LES MŒURS SOUMISES AUX LEÇONS DES BEAUX-ARTS
présenta dans son lit; ce fut le porteur d'eau du peintre qui lui servit de modèle , et il réussit. Le succès moral de cette figure eût été moindre , si Greuze eût affublé du costume de son temps ce modèle.
Un artiste grec voulut, par son pinceau, rendre la guerre haïssable en représentant ses horreurs ; il fit voir dans une ville prise d'assaut une mère blessée au sein et exprimant la crainte que l'enfant qu'elle allaitait ne suçât avec le lait le sang de sa blessure ; quel besoin avait-il de rechercher l'actualité? ne lui suffisait-il pas d'un vêtement et d'un ajustement convenables au sujet?
L'art étant un, il ne saurait être seulement et expressément national ; il ne saurait se modifier, s'ajuster, se plier selon les pays et les temps ; trop souvent donc les productions ainsi que les écoles , pour se rendre nationales 7 imposent un goût particulier malgré l'art.
Ainsi ceux qui osent déclarer qu'un goût de terroir étant un précieux effet de l'actualité, il devient pour l'artiste une obligation, commettent une grave erreur, et cette erreur ne s'acrédite que trop, faute de la véritable doctrine artistique, laquelle, en tous temps et en tous pays, doit être une comme l'art.
Si l'on ne reconnaît pas comme préexistante l'unité de l'art, si l'on ne reconnaît pas, si l'on ne ré-
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vère dans des institutions cette unité, si enfin on regarde Part comme chose soumise à des mœurs changeantes et à nos espèces de sociétés, autant vaut déclarer que le beau lui-même doit obéir à nos fantaisies , à nos modes passagères si souvent grotesques ; autant vaut ne point l'enseigner et le confondre avec les plus futiles aliments de la curiosité.
Oh ! oui , l'âme qui a traversé les beaux-arts en sort pure, affermie et pleine d'autorité : elle a acquis le droit de commander aux mœurs et de les modifier jusqu'à l'excellence. Jamais donc l'âme de l'artiste ne doit se laisser subjuguer par des mœurs corrompues et contagieuses; il doit les purifier, les embellir ; il doit leur imposer : ibn'en reçoit pas la loi.
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Quelle est noble et haute la mission de l'artiste qui, à l'aide des puissants moyens de son art, est le révélateur sacré de l'éternel principe du beau ou de la perfection!
L'éclat de l'art et de son culte rejaillit sur l'artiste, puisque le sacerdoce a le même éclat que le culte.
L'artiste, dans tous les temps, doit être considéré comme un grand fonctionnaire public, puisqu'il est tenu à répandre au loin de grands enseignements.
L'art doit faire germer, doit féconder et corroborer les grandes vertus , le beau ne doit donc jamais être conçu dans le génie le plus actif sans le bien ou le bon, c'est-à-dire sans la condition d'utilité morale pour tous. Ainsi, ce serait une interprétation inutile, ce serait un acte sans portée que la reproduction en fictions des choses visibles, lorsque cette fiction, ainsi que les œuvres de la musique, ne nous appelle, ni à la vertu ni à Dieu, foyer de toutes les vertus.
Dieu a fait l'espèce humaine individuellement et socialement progressive, puisqu'il l'a faite perfectible. Or, les beaux-arts sont les plus efficaces moyens de progression , puisque par leurs productions ils manifestent , en le rendant sensible et attrayant, le principe du beau, c'est-à-dire l'unité qui est ce principe. Ainsi l'artiste est un ministre qui honore et sert Dieu , en offrant à l'humanité les leçons du beau. Les leçons du beau préparent ici-bas notre âme à une mission analogue, mais transcendante au sein de l'ordre universel auquel nous devons éternellement coopérer , en combattant sans cesse pour la conservation de cet ordre.
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L'artiste est donc le serviteur glorieux du maître qui tend sans cesse à faire rentrer à la fin les êtres dans sa propre excellence et dans sa félicité complète, laquelle ne peut être que la perfection.
Puisque les joies d'une beauté ineffable sont réservées à notre âme, la mission de l'artiste est de nous faire étudier, comprendre et déguster, dès icibas, le beau dans les productions du pinceau, du ciseau, etc., afin de nous faire atteindre à la dégustation de l'infinie beauté de Dieu.
