Georges Bouche a conquis le respect de ses pairs et n'aura pas de disciples. Esprit tourmenté de
curiosité, il aspire à l'unité et s'est sans doute engagé dans une voie la moins favorable à la réalisation.
Il écrit beaucoup ; il doit écrire même en secret ; on imagine qu'il peint d'après des notes entassées comme Delacroix — dont l'ombre le visite — peignait d'après des croquis accumulés. Il faut préférer les croquis aux notes.
Ou bien ces notes brèves doivent être recueils de consignes qu'on se passe à soi-même, de « mots » qu'on se donne pour conjurer les périls de la solitude. Georges Braque, plus bref que Metzinger, a ainsi enrichi ce numéro de Nord-Sud qui n'est jamais hors de la portée de sa main et sur quoi il essaie parfois ses pinceaux. — « Fuyez la silhouette ! »
Georges Bouche est un romantique en quête de classicisme et empêtré dans toutes les contre-vérités impressionnistes.
L'usage abondant de la pâte, qui me faisait rapprocher son nom de celui de Dunoyer de Segonzac, n'est chez lui qu'une satisfaction de l'instinct, alors que chez Segonzac il est si visible qu'elle aide à l'organisation des volumes.
La pâte de Georges Bouche répond, dans un Salon, en clartés aux masses sombres de Segonzac. On voudrait Georges Bouche prisonnier de la nature, privé de livres, exclu des musées où il s'égare. Il se reconnaîtrait. Il écrit :
VIE NOUVELLE
« La passion de la peinture est un dérèglement de l'esprit qui se manifeste entre la quinzième et la vingtième année, puberté du peintre.
« Un jour, tout prend à ses yeux une signification nouvelle : les nuages ne sont plus des masses d'eau condensée ; les branches d'arbre ne sont plus du bois ; les visages, les corps ne sont plus des os revêtus de chair.
« Le décor terrestre, les êtres semblent s'élancer de la terre vers le ciel en un hymne à vibrations matérielles — les misères, les tares n'existent plus : c'est un éblouissement.
« Ce jour-là l'éphèbe est ou se croit artiste ; et la vie s'ouvrira devant lui comme une allée triomphale vers le soleil levant ;
il sera aveuglé ;
il ne verra pas les obstacles ;
il trébuchera.
« Alors l'âge racornira son cœur et son âme.
« A sa générosité, à son élan primesautiers succéderont la pondération, le calcul, le souci de construire, de jouir, de se mettre à l'alignement de la société ;
il ne s'extériorisera plus en œuvres pures, désintéressées ;
il s'assignera un travail ;
il lui donnera une forme, une dimension utilisables ;
il se répétera ;
il dépècera sa production en pièces capables d'acquérir une valeur.
« Ne devrait-il pas persévérer jusqu'à la fin dans le recueillement ?
« Pourquoi exhiber ainsi, irapudiquement, ce qui vient du plus profond de soi-même ?
« Pourquoi se mettre tout nu au balcon ?
« Mais l'homme est faible, vain : il faut qu'il affronte le jugement des autres hommes, quitte à en gémir — il ne peut passer outre.
« Le peintre expose ses peintures. »
Georges Bouche respecté a reçu des éloges de « circonstances » qui le peuvent tromper sur la possibilité de prolongement de ses ouvrages. Il a tout à recommencer ; ce qui ne lui est pas impossible.