TROISIEME PARTIE
L’Anthroposociologie
Dans la première partie, nous avons montré que l’Aryen, comme type ethnique, est l’enfant trouvé de la linguistique. L’Anthroposociologie, fondée à Montpellier en i88ô, lui a servi d’asile. M. Muffang, dans l’avant-propos de VOrdre social, d’Ammon, a retracé une histoire qui ne remonte qu’à Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-55); il aurait dû remonter plus haut et consacrer au moins quelques lignes à Gall; l’Ecole a beau s’en défendre, c’est de la phrénologie qu’elle relève.
Dès les premières pages de Y Aryen, M. de Lapouge nous en fournit la preuve : il constate, comme nous, qu’il faut renoncer à retrouver, dans le fouillis des populations existant déjà à l’époque préhistorique, le type de l’Homme qui a parlé le langage aryo-européen primitif. Mais l’auteur, qui ne se laisse jamais déconcerter, s’est dit : si l’on n’arrive pas à résoudre la question, c’est qu’elle a été mal posée, et il la formule de la manière suivante : « Parmi les races en présence chez les peuples aryens primitifs, quelle est celle dont la prépondérance sociale était telle que la civilisation de l’époque pouvait être regardée comme la sienne » (i)?
L’auteur répond : « 11 s’agit donc d’exclure les races représentées seulement par l’élément servile, par les peuplades sauvages existant à l’état d’inclusion au milieu des peuplades aryennes, par les étrangers qui pouvaient être des esclaves venus de loin, des conquérants de passage, des aventuriers de toutes espèces ».
L’auteur ne s’aperçoit pas que s’il est impossible d’arriver à la solution du problème par la comparaison des caractères morphologiques, il est bien plus impossible encore de retrouver la psychologie particulière à chaque type préhistorique.
(1) L’Aryen, p. i3.
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE)
L’ARYEN ET L’ ANTHROPOSOCIOLOGIE
Même si l’on était parvenu, pour les populations de l’époque historique, à dégager ce qui revient à chaque type, on ne serait pas en droit d’attribuer ces caractères aux tribus mélangées de l’âge de la pierre polie, ou celles de l’âge paléolithique.
M. DE Lapouge (i) se met à énumérer dix types ou races; les crânes préhistoriques, au fur et à mesure qu’ils défilent, peu nombreux, sont classés dans des casiers avec des étiquettes en us. L’auteur reprend la dénomination surannée et inexacte de Linné, en appliquant au type dolichocéphale blond le nom de Homo Europœus, alors que le mot « européen » appartient aussi bien aux types central et méridional.
Four entraîner le lecteur, pour être suggestif (c’est son expression), M. DE Lapouge écrit que : « tout travail n’employant pas la nomenclature linnéenne, peut être intéressant comme l’est souvent un travail d’amateur, mais il ne saurait être regardé comme rigoureusement scientifique; il est l’œuvre de médecin, d’archéologue, d’érudit ou de savant quelconque, peut-être de théologien, mais à coup sûr, pas de zoologiste ».
Voilà donc classés les de Quatrefages, les Broca, les Hamy, les Virchow et tant d’autres savants, qui croyaient avoir de bonnes raisons pour ne pas adopter cette nomenclature.
Parmi les races créées, Homo contractiis mérite une mention spéciale; il s’agit d’une variété mal définie encore, apparentée peut-être — mais c’est bien douteux — aux Pygmées de la Suisse; il y a discordance entre la face et le crâne, « comme si l’on avait appuyé à la fois sur le milieu du visage et sur la région occipitale jusqu’à produire un rapprochement compensé par la voussure du front et par l’approfondissement èxagéré des fosses temporales ; de là H. contractiis (2) ». Telles sont les raisons morphologiques sur lesquelles s’appuie celui qui s’intitule zoologiste...
Plus loin (3), l’auteur, en parlant de H. hyperborei/s, signale sa présence en Belgique, bien établie, d’après lui, notamment par un des crânes de Sclaigneaux. Nous avons étudié et publié la série complète qui ne contient que les deux types fusionnés, Cro-Magnon et Grenelle.
M. DE Lapouge ne tarit pas d’erreurs : « de toutes ces races, une seule se trouve partout dans les sépultures néolithiques, c’est le dolichocéphale blond, H. Europœus (4) ». Ces affirmations tranchantes peuvent être acceptées par des lecteurs incompétents, mais leur inexactitude saute aux yeux; elles sont fausses
(1) L’Aryen, p. 14.
(2) Sélections sociales, p. 23.
(3) Ibidem, p. 25.
(4) L’Aryen, p. 17.
Illme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
et impertinentes : sur environ cent cinquante crânes néolithiques, tous ceux des sépultures trouvées en Belgique (i) et dont les séries ont été publiées, ni le professeur J. Fraipont, ni moi, nous n’avons trouvé un seul exemplaire qui puisse être apparenté et encore beaucoup moins assimilé au type germanique des Reihengraeber (H. Eiiropæiis de l’auteur).
Ce type morphologique, que nous avons nommé type de Halstatt, parce qu’il ne constitue pas une race zoologique, n’apparaît qu’à l’âge de transition du bronze et du fer. La forte saillie de l’écaille occipitale, débordant les pariétaux, le prognathisme accentué sont caractéristiques. Ce type est celui des sépultures en rangées, des cimetières francs, burgondes, de la période des invasions barbares.
M. DE Lapouge (2) cite le brachycéphale de l’Europe centrale, dont il garde le nom linnéen Homo Alpimis à tort, car nous ne savons pas grand chose de son premier habitat; Ammon le fait venir de l’Asie, ce qui est très soutenable; M. DE Lapouge prétend qu’on ne peut rapprocher ce type des brachycéphales néolithiques; les sépultures des grottes de Baye, d’Orrouy et toutes les sépultures néolithiques de Belgique comportent toutes les variétés de brachycéphales actuels des mêmes régions.
Puis, M. DE Lapouge (3) affirme que dans les sépultures néolithiques, l’élément brachycéphale apparaît seulement comme accessoire. Si au moins il se contentait de dire que les éléments varient dans les diverses stations. Nous opposons à l’auteur fantaisiste la série d’Hastière, qu’il connaît cependant, puisqu’il la cite (p. 267), mais inexactement.
Dans cette série de 33 crânes, il y a 16 crânes brachycéphales, donc au-dessus de 80; il n’y a que 3 dolichocéphales vrais, 7 sous-dolichocéphales et 7 mésaticéphales. C’est donc tout le contraire, c’est ici l’élément dolichocéphale qui est accessoire. L’affirmation de l’auteur est donc une contre-vérité.
Du reste, il se contredit lui-même, car (p. 266 de l’Aryen) il prétend que l’on trouve dans certaines grottes de Belgique et de France l’élément brachycéphale pur ou presque pur, ce qui est tout aussi inexact que la première version. Pour pouvoir dire que ces brachycéphales sont antérieurs à l’arrivée des .Aryens (on sait que les Aryolâtres placent cette arrivée à la pierre polie), l’auteur leur attribue une industrie rudimentaire; là encore, pour avoir l’occasion de traiter les brachycéphales « de sauvages arriérés » (p. 267), il ignore (.?) les superbes pointes de flèches de formes diverses et les haches polies trouvées abondamment
(1) J. Frupont. Les néolithiques de la Meuse. Bulletin de la société d’ Anthropologie de Bruxelles. — E. HouzÉ. Les néolithiques de la province de Namur. Congrès de la Fédération d’archéologie et d’histoire. Dinant, 1902.