Non seulement l'artiste doit et peut représenter utilement les passions de l'âme, mais cette âme, il en doit, il en peut représenter l'immortalité ; quel divin privilège que celui d'apporter à l'humanité un aussi puissant et aussi félicitaire enseignement ! Enfin, si les belles choses artistiques réveillent en nous l'idée de la perfection, il faut de plus qu'on y aperçoive la trace de l'intelligence qui, dans l'œuvre d'art, a produit le beau, cette intelligence étant ellemême une beauté, et par conséquent un utile exemple de la dignité humaine.
Qu'est-ce qu'on exige de l'auteur historien? C'est la narration fidèle d'un ou de plusieurs faits provenant de tel ou tel personnage, de telle ou telle nation , à une époque déterminée ?
Qu'est-ce qu'on exige de l'auteur artiste? C'est la personnification de telle ou telle vertu, de tel ou tel
vice, qui, rendus perceptibles à nos sens, impressionne l'âme (qui touche d'ailleurs l'artifice puissant du vraisemblable) et qui y laisse une leçon incomparable par sa magie et sa durée. La mission de l'artiste est donc transcendante ; évidemment, elle vient d'en haut, elle est sacrée.
Artiste, pourquoi déroges-tu? C'est parce que tu ne comprends pas ta noblesse ; ne sais-tu donc pas que la plèbe elle-même compte sur cette noblesse de ton art ?
Ne pas pénétrer fort avant dans la mission artistique, faute d'un grand talent, n'est point répréhensible ; ce qui est répréhensible, c'est de s'en écarter.
L'artiste peut servir sa mission, ne fût-ce que par quelques utiles sentences poétiques, par quelques indications du ciseau ou du crayon ; mais il peut trahir cette mission , par un poëme entier, ou par un grand tableau.
L'artiste qui est applaudi se persuade toujours qu'il remplit sa mission ; cependant, bien souvent il se montre indigne de cette mission ; car, ici-bas, nous restons tous soumis à l'erreur tant que l'orgueil et les fausses louanges nous font méconnaître ce que nous devrions être.
Tous ceux qui profanent ou violent à dessein la lumière divine des beaux-arts bravent la justice de Dieu .
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Faire servir la lumière divine des arts au succès du vice ou du crime, c'est injurier Dieu, c'est pervertir ses commandements, c'est prétendre, pour ainsi dire, rendre le ciel complice de ce funeste succès.
Restant étrangers à la sainteté de l'art, bien des libertins admirent chez les artistes, comme chez les courtisanes, leur grande adresse en fait de séductions et de pièges.
Louis XIV, qui craignait que son goût ne fût jugé que d'après les puérilités d'art qu'on aurait admises dans son palais, disait, en y voyant de très-coûteux mais de trop burlesques tableaux représentant des buveurs de bière et des joueurs aux quilles : « Qu'on m'ôte ces magots. » Ce prince n'affectionnait les arts que d'après ce qu'ils offrent de noble et de grand. Qu'il est fâcheux qu'un vouloir aussi heureux n'ait été servi que par des ostentations et des étalages sans sévérité!
Un acteur, malgré ses moyens limités, sera chaste, modeste et d'utile enseignement; il aura l'idée de sa mission ; un autre, usant avec éclat de plus de ressource, profanera au contraire le théâtre et l'art tout spécial de la mimique, parce qu'il n'aura pas l'idée de sa mission. Quant aux protecteurs approbateurs du talent de ce dernier, ce sont ou des ignorants ou de mauvais citoyens.
De faibles élèves restés en arrière, mais ne déviant pas des traces laissées par les maîtres généreusement artistes, furent louables, puisqu'ils pensèrent toujours comme leur maître à la haute et sociale destination de l'art ; ainsi la société trouvera toujours dans les véritables artistes, quelle que soit la hauteur de leur talent, des citoyens dignes et vertueux qu'elle ne consultera jamais sans profit.
N'est-il pas criminel l'artiste qui, trahissant sa noble mission, met au jour, sous des dehors attrayants, des tromperies morales et d'impies mystifications ?
