LE VRAI INSÉPARABLE DU BEAU : DEUX ESPÈCES DE VÉRITÉS DANS L'ART
Le beau, a dit Platon, est la splendeur du vrai, et, ajoute saint Augustin, Féclat du bon.
Serait-il mieux de dire : La fonction de l'art est de manifester la splendeur du vrai? Rien n'est beau que le vrai (car du vrai, surgit l'art). Mais le vrai n'est pas le principe du beau , puisqu'il n'en est que le fond et la substance; le principe du beau, c'est, il faut le redire, l'unité, puisque l'unité est la perfection, puisque c'est Dieu, perfection infinie vers laquelle nous tendons par nos espérances et par les manifestations de nos beaux-arts.
Si le vrai et le beau sont inséparables , ils n'en sont pas moins distincts; or, l'unité ou le principe du beau reste infini, éternel, au-dessus de toutes choses, l'infini étant Dieu lui-même.
Le vrai dans l'art est inséparable du beau 7 car si l'art doit rendre attrayant l'enseignement du bien , du bon , de l'excellent et par conséquent du meilleur
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en toutes choses ; si la nature met à notre disposition les moyens de produire cet attrayant, ce charme qui nous retient en présence des fictions formulant cet enseignement, l'artiste ne saurait réaliser cet attrayant, ce charme, s'il néglige la vérité inhérente au sujet ou à l'objet, ainsi que la vérité de la fiction. L'enseignement résultant des beaux-arts est donc une des conditions que réclame l'humaine perfectibilité.
Un peintre idéaliste et négligeant le vrai, ne doit pas être étonné, lorsque, croyant une figure terminée dans son tableau et pouvant être montrée à un connaisseur, celui-ci lui dit en la voyant : J'aperçois l'idée d'une belle figure ; il vous reste à la rendre vraie.
Quoique la nature ne distingue point du beau le vrai; puisque le beau comprend le bon, il comprend nécessairement le vrai, cette distinction est d'obligation dans l'enseignement du beau ; la définition que certains auteurs, d'après Platon, ont prétendu donner du beau en répétant qu'il est la splendeur du vrai, n'est pas une définition ingénieuse, c'est une subtilité qui ne saurait ici éclairer la question.
Certes, nous ne pouvons, par les beaux-arts, offrir que ce qui est présenté à nos sens et à notre esprit par la nature, toutes choses que nous appelons le vrai ; mais quand ce vrai 7 nous le représen-
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tons trié, complet ou wn, nous représentons le beau, nous offrons Pidée du beau , nous produisons le beau par le vrai ; cependant Pun et l'autre sont distincts , quoique nécessaires mutuellement ; le vrai est la matière que le beau met en œuvre , Part qui est par triage collecteur du vrai, absorbe en soi ce vrai pour faire ressortir le beau ou Punité. Le beau est supérieur au vrai , car Dieu qui est le beau parfait et le modèle, est supérieur aussi au vrai, qui est absorbé en cette divine beauté, supérieure elle-même à toutes choses.
La nature ou Punivers c'est Dieu, Dieu est la vérité et Dieu est de plus la perfection , le beau , le modèle archétype enfin, mais inimitable. Ainsi, îe vrai complet et beau semble identique. Comme il y a au-dessus du vrai beau accessible à notre intelligence, à notre esprit, un bien suprême vers lequel nous aspirons par un sentiment ou une sympathie qui est propre à notre être , Part est là pour rendre formulé positivement le principe de ce beau suprême en produisant un reflet divin de ce beau.
Le beau, a-t-on dit, est Punité du vrai , ou le vrai complet un et parfait; mais le vrai ainsi compris ou conçu, c'est l'être parfait, c'est Dieu. Or, par les beauxarts , par leurs fictions d'après d'heureux choix , l'homme peut refléter ce beau ; Dieu a donc voulu que les beaux-arts pussent présenter à l'humanité des
réunions de triages faits parmi les beautés éparses dans la multitude des vérités de la nature , et que ce beau collectif fût offert dans des ensembles limités , et non dans des touts dont l'immense circonscription nous eût rendu difficile la perception du beau. Le principe du beau, c'est à Part à le manifester, à le faire pénétrer dans l'âme par l'entremise de nos sens; et comme ce principe est la perfection , ce principe c'est Dieu.