(2) L’Aryen, p. 16.
(3) Ibidem, p. 21.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
sur tous les plateaux d’Hastière; une d’entre elles est un véritable bijou, elle a été trouvée dans le Trou Jean Maurtin (i).
L’abri de Vaucelles (2), découvert récemment, contenait de belles poteries, une hache polie dans sa gaine en bois de cerf, aussi remarquable que celles des stations lacustres de la Suisse.
Toutes ces découvertes n’empêchent pas M. de Lapouge de dire à ses lecteurs (p. 236 de l’Aryen) : « il est possible que ces brachycéphales aient vécu dans les forêts et les montagnes, à l’état presque simien, et n’aient été tirés de leurs repaires que pour servir d’esclaves aux dolichocéphales ». Or, on sait que, grâce à une technique industrielle plus avancée, les brachycéphales ont vaincu certaines tribus dolichocéphales (Lozère). Les mots repaire et simien, employés par le dolichophile, montre que la passion l’emporte sur la sincérité scientifique.
Aucune question, même de détail, ne reste sans solution; il ne laisse rien en suspens; on sait que l'illustre Darwin avait des arcades sourcilières fort accusées, néanderthaloides ; cette particularité est assez fréquente pour être relevée cinq fois sur cent crânes de l’ancien cimetière du Sablon à Bruxelles. M. DE Lapouge (p. 162 de l’Aryen, en note) a diagnostiqué que le frontal de Darwin « était visiblement pathologique ». Pathologique aussi (ibidem, p. 164) le crâne de la Truchère, parce que, dit-il, il a une suture métopique, des os wormiens et une très grande capacité! Le diagnostic est précisé : hydrocéphalie!
Rien, absolument rien dans la conformation de ce crâne ne peut faire songer à l’hydrocéphalie et, quant à sa grande capacité, elle est connexe de la suture métopique et des os wormiens. Nous préférons la diagnose de de Quatrefages et Hamy, médecins et anthropologistes.
11 faudrait, pour relever les inexactitudes de l’auteur, un volume à peu près égal au sien. La partie anthropologique, bourrée de notes bibliographiques mal assimilées, est un recueil d’excentricités habilement présentées au lecteur incompétent.
M. DE Lapouge se pose en martyr, en suspectant la bonne foi de ceux qui le combattent (p. 448, l’Aryen); il n’aime pas, il ne supporte pas la contradiction, lui qui attaque indécemment et injustement d’illustres savants (p. 163, l’Aryen); ce n’est jamais avec des arguments scientifiques qu’il discute l’opinion de quiconque; il procède pas assertions, aussi mérite-t-il la sévérité. M. de Lapouge termine sa préface de l’Aryen en disant : « En vain l’on essaie d’entraver les recherches qui tendent à découvrir les lois scientifiques de l’évolution sociale. Les ouvriers sont à l’œuvre, sur tout le globe, et nul, qu’il soit homme ou
(1) Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Bruxelles, 1888-1889, p. 265.
(2) Ibidem, igoS.
Illme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
coterie, n’a la main si longue qu’elle puisse s’abattre sur tous. On peut détruire ou laisser détruire des documents scientifiques, fermer un cours, empêcher la publication d’un livre, supprimer au besoin un savant, on ne supprime pas la Science ».
Non, on ne supprime pas la Science, mais on a pour devoir de combattre \a. psetido-science (}Amo\]VK\ZK). 11 ne faut pas laisser s’accréditer l’erreur acceptée de bonne foi par le public instruit. Ainsi, dans un compte-rendu intitulé ; L’Anthroposociologie, paru dans les Annales de la Société belge de Sociologie, 1903, M. A. Hocepied, tout en rejetant plusieurs thèses de l’Ecole, admet que certains matériaux sont utilisables et, entre autres, que la statistique de l’Anthropologie ethnique peut servir de base aux caractères psychologiques des populations.
M. A. Hocepied croit sur parole M. de Lapouge, quand celui-ci suspecte la bonne foi de l’éminent anthropologiste Manouvrier. 11 reproche à celui-ci et à Fouillée, de feindre d’admettre que M. de Lapouge proclame la supériorité du type dolichocéphale blond a cause de sa dolichocéphalie. M. A. Hocepied cite une phrase de M. de Lapouge, où celui-ci a l’air de s’en défendre. Les passages suivants prouvent surabondamment que M. de Lapouge manque de sincérité :
1° « La puissance du caractère paraît sous la dépendance de la longueur du crâne et du cerveau. Quand le crâne n’atteint pas 0,19, un peu plus ou un peu moins, suivant la taille des sujets et l’épaisseur des tissus, la race manque d’énergie. C’est le cas des brachycéphales caractérisés par l’insuffisance de l’individualité et de l’initiative. La puissance intellectuelle paraît, au contraire, liée à la largeur du cerveau antérieur. Certains dolichocéphales, dont l’indice est trop faible, ne paraissent pas susceptibles de s’élever au-dessus de la barbarie. Je ne connais pas une population supérieure dont l’indice soit au-dessous de 74. Un intervalle d’une dizaine d’unités sépare cette limite d’intelligence suffisante et d’énergie maxima de celle où l’énergie est insuffisante » (i).
Est-ce, oui ou non, de la phrénologie? Le caractère, l’énergie égalent 0,19 centimètres de longueur! Là ou Gall plaçait la philogéniture, son descendant place l’énergie, qui est affaire de tempérament et de constitution. La physiologie a démontré que le lobe occipital est le siège des centres de la vision, forme et couleur ayant leurs centres spéciaux.
Plus loin (2), l’auteur, qui n’est cependant pas timoré, tâche de faire oublier son énormité en disant : « il ne résulte en rien qu’un eugénique ou un homme supérieur doive toujours être grand, dolichocéphale et blond ».
M. DE Lapouge veut bien admettre des exceptions, mais on voit que
(ij Séleciions sociales, p. 78.
(2) Sélections sociales, p. 79.
L’ARYEN ET L’ ANTHROPOSOCIOLOGIE
l'homme supérieur, s’il n’a pas toujours les caractères de l’aryen, doit les avoir ordinairement.
« C’est déjà un fait grave, dit M. de Lapouge (i), que de nos jours, la malédiction de l’indice fasse des brachycéphales, de toutes les races brachycéphales, des esclaves nés, à la recherche de maîtres quand ils ont perdu les leurs, instinct commun seulement dans la nature aux brachycéphales et aux chiens. »
Le servilisme fait donc partie de la conformation brachycéphale, et tous les brachycéphales auraient cet instinct, parce qu’ils ont la castration iniaque! « La brachycéphalie (2), dit le pseudo-zoologiste, résulte donc probablement d’une évolution plus ou moins ancienne aux dépens des formes dolichoïdes... La transformation peut être hypothétiquement expliquée : 1° par le simple élargissement du crâne; 2° par une involution ; 3° par une déformation devenue héréditaire; 4° par atrophie iniaque ». Après avoir rejeté les trois premières, il s’arrête à la régression iniaque, parce qu’elle est en corrélation avec l’aptitude servile! Cette aptitude est acquise par sélection, le succès favorisant les sujets les moins hardis !
