‹ L'artistaireChapitre 38 sur 61 · LA MIMIQUE. ICI · texte numérisé non relu

LA MIMIQUE. ICI

La mimique produit le beau par une fiction d'autant plus saisissante que c'est l'homme lui-même que nous voyons en action et dont nous entendons les discours sur la scène, où il rappelle les belles inventions du poète. C'est donc un art nécessaire que celui qui nous fait voir le mime lui-même et non une image, mime qui met devant nous par ses propres actes et ses propres discours les exemples et l'enseignement de la vertu. La mimique est évidemment l'auxiliaire de la poésie.

La mimique diffère de la poésie, parce que sur la scène ce ne sont plus les passions reflétées, décrites, rappelées enfin avec la magie du poète ; c'est le personnage lui-même en passion et agissant comme l'a décrit le poète. Ces armes, il les porte réellement; ces gestes, il les fait en personne ; ces traits expressifs de la figure, on les voit; il fait frémir, il fait sourire, il captive. C'est à la mimique que la peinture, la sculpture et la gymnastique empruntent souvent les gestes les plus saisissants et les plus heureuses combinaisons.

Les Romains, a-t-on dit, expulsèrent souvent les histrions , mais ce n'était point le bel art de la mimique qu'ils voulaient expulser de Rome, c'étaient les profanateurs indignes de cet art.

La vérité, l'illusion ne suffisent point en mimique, il faut que l'artiste acteur ajoute au beau du poète

162 i/artistaire, section XXl.

scénique la beauté dont le jeu ou le geste individuel

est susceptible.

Le rôle, ouvrage du poète, l'acteur l'appliquant à son propre caractère individuel devient ainsi auteur d'une création, et cette création doit répondre ou convenir au mode du sujet et soutenir cette convenance jusqu'à la fin.

Quelle est la tâche imposée au comédien, au tragédien, au pantomime? Celle de faire arriver fort avant dans les âmes, à l'aide d'une fiction presque réelle (fiction d'une valeur immense et devenue création), les pensées du compositeur écrivain. Quant à l'écrivain scénique, il doit produire en poète. Or, l'unité de tout écrit scénique réclame l'emploi du langage versifié dont l'objet est de saisir, de pénétrer les spectateurs.

Le comédien ou le tragédien mettant en action le moral présenté par le poète, ajoute une grande puissance à cet enseignement, et l'utilité sociale de ces artistes est goûté par tous les bons citoyens.

Honneur donc au mime philosophe qui, mettant sous nos yeux une sorte de réalité pénétrante comme la vérité elle-même, s'empare de tout notre être et lui imprime plus profondément peut-être que ne le font les autres arts, l'enseignement de la vertu.

Le fictionniste mime en action, fictionniste substitué au personnage admis dans la poésie écrite,

fictionniste apportant une nouvelle valeur ou autorité artistique, aura rempli sa tâche, si, comme le poète scénique, il ne fait ressortir que des enseignements moraux de ses combinaisons mimicales imitatrices de la réalité. Ainsi celui-là est anti-artiste qui, méconnaissant l'obligation de cet enseignement, corrompt et profane l'œuvre scénique de la poésie en profanant l'œuvre de la mimique, art qu'il est tenu de servir et de respecter. Celui-là au contraire est artiste et remplit sa mission qui sait faire servir l'autorité de la mimique et les moyens de persuasion de cet art au perfectionnement de la société.

