LES BEAUX-ARTS RÉVÉLATEURS DU DIVIN PRINCIPE, ETC
Jes exemples du beau et de son principe que l'art nous fait aspirer à cette même harmonie humanitaire; en sorte que toute œuvre d'artiste ne doit plaire , ne doit entraîner qu'en dirigeant les cœurs vers ce centre, modèle éternel de toute perfection.
L'âme du véritable artiste, lorsqu'il compose et qu'il exécute, doit être dans une disposition analogue à l'âme d'un véritable magnétiseur; l'un et l'autre doivent brûler du désir de se rendre utile à leurs semblables : c'est ainsi encore que le spectateur comme le magnétisé doit avoir foi dans l'art et dans le bon vouloir de ceux qui dirigent sur lui leurs bienfaisantes influences. Quelle n'est donc pas l'obligation de l'artiste qui , toujours maître de l'efficacité de son action , ne craint pas de décevoir, par des productions stériles ou funestes, l'espérance de ceux qui ont compté sur la magie félicitaire de son art?
Entre nos doctrines modernes sur l'art et nos doctrines antiques du beau temps de la Grèce , on peut citer comme un exemple de la tradition intermédiaire le passage suivant d'Alfarabins , auteur arabe , qui cherchait à définir le beau : « L'art est ce universel et comprend sa perfection ; celle-ci siège « dans l'intelligence ou dans l'esprit d'où elle des- « cend à l'image de la forme et devient , dans les « mains de l'artiste qui la conçoit , le principe de « l'œuvre; cette perfection n'a rien de matériel ni
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« d'imparfait ; elle donne les formes artistiques « pures, et pareillement les formes de toutes choses, ce dont la source de la cause première est transmise ce dans la lumière des intelligences et aux âmes ce nobles qui n'ont rien de matériel , mais qui sont « splendides et pures. »
SECTION III
A quelle fin avons-nous reçu la faculté de goûter les beaux-arts, d'en jouir, et de leur faire produire les fruits qui leur sont propres? Il n'est pas permis de rester indifférent à cette question, cette étude étant digne d'occuper les méditations des gens de bien. Cependant aujourd'hui nous restons insouciants et par conséquent incertains à ce sujet, nous trouvant ainsi stationnaires en face des obstacles qu'accumulent les préventions et l'ignorance où nous laisse sur ce point important notre éducation : il est donc indispensable de remplir cette lacune.
Puisque les beaux-arts, en sollicitant par leur
charme sensible notre curiosité, sollicitent aussi et provoquent l'explication, la démonstration du principe qui régit toute œuvre artistique, leur bienfait devient immense en nous rendant familières l'explication et la démonstration de ce même principe du beau, appliqué à tous vos devoirs. Or ce principe, qui est divin, qui est celui de Dieu, nous le reconnaissons dans cette harmonie, dans cette unité toujours conservée et dominant l'ensemble des innombrables merveilles de la nature, malgré les désordres, les corruptions, les accidents apportés par l'esprit du mal ; cet esprit du mal est lui-même une démonstration du principe de Dieu, car il entretient éternellement le courage et la vie toute d'amour et d'action de Dieu. Dieu, génie suprême, résume donc en lui ce principe, qui est l'unité ; Dieu est lui-même le beau, la perfection ; Dieu est le seul vrai, le seul adorable modèle.
Gomment donc douter que l'enseignement qu'on attend des beaux-arts soit profitable et nécessaire à l'humanité?
Ceux qui n'admettent pas qu'une religion soit nécessaire ni qu'une vraie religion soit possible, n'admettent pas que la lumière des arts puisse servir la religion. Cependant, savoir distinguer et respecter dans les chefs-d'œuvre des arts les lois que prescrit l'harmonie, c'est savoir distinguer et respecter les
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lois, les décrets de Dieu, dont la volonté, toujours excellente, ne manque jamais de s'accomplir à la fin, c'est s'initier au culte de Dieu, c'est s'éclairer dans la vraie religion.