Il n'y a rien qui soit entièrement vrai dans la nature, s'il n'est bon, et l'intelligence est toujours là pour percevoir ce bon : or, puisque ce qui est faux ne saurait être reconnu pour bon, tout artiste qui, abandonnant le vrai, mentirait aussi à la nature, prétendrait en vain à la manifestation , à l'enseignement de la beauté.
Il y a des laideurs qui sont commandées dans les œuvres d'art, et que nous devons cependant accepter parce qu'elles sont des vérités. Il nous faut donc trouver rationnel et poétique l'expression suivante : Des martyrs beaux de leurs plaies.
Il y a des sujets qui admettent comme nécessaires certains objets fort laids ; tels seraient, par exemple, un homme en ivresse , en folie , un animal hideux , un désordre faisant mal à voir. Toutes ces choses, on ne saurait le nier, sont des vérités acceptables , étant des convenances constitutives du sujet,
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il suffit de modifier artistiquement ces laideurs.
Combiner des arrangements de convention et devenir ainsi maniéré dans Pespoir d'obtenir le beau, c'est oser un odieux mensonge, c'est blesser la règle artistique du beau, qui toujours est inséparable du vrai, car l'art est un résumé de la nature.
Ce n'est pas tout d'avoir compris que le vrai sortant des mains de l'art est toujours beau , et que ce beau lui-même , lorsqu'il en sort , est toujours vrai , il faut de plus que les artistes se rappellent sans cesse que si la fiction seule, lorsqu'il en jaillit le naturel, nous fait tressaillir, ce n'est que quand ce naturel a été élevé jusqu'au beau par l'art, que notre âme, se sentant ainsi agrandie, s'élève vers l'archétype éternel, vers Dieu, maître et modèle de toutes les beautés.
Deux espèces de vrais ou de vérités sont imposées à l'artiste : premièrement, le vrai de représentation ou fiction ; c'est ainsi qu'un pied en peinture peut bien avoir l'apparence d'un pied et faire même illusion ; secondement, il y a le vrai collectivement naturel ; c'est ainsi que ce même pied , quoique faisant illusion , ne serait pas vrai cependant , s'il n'appartenait pas à l'espèce de la figure où il se voit ; il sortirait de l'harmonie et semblerait faux à un naturaliste éclairé. Combien est délicate et importante cette question si souvent confondue et perdue
dans les difficultés techniques de l'art ! Ce sont donc ces deux espèces dé vérités distinctes qui composent le vrai artistique comprenant nécessairement le naturel et le beau ; et, ici-, il ne s'agit point encore de la question du vraisemblable.
Un connaisseur, persuadé que la justesse de représentation est une chose fort différente du caractère généralement vrai, que l'artiste doit donner à la chose qui fait l'objet de l'imitation, pourra dire en présence d'un tableau représentant un oiseau : Cet oiseau est peint de relief; son plumage est d'une grande vérité ; les détails de ses pattes, de sa tête, sont fictionnés fidèlement ; enfin , à son aspect , tous les spectateurs sont trompés optiquement. Pourquoi donc dois-je réclamer dans cette œuvre d'un habile pinceau une vérité qui lui a échappé? C'est que la pose de cet animal n'est pas juste ; c'est que le mouvement qui lui est propre n'est pas exprimé; enfin, c'est que cet oiseau semble copié d'après un modèle mal empaillé. On a donc été vrai comme coloriste, comme optico-graphiste et comme praticien, mais on n'a pas été vrai comme naturaliste.
Racine ne nous peint-il pas avec la vérité artistique1 dans le récit de Théramène , lorsque ce confident d'Hippolyte vient débiter ce vers imitatif :
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
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Combien de gens sont extasiés, parce que le ciseau du statuaire a rendu avec vérité la draperie de cet apôtre? Le marbre, disent-ils, est assoupli. Il est converti en étoffe. Cette assertion est juste , mais cette draperie n'est pas vraie, puisqu'elle n'est pas convenable, car jamais homme vivant ne pourrait remuer étant emmailloté ainsi dans cette grosse étoffe , dont la forme ou la coupe ne se comprend pas du tout.