M. DE Lapouge (3) dit que ceux qui le combattent retardent de plus d’un siècle; cette fois, il a raison : jamais la craniodésie morphogénique n’a fait des progrès aussi rapides qu’entre ses mains.
« Si le brachycéphale est intelligent, il accumule les idées plutôt qu’il n’en fabrique, c’est un appareil enregistreur; s’il est pacifique, c’est parce qu’il manque de hardiesse mais non de convoitise du bien d’autrui; le lucre le tente, mais le danger lui donne à réfléchir, ce qui n’empêche pas les assassins d’être partout plus brachycéphales que la moyenne. »
« Si le brachycéphale accumule ses idées plutôt qu’il n’en fabrique », il n’en est pas de même de M. de Lapouge, qui tient certainement le record du rendement pour ce genre de fabrication... Mais quant à la probité scientifique, il n’en a cure, il sait fort bien qu’il trompe le lecteur en affirmant la plus grande brachycéphalie des assassins ; toutes les recherches faites à ce sujet ont trouvé Lombroso en défaut.
Les D‘s Heger et Dallemagne ont étudié les crânes d’assassins exécutés en Belgique et ont démontré que les assassins flamands étaient sous-dolichocéphales et les assassins wallons sous-brachycéphales, relevant les uns et les autres du type morphologique de leur milieu ethnique.
Nous avons relevé les caractères physiques dans le Grand-Duché de Luxembourg; ces recherches, encore inédites, ont donné pour tout le pays un indice
(1) L’Aryen, p. 238.
(2) Ibidem, pp-, 23i, 232 et 233, p. 448.
(3) Ibidem, p. 398.
Illme PARTIE - L’ANTHROPOSOCIOLOGIË
céphalique moyen de 84,73 (500 sujets). Alphonse Bertillon a bien voulu nous transmettre les mesures relevées au service d’identification de la Ville de Paris, sur 130 délinquants Luxembourgeois du Grand-Duché, l’indice céphalique moyen est de 84,7, mais comme dans ce service le diamètre antéro-postérieur se prend à la racine du nez pour la facilité du repère et non à la glabelle, il s’en suit que l’indice de Bertillon est plus élevé. Or, comme l’indice relevé est égal au moyen, il en résulte que les délinquants sont plutôt un peu moins brachycéphales, ce qui est dû, nous le disons immédiatement, non à une conformation spéciale, mais à la différence du nombre des deux séries (iso d’une part, 500 de l’autre).
M. DE Lapouge termine sa psychologie de l’Aryen par un chapitre intitulé : Psychologie aryenne et doUchocéphalie. « La hardiesse (i), dit-il, la ténacité, la dolichocéphalie, la dépigmentation, l’élévation de la taille, sont des caractères de H. Europæns. 11 n’en faudrait pas conclure que H. Enropæiis est d’une mentalité supérieure à cause de sa dolichocéphalie. Ce raisonnement a été fait souvent par les adversaires du sélectionnisme et quelques-uns me l’ont prêté pour demander ensuite pourquoi les nègres n’étaient pas aussi des hommes supérieurs. Je n’ai jamais dit ni pensé rien de semblable, mais il est possible que l’avenir montre, en effet, une corrélation générale entre la conformation longiligne du cerveau et une plus grande dose d’activité impulsive. C’est un fait récemment observé dans divers pays, que les races dolichocéphales tendent à occuper les situations sociales dominantes. Ainsi au Mexique, le brachycéphale indigène ne tend pas à s’élever, la classe supérieure, qui n’est pourtant Europæns que pour une faible partie, a des indices plus faibles. De même, à Java, le Chinois domine le Malais. 11 paraît en être ainsi jusque parmi les tribus nègres, les dolichocéphales, comme les Dahoméens, occupant un niveau plus élevé. Toutes les races envahissantes sont dolichocéphales. 11 est donc possible que la disposition et la grandeur relatives des parties du cerveau soient telles chez les races à crâne long, que le siège de certaines facultés soit plus développé chez elles. La supériorité de l’Aryen sur ces autres races à crâne long, résulterait alors de la possession d’autres facultés qui viennent se joindre à celles-ci, et qui seraient indépendantes de sa dolichocéphalie. En d’autres termes, il unirait aux qualités propres à la dolichocéphalie d’autres facultés qui lui constitueraient un choix hors ligne d’aptitudes supérieures. Je n’insiste pas sur ces considérations ».
Nous avons voulu citer la page entière, c’est peut-être la seule de L’Aryen où l’auteur ne se sent pas à l’aise, il est acculé à une situation fâcheuse dans
(i) L’Aryen, p. 3g5.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
laquelle il s’est empêtré : dans un extrait précédent, la puissance dit caractère est due à une longueur de crâne de 0,19, un peu plus, un peu moins, caractère de l’Aryen dolichocéphale; le servilisme, l’absence de caractère est dû au raccourcissement du crâne, à la castration iniaque, caractère du brachycéphale esclave-né.
Or, dans la page que nous venons de transcrire, M. de Lapouge commence par affirmer qu’il n’a jamais dit, ni pensé, que l’Aryen dût sa supériorité à la dolichocéphalie; mais quelques lignes plus loin, le naturel revient et il proclame que partout les dolichocéphales occupent les hautes positions sociales, que le cerveau des races à crâne long a certaines facultés plus développées, mais ici la conformation longiligne serait corrélative d’une grande dose d’activité impulsive, celle-ci remplaçant, semble-t-il, 12. puissance du caractère! Cette divergence devient amusante et montre le peu de cas qu’il fait de telles assertions ! Un individu puissant de caractère réfléchit froidement, un impulsif est un inférieur, un malade irréfléchi qui manque d’inhibition.
Puis, tous les dolichocéphales du monde dirigeraient les brachycéphales, mais l’Aryen aurait non seulement des qualités propres à la dolichocéphalie, mais encore d’autres facultés surajoutées !
M. DE Lapouge termine en disant qu’il n’insiste pas sur « ces considérations ». Disons simplement que tout ce charabias manque de probité et que la défense est piteuse.
Nous avons pris la peine de mettre les uns à côté des autres, des extraits qui démontrent formellement que M. de Lapouge attribue la prétendue supériorité de son pseudo-type à la dolichocéphalie. 11 le nie pour le réaffirmer plus loin, pour donner le change, et il s’échappe par des hypothèses de physiologie grotesque.
Toutes ces citations montreront à M. Hocepied de quel côté se trouve la bonne foi; mieux informé, il ne pourra hésiter à dire avec nous qu’elle est du côté de Manouvrier et de Fouillée.
Une des raisons qui nous a décidé à entreprendre la critique de l’Anthroposociologie, c’est précisément que nous avons constaté l’engouement du public instruit pour les livres qui lèvent tous les doutes, qui résolvent simplement les questions les plus compliquées; les formules nettes, claires, sont acceptées avec enthousiasme. La plupart de ces lecteurs n’ont que des notions très vagues dans les sciences biologiques, ils ne sont pas suffisamment armés contre les affirmations tranchantes qu’ils acceptent de confiance.