Un artiste abandonnant la moralité est plus à redouter qu'un artiste devenant inhabile: celui-ci n'adresse ses œuvres qu'à quelques individus ; l'autre adresse les siennes à l'unanimité.
Un pinceau orgueilleux et visant au bon ton n'aime pas à être compris par le peuple ; il ne s'adresse qu'aux initiés de bonne compagnie ; cependant le tableau qui, bientôt n'est plus de bon ton, va avec d'autres défroques au rebut ; le pinceau, au contraire, de l'honnête artiste, persuadé que l'art est un social enseignement, est bienfaisant dans tous les temps et pour tout le monde.
La clef d'un hiéroglyphe n'appartenait qu'aux prêtres et aux initiés ; mais dans nos mœurs la clef d'un tableau doit appartenir à tous ceux qui le regardent, puisque l'objet d'un tableau est de faire
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comprendre de grandes leçons. Il en est de même de la clef d'une composition poétique, musicale, sculpturale, architecturale, etc. Ainsi l'art étant un soleil nécessaire comme le beau, doit luire pour tout le monde.
S'il faut beaucoup de peine pour bien faire voir ou bien faire entendre par l'art une chose, il faut que cette chose vaille cette peine ; pourquoi donc certains artistes ont-ils sacrifié plusieurs jours à l'imitation d'un accessoire dans un ouvrage sans poésie morale? Au célèbre Hollandais Gérard-Dow on n'aurait jamais reproché l'emploi de trois ou quatre ans pour représenter la douce piété et le calme religieux de la résignation qu'on admire sur la femme hydropique, car, en faisant ce tableau, il remplissait sa tâche, il travaillait pour la société.
Un artiste étranger à sa morale mission disait, à un médecin peu fortuné : « Vous êtes réduit à appeler les malades pour les guérir. — Et vous, repartit le médecin, à appeler les honnêtes gens pour les corrompre. »
Aux époques où les courtisans, se disant seuls initiés, parviendraient à diriger les arts, les arts auraient la même vertu que les courtisans •
Si tous les individus sont tributaires envers la société, l'artiste s'y trouve plus engagé qu'aucun autre. C'est parce que les Grecs se disaient : « Un
ouvrage médiocre est un blasphème, » qu'ils ont produit des chefs-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre de l'art prouvent en effet combien Dieu est grand, puisque ce que nous admirons dans l'art est si au-dessous des merveilles qui remplissent l'univers ; ils prouvent de plus la dignité et la destination privilégiée de notre espèce.
L'artiste est missionnaire d'un grand enseignement social, non au sein d'une ville seulement, non pendant quelques années que prêche son pinceau, mais au sein de toute l'humanité, et aussi longtemps que dure son œuvre,. au-delà même de l'époque où elle a cessé d'exister. Or, ce missionnaire est obligé de comprendre et de pratiquer ce grand enseignement puisqu'il doit prêcher par l'exemple.
Certes, il serait absurde de déclarer que tout apôtre d'un culte et d'une doctrine doit ambitionner, avant tout, la gloire du martyr infligé à la pauvreté; ce qu'il doit ambitionner, c'est de servir la société et l'humanité par ses enseignements et ses grands exemples ; cependant il faut que cette prédication soit donnée avec un dévouement et un désintéressement à toute épreuve, les sacrifices étant même à la hauteur de la tâche.
La mission ou le sacerdoce, on pourrait dire la prédication artistique, exige la réunion de tant de conditions, que c'est commettre un acte anti-social
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que de pousser, que d'exciter dans la carrière des jeunes gens de grande capacité, mais étrangers au but social et très-élevé qu'ils ont à atteindre, jeunes gens n'aspirant le plus souvent qu'à la fortune. C'est donc une grande lacune dans notre éducation que l'ignorance où l'on nous laisse des principes qui, en fait de beaux-arts, peuvent servir à faire reconnaître leur profanation.
Une toile ornée de dessins à la mode pour parure se vend toujours, dira-t-on, tandis que la toile d'un tableau d'histoire reste bien souvent au peintre. L'art de la peinture n'est donc pas une carrière qu'on doit si fort honorer, puisque l'artiste n'est pas sûr d'y faire profit. Ceux qui raisonnent ainsi sont loin de savoir qu'un véritable artiste ne choisit jamais sa profession pour devenir riche, mais pour remplir une mission difficile, celle de créer des œuvres d'où ressort un grand enseignement.