Les beaux-arts sont nécessaires comme complément de l'association humanitaire, en ce qu'ils sont les démonstrateurs les plus persuasifs de l'éternel principe de l'unité, principe d'où émane la loi du beau, démonstration plus pénétrante que ne le seraient les mathématiques, la médecine, la jurisprudence et l'histoire naturelle, offrant cependant l'étude des merveilles terrestres du génie éternel.
En effet, les productions artistiques doivent être des réalisations de ce principe constituant l'excellent; ce sont des créations du beau, ou selon le beau ; ce sont des suites de combinaisons toutes conformes à chaque unité, et à l'unité des unités.
La manière dont l'homme perçoit les beaux-arts peut servir à démontrer qu'ils sont un bienfait complétant l'unité de l'espèce.
Un enseignement pénètre plus rapidement jusqu'au fond de l'âme lorsqu'il a son trajet par le sens de la vue que quand c'est à l'ouïe qu'il est d'abord confié. Or, les beaux-arts ont le plus fréquemment pour conducteur le premier de ces deux organes, lequel ne perçoit pas peu à peu, mais instantané-
ment. Cette condition est donc celle d'un enseignement destiné à toute l'humanité.
On dit que les beaux-arts polissent et adoucissent les mœurs ; mais leur puissance remonte bien audelà, puisque, parmi les divers chefs-d'œuvre de l'espèce humaine, les chefs-d'œuvre artistiques savent entourer d'un charme irrésistible la règle des belles mœurs, ou ia sainte loi du beau, qui est la loi de la vertu. Or, cette loi doit se trouver toujours expliquée dans les plus minimes productions artistiques, en sorte que les arts persuadent avec magie les cœurs les plus grossiers. Si donc il est vrai que les beauxarts contribuent au poliment des mœurs, il faut reconnaître qu'ils apportent un plus grand bienfait encore, celui de l'enseignement toujours attrayant de la vertu.
Puisque chacun des beaux-arts émane de la divine splendeur du beau, ce sont leurs lumières particulières qui composent le faisceau qu'il est nécessaire de porter en tête des sociétés toujours progressant vers leur destination.
Si chaque production des beaux-arts doit être un enseignement du beau ou de la vertu, et si toutes les vertus sociales prennent leur source dans le principe éternel du beau, l'importance des beaux-arts et leur nécessité restent évidentes pour tout le monde.
L'art est nécessaire parce qu'il faut que l'imagi-
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nation soit dirigée par Part vers le beau, c'est-à-dire
vers la vertu.
La beauté, la pureté, la simplicité d'un édifice, d'une musique, d'un tableau, etc., sont d'importants enseignements, puisqu'ils rappellent cette même beauté, cette même pureté et simplicité constituant la vertu.
Les législateurs qui négligent sciemment de favoriser par des institutions spéciales et complètes l'enseignement sacré et social des beaux-arts, trahissent la société qu'ils sont chargés de toujours améliorer.
Ceux qui osent décourager l'artiste pauvre enseignant la vertu dans ses ouvrages devraient craindre que cet artiste n'enseignât bientôt le vice.
Pourquoi, dira-t-on, les beaux-arts ne seraient-ils pas uniquement d'agréables et d'innocentes récréations dont l'homme a tant besoin sur cette terre ? Oui , ce sont des récréations, et c'est pour cela même qu'elles doivent être choisies comme d'attrayants moyens d'instruction, et non comme de stériles distractions. Quel est le bon citoyen, quel est le vrai chrétien qui refuserait l'instruction devenue attrayante pour les sens, et qui déterminerait à l'affection pour le beau ou pour la vertu?
Appeler arts d'agrément les beaux -arts, c'est risquer de les faire confondre avec les divertissements
et les futilités stériles de l'industrie, c'est flétrir leur dignité et amoindrir leur crédit et leur importance.