« Avez-vous lu les Sélections sociales de M. de Lapouge? » nous demande, il y a plusieurs années, un officier supérieur des plus distingués. Avant de nous donner le temps de répondre : « Moi, dit-il, je suis un enthousiaste, jamais je n’ai lu un livre aussi net, aussi catégorique, je ne savais pas que la Science
///;«. partie - L’ANTHROPOSOCÏOLOGÏÉ
anthropologique pût donner des conclusions aussi précises. J’en ai tiré profit ; chaque fois que j’ai une mission importante, un poste à confier à un soldat, je choisis un dolichocéphale! « Colonel, lui avons-nous répliqué, si vous voulez un avis, prenez désormais un brachycéphale, l’obéissant, le servile, l’esclave-né de M. DE Lapouge, vous serez plus satisfait encore ».
Que deviendrions-nous cependant si la mise à l’index de telle forme crânienne se généralisait.? et si nos braves troupiers étaient classés pour l’avancement d’après l’indice céphalique!
L’Anthropologie étudie les caractères physiques des populations ; ces caractères sont anatomiques, physiologiques ou pathologiques. Les caractères anatomiques sont descriptifs ou métriques ; ces derniers ont pris une importance prépondérante, surtout depuis Broca; grâce à des points de repère fixes et à des instruments de précision, un grand nombre de mensurations ont pu être relevées et leur ensemble s’appelle Anthropométrie.
L’Anthropométrie est le titre d’un ouvrage remarquable publié par notre illustre Quetelet. Alphonse Bertillon, en créant le serviee d’identification anthropométrique, a montré une application utile de cette partie de l’Anthropologie.
Mais si l’anthropométrie est applicable à la recherche signalétique des délinquants, si elle peut servir d’auxiliaire aux enquêtes anthropologiques, elle est, dès maintenant, absolument incapable de nous renseigner sur les caractères psychologiques des individus, et, à plus forte raison, des populations mélangées dont ils font partie. Nous avons énuméré les nombreuses raisons de cette impossibilité dans la deuxième partie de notre critique.
Le criminel-né de Lombroso et l’Anthroposociologie sont des tentatives d’application dans le domaine sociologique. Leur point de départ est la constatation de plusieurs types morphologiques, dont les croisements divers constituent les populations européennes étudiées par l’ethnologie.
Parmi les caractères qui guident l’anthropologiste pour distinguer les différences, se trouve l’indice céphalique.
Celui-ci exprime le rapport de deux mesures crâniennes ou céphaliques. Ce rapport ou indice s’obtient en divisant le diamètre transversal maximum du crâne par le diamètre antéro-postérieur maximum. C’est donc la réduction de la largeur en centièmes de la longueur. L’indice céphalique varie de 65 à 90, si l’on
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L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGÏE
met de côté les cas exceptionnels. Entre ces deux nombres on a fait des coupures, des divisions conventionnelles. La première subdivision et en même temps la plus suivie, sauf en Allemagne, est celle de Broca :
Dolichocéphalie : jusqu’cà 77,7.
Mésaticéphalie ; de 77,8 à 80.
Brachycéphalie : au-dessus de 80,0.
11 est inutile de parler ici des divisions secondaires. Malheureusement, d’autres divisions ont été proposées, et il en est résulté une grande confusion dans les termes ; la manière de prendre le diamètre antéro-postérieur varie d’après les auteurs, surtout en Allemagne; cela vient encore compliquer les recherches, comparées. Bref, le seul moyen de s’entendre consiste à donner des chiffres que tous les anthropologistes comprennent.
L’Ecole d’Anthroposociologie a créé des mots dont il faut se défier : dolichoïdes et brachoides sont des mots tendancieux, permettant, selon les besoins, de faire passer les cas observés d'une division à l’autre. Ainsi, un sujet parfaitement brachycéphale devient dolichoide, comparé à un sujet plus brachycéphale; c’est inadmissible. La meilleure classification, d’après M. de Lapouge (i), serait de supprimer les mésaticéphales, qui constituent cependant une classe très importante; ils comprennent le grand nombre d’individus métissés, qui participent aux caractères croisés au point de vue morphologique. Or, ces individus, qui sont intermédiaires entre les deux formes, sont carrément annexés par les dolichocéphales, auxquels toutes les supériorités sont erronément attribuées par un artifice plus habile que honnête. Cela permet de dire qu’au-dessous d’un indice de 74, on ne connaît pas de population supérieure; or, cet indice est celui du type des Germains des Reihengraeber qui, poussés par l’insuffisance de leur territoire, ont envahi l’Allemagne du Sud comme la Gaule; plus tard, du 111® au V® siècle de notre ère, nous retrouvons ces mêmes barbares dans les cimetières francs avec un indice céphaliqu dee 76 qui est dû aux croisements avec les brachycéphales de toutes les régions situées au sud du Eichtelgebirge et sur la rive gauche du Rhin.
Cette remarque est d’autant plus nécessaire qu’elle touche à l’erreur fondamentale de l’Ecole d’Anthroposociologie, qui voit dans l’élévation de l’indice céphalique d’époque en époque, le résultat de l’élimination par sélections sociales de l’élément dolichocéphale blond, dépensant son sang en entreprises guerrières et autres pendant que le brachycéphale baisse la tête et se multiplie en silence.
Dans les contrées envahies, le dolichocéphale blond domine d’abord, puis.
(i) Lois fondamentales de V Anlhropo^sociologie. Revue Scientifique) 3o octobre 1S97, p. 5i6.
IXIme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
selon que la région occupée a un indice céphalique plus ou moins élevé ou une population plus ou moins dense, l’indice céphalique augmente par absorption dans la population vaincue.
Si dans les croisements entre dolichocéphale blond et brachycéphale brun, celui-ci lègue plus vite et plus fréquemment sa largeur, c’est parceque c’est une variation utile à l’agrandissement du cerveau, qui s’accroit d’abord du côté pariétal, puis plus tard du côté frontal, transversalement et verticalement. Toute révolution phylogénique à laquelle nous avons consacré la deuxième partie de notre étude, montre la sélection naturelle concentrée sur le développement du cerveau.
Après cette digression dès maintenant nécessaire, revenons à l’indice céphalique qui a servi comme la taille, la couleur des cheveux et des yeux, à différencier les types humains, dont le mélange a formé les populations. Les croisements remontent si loin et, quand on se rapproche de l’époque moderne, ils sont si intenses, qu’il est difficile de trouver dans une série européenne des individus sur lesquels sont réunis tous les caractères typiques; ils constituent le petit nombre. Les différences régionales sont dues aux groupements divers qui ont fait et défait les nationalités.
Dans une population donnée, dans une série étudiée d’Europe, ce sont donc les sujets porteurs de caractères polymorphes qui sont les plus nombreux; chaque particularité est transmise à la descendance en proportions variables.
C’est par la méthode statistique que l’anthropologie a pu fournir à l’ethnologie les données sur lesquelles reposent les enquêtes de la distribution de l’indice céphalique, de la taille, etc. La première carte de l’indice céphalique est celle que nous avons dressée en Belgique, puis a paru celle de R. Livi pour l’Italie, et de R. CoLLiGNON pour la France. Les recherches se sont multipliées, et Deniker a pu présenter au Congrès de Saint Etienne (1897), de l’Association française pour l’avancement des Sciences, une carte provisoire de l’indice céphalique en Europe.