Cinq distinctions sont à faire parmi les artistes assaillis par la pauvreté, 1° il y a l'artiste qui, par l'effet de son incapacité et de son délaissement, succombe; 2° l'artiste qui, malgré sa capacité, mais par manque de force morale, succombe aussi à cette pauvreté; 3° l'artiste incapable dans l'art qu'il affectionne sans en comprendre la portée et qui, toute sa vie et sans succomber, reste en proie à la pauvreté; 4° l'artiste qui, effrayé de sa pauvreté,
renonce par honnêteté sociale à la mission d'artiste ; 5° enfin il y a l'artiste capable qui, par dévouement et courage, sait résister à la pauvreté : il reste digne de la haute mission qu'il a promis de remplir.
1 0 L'artiste incapable et que tue la misère croyait, par ignorance, n'avoir qu'une idole à servir, la routine ou la mode ; en vain on a voulu exiger plus de lui, il est resté stationnaire: on l'a donc délaissé, et il a succombé.
2° L'artiste capable qui se résigne à la pauvreté et à la misère excite l'intérêt, il est vrai, puisqu'il comptait sur sa force morale pour résister à cette pauvreté; mais, hélas! tout en comprenant sa mission, tout en s' efforçant de braver l'indifférence et les préventions des ignorants dans l'art qu'ils veulent soumettre à leurs caprices, ces ignorants sont plus forts que lui ; il est abandonné, il est tué par la pauvreté.
3° Presque tous les artistes incapables et accablés par la misère auraient pu s'en prendre à leur première vanité qui les abusait sur leurs moyens , leur ignorance, les persuadant d'ailleurs que la profession d'artiste est une profession comme une autre, et qu'obéir adroitement à la routine est le secret du succès. Ta persistance, ton courage t'abuse, jeune artiste ; tu t'es dit : Je lutterai courageusement contre la pauvreté ; tu tiendras parole,
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mais tu ne sauras pas lutter contre les insolents qui voudraient faire de chaque artiste un valet fournisseur adroit des plus savoureuses immoralités. Tu résistes avec dignité, on le sait, et les soumissions ne te feront jamais mépriser ; mais tous ces travaux qui te sont demandés par l'impertinence, toutes ces œuvres de niaiseries et de futilités qu'on veut te faire produire, auras-tu le courage de les refuser ? Tu les accepteras en gémissant, car on te les aura imposés ; le besoin dominera tes répugnances ; tu te résigneras avec courage comme tu l'as promis, mais pendant toute ta vie, abreuvé de chagrins, tu resteras en proie aux continuelles atteintes de la pauvreté.
4° Qu'ils sont rares les artistes qui, se reconnaissant trop pauvres pour remplir leur mission, y renoncent, parce qu'ils sont honnêtes ! Car ce n'est que lorsque l'instruction artistique se joint à l'honnêteté sociale chez l'artiste courageux, que celui-ci, effrayé de sa pauvreté et révérant la mission sacrée où il s'engageait, se retire de la carrière et se démet d'une si grande responsabilité.
5° Oui, il est honorable l'artiste qui, éminent par sa capacité, ne fléchit jamais sous les coups de la pauvreté. Dévoué courageusement à son art, fier de la mission qu'il ne trahira jamais, on le voit inébran lable en face de l'adversité; sa pauvreté l'occupe
peu ; ce qui l'occupe, ce qui domine toutes ses pensées , c'est le désir d'enrichir par ses œuvres la société.
Ainsi le premier besoin, pour tout aspirant au titre d'artiste, c'est de bien connaître le caractère de sa mission artistique, c'est aussi de s'assurer s'il sera capable de remplir cette mission.