L'homme dû monde vante les beaux-arts , parce qu'ils délassent et divertissent; le philosophe les vante, parce qu'ils nous instruisent et nous rendent meilleurs. Le premier éloge vient d'un égoïste, le second d'un philosophe.
Quand les gens du monde disent : Les beaux-arts sont choses d'agrément y ils doivent servir à nous amuser ; les artistes disent : Nous n'aurons soin que de vous amuser. Malheureusement amuser signifie le plus souvent, dans ce cas, flatter les vices et encourager les passions.
On entend souvent répéter dans le grand monde que les beaux-arts sont des passe-temps charmants et de bon ton ; ce sont, dit-on, des ornements qui ajoutent aux dots. D'ailleurs, les digressions sur l'art peuvent devenir un brillant vernis de conversation parmi les gens comme il faut ; enfin tout ouvrage est bon quand il sait nous plaire. Ces gens du grand monde se persuadent aussi qu'en fait d'œuvre d'art, à eux seuls appartient le droit d'en constater la beauté et l'utilité ; cependant les beaux-arts ont cela d'excellent, que tous les citoyens peuvent participer à leurs bienfaits, l'éloquence de l'art s'adressant à tout le monde.
Ceux qui découvrent dans certains produits des
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beaux-arts de profitables moyens de corruption morale, affectent avec perfidie de les appeler des bagatelles et des récréations sans conséquence dont il ne faut guère s'occuper; mais les gens de bien pourvus de clairvoyance ne sont pas dupes de ce mensonge.
Dans les temps où les ignorants et les corrupteurs ont enlevé aux beaux-arts leur droit de contrôler, de flétrir les fantaisies immorales et anti-sociales, ce sont les esprits fantastiques qui s'arrogent le droit de contrôler les beaux-arts.
Mais s'il est vrai que le souffle de la fantaisie chasse sans cesse dans le néant des milliers de productions dont on s'est glorifié (quoique leur nombre soit une honte), plusieurs cependant restent debout; or, ce sont celles qui, malgré la corruption et la mode, ont pris racine à cause de leur sociale utilité.
Pourquoi, dira-t-on, n'admettrait-on pas les beauxarts comme étant un moyen d'exciter la surprise et les applaudissements en présence des preuves d'adresse de l'industrie humaine? On peut répondre qu'en toute chose c'est le caractère essentiel qu'il faut reconnaître et respecter. Or, le caractère essentiel et principal des beaux-arts, c'est d'être un enseignement moral et social, ce n'est pas d'apporter une distraction aux sens et à l'esprit, ce n'est pas non plus de produire un étonnement ou une vive émotion ré-
sultant souvent de la dextérité de celui qui a produit l'œuvre ; aussi peut-on appliquer ce précepte au portrait, par exemple, et donner aussi un avertissement aux émotionistes. Un peintre qui emploie vis-à-vis du public le langage efïigial se donne une tâche qui n'est pas sans difficultés, car le portrait, œuvre d'un des beaux-arts, a nécessairement sa destination morale et sociale : cependant peu de portraitistes comprennent cette tâche.
N'est-ce pas déjà trop de tolérer la profanation, la prostitution artistique ? faut-il donc de plus les protéger et les encourager?
A ceux qui semblent redouter les beaux-arts, parce que la puissance des vicieuses productions des artistes dégradés paraît redoutable, on doit répondre de même que la fausse monnaie n'a jamais diminué la valeur de la vraie ou altéré son unité, de même la malfaisance des hypocrites en beaux-arts ou en vertu, ne diminuent point la puissance bienfaisante des beaux-arts et de la vertu.
Le charme ou la magie qu'exercent les beaux-arts sur tous les esprits prouverait qu'ils sont nécessaires ayant été créés au profit de l'humanité; ce charme ne doit donc jamais servir la trahison sociale.
Ce qui prouve que la vraie destination des beauxarts est d'entretenir parmi les hommes le sentiment de la vertu, c'est que ces mêmes beaux-arts ont le
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don de la rendre sensible, attrayante, et de là facile
à étudier dans son principe.
