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UNITÉ OU INCORRUPTIBILITÉ DE L'ART, ETC

SECTION VIL

UNITÉ OU INCORRUPTIBILITÉ DE i/ART ; CORRUPT1BILITÉ DE L'ARTISTE.

L'art étant un comme la vertu , il n'est pas plus corruptible que la vertu.

Ce n'est pas l'art, c'est l'artiste qui peut ou progresser ou rétrograder.

Ceux-là ne s'expriment pas rigoureusement qui disent : L'art est peu avancé ; l'art se dégracie, l'art se perfectionne, il fait des progrès, on doit dire ; Ce sont les artistes ^qui sont peu avancés, qui se perfectionnent; ce sont eux qui, par leurs productions, font des progrès ou se dégradent. Ainsi l'expression progrès des arts n'est pas précise ; il serait mieux de dire progrès dans les beaux-arts.

Pline semble respecter cette unité, cette incorruptibilité de l'art, lorsqu'il dit en parlant d'une époque peu honorable pour les artistes : L'art cessa ensuite. Pline ne dit pas : L'art rétrograda ensuite.

L'artiste qui s'éloigne de la nature , et qui, sans moralité dans ses œuvres , croit se justifier en disant qu'il a été dépendant de la corruption de l'art à

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l'époque où il travaillait, et qu'il s'est vu forcé d'obéir à l'esprit de son siècle ; mais on doit lui objecter que l'éclat de l'art est inaltérable et éternel comme le foyer divin d'où il émane. Or, c'est cette incorruptibilité de l'art, de même que c'est l'incorruptibilité de la vertu , qui fait paraître corrompus ceux qui violent la sainteté de l'un et de l'autre. C'est donc dans le sanctuaire de l'art que doit se réfugier l'artiste qui veut se soustraire à la corruption.

Quand on dit reculer les limites de l'art, cette expression figurée est aussi nulle en réalité que si on l'appliquait à la vertu. Au-delà des limites de Fart sont les excentricités et les tours de force.

Déclarer que l'unité de l'art est encore à déterminer parmi nous , déclarer qu'il est incomplet et corruptible, c'est donner de l'autorité à la mode si changeante et à la fantaisie si souvent corruptrice.

Si, admettant que ce n'est point l'art, mais bien l'artiste qui est corruptible , on recherche les principales causes de cette corruption de l'artiste , il en apparaît trois bien distinctes : premièrement, l'artiste peut être dépendant par son manque de fortune et par sa position sociale. Secondement, l'artiste se corrompt en contemplant, sans méfiance aucune, tous les vicieux exemples applaudis par les faux connaisseurs, par les cotteries et par les protecteurs qui,

l'unité, principe éternel d'où émane la loi, etc. 59

peu soucieux de moralité dans les productions d'art, déclarent que les artistes sont tributaires du propre goût et du caprice de ceux qui paient leurs travaux. Troisièmement enfin, l'artiste se corrompt faute d'institutions ou d'écoles artistiques complètes et publiques , ces institutions étant absolument nécessaires , puisque l'art est trop difficile pour que les artistes puissent seuls se procurer la longue instruction qu'il exige. Tous ces inconvénients n'avaient pas lieu dans l'antiquité, parce que les artistes étaient considérés comme devant concourir, par leur savoir, leur honnêteté sociale et leurs œuvres , au grand intérêt commun; une production corrompue eût été l'œuvre d'un citoyen corrompu.

SECTION VIII

L'UNITÉ , PRINCIPE ÉTERNEL D'OU ÉMANE LA LOI DU BEAU ET DES BEAUX-ARTS.

Si les beaux- arts sont l'expression du beau et les révélateurs éloquents de son principe, tous les artistes doivent être les premiers initiés à ce principe, afin d'y soumettre toutes leurs œuvres ; ils doivent

60 l'artistaire , SECTION VIII.

donc comprendre entièrement tous les caractères, toutes les conséquences de l'unité qui est ce principe.

Le mot unité est la plus simple expression qu'on ait pu employer pour signifier la condition d'un tout qui est entier et non double , complet et non imparfait, à qui enfin rien ne manque pour être infiniment excellent.

Le beau archétype et absolu ne résidant qu'en Dieu , est inaccessible à la perception de notre débile humanité, ainsi que l'essence même de Dieu ; mais il est un degré de beau inférieur que Dieu a mis à la portée de cette faiblesse de l'humanité , et c'est ce beau qui la fait aspirer au beau suprême.

La sympathie qu'éprouve pour ce beau suprême notre âme est donc un doux pressentiment de son immortalité. Or, ce beau possible, nous en acquérons mieux l'idée et le sentiment à l'aide des beauxarts.

Il y a différents degrés de beau, mais la laideur reste distincte du beau , et c'est par le principe ou la loi du beau qu'on peut établir cette distinction.

L'idée du beau est une sur toute la terre.

Si par corruption certaines gens appellent droite une ligne courbe , s'ils appellent verticale une ligne penchée , est-ce que la géométrie n'est pas là pour rétablir dans tous les esprits l'unité d'opinion sur ce point? Le paysan comme le grand seigneur s'en-

l'unité, principe éternel d'où émane LA LOI, ETC. Cl tendent donc réellement sur le beau , malgré certaine prévention, et un principe naturel comme la géométrie les réunit aussi sur ce point.

Les êtres rabougris et étiolés de nos villes manufacturières ne s'avisent guère de se déclarer aussi beaux que les hommes vigoureux et de haute stature de certaines contrées du Nord, et l'espèce noire ne se croit point plus belle que l'espèce blanche, dont les noirs apprécient le suffrage en fait de carnation et d'humaine beauté.