Prétendre au titre d'artiste et se trouver fort content de soi , parce qu'on a été très-vrai dans la fiction d'objets incomplets ou dont la vérité a échappé, est une folie de la vanité.
Bien imiter ce qui est mal choisi, l'individu modèle n'étant pas vrai selon la nature , ce n'est pas atteindre le but de l'art , car l'art n'emploie l'imitation que comme moyen , le but étant le beau comprenant la vérité générale, et par conséquent le bon. Il y a le vrai individuel , il y a aussi le vrai beau , c'est-à-dire le vrai élevé au degré que comporte le mode de l'œuvre. Mais, bien qu'il soit dit ici que le vrai de fiction n'est pas le but , il ne faut pas perdre de vue l'obligation de constituer ce vrai à l'aide de la science. Si donc le peintre, par exemple, admet le vrai, il doit admettre l'obligation et la nécessité de mesurer par tous les moyens possibles ; or, mesurer, c'est procéder très -exactement, très-
ponctuellement, et la géométrie seule conduit à l'exact. Toute fiction est fausse, quand elle est inexacte , et si une fiction peut rester artistique lors même qu'elle ne fait pas illusion (car l'illusion n'est pas le but, mais un moyen de l'art), elle n'en est pas moins soumise à la loi du vrai obtenu par Fexact et le ponctuel. Un grand nombre d'illusions optiques et acoustiques ne sont pas artistiques du tout ; elles restent dans la catégorie des industries ingénieuses.
Quelque médiocre que soit le sujet, son exposition devenue artistique doit offrir les beautés de l'art , en sorte que l'ouvrage aura de la beauté, quoique le sujet en soit presque dépourvu ; et si ce sujet laid par lui-même était d'obligation, les beautés de l'art feraient compensation, et le caractère artistique serait apparent dans l'ouvrage.
De ce qu'il n'y a point de beauté dans l'art sans la vérité, il ne s'ensuit pas qu'un ouvrage soit beau par cela seul qu'on y aura apporté une vérité individuelle sans convenance et contraire à la dignité de l'art. Les moutons de nos poètes au dix-huitième siècle étaient bien savonnés, doit-on aujourd'hui, pour être plus vrai, les représenter tels qu'ils sont assez souvent , c'est-à-dire fort crottés ?
Les Jupiters et les Apollons sont trop loin, dit-on, de notre époque ; mais il ne s'ensuit pas que nos artistes épris du vrai , doivent choisir pour modèle de
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l'espèce des individus dégradés, laids, et ne vivant qu'à moitié ; la beauté physique et morale de l'homme n'est donc jamais manifestée avec une vérité complète que dans les œuvres des beaux-arts.
On ne peut pas faire le fac-similé d'une tête humaine sans le secours artistique, mais on peut faire le fac-similé ou la vue vraie d'un édifice sans qu'il soit besoin, pour ainsi dire, de ce secours artistique. Cette différence, facile à comprendre, et qui doit faire rejeter l'emploi du mot, vue d'une tête, ne semble pas l'être cependant par les personnes qui rangent le portrait parmi les œuvres les plus faciles et les plus vulgaires du pinceau. Qu'elles observent donc qu'une maison n'a qu'une façon d'être, quel que soit le jour qui l'éclairé, mais qu'une tête a plusieurs façons d'être. Cette bouche, par exemple, offrant successivement trois ou quatre émotions et expressions différentes , comment le copiste les fictionnera-t-il sur son tableau, si, n'étant pas véritable artiste, il ne sait pas adopter et fixer dans son œuvre (puisqu'il ne produit qu'un seul portrait de l'individu) la seule façon d'être que requiert l'unité du sujet, sujet qui doit toujours devenir un enseignement ?