Les moyennes qui ont servi de base à cette carte ont été établies sur 380,000 sujets mesurés; près de 295,000 seuls se rapportent à l’Italie, dont l’enquête a été ordonnée par le Gouvernement et habilement dirigée par notre savant collègue R. Livi.
Si l’on défalque le nombre des sujets Italiens, il ne reste, pour tous les autres pays d’Europe, que 85,000 individus. C’est donc un nombre insignifiant eu égard à la population.
Les anthropologistes savent très bien que, sauf pour l’Italie dont le contingent imposant d’individus examinés autorise des conclusions définitives, leurs enquêtes ne sont que des documents d’attente (i), des indications sur la prédominance de
(i) R. CoLLiGNON. L’indice céphalique des populations françaises. L’anthropologie, 1890, p. 201.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
tel ou tel type et qu’elles ne peuvent nullement servir de base à des recensements, à des dénombrements de populations réparties en catégories ethniques.
Aussi, quand M. de Lapouge (i), partant de ces nombres, essaie d’établir une statistique par nations, où l’on voit la proportion des dolichocéphales et des brachycéphales traduite en chiffres correspondant à la population, quand, avec ces données inutilisables, il se permet de donner en regard le pourcentage du type pur dolichocéphale et blond, on peut dire qu’il a fabriqué de toutes pièces une statistique fausse, qui est une des erreurs fondamentales de l’anthroposociologie.
Voici les seules données qui se dégagent des recherches anthropologiques, au point de vue de l’ethnologie de l’Europe.
Depuis le début des temps actuels, donc dès l’aube des temps néolithiques, les populations présentaient déjà un mélange considérable, qui n’a fait que s’accuser davantage d’époque en époque. Malgré la multiplicité des croisements, trois types morphologiques ont pu être extraits de ce fouillis ; Le type septentrional, de taille élevée, dolichocéphale, à protubérance occipitale saillante, aux cheveux blonds, aux yeux bleus,’ à face longue et prognathe, au nez étroit. Le nom linnéen de Homo Enropœiis, repris par M. de Lapouge, doit être complètement rejeté, d’abord parce que les deux autres types sont également européens, ensuite parce que le type blond est un type morphologique, peut-être géographique, et ne constitue pas une espèce au sens zoologique. Le type blond a fait partie de populations envahissantes que l’histoire a enregistrées ; ses caractères physiques ont frappé et ont été signalés, tant ils différaient de ceux des régions envahies. Ses ossements ont été rencontrés dans la nécropole du premier âge du fer de Hallstatt, dans les Reiheiigraeher et les cimetières de l’époque des invasions barbares.
Peut-être est-il le descendant modifié par l’évolution et les croisements du type quaternaire de Spy-Naulette (2), auquel appartient la calotte de Neanderthal. Depuis quelques années, certains anthropologistes appellent, avec King, ce type Pithecanthropiis Neanderthalensis. Si chaque fois que l’on trouve des caractères d’infériorité chez les Hominiens, on va prendre l’habitude de vouloir créer des types intermédiaires, des Pithécanthropus, ce sera au détriment de la science. C’est sortir du domaine des faits, par préjugé transformiste, c’est prêter imprudemment le flanc à la critique des créationnistes.
(1) L’aryen, p. 345.
(2) E. HouzÉ. Les caractères physiques des races européennes. Bull, de la Soc. d’Anthr. de Bruxelles, t. II, 1882-1883, p. 80.
///;«. partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
Le deuxièmé type européen est le type méridional ou méditerranéen. Ses caractères physiques sont une taille petite, des yeux et des cheveux foncés, la dolichocéphalie avec chignon occipital, la face allongée, le nez étroit.
Dès l’époque néolithique, il se trouve mélangé avec le brachycéphale; il a varié de taille; du côté facial, il a subi des modifications à travers les âges; on peut le suivre depuis Laugerie-Basse (époque quaternaire, 4e glaciaire). Dans la caverne du Prince Jean, en Moravie, il est vraiment typique. Les sépultures néolithiques contiennent ses restes, depuis les grottes des Pyrénées, l’abri de Cro-Magnon, jusqu’aux cavernes sépulcrales de Belgique (i).
Une nécropole de l’âge du bronze à Yortan-Kelembo, en Mysie (2), nous a fourni des os longs et deux crânes relevant nettement du type de la Lozère. Jacques a constaté sa présence à l’Argar. Bouquet l’a signalé à Neqadah. Dans le magnifique ouvrage de Chantre (3), de nombreuses représentations crâniennes montrent la filiation. Manouvrier a fait observer l’air de famille des Egyptiens, des Kabyles et des Espagnols.
C'est donc autour de la Méditerranée que s’est développé le type dolichocéphale brun qui, pour nous, est essentiellement européen et non africain. 11 a été un des facteurs principaux des civilisations argarienne, insulégéenne, égyptienne, grecque et romaine. La parenté ethnique concorde avec une communauté de qualités artistiques merveilleuses, qui se sont différenciées selon les milieux divers et qui se sont manifestées dès l’époque glyptique (Piette).
La remarquable collection de portraits de la Grèce antique du Musée de ■Vienne, publiée en héliogravure : Antihe Portràts ans Hellenistischer Zeit (collection Théodore Graf), ne contient que le type méditerranéen caractéristique; tous les portraits présentent une grande ressemblance avec ceux des types que Chantre a figurés. 11 est également important de noter que les mensurations directes, prises par R. Collignon et Prengrueber, sur des méditerranéens, concordent avec celles des canons grec et égyptien, et qu’elles s’éloignent au contraire du canon de Shadow, qui concerne le type nordique.
Le troisième type européen a reçu des dénominations diverses empruntées à l’histoire qui, cependant, n’a jamais parlé que de « peuples ». C’est le type central auquel le nom linnéen de Homo Alpiniis ne convient pas, le nom d’alpiniis préjugeant l’habitat primitif qui est inconnu. Ce type central est moins bien caractérisé que les deux types précédents. 11 est brachycéphale, de taille moyenne.
(1) E. HouzÉ. Les néolithiques de la province de Namur. Congrès de la Fédération d’ Archéologie et d’Histoire. Dinant, 1893.
(2) E. HouzÉ. Les ossements humains d’ Yortan-Kelembo. Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Bruxelles, t. XXI, 1902-1903, p. CVI.
(3) Recherches anthropologiques en Egypte. Lyon, A. Rey, 1904.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
ses yeux comme ses cheveux sont foncés, la face supérieure est plus courte, le nez est moins étroit.
Ce type central sépare et unit le type nordique et le type méridional, avec lesquels il est mélangé depuis les temps les plus reculés. C’est à cette position intermédiaire qu’il doit sa polymorphie. Aussi, beaucoup d’anthropologistes ont-ils regardé les différences qu’il présente comme des signes de la pluralité des types brachycéphales.