De l'unité de Dieu résulte le beau , de l'unité de la nature résulte le beau ; ainsi de l'unité des sept arts et de la faculté artistique résulte le beau,

On , peut exprimer la même idée en disant : la beauté de Dieu, la beauté de la nature, la beauté des sept arts et de la faculté artistique ; toutes ces ces beautés ont leur source dans le principe immuable et éternel de l'unité. Enfin la beauté et le génie du beau sont choses éternelles.

Point d'initiation aux beaux-arts sans l'initiation au principe éternel et générateur du beau. Or, comme la contemplation des merveilles de Dieu , de' la nature et de l'art nous initie à ce principe ou ài ce secret du beau , nous y reconnaissons que l'unité est ce principe , ce secret ; le caractère de nos perceptions et de notre sensibilité nous le démontre évidemment*

62 l'artistaire , SECTION viii.

Il est inné chez tous les hommes le sentiment du beau et du juste et par conséquent de la laideur et de l'injustice; de plus, nous jouissdns d'une raison qui nous fait discerner et distinguer le bon dans le beau ; cette vérité prouve qu'il n'existe qu'un seul beau et qu'un seul principe de ce beau. Or, notre sentiment et notre raison nous disent que ce principe c'est l'unité.

La nécessité d'un principe du beau ou plutôt du principe de l'unité est démontrée par la réunion de nos cinq sens sur le même point, ou au même tribunal. La tête, l'âme est là; elle y juge d'après la loi éternelle du beau comprenant le bon , loi émanée du principe merveilleux de l'unité. La vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher (la langue possède la perception tactile la plus subtile) composent cette réunion. Quel accord, quelle concordance pourrait avoir lieu parmi ces cinq sens si souvent en action simultanément sans une loi unique qui les régisse? 0 admirable science de Dieu ! ô admirable principe de l'unité! nous le reconnaissons autant dans les œuvres imparfaites et vaines que produit si souvent l'orgueil de l'homme, que dans les chefs-d'œuvre de la divinité !

C'est surtout aux artistes que l'impérieux et éternel principe de Yunilé impose cet axiome si persua- . sif et si incontesté : À chaque chose, son caractère.

l'unité, principe éternel d'où émane la LOI , ETC. 63 Si la puissance de l'art est grande , c'est principalement parce qu'il démontre et rend très-sensible le principe de l'unité.

Dire qu'une chose est une , c'est dire que cette chose est sans altération ou corruption aucune par l'association dans son tout ensemble de quelques parties étrangères à ce tout, ou aussi sans manquement de parties essentielles à l'intégrité de ce tout. Ainsi, il ne saurait y avoir de beauté dans un tout, où, au lieu d'unité, il y aurait duplicité, triplicité, etc., c'est-à-dire un ou deux caractères disputant avec le caractère un , et dominant de ce tout. C'est ainsi encore que l'absence d'une partie essentielle à ce tout le priverait de son unité. Il faut donc reconnaître que Y unité est la grande condition qui constitue la beauté dans un tout. Pour déterminer qu'une chose n'est une que lorsqu'elle a le nombre et l'espèce de parties qui lui sont absolument nécessaires ou convenables , on peut dire : qu'un franc plus un centime n'a pas son unité , plus que ne l'a un franc moins un centime. Ainsi, le tout n'est point l'unité ; le tout est la circonscription d'un ensemble plus ou moins multiple, dans laquelle est établi le beau émanant du principe de l'unité.

Unité est l'expression par excellence pour signifier le beau ou le parfait; le mot complet sert à mettre l'esprit sur la voie. Quand le vrai est m9 il a

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certainement alors sa splendeur particulière, comme a dit Platon; mais le vrai artistique devenant ainsi le beau, est un vrai choisi parmi les vrais splendides; ce n'est pas le vrai premier venu, bien qu'il soit splendide.

L'homme est un composé de sens et d'intelligence; c'est donc par les sens et par l'intelligence qu'il a le sentiment et l'idée du beau. Mais l'âme devant dominer le corps qui lui est confié, l'âme étant, pour ainsi dire, tout notre être, c'est surtout l'âme qu'il s'agit de satisfaire et de perfectionner par le beau. Ainsi, dans l'analyse de la théorie du beau, on doit distinguer le beau sensible et le beau intellectuel, ou le bon. Or, c'est le principe de l'unité, principe constitutif du beau général, qui est nécessairement le principe de ces deux espèces de beau : aussi l'homme doit-il et désire-t-il confondre en une seule chose la beauté et la bonté de Dieu.

L'unité intellectuelle (ou pour l'esprit), c'est-àdire le bon ou la convenance, vient quelquefois faire compensation lorsque dans le tout, l'unité sensible (ou pour les sens) ne se trouve pas complète. L'image de l'homme semble blesser l'unité, puisqu'elle offre deux bras, deux jambes semblables; cela est vrai : mais la convenance, l'utilité l'exigeaient. Cependant l'artiste évite les poses dans lesquelles ces

parties mobiles n'offriraient pas par leur disposition l'unité, et il obtient, par une pose meilleure, cette unité ou variété de disposition constituant le beau sensible ou optique. Si pourtant le caractère ou la convenance de la pose l'exigent absolument (on voit qu'il s'agit ici du bon) , il sacrifie l'unité ou la beauté optique de disposition et la symétrie des lignes, symétrie souvent exigée (par exemple) par la représentation d'un cadavre, alors le parallélisme des membres de la figure déplaisent moins aux spectateurs.

Un fruit séché pour être conservé a perdu une partie de sa beauté, il est vrai; cependant on ne s'avise guère de l'appeler laid quand il est bon ; un fruit vraiment laid serait celui qui , étant déformé , serait tout gâté; enfin, la laideur optique d'une foule d'animaux est compensée par l'utilité mécanique de leurs membres, ce qui cependant n'exempte pas l'artiste obligé d'introduire dans ses représentations ces animaux , d'en combiner le plus heureusement possible la disposition, soit par le choix de la pose, soit par le choix de l'aspect.

