UNE PIERRE MANQUERA
Nulle allégorie n'est utile à prolonger dans les esprits l'horreur de la mort du peintre. Ou bien alors ce sera une « allégorie réelle », selon Courbet ; mais la dernière, hélas !
Voici la brosse sur quoi les doigts n'ont pu se refermer, les tubes enflés d'une couleur moins précieuse si elle ne valait que par l'économie de l'artiste ; voici la palette qui déjà se désagrège, la lyre désaccordée quand l'âme se rend. Les études éparses; le feu préparé pour le modèle, étouffé dans un tourbillon épais, désordonné ; des pastels tendres qu'un talon a réduit en poudre. Pêle-mêle avec la monnaie du dernier billet, — le dernier souper, — un carnet de croquis ; une carte postale, humble cliché d'un grand exemple du passé.
Incomparable désastre !
Il faudrait que, d'un seul coup, les gouffres infinis s'ouvrissent pour absorber l'atelier mort avec l'artiste foudroyé.
Après le Maître, tel que les hommes en connurent peu, notre grand Renoir, voici disparaître le Jeune
Homme qu'on eût voulu choisir pour champion de la plus noble manière française d'être artiste ; un peintre de cette génération torturée dans la guerre et hors la guerre, et dès avant la guerre ; un créateur de moins de quarante ans, assuré du respect, promis à la gloire, et dont la présence suffisait à purifier l'atmosphère d'un souffle de sympathie.
Nous nous désolons d'avoir perdu notre ami Pierre Fajiconnet, le peintre dont les envois aux Indépendants étaient remarqués depuis quinze ans ; rinv«nrteur des masques et ^des costumes du Dict des Jeux du Monde, le peintre-poète de cet Actéon et de plusieurs autres ballets merveilleux qu'il faudra produire au jour. Ce ne fut pas sous la direction de Jacques Copeau, alors en Amérique, que Pierre Fauconnet et le poète Paul Méral firent représenter le Dict sur la scène du Vieux-Colombier. Mais Jacques Copeau, qui ouvre une sorte de laboratoire de recherches scéniques, eût appelé auprès de lui Fauconnet.
L'art de ce dessinateur de costumes, de ce décorateur nourri du plus pur esprit architectonique et de la plus haute poésie ; ce rénovateur du masque de théâtre qui chérissait l'antique et entendait fraternellement l'intention religieuse des imagiers africains et polynésiens (mais incapable de confondre et de fondre, comme on fait au Cirque
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Gémi^r) surprit autant cfue la musique de Stravinsky, celle du Sacre du Printemps *.
Pierre Fauconnet était de ceux (dont dix poètes écartés systématiquement des théâtres parisiens) par qui le théâtre français pouvait êtr« sauvé. Sa disparition est grave. Maxime Dethomas coliaboro intelligemment à des ouvrages qui parfois réclament moins que son talent ; Dresa n'est que supérieur à M"^® Rasimi, couturière effrontée «t Cora Laparcerie avec Jacques Richepin et Darzens, premier éditeur de Rimbaud, qui fait venir à grands frais des Russes, nos élèves ingrats, n'ont eu encore que des velléités heureuses.
Ce n'est pas sans raison que Pierro Fauconnet, admiré, était choyé par les jeunes princes de la nouvelle musique française : Poulenc, Georges Auric, Darius Milhaud, Honneger, Roland Manuel, etc. M. Jacques Rouché aussi devait-il pas lui demander un ballet ?
Peintre authentique, compagnon des poètes de tous les siècles, sous un unique climat, Pierre Fauconnet eût restitué de la noblesse à la scène fraaçaise par un ouvrage majeur, après tant de productions mineures. Il n'eût pas seulement apprivoisé les snobs en leur donnant du Max Reinhardt ou du Stanislawsky de seconde main, quand l'Alle-
* Je veux ici dire la joie divine de la mrprise.
mand et le Russe sont déjà des gens habiles, et rien de plus, à réduire aux proportions de la Mode l'art profond de nos peintres français surgis depuis l'impressionnisme.
André Derain, Picasso et Henri-Matisse, ont donné hier au théâtre des instants de noble éclat. Ils ne pensent pas « théâtre » d'une façon continue — et leur devoir se situe ailleurs. Ce n'est pas d'eux que le Théâtre peut attendre sa renaissance, sa réhabilitation. Pierre Fauconnet s'était tendrement tracé un plan rigoureux.
Il eût été bien au delà du ballet et ne se fût pas même contenté des commodités de la féerie shakespearienne ; c'est-à-dire selon Shakespeare et non pas du grand Will ; donc, « à la manière de... ». Fauconnet pouvait soutenir de tous ses dons, virilement tendres, la comédie moderne. J'ai souvent imaginé quel spectacle eût constitué la comédie réaliste, quelque suite à 7Voi5 Nouveaux Figurants au Théâtre de Nantes de notre cher Max Jacob, plantée et habillée par Pierre Fauconnet.
Le mort gracieux qui, dans la vie, promenait, nonchalant et passionné, la légèreté d'une ombre, était riche d'assez de présents des fées pour concevoir quelque cycle dont il eût été le poète et le décorateur. Wagner souligna de son texte ses harmonies. Fauconnet eût illustré de poèmes ses
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fresques vivantes. Auric ou Poullenc eussent été ses décorateurs.
L'âpre effort, la rude volonté de Copeau justifiaient voici peu de mois, une page Un-ique sur l'épaisse maçonnerie, nue encore, de la nouvelle scène du Vieux-Colombier. Puisque Pierre Fauconnet est mort, ne manquera-t-il pas une pierre à ce monument de la volonté moderne ?