Artistes qui visez par dessus tout à une grande fortune, vous assumez sur vous deux responsabilités, ou le devoir bien lourd d'une double charité. Ecoutez ! Le Christ, en apportant à tous, comme un principe divin, la charité a apporté à tous la source d'une joie indéfinie (aussi le mot évangile veut-il dire nouvelle). Cette joie provient donc d'un pouvoir tout chrétien, celui de nous rendre tous égaux par la charité devant les hommes et devant Dieu, juge éternellement infaillible et parfait. L'artiste, par les moyens de charité qui lui sont propres, peut donc être égal et supérieur même en mérite au riche ; mais celui-ci, sans la charité, reste inégal à l'artiste qui a en lui la charité. Or, quels sont les moyens de charité de l'artiste? Ne sont-ce pas les enseignements moraux et sociaux qu'il répand au loin? Et en ceci son mérite est grand, puisque cette faculté d'enseigner les hommes par les beaux-arts ne s'acquiert qu'au prix de longs sacrifices, tandis qu'un héritage peut faire un riche en un instant. Artistes,
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ne visez donc qu'à votre unité d'artistes; ne visez pas à une fortune dont l'excès corromprait cette unité ; cependant sachez vous garantir de la pauvreté; enfin réjouissez-vous de l'espèce de charité qui vous est particulière (charité veut dire collaboration de chacun selon son aptitude, ses moyens et sa spécialité), et rendez-vous ainsi dignes des hommes et de Dieu.
Si l'on voulait essayer le résumé des principales prescriptions inscrites dans la mission de l'artiste, et désigner , par conséquent , les conditions fondamentales exigées dans toute œuvre véritablement artistique, on pourrait dire : 1 0 un sujet étant heureusement choisi, quant à sa morale utilité, il faut que tout d'abord la vue et l'ouïe soient comme saisis et émerveillés de la force d'unité du tout ensemble, en sorte qu'un respect involontaire et une stupéfaction bienfaisante soient le résultat immédiat de l'œuvre ; 2° le nombre et les espèces de variétés admises dans ce tout doivent être commandées par le mode ou le caractère du sujet ; 3° les contrastes nécessaires pour faire ressortir l'unité de chaque chose en particulier ne doivent jamais menacer l'unité dominante dans l'œuvre, encore moins la lui disputer par une laide et véritable usurpation ; 4° ces trois conditions précédentes n'étant que le moyen, et le but à atteindre étant tout intellectuel, chaque figure,
chaque objet doit être d'un choix excitant la surprise bienfaisante, de plus la vie et l'expression qui en jaillit pour ainsi dire, doivent animer le sujet ou le tout ensemble voulu ; 5° les détails seront gracieux, distingués, élégants et rendus par une exécution magistrale et délicate à la fois; 6° toutes ces choses, lesquelles doivent sembler avoir été conçues et exécutées d'un seul jet, il faut qu'elles saisissent Tâme, en sorte qu'après avoir été en contact avec l'œuvre artistique, l'âme ne puisse jamais s'affranchir d'une fascination qui la poursuivrait malgré elle ; le précieux souvenir d'un suprême enseignement resterait donc indélébile à jamais.
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LA PLUS GRANDE DIFFICULTÉ POUR L'ARTISTE. — HARILETÉ DE L'ARTISTE, MAIS INUTILITÉ DE L'OEUVRE.
Le plus difficile pour un artiste , c'est de rester constamment artiste.
Il faut à l'artiste une grande force d'âme et des sentiments très-élevés pour se maintenir libre, malgré le mauvais goût si souvent tyrannique de son temps , et malgré les dédains prétentieux des faux connaisseurs.
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Évidemment, ce qui est encore bien difficile pour tous les artistes , c'est de produire constamment des œuvres apportant un moral enseignement : ce ne sont pas les beaux et utiles sujets qui manquent aux artistes , la nature est féconde ; ce qui manque trop souvent aux artistes, ce qu'ils ont le plus de peine à conquérir, c'est le génie nécessaire pour découvrir les beaux sujets , et pour les mettre en œuvre. Aussi, peut-on affirmer que l'artiste doit être le plus ingénieux des philosophes.
Je sais, disait Watteau, charmer vos jolis cœurs, En faisant à leurs yeux gazouiller mes couleurs.
Un géomètre philosophe assistant à un concert public , se disait, en écoutant une sonate sans caractère : Sonate, que me veux-tu? Des gens qui l'entendirent, se demandèrent : Qui a tort de la sonate ou du philosophe? Le public, consulté, eût répondu : C'est la sonate.