Un dernier exemple peut suffire ici pour démontrer que la convenance ou le bon pour l'esprit vient souvent compenser le manque d'unité dans certaines parties de ce tout. Ainsi, en architecture, on voit souvent sans déplaisir deux pavillons absolument

GO . l'artistaire, SECTION VIII.

semblables et symétriquement placés en avant et de chaque côté du corps principal de l'édifice : si donc cette parité ou ce manque d'unité, constituant une duplicité ou une symétrie sans variété, n'est pas considérée comme une laideur, c'est que le beau intellectuel ou la convenance vient faire compensation. En effet , l'architecture est un art qui doit surtout respecter l'ordre intellectuel ou la convenance, et l'on reconnaît que la dignité de cet art, prescrit surtout dans le mode grave et très-décent de certains édifices, cette parité et cette correspondance qui, malgré une espèce de monotonie pour la vue, satisfait pleinement l'esprit.

Dans tous les temps, les hommes réfléchis et pénétrants se sont demandés : Y a-t-il un principe éternel qui préside à l'univers? L'histoire des Grecs nous fait savoir que la raison humaine chez ces peuples conquérants de la liberté, s'est élevée jusqu'aux plus hautes recherches de la vérité , et que ces peuples ont tous reconnu le principe primordial et éternel qui domine toute chose, c'est-à-dire qu'ils ont reconnu comme cause génératice et universelle du beau et de l'excellent Y unité.

Les efforts de l'homme sont superflus, lorsque, voulant s'élever au-delà des limites qui lui sont imposées, il cherche à pénétrer dans le sanctuaire de la lumière éternelle; mais lorsqu'admirateuret amant

des charmes de la nature, il a recours aux beauxarts pour créer lui-même des ensembles où se réfléchit le principe de tant de merveilles, il se reconnaît doué d'une faculté toute félicitaire, celle de produire dans tous les cœurs Pamour pour tout ce qui est excellent selon le principe unique, qui est l'âme de l'univers.

Les plus anciens philosophes, pour indiquer le principe primordial de toute excellence, ont appelé le nombre un terme d'arithmétique, signifiant unique ; cependant ils aperçurent aussi le principe de l'unité collective embrassant harmonieusement le tout ensemble des parties constituant essentiellement ce tout, et ils appelèrent l'univers un ensemble ordonné. Depuis, et jusqu'à nos jours, ceux qui consacrèrent leurs veilles à la recherche de la vérité, ont signalé aussi le principe du beau dans l'unité ou dans Dieu, être suprême et parfait, étant lui-même l'unité. Ce tout ensemble ordonné n'était donc point, aux yeux des hommes d'alors , une combinaison incertaine émanée par hasard du chaos , mais une vérité , un principe immuable , éternel ; et le principe de l'unité, selon eux, se confondant dans Dieu , qui est l'unité des unités par excellence, il prévalut parmi toutes les doctrines. L'unité dominatrice des unités composant un tout, est indivisible comme tout principe qui ne saurait être un composé.

G8 i/artistaire, section vm.

Anaxagoras appelait Homère l'instituteur de la vertu et de la justice. Ce philosophe était lié avec Périclès, Euripide et Phidias ; tous cherchaient l'alliance des choses divines et des choses humaines , réunissant ainsi le vrai et le beau (c'est ce que les modernes ont appelé l'idéal dans les productions de l'art). Ce fut pour se faire une image que ces zélateurs de la vérité conçurent le principe universel comme étant une sphère immense incorporelle fixée au centre de l'espace et émanant sans cesse comme par rayonnements la vie centrale, l'âme divine et tous les attributs qui la rendent parfaite ; vie ou mouvements constituant dans cette unité ou ce tout circonscrit selon l'unité, la beauté complète et sa grâce.

Le principe du beau pour le sens de la vue, par exemple, ou le principe de l'unité sensible, pourrait être démontré graphiquement. Si donc la circonscription d'un tout étant supposé circulaire, et si, dans ce cercle qui serait tracé très-légèrement d'un bleu doux sur un fond blanc, on inscrivait un cercle rouge qui, isolé et ne faisant point partie de la grande circonférence, offrirait un très-grand diamètre peu éloigné par conséquent du cercle principal (sa couleur rouge ainsi que son tracé étant d'ailleurs rudes , est fort différent du tracé et du bleu doux employé pour le cercle principal qui est l'uuité), ce second cercle corromprait l'unité dominante qui le circonscrit; il en

l'unité, principe éternel d'où émane la loi, etc. 60 résulterait que la perception de ce tout étant difficile et pénible pour le sens de la vue, cette duplicité causerait la laideur. Aussi, se demanderait-on dans ce cas : Où est la vraie circonscription voulue, où est l'unité? On se dirait: Il y a équivoque, il y a laideur.

C'est ainsi encore qu'en parlant de l'art de la musique, si un son étant le dominant , un autre son qui serait plus élevé ou plus bas d'un demi-ton que lui, constituerait une seconde unité ou une corruption , une usurpation de l'unité dominante, et produirait la plus intolérable discordance.

L'espèce et le nombre des variétés introduites dans un tout sont prescrites par l'unité dominant ce tout.

Faute du principe unique de l'unité, on a essayé de signaler comme élément du beau diverses qualités, telles que l'ordre, la grandeur, la simplicité, l'harmonie, la grâce, etc. , mais l'unité sensible et intellectuelle comprend toutes ces conditions.

Quant à l'ordre, cette expression par laquelle on entend probablement dire le meilleur ordre, ne saurait être une dénomination suffisante du beau ; c'est un terme vague dans ce cas; aussi quelques-uns ontils dit que l'ordre était une préparation à la recherche du vrai , mais, il faut le répéter, obéir à l'unité, c'est obéir à toutes les lois particulières qui émanent de ce principe suprême.