LE NATURALISME ORGANISÉ
LE NATURALISME ORGANISÉ
C'est peut-être parce que tout à l'encontre de la pseudo-critique scientifique, et répudiant aussi la sentimentale, j'aurai procédé égoïstement que ce livre bénéficiera d'un peu de cet ordre, de cette clarté si désirable et si rare. C'est pour l'apaisement de ma raison que je me suis évertué — léger de remords si j'en oublie plusieurs dont les noms n'assaillent plus ma mémoire — à situer aussi logiquement qu'il se peut les artistes vivants. Mais c'est à peine si j'ai établi des filiations, tout à fait indifférent à ce souci actuel qui est une barbarie scolaire. Ai-je même reconnu des précurseurs ? Il m'a toujours paru plus urgent de rechercher ceux qui, hier comme aujourd'hui, mettent au jour des œuvres par quoi l'art est susceptible de se continuer. Ceux-là sont dans la tradition. On ne se lie pas à la tradition par un seul côté. Les fleurs de la tradition sont identiques à ses racines. La tradition ramène à la vie présente ce qui, dans le passé, fut vivant et elle prépare encore la vie de l'avenir.
Sur ce plan où d'autres, naguère, campaient leurs bonshommes de précurseurs, j'ai situé aussi des artistes sans héritiers ingrats ou reconnaissants, mais dont la production, isolée, nous assurait de la lente naissance de certains sentiments. Des artistes de second ordre, pas même exonérés de très évidents ridicules, vinrent témoigner parfois, et longtemps à l'avance, d'impatiences qui étaient la promesse des plus fécondes patiences.
Il y eut pas mal de ces peintres parmi le bloc des Fauves ; plusieurs ne méritent plus qu'on les nomme. Ils annonçaient, en bégayant, un désir d'œuvre. Voici que se réalisent, sagement, ces oeuvres désirées confusément, à peine entr'aperçues par ces bégayants annonciateurs. Trop faibles pour doter l'avenir, leur noblesse est faite d'insatisfaction, du mépris de l'indépendance vite repue inclinant à s'officialiser. Je répète qu'ils furent le plus nombreux au temps que peignait encore le Douanier Henri Rousseau, retrouvant candidement, sans rien inventer, toute la tradition (jusqu'à Giotto) en ses profondeurs. Eux, plus impétueux et plus faibles, entr'apercevaient au delà, mais déjà assurés contre la hongrerie de la seule rêverie.
Ils exposaient leurs ouvrages titubants pas loin des Fauves encore anarchistes et des cubistes (d'alors) un peu huguenots. Ils ne savaient rien du secret de Matisse ni de la passion constructive
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d'André Derain. Ignorants du sens absolu de l'Economie, lourds comme des gens de labour tournant avec respect autour d'un laboratoire d'oii s'évadent des gaz enivrants, ces inelassés me mirent en tête la foi en l'œuvre que voici déjà gaillarde ; ils firent, à d'autres sans doute, attendre quelque chose qui fut ce que je me suis hasardé à définir — eux qui n'organisaient pas — le « naturalisme organisé. »
L'un des meilleurs, des plus entiers, fut Chabaud qui peint toujours et peut (la reprise de perfectionnement n'est pas humiliante et est de vraie tradition française) bénéficier des travaux d'artistes plus jeunes, qu'il n'a pas préparé, qu'il n'a pas annoncé, mais que son trouble d'hier nous a, malgré tout, mis en posture de mieux comprendre dès leur venue parmi nous.
M. Jacques-Emile Blanche va s'effarer de ces détours et retours de pensée. Au moins qu'il convienne que c'est, précisément, par dessein d'éviter ici tout effet de la littérature.
Par sa continuité laborieuse (au sens le moins péjoratif), l'œuvre de Chabaud, en ses gages d'hier et d'aujourd'hui, permet qu'on en parle au présent.
Lorsqu'il n'était qu'un amuseur, certain critique conservateur de nos mœurs sociales chanta, en vers libres, les mille usages du coaltar, oubliant
qu'ils étaient mille et un comme les nuits de la sultane.
Le coaltar est d'un usage courant à la caserne.
Cette riche matière sombre sert, au nom d'une religion primaire de l'hygiène, à l'ornement des murs intérieurs. Sans doute Auguste Chabaud, qui nous apprit par quelles ruses, inscrites au code secret du soldat, il dessinait au régiment « entre deux eng... », a dû découvrir là l'utilisation du coaltar dans les beaux-arts.
Certains de ses paysages en sont écrasés. Mais pourtant l'art de Chabaud est des plus intéressants par la volonté de synthétisation édificatrice qu'elle exprime. Tels de ses personnages rudimentaires réalisent un maximum de mouvement qu'il faut louer. Des ciels plombés dominent durement tous les paysages, villages de titans rustiques. L'œuvre de Chabaud n'a rien de social, au sens politique du mot, et qui eut pu être tout avitre ; mais elle est nourrie des violences, des entêtements, des appétits, de la faim, de l'espoir, de l'âpreté et aussi des grossières, des énormes allégresses de la plèbe des villes et des campagnes. Sans y songer, Chabaud a peint de grands tableaux symboliques.
Dessinateur brutal, mais sûr de soi, coloriste irritant, mais savant de la science unique des solitaires, Chabaud, malgré ses défauts roturiers, vaut d'être placé parmi les créateurs courageux de son
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temps. L'un des Fauves les moins soucieux d'être domptés. Son parti-pris même l'identifie aujourd'hui aux sages. Je ne crois pas qu'on lui ait jamais rendu justice. '