LA PASSION REINE ET SERVANTE DE LA RAISON
L'épreuve permanente fait à Kisling un destin magnifique. La passion entretient sa lucidité ; artiste en possession de se 'renouveler jusqu'au terme de l'œuvre par la profondeur du regard accordé à l'univers qu'il s'est choisi.
Si l'on en est venu, au début de ce siècle, chez les plus audacieux investigateurs, à nier le génie dans sa conception constante, c'est par une honorable répugnance à rien révérer du hasard. Il faut cependant, à l'origine des talents, reconnaître cette petite part du hasard, tout de même définitive, qui veut qu'on soit peintre ou qu'on ne le soit pas. La providence épargna à Kisling d'être un enfant prodige.
Rimbaud lui-même, châtié par celles qui illuminèrent son berceau, se tait à dix-huit ans. A dix-huit ans, Picasso, prodige de Barcelone, l'est de si bonne façon qu'il décide de venir « faire à Paris ses études ». Ce cas pourtant demeure exceptionnel.
Kisling s'était soumis aux lois anciennes des maîtres dans la tiédeur de la plus provinciale des
académies. Les révolutionnaires contemporains n'agissaient que médiocrement sur son fort tempérament. Trop jeune pour être, si tôt, riche de trop d'esprit critique (qui peut stériliser les plus fraîches consciences), j'imagine qu'il ne méprisait ni les Artistes français, ni leurs « associés étrangers ». Les académiques accumulent des caricatures de la tradition, mais ils ont souvent la patience, l'illusion de composer et le respect (encore que dévoyé) de la grande composition ; incapables de i^oir par thèmes, ont-ils au moins (encore que corrompu) le souci du thème. Si tous leurs exemples qu'ils proposent sont propres à pervertir la main et les yeux, tout n'est pas méprisable de leur enseignement oral. Lorsqu'il est voué à les fuir assez tôt, un adolescent peut ne pas se corrompre parmi eux, et même tirer bénéfice de leurs velléités. Le respect qu'il eut de leurs intentions est honorable.
Je ne sais pas trop si, des deux, le plus rapin n'est pas l'élève de Matisse ou le cubiste de dix-sept ans devant l'élève de Cormon ou de Luc-Olivier Merson.
Et nous vîmes Kisling à une heure redoutable. Et il eut ce fier et élégant courage de ne dire ni « Qui suivre ? » ni « Tout est fait I » quand, en effet, rien ne semblait, à plusieurs, qu'esquissé ; quand tout se proposait comme à parachever selon l'ordre français de civilisation prudente ; état qui ouvrait d'assez belles carrières encore aux paresseux et à
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ces laborieux pires. Et Kisling affirma : « Tout est à refaire ».
C'est à l'occasion de ses envois aux Indépendants, les premiers résumant cette reprise de soi, et de la vie et des œuvres, que fut reconnue la réalité propre de ce naturalisme organisé. Bien qu'on ait galvaudé l'expression, « voilà qui marque une date ». Il ne l'a pas suivi, lui qui n'a suivi personne, mais on ne s'étonne pas que, sachant ce que doit la jeunesse à Picasso, de tous ses aînés ce soit André Derain qu'il ait élu pour ami.
Le hasard, par d'autres nié absolument, n'intervient pas quand nous voyons l'atelier de Kisling s'emplir de poètes, d'écrivains, de musiciens, de peiatres qui ne sont pas ses disciples et pourraient être ses rivaux. Cet atelier est le centre d'attraction que connaît chaque époque artistique. C'est un centre de vie.
Si de grands exemples n'invitaient Kisling à l'humilité mondaine, il lui faudrait peindre sans délai V Atelier de V Artiste dont il ne pourra toujours différer la promesse qu'on exige. Ce jeune homme, dont l'œuvre commence, et que je crois me souvenir d'avoir entendu confesser sa terreur des réussites trop promptes, est singulièrement représentatif, de tout ce qui est authentiquement la vie, non seulement au regard de ceux de son âge, mais aussi à celui des aînés de la génération immédiatement
précédente et dont plusieurs ont, dans les ténèbres, ouvert les voies dans le sens de l'orient.
Ayant encore à tirer de soi la vraie richesse, ce peintre qui ne participa point aux grandes luttes du début de ce siècle, nous convainot mieux qu'un autre qu'une époque de réalisation commence.
Avec les grands audacieux qui la dominent et qui, dans la révolte, appelèrent la sagesse, je veux que ce soit celle de la passion reine et servante de la raison.
En possession de dons immédiats et éclatants . dont l'illusion du peintre (impétueuse et un peu lâche) et du public se peut contenter le plus aisément, Kisling ne triche pas.