70 l'artistaire, SECTION VIII.

A Pépithète complet, employée comme synonyme de un, on peut ajouter d'autres synonymes ; tels seraient : concordance, harmonie, homogénéité, etc.

Le principe de l'unité, objectera -t-on, est donc un secret qui enseigne la laideur comme la beauté, puisqu'il enseigne le moyen de rendre complète une mauvaise action, un crime? Non, car si, par le principe de l'unité , ce crime était rendu plus complet, plus parfait, son unité n'en serait pas moins une monstruosité corruptrice de l'unité de l'espèce humaine toute sociale , ainsi que de sa félicité. Un roman excellemment coordonné selon le principe de l'unité, peut servir à propager la vertu ou servir à propager le vice; il en est de même d'une pièce de théâtre , d'une estampe ou d'une heureuse découverte en chimie , laquelle peut être en même temps un remède et un poison. C'est ainsi, objecterait-on encore, qu'une jambe qui serait beaucoup plus courte que l'autre semblerait, à cause de ce défaut de parité, d'autant plus choquante que dans son tout ensemble on remarquerait une parfaite unité ; on doit répondre : Cette jambe excellente par son unité n'est point la cause de la laideur générale résultant dans le tout ensemble de la figure ; la cause de la laideur provient du manque de beauté dans l'ensemble des autres parties, manque de beauté que fait ressortir la grande beauté de cette jambe .

L'harmonie et l'amour fraternel prêchés an milieu des hommes par le Christ, sont l'œuvre du principe tout divin de l'unité , ou l'œuvre de FEsprit-Saint ; la duplicité antagoniste de l'unité est l'œuvre de l'esprit du mal , toujours jaloux , toujours ennemi de cette harmonie félicitaire et de ce fraternel amour.

On peut ajouter ici à propos de la puissance de l'unité respectée dans les choses laides, que c'est offrir aux hommes une unité destructive de celle de l'art, que d'abuser des affreuses vérités ou individualités choisies si souvent avec l'unique intention de produire de grandes émotions.

Conclure que dans l'unité réside le beau, c'est dire que dans l'unité réside la vertu, qui n'est autre chose que la pratique du beau. Ainsi, l'homme n'a qu'à s'étudier à l'application de ce principe ; il n'a qu'à le poursuivre sans relâche, et le goûter de plus en plus dans les ouvrages de Dieu ; ce sera ainsi qu'il se fortifiera dans l'honnêteté sociale, acquise dans ce même amour de Dieu, et acquise nécessairement dans l'amour des intérêts de l'humanité.

Les exemples offerts par les beaux-arts nous rappellent donc continuellement la puissance de ce principe de l'unité, et concourent ainsi, en s'unissant tous dans un principe commun , au complément de notre espèce toute sociale et à sa félicité.

Après que l'homme a reconnu par la contempla-

72 L'ARTISTAIRE , SECTION viii.

' tion des merveilles de la nature le principe de sa beauté, ou le principe confondu en Dieu, qui est l'unité, il faut que de cette contemplation l'homme passe à l'analyse explicative de toutes les conditions, qualités ou attributs de ce principe ou de cette loi universelle du beau, l'unité. Entrons dans cette analyse (1).

(1) Le lecteur n'aura pas vu sans plaisir que les explications fournies ici sur la question du beau sont conformes aux profondes conjectures ou pour mieux dire aux convictions des plus célèbres philosophes des beaux temps de la Grèce.

Plus d'un écrivain moderne ont avancé que l'on obtenait le beau par la variété circonscrite dans l'unité, et pendant longtemps cette confusion chagrina dans ses méditations l'auteur de cet écrit. Maisdes expérimentations sans nombre le conduisirent à ne reconnaître que l'unité seule pour principe du beau ; cependant il ne crut pas convenable pour persuader ses lecteurs de ne leur offrir que ses propres convictions; il fit de nouvelles recherches, espérant s'appuyer sur des autorités respectées jusque parmi nous , c'est-à-dire sur les hommes , qui, depuis Socrate et Platon son disciple , avaient salué comme sacré ce même principe de l'unité , représentant selon eux le génie éternel lui-même.

l'unité constituant le beau sensible.

SECTION IX

l'unité constituant le beau sensible.

Puisque c'est par le principe de l'unité que peut s'expliquer en quoi consiste et le beau sensible et le beau intellectuel, tous deux constituant le beau général , on doit reconnaître qu'il faut surtout, pour que les sens soient exercés agréablement et éprouvent le plaisir qui résulte du beau sensible, qu'ils ne soient point affectés par deux perceptions également dominantes, car notre sentiment est un et ne saurait partager ses affections sans les affaiblir. Dans cette duplicité résulterait donc une corruption de l'unité , c'est-à-dire que la chose qui devrait dominer ne domine plus , à cause de l'envahissement qu'elle subit, d'une unité qui aurait dû rester secondaire.

On lit partout que l'ordre, la symétrie et les bonnes proportions sont agréables par la facilité qu'elles donnent à l'organe de saisir, ou à l'esprit de comprendre les différentes parties d'un tout; or, cet effet est évidemment celui de l'unité.

7£ i/ARTISTAIRE, SECTION IX.

Si on voulait, à l'aide d'exemples efficaces , saisir le principe de l'unité et comprendre sa puissance , on pourrait recourir à une démonstration empruntée à l'art du peintre. On découpera donc des cartes simulant des figures ou d'autres objets ; on en découpera de longues , de courtes , de grosses , de minces et de divers caractères par leurs lignes dominantes. Ces masses mobiles , incolores , on les disposera ou contrairement ou conformément au principe de l'unité. On constituera par ce moyen tantôt des discordances , tantôt des harmonies ; il faut faire mieux que cela, il faut répéter avec ces figures mobiles les figures d'une composition excellente, provenant du pinceau d'un maître , puis les espacer autrement qu'elles sont espacées dans le modèle ; inclinez-les, et imaginez des oppositions ou contrastes excessifs qui troublent l'unité dominante.