Nous avons, dès 1890 (i), attribué aux croisements les dissemblances constatées et plus les séries se sont accrues, plus nous avons pu nous convaincre que les variétés morphologiques empruntent aux croisements leurs caractères composites. Dans son étude sur les brachycéphales néolithiques, le professeur Hervé (2) a, comme nous, conclu à l’unité du type brachycéphale.
11 n’y a, jusqu’à présent, aucun crâne authentique du type brachycéphale • remontant à l’époque quaternaire : le crâne de Nagy-Sap a été contesté comme gisement. 11 y a bien à signaler la découverte de Gorjanovic-Kramberger (3), qui a trouvé, en 1891, dans l’abri-sous-roche de Krapina, Croatie, des ossements humains très fragmentaires, contemporains d’une faune où se trouverait le Rhinocéros tichorinns, mais pas d'Elephas priniigenius; le Rhinocéros tichorinns est devenu ultérieurement Rhinocéros Merhii, sur la détermination du D'' Schlosser, de Munich. Les avis sont partagés, les uns rapportant le gisement au quaternaire inférieur, les autres au quaternaire supérieur. Ces divergences nous intéressent peu. L’homme fossile de Krapina (4) a fait l’objet d’un compte-rendu de M. DE Lapouge, toujours à l’affût de choses qui sortent de l’ornière des faits.
L’auteur de la découverte a tenté la reconstitution d’une calotte crânienne avec 115 fragments parcellaires, brisés, carbonisés, de plusieurs individus,- et provenant, d’après lui, des restes d’un repas d’anthropophages. Cette calotte, fabriquée avec ingéniosité et patience, sur laquelle des mesures ont été relevées, a été baptisée du nom de Pithecanthropus Krapinensis.
M. DE Lapouge est émerveillé de cette reconstitution. Cet arlequin quaternaire, façonné de cent quinze pièces, rien que pour le crâne, pièces provenant de sujets de sexes et d’âges différents, lui permet de résoudre une foule de questions (3) :
« toutes les théories sur la transformation du crâne dolichocéphale en crâne brachycéphale, sous des influences diverses, sont désormais superflues. Le
(1) Compte-rendu du VP Congrès de la Fédération Archéologique et Historique de Belgique. Liège, 1891, PP- 179-184.
(2) Revue de l’Ecole d’ Anthropologie de Paris, 1894, pp. 393-406, et 1895, pp. 18-28.
(3) Der palàolithische Mensch und seine Zeitgenossen ans dem Diluvium von Krapina in Croatien, Mitteil. der Anthrop. Gesellschaft in Wien, XXXI, XXXII, 1901, 1902.
(4) Revue Scientifique, 27 juin 1903, p. 804, L’homme fossile de Krapina.
(5) Revue Scientiiique. loc. cit., p. 807.
Illme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
fait matériel est là Le fait est prouvé désormais pour le stade préhumain
lui-même, il y a eu des Pithécanthropes à crâne court et d’autres à crâne long ». Cela lui donne aussi la solution de l’hybridité, etc.
Décidément, l’êre des reconstitutions est à la mode : les anthropologistes se rappellent avoir vu en 1900, à l’Exposition de Paris, au Pavillon des Indes Néerlandaises, une statue étrange représentant l’homme de Trinil, que l’on persiste à appeler, avec Dubois, Pithecanthropiis erectiis (i). Le sculpteur avait, pour faire cet homme d’un mètre soixante-dix, un modèle consistant en une calotte crânienne, un fémur pathologique avec excroissance ostéophytique, deux molaires et une prémolaire qui n’ont pu servir, l’individu étant représenté avec la bouche close; enfin, il y avait encore un petit fragment de mandibule.
Cet inventaire réduit a suffi cependant à faire un pied de grimpeur à gros orteil très écarté et opposable ; le bras était d’une longueur démesurée, terminé par des doigts informes et un pouce très court, comme il convient à un être intermédiaire entre l’homme et le gibbon. Les faits devaient plier devant l’idée préconçue. Amiens Darwin, sed magis arnica veritas.
Revenons au type brachycéphale, qui jusqu’à présent, n’a été rencontré qu'à l’époque néolithique; c’est à cette époque qu’appartiennent les crânes de Furfooz (2) et non à l’âge du renne.
Dans les sépultures néolithiques, les brachycépales se rencontrent avec les dolichocéphales, descendants modifiés des types quaternaires. Un grand nombre d’ossuaires ont été découverts dans toutes les parties de l’Europe, la même association se retrouve, mais en diverses proportions. Les premiers brachycéphales constatés dans l’Occident de l’Europe étaient peu nombreux et la fusion s’est opérée en faveur des dolichocéphales numériquement plus représentés; puis de nouveaux essaims sont arrivés, ce qui a produit des croisements secondaires entre individus qui n’étaient déjà plus purs. C’est pour ces raisons que le brachycéphale vraiment typique est encore à trouver.
Lors des premières découvertes, on était en présence de crânes isolés, que l’on a étudiés dans tous leurs détails, et comme jamais deux crânes ou autres parties du squelette ne se rencontrent entièrement semblables, au lieu de voir dans les dissemblances des variations individuelles ou des signes de croisement, on a eu une tendance à créer des types et des sous-types auxquels on s’est efforcé de rapporter les crânes ultérieurement découverts.
C’est ainsi que les deux crânes de Furfooz, trou du Frontal, sons devenus
(1) Le Pithecanthropus erectus, étude critique, E. Houzè, Revue de l'Université de Bruxelles, 1895-1896, 6 figures, pp. 401-438.
(2) Les Néolithiques de la province de Namur, E. HouzÉ, congrès cité, Dinant, igoS, i3 planches, 49 figures. Wesmael-Charlier, Namur, 1904.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSÔCIOLOGIË
chefs de file, alors qu’ils ne sont que deux modestes métis représentant l’un et l’autre des formes de fusion qui viennent s’intercaler dans la grande série néolithique que nous avons publiée. Le type de Grenelle lui même est entaché de croisement avec le type de Cro-Magnon.
La position centrale du type brachycéphale a été le facteur le plus puissant de son polymorphisme ; non seulement il s’est croisé directement avec les deux autres types mais il a servi d’intermédiaire, de carrefour à tous les mélanges.
Telle est l’histoire anthropologique des populations européennes. Peut-être le nombre des composants ethniques a-t-il été plus considérable : moins les contrées étaient peuplées, plus la diversité devait exister, mais les différences morphologiques n’étaient dues qu’à la configuration physique du sol, c’étaient des variétés régionales.
Nous avons laissé de côté les Pygmées de la Suisse et le type de Grimaldi, qui n’ont eu que peu d’influence sur l’ethnogénie générale de l’Europe; nous avons également négligé à dessein de parler des peuples asiatiques qui, à diverses époques, ont fini par s’implanter sur notre continent.
Les hautes civilisations de l’Antiquité ont pris naissance autour de la Méditerranée et dans ses archipels. Elles sont l’œuvre des populations méridionales.
Les populations nordiques ont été les dernières à entrer en lice et leur expansion actuelle est due à leur jeunesse.