N'est-ce pas en tremblant qu'un honnête citoyen se voit obligé d'employer le mot talent, lorsqu'il lui faut parler de la grande adresse avec laquelle un soi-disant artiste exécute des sujets servant seulement au succès de sa bourse et de sa vanité? On ne saurait en effet appeler talent, en beaux-arts, la falculté de produire avec adresse des œuvres dénuées de moralité.
Le plaisir que trouve l'artiste à bien imiter, à bien
exécuter, ou enfin à causer la surprise, l'étonnement (en se conformant d'ailleurs au goût du jour), petit succès qui au reste ne manque pas d'attirer à l'auteur des éloges excitant sa vanité, l'emporte presque toujours sur le plaisir de servir les mœurs, et de maintenir ainsi les beaux-arts dans leur sociale destination. Écoutez les éloges adressés à l'artiste; toujours ils portent sur l'adresse de l'ouvrier, sur l'étonnement qu'il est parvenu à produire , et sur son tact pour saisir le goût du jour ; mais ils ne portent pas sur le service moral et social que son œuvre a pu rendre. Combien donc n'est-il pas difficile pour, tout embarrassé, menacé, parmi tous ces écueils, de s'en garantir !
Un peintre bien connu aperçoit à Rome un ermite endormi tenant en main un violon: Comme cela est original ! se dit-il ; comme cette draperie est pittoresque ! quel sujet imprévu et piquant ! Et il se mit à copier. Tout le monde a vu ce tableau , mais peu de personnes ont remarqué que ce sujet, bien exécuté peut-être, ne signifie rien qui soit digne du grand art tout moral de la peinture. Notre artiste avait donc éludé le plus difficile.
Que peut encore nous apprendre le tableau de la famille de Darius , visité par Alexandre? L'effet est pittoresque ; mais aucune moralité ne ressort du sujet; l'auteur ne semble pas avoir pensé à surmonter la
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plus grande difficulté, celled'instruire par Péïoquence du pinceau. Où donc existe la moralité dans cette peinture ? Ce n'est pas dans la présence d'Ephestion qu'Alexandre appelait un autre lui-même : ceci n'offrait qu'un épisode étranger à la scène principale. Quant à Sysigambis, mère de Darius, princesse restant prosternée aux pieds du vainqueur, cette figure ne saurait signifier la magnanimité d'Alexandre, dont le geste d'ailleurs n'indique point cette magnanimité. Enfin, il serait presque absurde de croire que , dans ce tableau , le peintre Lebrun ait voulu nous rappeler que toutes les conquêtes avilissent les vainqueurs et les vaincus. Ainsi ce bel ouvrage ne résout point le grand problème artistique; à tout œuvre d'art, sa moralité, à moins que le peintre n'ait cru instructive cette image de l'abaissement des grandeurs.
Voici l'image fidèle d'un hangar avec tous les ustensiles, tous les objets qu'on y trouve ordinairement jetés pêle-mêle; ce tout, ce beau désordre, fait illusion. Nous vous trouvons habile, ô vous, exacte fictionniste , mais l'essentiel et le plus difficile, vous l'avez délaissé; votre tableau ne nous apprend rien , nous avons été trompés comme on l'est quand on interroge un muet.
Il y a de l'air dans tes paysages, le feuillage est bien rendu, et tes eaux sont transparentes, mais
qu'est-ce que cela m'apprend? où est ta leçon du beau? Je n'aperçois pas un but moral : tu as éludé la plus grande difficulté ; je dois donc t'appeler ouvrier de talent, je ne dois pas t'appeler artiste.
Peintre copiste, les particularités, tu les découvres , tu les imites à la loupe , mais tu ne sais pas produire une œuvre d'art, tu n'atteindras pas le plus difficile.
Deux paysans s'approchèrent d'un peintre occupé en plein air à copier une cabane; après quelques minutes de contemplation , ils s'en allèrent en disant au peintre : Vous êtes, ma foi, plus heureux que nous, vous avez du temps à perdre. L'artiste pouvait se garantir de cette critique , il n'avait qu'à leur dire : Je m'exerce.