Dérangez l'ordre des draperies ; ce qui est brun , faites-le lumineux ; ce qui est lumineux , faites-le plus ou moins brun ; ce qui est bleu , faites-le rouge ; ce qui est rouge , faites-le jaune , etc. Cet exercice éclairera votre esprit ; il arrivera que votre sentiment sera d'accord avec vos raisons d'optique. Blessez aussi le beau pour l'esprit, et imaginez des changements destructeurs de la convenance par l'altération du mode des figures , de leurs poses où de tout le sujet ; réparez ensuite ces discordances ; enfin com-

l'unité constituant le beau sensible. 75 plétez cet exercice et améliorez après coup la disposition devenue ainsi vicieuse. Tous ces moyens vous rendront bientôt maître du principe du beau, et toute votre vie vous le reconnaîtrez dans l'unité. A quoi servirait aux studieux de plus amples informations? à quoi serviraient-elles à ceux qui ne veulent pour obtenir le beau dans leurs œuvres que les tâtonnements de la fantaisie et les hasards de l'inspiration?

Quand Mansard ajouta à la ligne simple et horizontale dominante dans les façades des Invalides la haute coupole et la flèche aiguë qui la surmonte , il apporta dans le tout une seconde unité, une duplicité optique, une laideur; il y a plus, le beau pour l'intelligence se trouve violé par l'idée d'une coupole qui n'est construite qu'en bois et par d'autres inconvenances ; et c'est ainsi que la laideur générale peut augmenter, lorsque l'idée du bon ou du convenable ne vient point compenser la laideur optique ou pour le sens de la vue. Mais comme il importe de ne jamais désassocier l'idée du beau pour l'esprit ou l'intelligence de l'idée du beau pour les sens, dès qu'il s'agit de l'appréciation du beau général, on doit reconnaître, tout en entrant dans cette question si importante du beau , que tout sujet ou objet devenant un sujet doit , pour faire éprouver le beau à l'intelligence , être lui-même un , c'est-à-dire constitué de toutes ses parties, sans qu'aucun autre

76 l'artistaire, section X.

objet ou partie étrangère vienne apporter une seconde unité disputante avec lui; car cette seconde unité ne pourrait être perçue sans peine par l'esprit en même temps que l'unité principale. Les discordances intellectuelles , les contre-sens , l'altération enfin de l'intérêt principal sont donc des laideurs qui , comme les laideurs sensibles 9 ont pour cause l'absence de l'unité, et c'est pour cela que si souvent les choses simples agissent le plus puissamment sur tout notre être. Cette question du beau intellectuel doit donc être l'objet de la section suivante.

section x.

l'unité constituant le beau intellectuel.

Le beau intellectuel ne saurait être autre chose que l'unité elle-même ; et ? pour dire autrement , ce ne peut être que dans l'unité que réside le beau pour l'intelligence , de même que ce ne peut être que dans l'unité que réside le beau pour les sens.

On peut encore rapporter au principe de l'unité ce qui a été dit quelquefois sur le beau ; on a donc écrit : Il

l'unité constituant le beau intellectuel. 77

n'y a beauté que lorsque l'intelligence qui juge l'œuvre y reconnaît l'intelligence qui a produit l'œuvre.

Il n'y a beauté que lorsque le sens qui perçoit le plaisir, résultat de l'œuvre, est en sympathie avec le plaisir qu'a éprouvé le sens de celui qui a produit l'œuvre.

Dans un tableau célèbre de Raphaël , la Transfiguration, il y a évidemment deux unités disputantes et affaiblissement d'intérêt l'une par l'autre; Raphaël aurait beau démontrer que le nouveau testament ne contredit point les deux miracles représentés simultanément par son pinceau (la guérison d'un possédé et la transfiguration de Jésus-Christ), il n'en résulte pas moins une division d'intérêt ; et si, comme on le dit, ces deux scènes sont chacune des chefs-d'œuvre , leur association est une grande faute; mais le peintre n'était peut-être pas libre, et quelque bévue par ordre a peut-être passé par là.

Dans la Phèdre de Racine , il règne une merveilleuse unité ; car, malgré le courroux de Thésée et l'intérêt qu'inspire Hippolyte , malgré le récit terrible, bien que trop étudié de Théramène, c'est toujours Phèdre qui est présente à notre esprit : changez cette heureuse, cette artistique économie, rendez plus dominant l'intérêt que l'on portera, soit à Hippolyte, soit à Thésée, etc., plus d'unité, plus de beauté.

78 i/artistaire , SECTION X.

Aristote était tout aussi bien avisé que ceux qui aujourd'hui le critiquent; il savait que la diversité, la duplicité, etc., de lieu, d'action et de temps, produiraient des variétés destructrices peut-être de la beauté à laquelle doit être voué le poète scénique. Cette doctrine d' Aristote, qui prescrit l'unité de lieu, d'action et de temps, provient d'un principe merveilleusement beau lui-même, pour ceux que ce principe importune. Cette doctrine a été et sera respectueusement acceptée par toute l'humanité, tandis que le sans-façon de ces critiques n'est qu'un expédient de leur esprit impuissant. Au reste, ces critiques n'ont pas su remarquer que la prescription d' Aristote n'était qu'un canon généralitaire , duquel il suffit de ne pas trop s'écarter.

On peut faire encore évaluer, à l'aide du principe de l'unité, mais par un questionneur étranger à la ville de Paris, la beauté du bâtiment des Invalides.