La puissance des beaux-arts ne consiste pas seulement dans les beaux choix de sujets ou d'actions exemplaires, mais aussi dans certaine beauté particulière à Fart lui-même ; en sorte que l'ouvrage offrira une puissante beauté, et par le sujet et par la réunion des perfections artistiques dont il est susceptible : c'est ainsi quel 'art prouve, par lui-même, son importance et sa nécessité.
C'est un devoir de rendre socialement utile ce que les beaux-arts ont de surprenant et de magique par leurs fictions portées souvent jusqu'à l'illusion ; il faut donc, pour que cette surprise ne soit point stérile, produire autre chose qu'une excellente fiction; il faut profiter de cette surprise comme un auxiliaire favorable au moral enseignement offert dans tout l'ouvrage.
Puisque c'est à l'aide de leur imagination que les artistes empruntent les leçons qu'ils nous donnent, c'est aussi à notre imagination qu'ils les adressent. Or, par cette voie, ces leçons ne sauraient manquer de conduire le cœur et l'esprit à la vertu.
Les arts, en produisant des excitations favorables à la vie et à la santé intellectuelle, sont des moyens complémentaires de l'unité de l'espèce ; les merveilles des arts sont donc nécessaires comme les merveilles
de la nature ; et par cette espèce de collaboration, l'âme s'élance et s'élève jusqu'à Dieu, centre de toutes les merveilles, centre d'où émane éternellement le principe du beau.
L'artiste moraliste aura toujours plus de succès réel, plus de crédit, et sera plus honoré que l'artiste habile, mais étranger au but moral, puisque, dans l'œuvre de ce dernier, il y a duplicité résultant de la laideur morale et du charme de la fiction ; dans l'œuvre de l'artiste moraliste, au contraire, il y a unité et puissance par la concordance entre le charme de la fiction et la beauté morale du sujet.
Le Jupiter Olympien de Phidias avait, dit Cicéron, ajouté quelque chose à la religion des peuples. Pourquoi les peuples accouraient-ils à Olympie pour admirer cette statue de Phidias? C'est qu'il y avait unité entre le charme de la fiction et la beauté toute intellectuelle du sujet.
Le seul tracé d'un profil d'une tête humaine peut être d'un utile enseignement ; aussi le principe de l'unité morale des beaux-arts ou leur importance sociale doit être présente à l'esprit de l'artiste même lorsqu'il produit les plus minimes indications ; c'est ainsi que la représentation des objets dits de nature morte doit offrir un sens moral, une idée utile, une signification enfin digne de l'art.
Quand les gens du monde et les artistes délais-
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sent et méprisent le principe ou le caractère moral, social et religieux des beaux-arts, les productions dites artistiques se multiplient, et leurs agréments séducteurs deviennent trop souvent des poisons pour tout le monde.
Ce qui est le plus remarqué, ce qui est le plus positif, le plus pénétrant, le plus indestructible enfin dans les poésies d'Homère, de Virgile, de la Fontaine, dans ses fables, etc., c'est renseignement donné à l'humanité. Si les leçons nationales et si les nations peuvent disparaître, l'humanité reste ; et c'est toujours à elle-même que ses progrès, sa perfection sont confiés par Dieu : la part de l'artiste est grande dans cette honorable confiance.
A l'imitation de Dieu, modèle éternel, nous travaillons à réparer, à réformer, à corriger, à améliorer tout ce qui regarde notre être et la société ; et il est évident que l'assistance reçue de Dieu, qui a voulu nantir des beaux-arts l'humanité, oblige tous les missionnaires de cette volonté à un devoir sacré.
La base qui soutient le plus saisissant apologue, c'est sa moralité ; aussi quelle consistance aurait une heureuse description sans la beauté morale toute artistique de cette description?