SECTION XXII

La gymnastique qui, comme les six autres arts, doit être un enseignement du beau, et par conséquent manifester le principe du beau, est l'art conservateur de la dignité corporelle de l'homme et de l'économie de ses moyens physiques ; il est conservateur aussi de sa valeur morale. Ce sont les lois de cet art qu'é-

164 l'artistaire, section xxii.

tudièrent la peinture, la sculpture, la mimique, l'architecture même pour ses proportions et ses règles de statique et de convenances. La gymnastique est encore étudiée par la poésie, qui décrit aussi la nature et peint les beaux caractères. La gymnastique, en enseignant le beau par les danses, les marches et les exercices se rapportant aux plus grands et aux plus subtils actes corporels, rappelle à l'espèce humaine sa divine origine. Cet art fournit, avant tous les autres, les grandes leçons et les morales applications du beau. La gymnastique enfin représente les actions plus rapidement que la mimique retardée par les paroles du poète ; mais la mimique de son côté se corrobore par ces mêmes paroles.

Si c'est un devoir pour l'homme de se connaître, il ne saurait le remplir sans l'aide de la gymnastique, soit qu'il la pratique, soit qu'il en fasse seulement un objet de contemplation. Aussi la gymnastique est-elle placée au nombre des principaux moyens artistiques de perfectionner physiquement et moralement notre espèce. Ne considérer la gymnastique que comme un moyen d'hygiène publique, ou un expédient curatif , c'est tomber dans l'erreur de ceux qui ne verraient dans le bel art de l'architecture , par exemple , que l'art de se prémunir contre les fleuves , les avalanches , les projectiles de l'artillerie, etc. Non, la gymnastique est un des sept arts;

1 est le primordial et le générateur de la philosophique instruction qu'il répartit sur les autres arts, puisque cette instruction est celle du beau.

Si la gymnastique est la culture de la beauté humaine, elle doit offrir renseignement du beau, et par conséquent de son principe,

Les plus justes mouvements dans les actes corporels, les gestes les plus faciles, les plus conservateurs de Faction, c'est la gymnastique qui les détermine; c'est à son école qu'on en recueille les leçons.

De la gymnastique découlent d'autres arts subdivisés à l'infini ; la gymnastique est l'art du marcher et par conséquent du maintien ; la gymnastique est l'art de la danse et de ses nombreuses variétés; le saut, le nager, la lutte, l'escrime, Péquitation et une foule d'autres arts ne sont que des divisions de la gymnastique. Ainsi, non seulement la force et la vélocité sont des qualités qu'elle donne, mais l'adresse et la subtilité y puisent leurs leçons. Enfin, depuis l'athlète jusqu'à Péquilibriste et le prestidigitateur, tous développent des perfections, des beautés humaines ; tous doivent tendre au but de la gymnastique, but qui est la beauté.

Ainsi que la poésie, la gymnastique peut s'élever jusqu'aux plus grands sujets; la puissance de ses spectacles la fait rivaliser avec les autres beaux-arts.

Oui ! la gymnastique est nécessaire comme moyen

166 i/artistaire, section xxii.

artistique de compléter l'homme social, et elle arrive à cette fin à l'aide d'insolites et particulières excitations produites, et sur ceux qui la contemplent, et sur ceux qui la pratiquent, pénétrés qu'ils sont du caractère moral et tout philosophique de cet art.

Ce qui est à remarquer particulièrement dans les spectacles de la gymnastique, c'est qu'ils attaquent et font vibrer certaines fibres de notre âme qui, pour jouir complètement de son existence et pour maintenir sa dignité, a besoin parfois de ces espèces d'excitations.

A la vue des merveilles particulières et collectives de la gymnastique, notre âme se sent élevée à son rang supérieur, et le sentiment de sa puissance collaboratrice la remplit de dignité, la faisant aspirer aux phases supérieures dont elle a aussi le pressentiment. Les étonnants moyens du prestidigitateur ou de tout autre gymnaste, ne sont parmi nous des stériles leçons que parce qu'aucune institution sociale ne sait en faire comprendre , en faire valoir l'utilité.

La gymnastique, considérée seulement comme art conservateur et réparateur de nos facultés physiques, est par cela même un des moyens de l'ordre et de l'harmonie universelle, puisqu'elle est un moyen d'entretenir l'unité de notre espèce.