« Monsieur, il paraît que ce dôme est celui d'une église? — Oui , Monsieur. — Et ces bâtiments considérables , un séminaire? — Non, Monsieur. — Quelle est donc leur destination ? — C'est un hospice d'honneur pour les militaires invalides. — Oh ! oh! cette église est donc petite? — Non, Monsieur, elle est vaste , et elle est bien la maison du Seigneur; mais, Monsieur, j'ai pensé de prime-abord à faire un seul tout dans mon entendement avec ces

l'unité constituant le beau intellectuel. 79 deux choses. — Monsieur, sans trop me fatiguer l'esprit, je répéterai avec tant d'autres que cet édifice est une fort belle chose. — Dites donc deux fort belles choses et non un tout ensemble vraiment beau , puisque chacune de ces choses prétend à un seul tout. — Je comprends maintenant; Vous voudriez qu'on diminuât le temple et qu'on restituât ainsi à l'édifice l'unité de son caractère. Mais, que voulez-vous? Mansard a pu se tromper, et en voulant du fastueux (commandé probablement), il a pu , je n'en disconviens pas , blesser la simplicité , ou, comme vous dites, l'unité. »

Ajoutez de la variété à l'ordre toscan , le premier indiqué parmi les cinq ordres prescrits dans nos livres d'architecture, vous détruisez le caractère de son mode; de même l'ordre dorique doit rester moins varié que le corinthien. Enfin, changez les volumes, les espaces, c'est-à-dire les proportions, ce sera changer dans chacun de ces ordres leur caractère ou leur office de canon généralitaire ; ce sera donc détruire leur unité, leur convenance ou leur beauté.

Variez davantage une bonne romance, une bonne élégie ; variez la statue grave de Melpomène ou la marche des vierges Panathénées du Parthénon, vous braverez la convenance, vous détruirez le beau pour l'esprit, enfin vous produirez la laideur.

l'artistairEj SECTION XI.

SECTION XI

LA VARIÉTÉ N'EST POINT LA CAUSE OU LA SOURCE DU BEAU, C'EST UNE CONDITION SOUMISE AUX ORDRES DU BEAU. — ÉPISODES. — ORNEMENTS. LE BON GOUT.

Rien de moins varié qu'un galimathias, et cependant c'est le produit d'une excessive variété.

Qui ajouterait de la variété aux tragédies grecques tuerait toute l'économie du poëme, l'abîmerait et en ferait peut-être une monstruosité.

Le nombre de variété est prescrit par la convenance , ou le bon, ou l'unité dans un tout, comme le nombre d'os dans un squelette.

Si , pour faire beau , il ne s'agissait que de faire varié, la recette serait facile ; ce qui est difficile , c'est de ne varier qu'autant que le comporte et que 3e commande l'unité du sujet.

Geux qui , par une préférence peu réfléchie , recherchent et enseignent à tout prix la variété comme cause première du beau , n'ont pas compris que Punité implique l'idée de complet; aussi donnent- ils souvent à l'unité l'épithète de monotone.

Cependant une sphère de cristal n'est pas plus monotone ou laide qu'un prisme de cristal ; l'un et l'autre n'offrent que la quantité de variété que comporte, que prescrit leur unité ou leur caractère un. Aussi, unité monotone est un non-sens ; ce qui certainement est monotone , c'est une grande variété indépendante de l'unité. Dire qu'un édifice toscan est monotone par son peu de variété, et que c'est la variété de l'ordre corinthien qui rend celui-ci plus agréable que le premier, c'est presque énoncer une absurdité ; autant vaudrait dire que l'Atlas portant le monde est une figure monotone , quand on la compare à la figure svelte et agile du messager des dieux.

Couvrez les murs d'un salon avec des marbres de toutes couleurs, et vous verrez les ravages de la variété lorsqu'on la soustrait à la loi de l'unité. Arlequin n'aurait- il pas imaginé son habit si bigarré pour se moquer, à Venise , de quelque prétentieux et mauvais coloriste? Et Pierrot n'aurait-il pas voulu en critiquer un tout différent par la monotonie de ses tons sans variété? En effet, Pierrot se montre au public étant vêtu de blanc , portant un chapeau blanc , et ayant la face toute barbouillée de blanc.

La question de l'unité disciplinant les variétés et imposant leur nombre peut être combattue et justement repoussée quelquefois par les narrateurs et

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les romanciers restant toujours hors du domaine de l'art des poètes ; mais cette loi est inhérente à la poésie, et par cela seul elle est sacrée; c'est ce qu'a bien compris , c'est ce qu'a révélé solennellement Aristote.

Une histoire mise en action, un roman, etc., ouvrages écrits en prose, ne sont ni une tragédie, ni une comédie ; leur unité ou leurs trois unités ont une extension bien plus illimitée que n'en ont ces deux espèces de productions de l'art poétique , et même ce ne sont plus des unités, puisque plusieurs lieux, plusieurs époques, plusieurs actions peuvent y être admis ; un grand nombre de coups y sont portés, mais ils sont faibles. Dans une tragédie , au contraire , dans une comédie , un poëme épique même , les trois unités sont nécessaires ; elles seront trèscirconscrites , afin de produire beaucoup avec peu et de frapper juste et fort comme à l'improviste.

Mais celle des trois unités qu'il importe le plus de respecter, c'est l'unité d'action. Combien s'amélioreraient certaines tragédies, si dans leur tout ensemble l'action secondaire, trop manifestée, excitant trop l'intérêt et apportant ainsi une unité disputante avec Funité dominante du sujet et de la principale action voulue ; si , disons-nous , cette action secondaire était réduite à l'état de variété convenable, et si, subordonnée, elle faisait ressortir, comme par

opposition , le caractère propre et un de ce sujet !