Ayant avoué, avec les peintres braves, la nécessité de construire aux lumières de la raison, sa passion lui enseigna de reconnaître les pédants d'entre ces audacieux, et sa passion encore lui défendit de rien sacrifier de ce qui le personnalisait avant toute réalisation définitive. Kisling, de l'aveu même de ceux qui le suivent avec le moins d'inclination naturelle, sera reconnu pour celui qui, venu après les restaurateurs du volume, s'aperçut de l'indigence à quoi se trouvait réduite la couleur, par la faute initiale de ceux qui, sacrifiant le volume à la ligne, ruinèrent la couleur en la confondant
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avec la ligne, alors qu'ils se croyaient le plus coloristes.
L'explication paraîtra laborieuse ; d'autres la fixeront par les discussions provoquées.
Assoupli d'abord par l'étude du paysage français qui lui livra les ressources de la plus fine dialectique et conditionna sa fougue sans anémier son terapérament, peintre de natures-mortes fortes et tempérées comme une aube d'automne, peintre de nus sensuels bien que réduits aux éléments non pas les plus simples mais les plus profonds, portraitiste, appliqué sans les joies du triomphe permanent et trivial, sans austérité suicide, à définir le mouvement par l'équilibre naturel des volumes colorés, Kisling retarde^ par gourmandise raffinée mieux que par extrême prudence, l'instant qu'il va, sans craindre, se livrer, peu à peu, au don le plus rare et dont il nous a livré plus d'un signe : l'invention.
Une illustration. Une illumination.
Kisling peignait des oranges dans un panier. Il n'en pouvait représenter que les dix fruits apparaissant à la surface.
— Et tu as acheté un panier plein ? lui demanda, choqué un peu, certain confrère bon ménager.
Le panier était plein. Un habile calfeutrage de
vieux journaux ne soutenait pas les dix oranges. Kisling ne triche pas plus avec la vie qu'avec l'art.
La séance achevée, Kisling vide le panier, offrant à ses amis les fruits d'or sphériques pareils à des mondes, avec leurs vallées et leurs cratères, gonflés d'un suc amer comme les larmes et chaud comme le plaisir.
L'art de Kisling veut être le plus neuf et le plus digne de rejoindre les grandes époques. Instruit du haut exemple des peintres de ces âges, et passionné pour la vie qu'il mène en son temps, Kisling aspire au luxe, à la richesse et à la force aussi que conditionne la raison. Les vrais artistes savent que la fantaisie même doit être une fleur de logique.
Ainsi de la nature où tout est concerté. — Ne rien mépriser et nêtre jamais dupe.
Tout aimer et réserver sa soumission. Pour s'être si bien animé et gardé, Kisling éveillé à la voix des maîtres à la fois les plus sombres et les plus éclatants sût nourrir de fortes réalités son intelligence ; pour n'être pas dévasté par le nombre, il découvrit à son tour et à son usage la forme dans l'espace.
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Parce qu'encore le nombre éclairait son univers et qu'il avait su, à la faveur de ce feu défini mais infini, situer la forme dans une harmonieuse dépendance, la matière ne put vaincre sa jeune et prompte intelligence.
S' épargnant la fin misérable de plusieurs réalistes, Kisling, dès ses débuts, assigne à la matière un rôle nouveau ; il la soumet en renouvelant le vieux mythe poétique. Alors on peut commencer d'essayer une formule à sa taille, et c'est : ce naturalisme organisé que j'ai dit.
Pour appartenir à la grande famille occidentale, il ne suffit pas de rompre avec aucune discipline étrangère et d'accepter les vérités qui, en un certain temps, sont ici les mieux reçues. Il faut attendre des heureuses vertus de ce climat, en y aidant opiniâtrement, non pas une métamorphose, mais une évidente reconnaissance de soi.
C'est à ce prix seul qu'on peut, comme Kisling, espérer d'alimenter enfin le fonds auquel on a puisé.
Kisling est ainsi des nôtres.
Il est remarquable que la jeunesse de Kisling ait été peu sensible aux exemples trop immédiats. Et il y a une rare élégance dans ce refus, hors du dédain, d'accepter les « certitudes » que se partageaient les dignitaires, compagnons et apprentis de la dernière Ecole dont on reconnut l'autorité.
Kisling n'a pas leurs façons de « méditer sur la géométrie ».
L'œil de ce peintre est un miroir noir où rien ne se déforme arbitrairement.