M. DE Lapouge (i) écrit : « que c’est une grosse bêtise de dire, pour expliquer la décadence actuelle d’une population, qu’elle est vieille. Toute l’humanité est du même âge ». Laissons l’auteur aux prises avec lui-même, voici comment il se contredit (2) : « La France, l’Allemagne, l’Italie, sont de véritables musées historiques, les reliquaires d’une civilisation qui meurt, mais qui meurt après avoir engendré celles de l’avenir. Ceux qui héritent du profit de nos efforts et qui deviennent ce qu’ils n’auraient point été sans nous, ne doivent-ils pas quelques ménagements aux nations usées par l’enfantement du monde nouveau? »
Si nous citons encore ces deux passages de M. de Lapouge, c’est pour montrer l’incohérence des idées de l’auteur, qui sacrifie toujours au mouvement passionnel de l’instant et qui vise à l’exagération pour frapper fort.
L’histoire de l’humanité montre la naissance, le progrès, le déclin et la disparition des civilisations; comme les individus, elles ont de la descendance. Quand une population ne produit plus, c’est une autre qui hérite du patrimoine de culture. Mycènes a eu pour fille la Grèce, qui a été l’aïeule de Rome. La Gaule
(i) Sélections sociales, p. 75.
(2; L’Aryen, p. 496.
Illme partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
romanisée a été l’héritière des civilisations antiques, dont est sortie la France. La civilisation s’est communiquée de proche en proche, du Sud au Centre, et en dernier lieu, elle a atteint le Nord.
Les caractères physiques, relevés dans les divers pays d’Europe, ont servi à dresser des cartes de distribution, de répartition des types ethniques. Les recherches faites sur le vivant ont fourni des séries suffisantes pour permettre des conclusions ethnologiques au moins provisoires.
Mais ces documents intéressants ne peuvent servir de base à des travaux de statistique relatifs aux populations. Le nombre de sujets mesurés est insignifiant, les moyennes qui en découlent constituent des indications insuffisantes pour un travail de recensement.
Dans y Histoire d’une Idée, Ammon décrit la rapide évolution de l’Ecole d’Anthroposociologie dont le parrain est, sans contredit, M. de Lapouge. C’est bien lui qui a tenu l’Aryen sur les fonds baptismaux (i).
L’Aryen de l’auteur est composé de deux personnes, l’une qui conduit, le dolichocéphale blond, l’autre qui sert, le brachycéphale brun. Mais le « plus Aryen », c’est le premier, l’autre est Aryen « comme un domestique est de la maison » (2). Celui-ci est, par définition même, quantité négligeable, et Ammon, toujours plus logique et plus sincère, n’appelle Aryen que le dolichocéphale blond. Disons, en passant, que M. de Lapouge trompe le lecteur en disant que Virchow partageait son opinion; l’illustre anthropologiste est mort sans avoir varié sur ce point; « l’Aryen, pour lui, n’a jamais été découvert » (3).
Toute la première partie de notre critique tend, d’ailleurs, à montrer l’impossibilité de cette recherche.
La théorie des races est basée sur cette considération que les populations actuelles ont été formées au cours des siècles par le mélange d’éléments anthropologiques différents, mais que parmi ceux-ci, c’est la quantité du sang aryen (type blond) qui, dans chaque population, a fixé le degré de civilisation. Dès les temps les plus reculés, les dolicho-blonds se présentent en dominateurs des autres races, différemment constituées (4), qui furent vaincues et réduites en esclavage. Chaque décadence s’explique par la diminution ou la disparition de l’élément supérieur.
Au type dolicho-blond appartiennent la haute intelligence, l’activité hardie, les vastes entreprises, l’esprit d’invention, le progrès dans tous les domaines, les plus belles découvertes !
(1) Ammon. Revue interKationale de Sociologie, mars 1898, pp. 145 et suiv.
(2) L’Aryen, p. 23.
(3) Correspondenzblaü, 1889, p. 121.
(4) Histoire d’une idée, p. 149.
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 12
V ARYEN ET U ANTHROPOSOCIOLOGIE
Voilà bien des qualités qui n’existaient pas même à l’état embryonnaire quand s’élevèrent les pyramides d’Egypte, les colonnes du Parthénon, le Colysée de Rome.
La barbarie farouche plane dans les Nibelungen, et y a-t-il plus de cent ans que le Nord de l’Europe participe au mouvement ascensionnel d’une manière effective.
Ammon poursuit l’histoire de l’idée qui prend corps dans les Sélections sociales. Là, M. de Lapouge arrive à cette conclusion, que les classes sociales ne sont, en réalité, que des types ethniques au-dessus desquels règne toujours en maître l’incomparable dolicho-blond.
C’est au moment où M. de Lapouge faisait ces découvertes de stratigraphie socio-raciale, qu’il apprend qu’il a un précurseur : Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, avait émis les mêmes idées, mais en n’employant que les matériaux historiques. Cette découverte enhardit M. de Lapouge et lui permit de s’admirer lui-même, en faisant un pompeux éloge de son émule.
Gobineau fut réimprimé et traduit en allemand. « Chose singulière, dit M. Muffang (i), c’est en Allemagne qu’à l’heure actuelle, il a été le plus fait pour la mémoire de ce « grand Français ». Une société s’y est fondée spécialement pour la propagation, la traduction et la réédition de ses œuvres et la publication de ses papiers inédits. Le siège de cette société (Gobineau-Vereinigung) est à Fribourg... ».
Franchement, le traducteur d’ Ammon nous paraît bien naïf ; le panxanthisme, le pangermanisme ne doivent-ils pas de la reconnaissance à ceux qui, hors frontières, s’agenouillent pour baiser la main qui les frappe et qui tendent l’échine au fouet du maître? La noble bête de proie blonde, de Nietzsche, rentre ses griffes devant une victime aussi résignée.
Cette expression si réaliste de Nietsche ne plait pas trop à Ammon, elle lui paraît gênante au point de vue du rôle attribué à l’Aryen, qui a fait jaillir les civilisations dans l’espace et dans le temps. Aussi s’empresse-t-il de l’atténuer en disant que, depuis les temps primitifs, la bête de proie a été apprivoisée, et que ses instincts brutaux « se sont adaptés à des conditions nouvelles d’existence, plus pacifiques » (2).
Ammon parle du retentissement provoqué en Allemagne par les découvertes de M. DE Lapouge, qui inspirèrent à A. Peez (3), une série d’articles où « les qualités des Germains notamment sont exposées d’une façon si vraie, si complète.
(1) L'Ordre social, Ammon et Muffang, avant-propos, p. VIII, en noie.
(2) Histoire d’une idée, p. i5o.
(3) Allgemeine Zeitung, München, mai 1889.
I lime partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
si profondément logique, que tout Allemand devrait connaître ces articles pour se comprendre mieux, lui et sa race » (i).
Est-il bien opportun de dire aux Bavarois, aux Badois, aux Wurtembergeois et à tous les Allemands du Sud, qui sont aussi bons patriotes que les Saxons, Hanovriens et Poméramiens (en supposant vraie, la fausse théorie), est-il prudent de leur dire qu’ils doivent, en esclaves serviles, obéir aux ordres venus de Berlin?
Interrompons un instant l’historique d’AMMON, pour répondre aux questions soulevées ; il est absurde de prétendre que les populations baltiques aient pu fournir aux civilisations passées la quantité de sang dolicho-blond qualitativement nécessaire pour les élever. Trop de fois déjà, nous avons répété que les populations nordiques ont été les dernières à sortir des limbes de la barbarie. Toutes les civilisations ont eu à souffrir de leurs brutalités agressives.