De même donc que Pouvrier dans son art d'industrie doit savoir emprunter quelques prescriptions de la loi du beau à laquelle sont soumis les beauxarts , de même le romancier , comme bien d'autres prosateurs, doit éviter de blesser le principe de beau ou cette unité qu'Aristote, au reste, n'a proposée que comme un canon généralitaire duquel il est convenable de ne pas trop s'écarter.

Mais plusieurs écrivains ont dit : Le beau, c'est l'ordre ; le mot ordre n'est pas synonyme du mot beau, c'est une expression signifiant seulement une des conditions du beau , c'est-à-dire l'heureux système de dispositions et d'arrangements des parties ou des variétés du tout , que ce tout soit immobile ou qu'il remue ou progresse ; or, cet ordre régnant sur les variétés est soumis au principe de l'unité et par cela même il produira le convenable ou le bon.

Les épisodes (ce mot provenant du grec, signifie incidents; on peut les appeler aussi annexes, accessoires, mais non appendices) sont des espèces de petites scènes, ou imaginées par l'auteur, ou obligées par l'autorité des récits consacrés ; il faut donc les considérer comme des variétés qui, secondaires, doivent être toujours soumises à l'unité dont elles font aussi ressortir le mode. Les épisodes sont des particularités qui quelquefois reposent le spectateur

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tout en le soutenant dans le sujet, et qui quelquefois ajoute du mouvement et de la richesse au tout ensemble. Les épisodes sont choses délicates, parce qu'il faut que l'artiste retienne son désir de beaucoup dire et de produire le plus d'effet possible (autrefois on disait bien ou mal épisodier un sujet). Les épisodes , les ornements et les accessoires devant donc être des auxiliaires de l'unité, ils ne doivent jamais la corrompre.

Tous ces détails, si bien décrits et étalés hors de propos par tant de poètes étalant aussi leur génie d'écolier, ne sont-ils pas des impertinences insultant au sujet et au bons sens? Pourquoi, vous qui êtes poètes et chargés d'appeler notre âme sur des moralités, faites -vous tout pour nous distraire de ces moralités ? Ce sont , dites-vous , d'agréables variétés que vous croyez convenable d'imaginer. Non, ce sont de fatigantes discordances , ce sont des fioritures (fioriture) qui rompent l'unité du chant ; personne enfin ne saurait goûter un bon propos hors de propos. C'est pour cela que les plus jolis ornements de boudoir ne manqueraient pas de devenir une inconvenance , une profanation dans un lieu saint.

Un artiste ne doit pas se permettre l'addition du moindre ornement à la forme essentielle et nécessaire d'un objet , sans se rendre compte de l'utilité

ou de l'inutilité de cet ornement, et sans se rendre compte de sa vraie perfection ou de sa réelle imperfection , ce qui comprend sa juste expression ou signification ; et cet ornement il doit toujours le considérer sous le rapport des deux conditions du beau, le beau intellectuel, ou la convenance, et Je beau sensible, ou optique pouvant plaire à la vue, ou acoustique pouvant plaire à l'ouïe.

Pourquoi cette moulure , pourquoi ce feston , ces feuillages, ces enroulements de caprice, etc.? Dans quel but a-t-on ajouté à cet objet ces cannelures, ces torsades , ces quarts de rond et tant de prétendus embellissements autorisés souvent par le titre banal d'arabesques? Ces ornements sont-ils expressifs, convenables et optiquement beaux? ne sont-ils pas appliqués par la routine, la singerie, la frivolité, la prétention , etc. ? Telles sont les questions que doit se faire tout artiste n'agissant jamais qu'à l'aide de la raison; et ces questions, les artistes de l'antiquité n'ont pas manqué de se les faire.

Dans le langage artistique , le mot goût seul signifie le sentiment dégustateur plus ou moins immédiat et instantané du beau, sentiment perfectionné par une culture spéciale, qui offrant réunies les comparaisons nécessaires pour nous déterminer dans la préférence pour ce qui est vraiment beau ou excellent. Enseigner le goût, c'est donc enseigner le beau.

86 l'artistaire , SECTION xi.

Qui n'aperçoit pas à ce sujet que notre raison doit toujours dominer notre inclination native, si souvent faussée par les préjugés et aussi par renseignement, et comment ne pas reconnaître que ce sont surtout les novices dans Part qui doivent se méfier de leur goût et se soumettre à une sérieuse réflexion? Bien des personnes, appréciant peu la simplicité, voudraient faire comprendre dans le goût un peu de la mode, un peu de cet esprit d'actualité, de nationalité, etc. Mais qu'elles le sachent bien, le beau est éternel et incorruptible comme l'esprit, comme la vérité, comme Dieu, artiste parfait de l'univers.

Le goût (par ce mot on entend dire généralement le bon goût) est ce divin privilège, cette glorieuse faculté résultant de la délicatesse du sentiment, qui n'approuve, qui n'admet que le beau et qui rejette ce qui est contraire à ce beau. Le goût se conforme par conséquent à la science et à la raison en repoussant ce que les élans imaginatifs et divaguants ou excentriques de l'organe ont manifesté. Le goût, c'est donc aussi la faculté de réduire à l'unité les éléments épars du beau et d'en composer un concert ; le goût ou le bon goût, c'est la faculté de faire jaillir du chaos et des ténèbres l'ordre et la lumière. Ainsi cette question du goût et du beau, qui d'abord semble si ardue, si vague et si mystérieuse, peut être mise en relief, au grand jour, et peut aussi apaiser les

douleurs de l'esprit si souvent épuisé par l'incertitude.

