CRITIQUES
Abandonnés — et ce fut un bienfait ! — des critiques à mission, les peintres tels que Henri- Matisse, Picasso, Dufy, Derain et Braque personnel auprès de Picasso, et ceux qui alors naquirent à l'art, furent aimés et compris des poètes. Oh ! certes, après une autre, cette critique a bien pu avoir son compte d'erreurs mais elle fut féconde quand l'autre était stérile. On nous a assez injuriés (on nous traita de boches quand nous étions à Arras ou à Verdun) pour qu'on nous permette aujourd'hui ces « cinq minutes d'orgueil ». Orgueil bref, limité : celui d'avoir remis en honneur la critique vivante dont Baudelaire fut le maître au xix^ siècle.
Aux poètes se joignirent deux esprits pleins de sagesse, Bissière et Roland Chavenon. Ils eurent la singularité d'exposer d'intéressants travaux aux
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côtés des peintres dont il leur plut d'être les compagnons plus que les juges professionnels.
A VOpinioriy où il soutint cette tentative hardie en pleine guerre que fut le Salon d'Antin (1916) qu'on me pria d'organiser, Bissière achève chaque semaine en des articles trop courts, de détacher l'élite de la critique des experts dont Daumier commença l'exécution. Roland Chavenon a gagné à l'art libre un quotidien politique, V Information. Ceux qui ont mené le grand combat dans la presse savent qu'on n'est jamais certain de la victoire. Mon « bon patron » de Paris-Journal, Gérault- Richard, tolérait sans plus et je ne sais pas s'il y a deux Pierre Mortier, ni un second Louis Vauxcelles (ami des poètes et qui plus est des poètes critiques) pour tolérer mes incartades du Gil Blas. Ça n'est pas non plus sans peine que Roger Allard obtint de faire la leçon aux hommes en or de la Cote. A V Intransigeant je fus heureux, en 1908, de succéder à M. Flament ; Apollinaire m'y remplaça quand je fondai le Courrier des Ateliers de Paris-Journal mais fut écrasé sous une statuette d'Archipenko.
Pourtant des portes s'ouvrent chaque jour. Francis Carco qui célébra Utrillo et Maurice de Wlaminck à VHomme Libre, où je fis admettre des éloges de Cézanne (Clemenceau se souvenait-il de la généreuse rubrique de Gefïroy à la Justice ?) a fondé un courrier d'art à Oui. Il y en a d'autres.
Mais je le répète : on n'est jamais certain de la victoire et nulle part ailleurs je ne trouverais les aises qu'à mon indépendance accorde VEurope Nouvelle. A l'étroit dans ses formes actuelles, le Matin accueille, en 1920, de libres essais, des enquêtes comme celle à l'occasion du quatrième Centenaire de Raphaël, et qui fût un événement. A Comœdia, Jacques-Emile Blanche figure un Socrate en habits britanniques.
La peinture de Bissière est bien celle d'un critique épris des peintres qu'il défend. Peut-être lorsqu'il se souvient de Picasso le revoit-il trop à travers l'interprétation qu'il en a donnée, mais c'est encore d'un art justifiant la parole de Jacques Rivière * : « Les peintres ne seront plus des seuls artistes condamnés à demeurer des pauvres d'esprit ». Et ça n'est pas « littéraire » au sens donné à ce mot par les critiques aussi indignes de servir les belleslettres que les beaux-arts. Deux titres, au surplus, commandent la confiance respectueuse : Recherclies.
Tel Jean Royère, apôtre du vers libre pratiquant l'alexandrin mallarméen, Roland Chavenon avocat illuminé du cubisme, est à peine Cézannien. Belle occasion de se manifester pour le personnage cher à feu de Gourmont : Celui qui Ne Comprend Pas.
* Nouvelle Revue Française, 1912.
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