Une dame du haut parage se faisant peindre, exigeait en vain de l'artiste une certaine couleur à la mode pour la robe fort apparente dans le tableau. Voici comment se termina le colloque : « Enfin,
Monsieur, votre résistance me surprend, car je vous paie. — C'est pour cela, Madame, que je fais tout pour que ce portrait vous fasse honneur en faisant honneur à l'art. »
C'est faute de définir les arts, qui tous sont des conducteurs de la beauté jusqu'à l'âme par nos sens, que certains artistes croient qu'il leur est suffisant d'indiquer seulement une idée, méprisant, disent-ils , ce qui est matérialisé. Cependant c'est la vérité sensible , c'est la fiction corporelle qui d'abord nous touche , agit vivement sur nos sens et acquiert toute sa puissance ; lorsque des moyens rendus convergents par l'art arrivent au foyer, ils font sur l'âme une violente impression. Ainsi l'artiste, on ne saurait trop le répéter, doit avant tout connaître l'art.
Une grande question fait partie de la connaissance de l'art, c'est la question de la fiction complètement artistique d'une chose et de la donnée de cette chose. Produire l'idée d'une chose, ce n'est pas produire seulement la fiction d'une chose.
Pourquoi le peintre Francia, accouru à Bologne pour voir la sainte Cécile que Raphaël venait d'y envoyer, reçut-il un coup mortel en admirant ce chef-d'œuvre? Ce ne fut pas parce qu'il se sentait incapable d'indiquer avec sentiment une aussi belle figure et d'en donner seulement l'idée , non (et Ra~
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phaël lui rendait justice quand il disait qu'il ne connaissait pas de Madones plus saintes et plus belles que celles peintes par ce Francia Raïbolini). Ce fut donc parce que la fiction dans cette figure si admirable , en effet , avait une puissance artistique à laquelle Francia ne savait point atteindre. Cette tête inspirée , ces yeux dirigés vers le ciel , d'où Cécile entendait le concert des anges, cette action des mains de la sainte laissant échapper dans son extase l'instrument de musique qui venait d'accompagner ses chants de louanges , tout cet ensemble enfin, Francia en eût pu concevoir, en eût pu donner la poétique idée ; mais cette force de fiction , mais cette éloquence graphique répétant la vie, ces secrets enfin que Rapaël devait aux savantes leçons de Perrugino, son maître, habile en géométrie artistique, Francia ne les possédait pas.
C'est donc à cette force de fiction que doivent prétendre les élèves avant de prétendre aux inspirations qu'ils espèrent trouver comme autant de richesses nécessaires , soit en Italie , soit en présence des beaux modèles naturels ou artistiques de tous les pays. Bien des artistes sacrifient trop la fiction; c'est ainsi qu'ils délaissent, soit le coloris, soit le dessin , soit tout autre moyen de fiction ; cependant, ils ne sauraient l'ignorer; le beau une fois conçu, il faut le réaliser.
Les Grecs , tout en reconnaissant la nécessité de faire obéir l'art au principe éternel du beau, ne manquèrent pas dans les images qui retraçaient les personnages des temps héroïques de rappeler la structure de l'homme non façonné encore aux modifications de la belle gymnastique ; de là cette individualité sur la figure de Thésée - ce premier roi d'Athènes et vainqueur du Minotaure , individualité exprimée sur ce héros sculpté dans le fronton du Parthénon, et peint dans un tableau retrouvé à Herculanum , tableau où toute la disposition et tout le style est d'ailleurs conforme au beau.
Plusieurs images chrétiennes du moyen-âge et de la renaissance , pour faire prédominer l'âme sur le corps, sacrifièrent souvent ce que celui-ci devait offrir de beau; cependant l'art primitif chrétien, guidé par l'antique mythologie, avait été plus rationnel : aussi la beauté des saints sur les peintures et les sculptures de ces temps primitifs de la chrétienté signifiait-elle leur céleste triomphe : l'image de l'étisie ne sera donc jamais l'image vraie de la béatitude ascétique.
0 académies artistiques de l'Europe, quand cesserez-vous d'être comme les corps-de-garcle d'un cordon sanitaire qui, isolant nos écoles maladives, les privent ainsi du contact bienfaisant de la philosophie, cette garantie des artifices de la corruption ?
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Quand deviendrez-vous au contaire des jurys libres^ provoquant dans tous les temps avec l'autorité l'application de la loi éternelle du beau?
SECTION XIV
NOMBRE DES BEAUX-ARTS. — POURQUOI ILS SONT APPE- LÉS BEAUX-ARTS. DES MOTS ARTISTE, ARTISTIQUE.