Une image vraie, une comédie attachante, une marche solennelle, etc., excitent la curiosité du public et font sensation ; il est donc du devoir de l'ar-
tiste de faire tourner au profit social cette curiosité et ces émotions ; mais c'est en voulant plus que le moyen, plus que la fiction , c'est en voulant le but toujours moral et social que l'artiste remplira sa tâche, qui est de diriger les cœurs et les esprits vers le beau, le bien ou la vertu.
Les productions des beaux-arts sont moralement très-salutaires et par conséquent des nécessités, parce qu'étant comme des miroirs où se reflète la vertu, la jalousie est moins blessée en présence de ces fictions dont elle accepte volontiers l'enseignement qu'en présence de la réalité elle-même.
Dieu n'a pas accordé à l'homme les beaux-arts pour qu'ils flattent les vices , mais pour qu'ils les corrigent. Aristote comprenait cette vérité lorsqu'il disait : « La tragédie sert à purger les passions. »
L'honnête homme admire et chérit dans les bons ouvrages d'art, comme dans les œuvres de vertus, la beauté bienfaisante de l'exemple.
Qui ne veut pas devenir connaisseur en beauxarts, ne veut pas devenir connaisseur en vertus, l'étude de la beauté manifesté par l'art étant la meilleure préparation à l'étude de la vertu.
Gomment les beaux-arts ne seraient-ils pas nécessaires et socialement utiles, puisqu'ils perpétuent par leurs images les portraits et les actes honorables des bienfaiteurs de l'humanité? C'est ainsi que le
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souvenir des propagateurs de la charité prêchée par le Christ réjouit et charme nos cœurs émus en présence de ces précieuses et instructives images.
L'oracle antique disait : Connais-toi toi-même. Or, quel moyen plus direct, plus rationnel pour y parvenir que le moyen offert par les beaux-arts (cinq d'entre eux, si ce n'est six, remplissent cette condition) ? Là est le mètre comparatif et archétype de l'homme physique et moral : par l'art nous pouvons donc nous connaître et nous perfectionner en nous rapprochant du beau ou de l'archétype qui nous concerne. Ainsi l'homme si bien servi par les beaux-arts ne peut s'empêcher de les révérer.
Pourquoi les beaux-arts s'adressent-ils au public, aux nations et à toute l'humanité? pourquoi s'adressent-ils aux générations futures et à l'avenir le plus éloigné? C'est qu'ils ont pour fonction, en proclamant les secrets et les exemples du beau , de proclamer constamment les secrets et les exemples bienfaisants de la vertu , secret de la félicité.
Toutes les grandes, toutes les belles âmes ont aimé à refléter et faire révérer le beau , soit par des exemples, soit par des maximes, soit par des fictions artistiques. Socrate, Confucius, Aristote, Homère, Poussin, etc., ont voulu faire goûter aux hommes les charmes du beau pour les accoutumer aux charmes de la vertu. Quelle n'est donc pas la
témérité du prétendu artiste qui n'a d'autre but que de produire ou des émotions sans profit, ou de faire applaudir son inutile dextérité ?
Chez les Grecs, les beaux-arts étaient employés comme des moyens efficaces d'hygiène morale ; et de même que les médecins avaient recours à tous les moyens physiques offerts par la nature pour favoriser la santé , de même les philosophes recouraient à ces mêmes beaux-arts pour perfectionner et pour guérir le cœur et l'esprit. Chez nous, la science des médecins n'est pas en retard, car, que n'invente-t-elle pas? Mais nos philosophes semblent ignorer les moyens moralement curatifs que les beaux-arts mettent à leur disposition.
Platon pensait qu'en voyant chaque jour des chefsd'œuvre de peinture, de sculpture et d'architecture pleins de noblesse et de correction , les gens les moins disposés aux grâces , étant élevés parmi ces ouvrages comme dans un air pur et sain , prennent le goût du beau et du délicat ; ils s'accoutument à saisir avec justesse ce qu'il y a de parfait ou de défectueux dans les ouvrages de l'art et dans ceux de la nature ; et cette heureuse rectitude de leur jugement devient une habitude de leur âme. L'art moderne est donc resté bien stationnaire au sein des futilités, puisque une si antique et si grande
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pensée de Platon nous semble aujourd'hui une nouveauté.