Fille nue ou cité millénaire, le jardin ou la corbeille de fruits, l'œil surprend en réaliste tous les rapports, toute la vérité plastique du modèle pour que, du foyer concentrant ces rapports, s'élève en son unité l'harmonie de la forme.
Comment mieux justifier, quand on leur donne leur prix, la variété des travaux de Kisling et leur riche continuité ?
Courbet eut bien aimé, je crois, ce jeune peintre dont l'audace raisonnable le dément çà et là.
Précisément parce que je crois en leur avenir, je me résigne mieux à différer, pour laisser à «e livre le plus de légèreté anti-encyclopédique, le plaisir d'étudier plusieurs autres peintres dignes de figurer au titre de l'Art vivant. André Uter, troublé en sa prime jeunesse, par les plus aventureuses spéculations, possédé d'une passion toute cérébrale et qui, dévot sensible des personnes bien nées, s'interdit de tousser et de cracher comme elle, se mettant à l'école la plus naturelle et déjà en posture de survivre à la fièvre première. Mains-
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sieux, qui fera figure de personnage singulier, nourri de bonnes lettres autant que de grands exemples plastiques, retardé dans son accomplissement par le respect, peut-être mal situé, de l'œuvre grande qu'il aperçoit. Peintres ou poètes, d'autres en vinrent à se taire. Mainssieux a réuni quelques pures fleurs d'ambitieuse logique ; j'en nommai d'autres, naguère, séduisants de jeunesse, et qu'on retrouve déjà diminués. On en aperçoit d'autres avec des promesses nouvelles : Heuzé, Gromaire, Bischoff, paysagiste docile au juste esprit d'ordonnance rigoureuse et qui a, dès ses premières manifestations, traduit un peu plus que le regret des couleurs claires de l'abandon impressionniste ; Thiesson, l'auteur du beau portrait de Romain Rolland, soutenu par l'intelligence délicate de son art, critique verbal, et furtif, et dont on serait surpris de connaître l'influence confidentielle sur certains.
Depuis qu'il réalisa cette œuvre de sympathie, solide par la fermeté du sentiment, un de ces l'ares ouvrages par quoi l'émotion, la sensibilité s'égalent à la raison constructive, Portrait de Romain Rolland, Thiesson a grandi dans sa retraite. Des personnages participant à l'équilibre des paysages, des portraits de petit format donnent à penser qu'il mariera la volonté de Cézanne à la grâce du Corot des figures, en accentuant sa personnalité.
Ces reprises qui garantissent la perfection ne sont peut-être permises que par l'art français ; c'est à proprement dire : l'Intelligence française de l'Art. *
André Favory, né fortement peintre, intelligent, créateur, confronta sa jeune méditation à celle de son aîné André Lhote ; il fut cubiste dans le même temps qu'Ortiz de Zarate et s'esquiva de l'ancienne « impasse » à la suite du mexicain Rivera. Portraitiste appliqué, s'est-il sans espoir livré à l'ennemie, la femme du monde au jour choisi par le quadragénaire Camoin ?
Camoin demeure, même s'il succombe aux tentations mondaines, l'artiste qu'il fut toujours, employant sa gravité naturelle à l'épanouissement de thèmes assez minces. Libertinage de musée. Une ou deux fois, il approche du chemin des sommets. On le retrouve dans la vallée, en possession pourtant de beaux moyens de conquête. Charles Guérln l'emporte sur lui par une faconde littéraire, naturiste ; Camoin, incertain de ses lins, lui est supérieur par son respect passionné de la matière. C'est peut-être un peintre du premier ordre qui n'a pas su clairement discerner l'emploi de ses dons, même ceux acquis par la méditation. Je ne pense pas que l'avenir oublie Camoin.
* Thicrson, quand je revois ces lignes, vient, de s'clcindrc, épuisé.
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L'Italien Georges de Chirico, créateur, inventeur au moins, qui n'est plus parmi nous. Survage qui lie en quelque sorte l'art du Russe Chagal au cubisme français. Simon Levy, ambitieux de jeter un. pont du Rhône au Rhin, et dont la sensible énergie peut favoriser une jeune Ecole de Strasbourg ; Gimmi, près de La Fresnaye et de Derain.
D'autres encore.
Hélas ! quelles étaient vos pensées, Charles Vildrac, cher poète, quand, à la veille du vernissage du Salon d'Automne de 1919, le premier « d'aprèsguerre », je vous surpris, triste et seul, rendant l'hommage de votre attention fraternelle aux œuvres de cet artiste de trente ans à peine, qui brillerait aujourd'hui parmi les meilleurs, Henri Doucet, tué d'une balle au front, étant soldat de deuxième classe ?