‹ L'Art vivantChapitre 35 sur 41 · NÉCESSITÉ DE L'ABONDANCE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE L'ABONDANCE

Pierre Brune pouvait bien inventer, lui aussi, quelque beau piège brillant.

Surtout, il eut été excusable de prendre pour du courage ce qui n'est parfois que de la ruse ou de l'aveuglement. Il n'a pas cru que l'audace dépendait d'un point de direction, et il s'est sagement défié de ces étranges guides, fous de liberté comme ce malfaiteur du conte de Morrow qui met en liberté le singe enragé, le nouveau-né, l'idiot « pt autres gens », ivres du mot, incapables de rien comprendre à la chose et qui, aux voyageurs incertains, ne savent que répondre : « Toujours à gauche ! »

Pierre Brune, comme tant d'autres, anxieux de certitude, veut avant tout reconnaître sa route. Il ne craint pas de retarder ce grand voyage, afin de se tracer, sinon un plan formel du beau royaume à conquérir, du moins l'harmonieuse carte céleste nécessaire à son orientation.

C'est au Salon des Indépendants de 1911 que je remarquai, pour la première fois, les ouvrages de Pierre Brune. Peut-être n'avait-il encore rien exposé.

Il manifesta, dès l'adolescence, eussent dit les

critiques d'hier, un « goût très vif pour les arts », mais qui fut violemment contrarié ; ainsi ne put-il forcer les portes des académies. Faut-il s'en réjouir ? Peut-être. J'éprouverais une profonde répugnance à reprendre à mon compte les facéties faciles et vulgaires qu'inspira l'enseignement de l'Ecole des Beaux-Arts. On peut, à la vérité, apprendre à l'académie beaucoup de choses utiles. Le péril de l'enseignement officiel ne se manifeste qu'au delà de la troisième année, lors de la préparation du Prix de Rome. A l'Ecole, comme ailleurs, la préparation d'un Concours est œuvre suicide.

Pierre Mille fait peu cas de l'enseignement universitaire britannique. Soutenant qu'un jeune Anglais sort du collège parfaitement ignorant, il ajoute qu'à cela tient la supériorité des Anglo- Saxons ! Les esprits d'élite mis en face de la vie entreprennent alors, virilement, leur éducation. C'est une heureuse défense de l'antodidac tisme.

Toutefois, nulle tutelle ne put tenir Pierre Brune complètement éloigné de l'art. Il apprit à voir avant d'apprendre à peindre et lorsqu'il sut dessiner il savait composer.

Ainsi s'explique, sans doute, le caractère un peu schématique de ses premiers ouvrages.

Depuis, séduit, sans se laisser accabler, par la richesse des paysages méridionaux, Pierre Brun»

VIE NOUVELLE

fit la conquête d'une qualité redoutable mais précieuse : l'abondance.

Balzac, à l'aurore du règne de Louis-Philippe, établissait un parallèle piquant entre la grande dame et la femme comme il faut. Seule la grande dame peut se permettre des pieds de grenadier et une voix de harangère.

L'abondance, dont j'ai rappelé, parce qu'on ne voit pas toujours ce qui aveugle, qu'elle permet le choix, c'est le sang riche de l'art ; l'abondance sera la peinture grande dame. La peinture comme il faut est d'un exercice plus aisé.

Par quel sortilège l'abondance ne se confondra-telle pas avec la vulgarité ?

Enrichi, augmenté, Pierre Brune peut, sans danger, revenir à sa rigueur première. 11 s'emploie ainsi à tout mettre en harmonie par une sévère économie de lignes, de plans, de masses, sans rien rejeter, parvenant à concilier science et sensibilité, la plus juvénilement épanouie des sensibilités.

S'il persévère, et je tiens pour certain qu'il s'obstinera avec bonheur, il pourra s'enorgueillir d'avoir réalisé une peinture grande dame, parce qu'il aura, ce jour-là, situé enfin, en un ordre propice, chaque élément de vie plastique, n'en sacrifiant aucun.

Alors, Pierre Brune devra se tourner vers une autre puissance : l'Invention. Quelques artistes du

premier ordre parmi les plus nouveaux vont me permettre d'en écrire encore avant d'achever cette étude.

Auparavant, je veux présenter deux artistes dont le caractère même permet qu'on les situe, où que ce soit en ce livre, sans arbitraire.

Page 1