Toujours révélateur du beau, l'antique gymnastique

empêchait les bizarreries, les trivialités dans les actes du corps; aussi ne voyait-on point sur les théâtres certain gymnaste sauter comme un singe , marcher en faisant des écarts affreux, en multipliant les contorsions et les hideuses dislocations. Enfin, n'est-ce pas pour cela que chez nous des danseurs très-hardis, très-adroits sur la corde, mais trèsinutiles, sont appelés saltimbanques au lieu d'être appelés artistes?

Si notre éducation nous instruisait de la vraie théorie des arts, nous n'applaudirions pas à l'indécente exagération de la danseuse qui tient avec effort sa jambe tendue et élevée jusqu'à la hauteur du menton. N'est-ce pas cette même ignorance qui fomente les explosions d'admiration parmi certains assistants aux ballets de nos opéras, lorsqu'on y fait parade de difficiles, mais d'impertinentes gambades qui sont le plus souvent, ou contraires au sujet, ou d'insignifiants et burlesques efforts de métier?

L'admirable et nécessaire corrélation entre la gymnastique et certains arts de beauté peut être reconnue par tout le monde. N'est-ce pas à la gymnastique qu'il appartient de leur fournir le canon généralitaire (voyez section 28) prescrivant le possible déterminé par les lois de la mécanique humaine? Ces lois , sans ce canon ou cette règle , pourraient donc être enfreintes par le mime, par le peintre,

168 l'artistaire, section xxii.

Je statuaire 9 etc. , toujours occupés du choix des belles lignes, et de Part de produire les charmes optiques et intellectuels de la disposition.

On donne volontiers le nom dédaigneux de divertissements populaires à quelques productions mal conçues et peu révérencieuses du bel art de la gymnastique ; cependant cet art n'est pas un vain divertissement, puisqu'il pourrait par lui-même augmenter notre admiration, notre respect pour l'œuvre de Dieu, si nous savions découvrir et apprécier ce que nous révèle moralement le génie de la force , de l'agilité et de la dextérité. Ainsi, quoique les faiseurs de tours et les escamoteurs ne soient pas placés bien haut dans notre estime, ils forment cependant les derniers anneaux de la chaîne gymnastique , de même que nos musiciens de carrefours sont le dernier chaînon d'une chaîne qui remonte aux plus hautes sommités musicales.

On peut dire que l'adresse de Partisan ne paraît presque rien, si on la compare à l'adresse du gymnaste, puisque celui-ci agit selon un art de beauté. Quelle magie, en effet, quel prestige dans ces jeux de souplesse, d'agilité, de force et de dextérité, et comme l'art noble de la gymnastique met en évidence notre supériorité physique et instinctive! En vain l'observateur qui n'aurait étudié l'homme que hors des gymnases, prétendrait le connaître.

A quelle autre espèce de dextérité et de puissante agilité; à quelle autre espèce de vélocité, de souplesse et d'adresse peut-on comparer celle qu'exige Fart de la gymnastique? Ces doigts si forts, si rapides, si adroits, ne témoignent-ils pas de notre supériorité; et cette puissance de volition qui, au même instant, commande et se fait servir de mille façons , et cette sagacité qui fait surgir cette volition, cette vélocité enfin, inattendue et surprenante, n'offre-t-elle pas l'ensemble d'une perfection qu'on n'aurait jamais supposée?

L'art de la gymnastique est donc l'art complémentaire qui peut nous perfectionner ; cet art qui manifeste, qui développe toute la beauté de notre espèce, est un besoin.

De plus, la gymnastique, qui perfectionne le corps humain ainsi que chacune de ses facultés particulières , parvient à réformer de grands écarts de la nature, puisqu'elle répare, à l'aide de diverses sortes d'exercices, les défauts individuels et les difformités. La gymnastique remplit encore, par cette utilité particulière, la tâche de conservatrice de l'ordre et de l'harmonie universelle.