Un des avantages peu remarqué des beaux-arts, c'est qu'ils peuvent produire et enseigner le beau , et de là la vertu sans la richesse, qui est une chose fort différente du bon goût ; en sorte que l'homme peut, par cet enseignement, cultiver le beau sans le luxe qui, exigeant beaucoup d'or, oblige le plus souvent les citoyens à livrer, en échange de cet or, leur conscience, leur honneur, leur probité , et à trafiquer même de la trahison.
Chez tous les peuples l'art ayant commencé par être socialement utile, il s'est soutenu et est resté libre ; il a cessé et s'est évanoui dans le mépris , lorsque, n'étant plus libre sous le masque qui le cachait et qu'on prenait pour lui , on lui a fait produire, au lieu d'enseignement bienfaisant, des sottises et de fastidieuses corruptions.
Si, aux époques de détresse morale dans les sociétés, la voix magistrale et solennelle des arts ne dominait pas le bruit confus et trivial de la barbarie ; si celui qui ne sait que Actionner en habile ouvrier usurpait la mission artistique ; si de tous côtés la laideur et les contre-sens accoutumaient les hommes aux idées misérables, aux déceptions, à l'étalage enfin de toutes sortes de dangereuses séductions ,
Ja société morale se dégraderait et bientôt s'abîmerait dans la corruption.
Les gens de bien doivent-ils donc ignorer l'art et en conserver toute leur vie une idée fausse , parce qu'il plaît à une foule de faiseurs de publier des profanations de l'art ou des irrévérences contre son caractère tout social et sacré ? Non , assurément , et il faudrait que tout le monde reconnût aujourd'hui que cette stérilité morale dans les productions (prétendues artistiques) est la cause du peu de considération dont l'art jouit parmi nous. Cependant un grand obstacle se présente, car promettre aux personnes qui, dans leur éducation, sont restées étrangères aux arts une définition de ces mêmes arts, c'est leur faire supposer qu'on ne leur offrira que d'inutiles futilités. Il faut donc tout d'abord faire remonter ces personnes à l'origine sainte et toute sociale des arts ; et elles seront ainsi disposées à l'étude de leur caractère.
C'est une calamité que la chute de l'art transformé en industrie. A quoi servirait aux hommes l'exacte et surprenante répétition des sons, des formes, des couleurs, etc., de la nature, s'il ne résultait pas, soit de ces sons, soit de ces formes et de ces couleurs heureusement Actionnées, un ensemble produisant le beau et nous en manifestant le principe? Bien des concerts, bien des tableaux
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n'offrent malheureusement que cette stérile répétition.
Les sept arts de beauté sont importants , non seulement à cause de l'enseignement tout moral qu'ils procurent par eux-mêmes , mais ils le sont aussi parce qu'ils transmettent à tous les arts industriels la faculté de produire à un certain degré ce même enseignement qui nous familiarise avec la beauté.
A ceux qui demanderaient comment on peut établir la différence qui distingue et qui sépare l'art de l'industrie , on peut répondre : L'industrie n'a pas comme l'art la liberté de choisir les choses et l'espèce de choses qu'elle produit, puisque c'est un besoin matériel qui prescrit ces choses. Le but de l'industrie n'est pas exclusivement, comme celui de l'art, de toujours produire de grands enseignements moraux et sociaux; enfin elle n'est engagée qu'à décorer son œuvre de quelques reflets du beau artistique et d'éviter ce qui blesserait la beauté. Mais l'antiquité nous fait connaître encore deux distinctions importantes ; elles nous apprend : 1 0 que si l'industrie doit être soumise à l'art, celui-ci doit être soumis à l'étude, à l'adoration de Dieu; 2!° que l'artiste de génie qui négligerait cette étude, cette adoration , prétendrait par orgueil dérober le feu du ciel, serait un nouveau Prométhée, et comme lui