C'est une chose dont nous ne pouvons nous défendre que cette force centrifuge de notre sympathie pour ce qui dans la nature ou dans Fart est beau , et cependant il faut que notre jugement ait prise sur ces attractions spontanées, et qu'un discernement sache faire le vrai triage. Il y a prétention à dire : Je suis ému par cet ouvrage, donc l'auteur est habile ; je ne suis pas ému par cet ouvrage , donc je le condamne. La culture de l'art est donc un combat dans lequel l'artiste le plus vaillant doit être armé de toutes pièces.

Il reste à dire que dans la perception générale par le goût, est comprise la perception et par conséquent de la grâce ; condition subtile , il est vrai , mais qui s'explique en disant qu'elle est le mouvement de la beauté. (Voyez Section 28.)

Si les beaux-arts sont des attractions bienfaisantes et magiques, liant entre eux comme une grande famille tous les peuples du globe , et cela parce que ces mêmes beaux-arts sont une langue universelle comprise par tous , il faut que cette compréhension , cette intelligence soit complète. Or, il est nécessaire qu'au sentiment du beau soit associée l'idée du beau , l'idée de son principe ; c'est donc la culture du goût , c'est la connaissance acquise du

88 l'artistaire, section XI.

principe générateur du beau (Y unité) , qui doit être

considérée comme un des points essentiels de notre

éducation.

La question du beau , question inévitable lorsqu'on traite des principales initiations aux beaux-arts, mais question éludée si souvent, on vient de s'efforcer de la résoudre en quelques articles compris dans les quatre sections précédentes. Ici, il convient d'indiquer les idées de quelques écrivains modernes sur ce point qui leur a semblé mystérieux. Mais auparavant, un mot sur l'opinion ou le système des pythagoriciens , qui depuis leur maître , un des plus anciens philosophes, ont dit que le nombre un expliquait ce que l'on doit entendre par le principe universel, ne sera pas de trop.

Si un est générateur de nos propres parties , il n'existe plus si ces parties existent, et s'il est générateur des nombres 2!, 3, 4, etc. , il n'existe plus si ces nombres existent. Ainsi l'unité est un principe qui subsiste comme contenant, et indépendamment des parties contenues ; aussi est-ce l'unité (principe) qui prescrit selon le vrai ou le possible et qui commande le nombre des parties devenant des unités , et aussi leur caractère.

Quant aux modernes, Goethe fait consister le beau dans l'expression. Il est dans le caractéristique. Schelling a dit : Le beau, l'infini, représenté

dans le fini ; il a dit encore : L'art, représentation des trois idées (il entend dire Part du beau) est une révélation de Dieu dans l'esprit humain.

On a dit encore : Le beau est pour l'artiste ce que la perfection spirituelle est, nous ne dirons pas pour un philosophe , mais pour un saint, un but qui recule à mesure qu'on s'en approche davantage, mais vers lequel on est sans cesse entraîné avec amour et par une force divine.

Quant à Tepffer, le peintre génevois, il lui fallait bien jeter çà et là dans son livre (publié en 1846) quelques citations sur le beau, mais la plupart de ces questions lui semblèrent trop élevées ; aussi, comme le renard de la fable , il se dit : Tout cela n'est point mûr, passons.

SECTION* XII

Ceux qui comptent beaucoup sur la variété pour obtenir la beauté, comptent beaucoup aussi pour la même fin sur les oppositions ou contrastes. Mais

90 l/ARTlSTAIREj SECTION XII.

ces contrastes si utiles pour faire ressortir les caractères auxquels on oppose aussi leur contraire, pourraient détruire la beauté s'ils apportaient des unités disputantes avec celle ou celles qui doivent dominer. Ainsi les oppositions font parfois l'effet du sel ou de fortes épices, qui l'un et l'autre effaceraient les saveurs précieuses des choses qu'on se proposait d'assaisonner. Il y a un milieu entre les contrastes douloureux et les analogies insipides.

Un peintre, qui, fidèle à sa recette, n'avait oublié de recourir aux oppositions, ne manque jamais de placer un brun à côté d'un clair, mais ses tableaux, ainsi mouchetés, étaient dépourvus de la variété, sur laquelle il comptait ; ils offraient tous le même aspect.

Tout le monde sait que le noir fait valoir le blanc et que ce n'est pas sur la neige que ressort le mieux la blancheur d'un cygne. On sait encore qu'un personnage de théâtre , niais ou drôle dans ses malices, fait une opposition favorable à l'unité des principaux caractères sérieux de la pièce. Qui ne sait, de plus , qu'une draperie bleue peut aider à l'éclat et à l'énergie d'une draperie rouge et qu'une robe d'un azur tendre et rosé jaunit le teint d'une femme flétrie? Est-ce que dans un ballet noble et héroïque , on n'introduit pas quelques danses légères? Enfin des paroles gaies dans la bouche d'un prélat peuvent

ajouter à la gravité de son caractère. Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que si l'opposition dépasse la dose , son unité déclarera guerre à l'unité dont le droit est de dominer, etc. Un géant gagne fort peu en se faisant voir à côté d'Un vrai nain sur le même théâtre ; ils y offrent deux spectacles distincts et ayant chacun leur unité dominante. On n'est pas sans avoir remarqué que le contraste d'un paillasse avec son maître peut être tellement grand , qu'au lieu de l'accepter comme une heureuse variété, le spectateur l'accepte pour unité.

Quand Horace recommande au poète un certain sel, il ne lui prescrit pas de renverser toute la salière. C'est encore parce que Boileau savait très-bien peser la valeur et apprécier la qualité des oppositions, qu'il fait dire plaisamment à table, au maître de la maison : ce Aimez-vous la muscade? On en a mis partout. » Enfin, dans l'admirable fable par exemple, des animaux malades de la peste, La Fontaine, a voulu que ces oppositions fussent des variétés respectueuses de l'unité ; partout c'est l'odieux privilège du lion qui domine.

l'artistaire, SECTION XIII.

SECTION XIII

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