Mais que seraient ces vertus de la gymnastique si, dans l'école gymnasticale, ne s'enseignaient pas surtout la démonstration et l'application du principe du beau ? De même donc que c'était dans les gym-

170 l'artistaire , SECTION XXII.

nases grecs que les philosophes avaient fixé le lieu de leurs écoles , considérant le gymnase comme le centre collectif de la grande instruction , de même les modernes doivent , en complétant leurs écoles gymnastiques par renseignement philosophique qui leur est assigné, enseignement comprenant par conséquent le beau, compléter l'ensemble de la grande école des beaux-arts : telles sont les hautes fonctions et les devoirs sacrés que commande Fart de la gymnastique.

L'oubli et le délaissement du moyen si précieux de la gymnastique sont sensibles dans les arts qui ont besoin de lui emprunter tant de hautes excitations, tant de viriles qualités.

On ne doit pas craindre de le dire, la gymnastique est un des plus féconds des beaux-arts, et en quelque sorte Fart fondamental, puisque son principe est l'élément, le rudiment des autres arts. Que pourraient le peintre, le statuaire, etc., sans le secours de la gymnastique dont la règle et la loi fixent l'artiste sur le geste et la forme ?

Depuis Homère jusqu'à Quintilien qui enseignait le geste oratoire, tous n'ont-ils pas eu recours aux leçons de la gymnastique, et l'architecte n'empruntet-il pas à la mécanique humaine ses secrets de statique? Le musicien, qui si souvent s'associe au gymnaste, a pour secours les mêmes règles d'harmonie.

Enfin , quant à la mimique , nous le comprenons sans peine, le tragédien , le comédien, ne pourraient rien produire de vrai, de beau, d'excellent sans les études rudimentales de la gymnastique.

Les pantomimes , spectacles si admirés et probablement si poétiques, si gracieux dans l'antiquité, spectacles qui rappelaient les plus beaux actes du corps humain, devaient être regardés comme des éloquents et instructifs produits de la gymnastique. Chez nous, le public réclame aussi cette même espèce de spectacle où il espère trouver d'utiles émotions et de grands exemples des belles choses; cependant nos auteurs, nos choréographes , nos inspecteurs de morale scénique sont loin de satisfaire ces vœux du public , et tant d'efforts faits sur nos théâtres restent dépourvus de cette morale instruction et de cet enseignement gymnastical dont chacun attend, mais en vain, le profit. Si donc nous comprenions tous le but social des beaux-arts , le théâtre chez nous n'offrirait que d'exemplaires pantomimes; il serait le lieu où se donneraient les leçons toutes frappantes de courage , de force d'âme , de décence et de di gnité humaine , de dévouement à la patrie et à l'humanité. On verrait rappelés par de nobles fie tions les actes assez généreux, assez forts et assez adroits pour sauver du péril des incendies, des flots, etc., une mère, un vieillard, des enfants, etc.

172 l'artistaire, section xxii.

Enfin, ces bras nerveux, ces jambes si agiles, ces muscles si souples ne sembleraient plus être des dons stériles dont le spectacle importe peu ; mais ils nous sembleraient des moyens précieux pour compléter l'enseignement de la vertu.

C'est ainsi que les Grecs, épris de la gymnastique, comprenaient ce bel art : aussi avaient-ils considéré les gymnases comme une espèce d'école universelle où figuraient les principales leçons ostensibles de la peinture, de la sculpture, etc., ainsi que les leçons acoustiques de la musique. Mais, ce qui est le plus à remarquer, c'est que dans les eœèdres, ou lieux particuliers réservés aux leçons des philosophes dans le gymnase , ceux-ci apprenaient le grand enseignement moral et social du beau , leçons dont les applications pouvaient se faire si fructueusement dans cette grande école collective, école solennellement consacrée, ainsi que toutes les autres classes de ce grand ensemble, au maître des dieux, dont la statue imposante était présente à tous les regards.

Page 1