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FÉLIX VALLOTTON

Félix Vallotton est une victime.

Pressé de ne pas demeurer en Suisse où l'eût immanquablement atteint le simultanéisme électoral d'un Holder, il vint à Paris dans le temps que c'était l'anarchie qui gouvernait les beaux esprits. Très intelligent, Félix Vallotton n'eut pas de peipe à comprendre que tout était à refaire et que tout était digne d'être tenté. Peut-être Félix Vallotton était-il trop intelligent, trop « esprit » pour échapper aux séductions, sinon de l'esprit, au moins du tour d'esprit. L'humour manqua l'absorber. C'eût été bien la peine de fuir la dignité, alémanique mais irrécusable, du fraternel Hodler.

Cependant Félix Vallotton se tira du bourbier spirituel avec une extrême élégance. Il dessina dans les petits journaux sans mériter d'être étiqueté humoriste ; il fut un vrai et solide dessinateur ; dessinateur, il eut le bonheur rare d'inventer un trait.

Les amateurs se disputent certaine affiche en trois tons exécutée pour le Concert Européen et qui, valant leurs plus belles, marque aussi bien l'époque (1895) que celles de Forain ou de Henri de Toulouse- Lautrec.

HIER DANS AUJOURD HUI

Ses illustrations de la Maîtresse de Jules Renard sont une espèce de chef-d'œuvre et, faisant pardonner d'assez médiocres bonshommes, il y a des figures émouvantes parmi tant de portraits au trait répandus à travers les deux Livres des Masques de Rémy de Gourmont et les tomes de la Beinie Blanclie, dont Félix Vallotton fut, avec Pierre Bonnard, l'homme indispensable.

J'ai dit que ces illustrations de la Maîtresse sont une espèce de chef-d'œuvre. Chef-d'œuvre dans la manière de Jules Renard admirablement compris par Félix Vallotton. Or, se souvenant qu'il n'avait pas quitté la Suisse pour ne s'enrichir que d'esprit, fût-il pointu, Félix Vallotton vit, lui aussi, et des premiers, que Renard était un Hugo retourné, un fabricant de petites merveilles narquoises avec la matière réduite des grandes images lyriques.

Et lui aussi serait lyrique, et épique ! Pourquoi pas ?

Tout cela est très sensible à travers les toiles datées de l'époque évoquée ; tout cela pour aboutir aux allégories qui valurent à cet enfant prodigue de l'anarchie d'être nommé le Cabanel du Salon d'Automne.

Pourtant, comment marchander le respect à ce peintre qui n'a pas trahi, à cet artiste intelligent, probe et qui eut le haut mérite de courir au risque de déplaire, anxieux de fuir l'esprit afin d'atteindre au pur esprit ?

On peut, et l'on doit, être dur pour ce peintre nous présentant, au Salon, dans les galeries, ses dernières œuvres, une à une. Il nous laisse cependant espérer.

Que Félix Vallotton ne s'offense pas. C'est des grands artistes seuls qu'on peut vraiment espérer. Et la volonté, la probité, le tourment permanent^ l'angoisse de la dignité dans le charme, tout cela qui fut le trésor moral de Félix Vallotton le situe très haut toujours, même lorsqu'il déplaît le plus pour d'exactes raisons.

Félix Vallotton doit tout à la patience.

Le souci, jamais abandonné, de la composition l'amène naturellement à affronter la grande peinture décorative. On l'a justement accusé de sécheresse. Il faut encore comparer Vallotton à ces écrivains qui, mettant toutes les ressources de l'imagination au service de leur volonté créatrice, préfèrent, devenus maîtres de leur pensée, la candeur du style le plus dépouillé aux somptueux artifices.

Sobre, Vallotton veut l'être jusque dans sa couleur. Ses nus rythmiques ont pour cadres des cieux fixes ou des eaux immobiles, mais d'une pureté indéniable.

La grande veitu de Félix Vallotton est la logique. Nous savons qu'il est des logiques ennemies du logicien.

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Sans oser un insoutenable paradoxe, je veux dire, d'abord, que les artistes qu'un critique de bonne foi peut attaquer, en les discutant longuement, comptent parmi les plus intéressants de l'époque. Que l'artiste soit assuré du respect que nous inspire sa haute conscience et tout cela même qui éloigne de son œuvre, La sincérité, la science de Félix Vallotton valent qu'on lui épargne l'insolence d'une critique négligente.

L'aventure de Félix Vallotton demeurera singulière. Exagérerai-je en la disant dramatique ? S'il est vrai que l'on ait pu un jour écrire de ce peintre savant et robuste, patient, ardent et méditant, qui compta au nombre des révolutionnaires de son âge, qu'il en arriva à s'inquiéter sérieusement d'égaler Cabanel, il reste aussi vrai aujourd'hui que ce jugement, vraiment trop sommaire, ne sauiait pas suffire. Ce qui rend vraiment dramatique l'aventure de ce peintre c'est ceci : artiste paiticulièrement sensible, au lyrisme sans spontanéité — parfait illustrateur de Jules Renard — il en arriva à se défier du pittoresque. L'inquiétude de Félix Vallotton fut le fruit d'une sagesse lentement acquise. Je n'ose soutenir qu'il n'eut pas raison de penser que le pittoresque peut bien être quelque

chose de très étranger à l'art de peindre ; une Invonti©n de gens ignorant tout des moyens plastiques. Les photographes amateurs croient au pittoresque ; ce sont des romantiques dégénérés. Ils croient aussi au « motif », frères en cela de M. Legout-Gérard, qu'on dit propriétaire sur la côte bretonne de « motifs gardés ». Cézanne en partant aux champs disait : « Je vais travailler sur le motif ». C'est vrai, mais les motifs de Cézanne ne sont pas pittoresques. Un sacrifice peut apporter la paix et la paix absolue est l'asile du génie. Félix Vallotton fut en proie à l'inquiétude, au délire des scrupuleux. Parce qu'il avait beaucoup osé, il voulut s'imposer les mesures ét;oites des académiques. Il crut à la nécessité de s'ennuyer, d'être ennuyeux et n'y réussit que trop.

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