LA CONSCIENCE ET LA FLAMME
C'est au foyer du Vieux-Colombier, ainsi qu'au romantique « hangar » de Peinture et Musique (alias Lyre et Palette), rue Huygens, que se produisit maintes fois un jeune peintre de qui l'on peut suffisamment attendre, René Durey.
Cézanien, certes, mais qui se libérera d'autant mieux qu'il a su se soumettre à la discipline la plus favorable à toutes les libertés filles de la maturité. Cézanien, il l'est comme le fut André Derain à vingt-cinq ans, et il a vécu aussi dans la lumière qui anime l'œuvre de Paul Signac, ce maître dont c'est l'honneur de n'avoir enseigné jamais rien que l'émancipation.
René Durey a eu, très tôt, après les essais en des cénacles amis, les honneurs d'une grande galerie. C'est presque la trop complète consécration d'un talent que notre sympathie veut voir encore en pleine formation. Il est extrêmement désirable
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que René Durey qui a, si vite, appris, et si bien, tant de choses, doive encore tout découvrir.
Cézannien frappé de l'impuissance magnifique de Cézanne que strangulait l'angoisse de se réaliser, René Durey livre le secret de sa foi très pure en l'ordre. L'influence de Derain, ce puissant régulateur, est toujours visible. Mais André Derain, bien avant que ne parut René Durey, disait que la conscience n'est que la seconde vertu de l'artiste.
On doit exiger de lui, d'abord, la passion.
L'œuvre de René Durey — peintre de vingtcinq ans qui, déjà, a droit à une belle place dans les annales et chroniques de l'Art Vivant — est une des plus importantes, l'une des meilleures du dernier jour. On voudrait trouver le secret de ne la point décrier, ce qui serait criminel, et d'être dur par amitié profonde, en toute espérance, pour provoquer le drame moral capable d'allumer au cœur de l'artiste la flamme haute de la passion au-dessus de la raison mathématique.
Savez-vous, René Durey, qu'il faut une foi solide en votre destin pour vous tourmenter de la sorte ?
Cette flamme ! Cette passion ! Cette certitude audessus de la raison mathématique, et cette espèce
de génie qui n'est tout de même pas celui de l'illuminé, Maurice Utrillo en entretient l'amour.
Ce peintre de Montmartre et des banlieues pelées a traduit la beauté de la misère. Ce paysagiste a inventé plus de catastrophes qu'aucun poète tragique. Il a aussi trouvé son trait et sa couleur ; il nous persuade que l'audace extrême est soumise à la tradition, à la tradition qui ne peut être sauvée sans l'audace.
Comparez, authentiques dévots de la bonne peinture, un Rafïaëlli à un Maurice Utrillo et nous nous comprendrons en nous épargnant de longs discours. Après, nous pourrons, hors des débats inutiles, paisiblement revoir, pour les mieux chérir, ces diames plastiques et sentimentaux : Notre-Dame, Le Lapin Agile, Sous la Neige, Rue des Abbesses, Sartrouville, etc.
Par quelle perversité mondaine l'élégant préfacier de V innocent Utrillo installe-t-il une « Infante » à la fenêtre d'un des garnis peints par celui à qui Rousseau sourit, du haut de la Montgolfière d'azur où il est allé rejoindre « sa dame » environnée d'un val éternel de colombes !
Montmartre, qu'il ne faut pas regretter malgré son charme pour tout le mal qu'il fît, Montmartre s'en va.
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L'ayant affranchi de l'esprit et de la sentimentalité, pour n'en reconnaître que la misère, cette nudité qui le remet en face du naturel, un seul peintre aura bien compris Montmartre.
Le peintre Pavil, dit-on, est Russe. Des bibliothécaires m'ont bien juré que Tourguéneff, lui aussi, était Russe. Pavil est peintre de Paris et ce Russe à Montmartre est tout aussi bon peintre de bonne foi à Montmartre que Marins Borgeaud, citoyen Suisse, en Bretagne. Pourtant Montmartre est une faisandaille et, candidement, Pavil croit être naïf à l'école des roublards.
Ne dites jamais trop tôt d'un peintre de Montmartre qu'il use du conventionnel à l'excès, et que son art date fâcheusement. C'est Montmartre qui date et n'existe que par la convention.
Les décors dans lesquels vivent, d'une vie assez riche, les personnages de Pavil sont ce qui touche le plus profondément. 11 y a entre autres une vue du boulevard extérieur à travers les vitres du café qui évoque Mirbeau découvrant Maufra. La Danseuse endormie est une pièce « de genre » si parfaite qu'elle gagne le pardon de ceux qui chérissent en Montmartre tout ce qu'il y faut haïr.
Un seul peintre a pu peindre Montmartre hors de ses misérables proportions d'atelier et de cabaret désuets. C'est Utrillo. Et il en est devenu fou !
Légitime £st la place f^ite à l'art d'Utrillo, miracle
prolongé de l'impressionnisme *. Rien que la grâce,
peut-être.
Pas plus que le don, sans doute. '
Le goût encore, plus que l'intelligence. Avons-nous jamais voulu que l'une assassinât
les autres ?
Corneau n'a pas été souvent à l'honneur des palmarès rédigés par les critiques solennels, tirant de leurs barbes de pontifes les numéros gagnants de la loterie nationale qu'ils patronnent. Au cours de la guerre, Corneau produisit une grande composition allégorique — ce pourrait bien être la paix — témoignant d'assez vives qualités d'ordonnance et d'une personnalité plastique réelle. Toutefois, la jeunesse de Corneau est dominée encore, ainsi qu'il advient à plusieurs de son âge, par des souvenirs pas assez absorbés.
Il voit les maîtres qu'on peut suivre en toute sécurité à travers les aînés immédiats et il songe
* M. Albert Flament écrit sans rire : « Utrillo est un Sisley, qui serait fils de Courbet et petit-fils de Decamps ! » Procédé renouvelé du déplorable Mendès. Avions-nous, nous autres, jamais écrit : « M. Albert Flament est un Nain Jaune qui serait fils d'Eugène de Mirecourt et petit-fils de la reine Hortense » ?
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trop au Girieud retour d'Italie. Audacieux, il nous laisse trop aisément deviner qu'il acquit le goût de la liberté par la fréquentation de Marchand qui, lui-même, doit beaucoup à Othon Friesz. Loin de moi la pensée d'attrister Corneau. On le sent inquiet de la plus intelligente, de la plus favorable façon. Cet artiste est certainement en perpétuelle discussion avec soi-même et, là, est, pour lui, le salut.
Gabriel-Fournier était à peine adolescent quand on bataillait pour ou contre Picasso. On ne peut citer de lui aucune toile influencée par notre terrible Pablo-le-Magnifique. Il est à peine plus Cézanaien que Francis Jourdain, impressionniste ayant éventé les pièges du fugitif, de l'instantané ; on pourrait aussi rappeler Lacoste. Mais Gabriel Fournier, coloriste loyal, a la plus jolie âme de poète français. Il ne nous a pas encore livré tout son secret et ne débouche point du fameux passage, hier impasse.
Des portraits, relativement nombreux dans une œuvre encore peu abondante, témoignent d'un peu plus que d'une intelligente fréquentation des primitifs français. L'âme fraîche de Gabriel Fournier est une âme à leur ressemblance. Retour émouvant
de jadis dans nos dures fêtes, assez pareilles à celles des âges de fer *.