Il a beaucoup de talent l'auteur qui a peint cette tête en colère, mais pourquoi ne nous enseignet-elle rien? Cette tête ne saurait nous faire haïr la colère; cependant la nature y respire, l'artiste s'en est donc tenu au moyen , l'enseignement n'a pas été son but, et pourtant il a cru sa besogne finie. Un artiste de l'antiquité avait traité ce sujet: C'était, dit Pline, moins l'image d'un homme en colère que l'image de la colère elle-même. Cet artiste était allé droit au plus difficile de son art , son œuvre fut un triomphe.
Voici un album rempli d'échantillons fidèles , sur-
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pris adroitement à la nature , mais qu'en va faire l'artiste? On attend de lui autre chose qu'un album. Peintres si habiles dans vos albums , votre besogne serait trop facile , vous n'avez pas le droit d'en rester là; ce qu'on attend de tout artiste, vous le savez, ce n'est pas seulement du talent, c'est l'utilité réelle de son œuvre.
Sculpteurs , architectes , je vous vois à l'œuvre , et je voudrais savoir pour quelle fin ; ce n'est sûrement pas pour faire savoir aux hommes que vous êtes habiles , le ciel vous ayant départi beaucoup de talent. Oh ! non , c'est pour leur être utiles en les rendant meilleurs. Une telle observation vous importune, nous savons pourquoi, c'est qu'elle touche le point le plus difficile, et que, selon votre principe, c'est à vous seuls que doit profiter ce talent dont la moralité vous importe peu.
Il est bien grand, le nombre d'habiles débutants en poésie , lesquels sont restés nuls à cause de leur inutilité. Pourquoi la célébrité de La Fontaine restet-elle incontestée chez tous les étrangers à sa nation ? C'est que La Fontaine, poète, n'a jamais dévié de son but, l'utilité artistique.
Le compositeur de musique a de grands efforts à faire contre la plus grande difficulté qui soit à surmonter. Aussi le compositeur acceptant des individualités qui le séduisent, s'empare-t-il souvent avec
talent de phrases et de motifs attrayants pour l'oreille, mais dont il n'a pas le courage d'étudier la propriété, la convenance et le mode, mode contraire si souvent au sujet traité , et au cas particulier dont il s'agit. Un tel compositeur ne perd-il pas de vue le but ou l'unité du caractère constituant l'utilité de toute œuvre d'art?
Cette cantatrice a la voix du rossignol , fort bien ; mais la voix du rossignol qui chante toujours de la même façon n'est pas chose plus intéressante qu'un œil bien conformé qui regarderait toujours de la même façon. En effet, qu'est-ce que cette voix ou ce regard enseigneraient de vraiment instructif sur un théâtre? La cantatrice ne saurait donc être un artiste par cela seulement qu'elle aura la voix du rossignol, et si le regard du mime a son éloquence artistique, la seule conformation de ses yeux ne J'aura point produite. Ainsi, le plus difficile, ce n'est pas de réunir beaucoup d'heureuses dispositions ou facultés natives ou acquises , c'est de savoir produire de véritables œuvres artistiques , au moyen de ces facultés natives ou de ces dispositions.
Enfin le mime et le gymnaste, comme les cinq autres espèces d'artistes , ne doivent avoir en vue qu'un seul but, qu'un seul objet, celui de servir la société.
Puisque l'acteur mime peut disposer d'un très-
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puissant moyen , celui d'impressionner fortement les spectateurs, en leur faisant voir sur sa propre personne le vice lui-même , le vice vivant et en action , il doit constamment convertir ce moyen en un précieux enseignement ; il doit faire haïr et détester ce vice ; il doit, avec la même autorité par conséquent, rendre honorable et sacrée la vertu.
De même la mission du gymnaste n'est certainement pas de faire étalage de force physique, d'élégance et de vélocité , sa mission est de fournir un utile exemplaire de la dignité humaine, en faisant voir une contenance noble et aisée , en faisant voir quelque chose de distingué , de grave et de gracieux à la fois, dans le marcher, dans la danse, dans les actes de vigueur, etc.; enfin, de figurer tantôt la majesté du héros, tantôt l'enjouement gracieux et réservé du jeune âge, etc., mais toujours l'animation de la beauté dans la simplicité, mission difficile assurément, mais mission glorieuse par sa puissante autorité; mission toute divine, puisqu'elle rappelle à l'homme qu'il doit se maintenir au rang qui lui est assigné parmi tous les êtres.