Elles ne se sont remises de leurs secousses qu’après avoir incorporé l’élément perturbateur.
M. DE Lapouge (2) admire les Spartiates, qu’il appelle « les Aryens des Aryens ». Malgré leur sélectionnisme, ils n’ont fourni ni un artiste, ni un penseur. Cela gêne l’auteur, mais pas longtemps, car quelques lignes plus loin, il dit (3) ; « si leurs institutions n’avaient pas paralysé leurs aptitudes, il est probable qu’ils auraient fait plus qu’être d’incomparables soldats ».
Les athlètes sont généralement des insuffisants cérébraux ; l’étendue de leur masse musculaire accapare une trop grande partie du système nerveux, qui n’a pas de loisirs pour les associations idéogènes d’ordre élevé.
Si les septentrionaux ont été éliminés par le climat dans le Sud de l’Europe, il n’en est pas de même dans la Gaule et l’Allemagne du Sud, où leurs flots successifs ont fini par modifier les caractères physiques des populations envahies. M. DE Lapouge écrit : « J’accorde beaucoup plus de puissance aux sélections internes et j’attache moins d’importance à l’effet des invasions et des migrations dans la constitution des classes dominantes ».
Ce n’est pas l’opinion de M. de Lapouge qui supprimera l’histoire. Les invasions des premiers siècles de notre ère ont dépeuplé l’Allemagne du Nord et ont permis aux Slaves d’occuper un territoire qui n’a été reconquis que lentement.
Différentes régions de la Gaule ont été dolichocéphalisées, ainsi que le Nord de l’Italie, l’Autriche. Quant à l’Espagne, son climat a éliminé l’élément nordique. Livi, Manouvrier, Oloriz, Ripley, qui ont fait leurs preuves en anthropologie, repoussent formellement les conclusions de l’Ecole d’anthroposociologie, qui
(1) Histoire d’une idée p. i5i.
(2) L’Aryen, p. 295.
(3J Ibid., pp. 295 et 296.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
interprète les faits à sa convenance. M. de Lapouge (i) les accuse d’idées préconçues et de préjugés politiques. On se demande ce que la politique vient faire dans la discussion; c’est une diversion qui tient lieu d’argument.
Reprenons à présent l’historique d’AMMON ; les populations urbaines sont plus dolichocéphales que les populations rurales ; tout d’abord, l’auteur ne prit pas position, mais son traducteur, A. Muffang(2), nous apprend, dans l’avant-propos de l’Ordre Social, qu’à ce moment Ammon se mit en rapport avec M. de Lapouge, qui « l’encouragea à prendre une attitude plus affirmative ».
Une loi est sortie de cette entente; et comme toutes ces lois s’enchaînent, nous les discuterons en abordant le code complet.
Ammon signale l’influence qu’a eue sur lui la lecture du livre de Hansen (3) sur les trois degrés de population. Cet auteur part de cette supposition, que les gens immigrés dans les villes se rattachent à la classe moyenne et qu’une partie d’entre eux, tombant peu à peu dans le prolétariat, éliminés par la misère ou la dégénérescence; quelques-uns s’élèvent jusqu’aux classes bourgeoises et instruites et marchent avec celles-ci à leur disparition, par l’effet d’influences multiples. Ces immigrés sont constitués par l’excédent des naissances rurales. Hansen suppose la disparition des populations urbaines au bout de deux générations ; Ammon est d’avis qu’il faut au moins trois ou quatre générations ; il admet que la grande majorité des immigrés est à la dernière catégorie de la population.
Cette question de la disparition rapide des populations urbaines est en ce moment l’objet d’une enquête entreprise par l’Institut de Sociologie Solvay. La Belgique est le seul pays où la tenue régulière des registres de la population permet la vérification de toutes les mutations de résidence.
Le plan adopté a été celui-ci :
1° Soumettre tous les élèves des écoles communales d’un quartier populeux de la Ville à un recensement médico-pédagogique, efféctué au moyen d’un formulaire.
2° Grouper les enfants ainsi étudiés en catégories correspondant aux divers degrés de dégénérescence (indiqués sur la fiche de dépouillement).
30 Rechercher, en remontant jusqu’à la quatrième génération, d’où étaient originaires et où ont habité les ascendants de chaque enfant (extraits des registres de population); ascendants paternels directs et autres ascendants.
L’enquête a porté sur 1002 enfants (629 garçons et 373 filles).
Les recherches démographiques sur les ascendants de ces enfants, jusqu’à la quatrième génération, se sont étendues à 14,028 personnes.
(1) L’Aryen, p. 468.
(2) Ammon et Muffang. L’Ordre social. Paris, 1900, avant-propos, p. xix.
(3) Die drei Bevoîkenmgsstufen. München, 1899.
jllme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
Les premiers résultats du dépouillement, qui ne sont communiqués ici qu’à titre provisoire, montrent qu’il est de toute façon extrêmement difficile d’isoler des familles dont les ascendants soient homogènes, c’est-à-dire, purement ruraux ou purement urbains, de sorte que dans le seul pays où une vérification puisse être faite sur des nombres suffisamment grands, il semble encore qu’elle ne puisse conduire à aucune conclusion. Dès à présent, le dépouillement de l’enquête est assez avancé pour permettre de dire que l’affirmation, disant qu’à la quatrième génération de séjour urbain la dégénérescence est consommée, ne recevra pas de confirmation.
Ce résultat montre avec quelle légèreté les questions les plus graves sont traitées. La formule consacrée, que les villes dévorent leurs habitants avec rapidité, est en tout cas exagérée. Elle ne peut être généralisée : certaines villes sont plus saines que d’autres, soit par leur situation, soit à cause de la canalisation des égoûts, soit à cause de la qualité de l’eau potable, soit pour une foule de facteurs qui relèvent de l’hygiène.
Beaucoup de localités rurales sont plus malsaines que les villes dans *lesquelles arrivent les immigrants. Ceux-ci trouvent en ville des conditions d’existence meilleures. L’organisme, insuffisamment soutenu par un salaire agricole inférieur, a un rendement rapidement accru, sous l’influence du régime plus substantiel que procure le salaire urbain plus élevé.
C’est du reste aussi l’opinion d’AMMON, que l’alimentation meilleure de la ville exerce sur le rural immigré une influence favorable.
Mais si les immigrés ruraux entrent immédiatement pour l’immense majorité d’entre eux dans les professions urbaines inférieures, nous demandons à Ammon ce que le sélectionnisme vient faire sur ce premier lot? Ces immigrés arrivent dans les centres urbains, éliminés par la concurrence vitale; ils sont les fils des familles agricoles les plus mal partagées ; il est certain que les fils des paysans aisés restent à la campagne, et leur travail augmente le patrimoine familial ; les autres se dirigent vers les établissements d’instruction, qui conduisent aux professions intellectuelles.
Sauf donc pour le petit nombre, ceux qui quittent leur localité d’origine sont des individus médiocres dont les moyens d’existence sont précaires.
Ceux qui s’expatrient dans des régions lointaines sont en grand nombre, moins adaptés au milieu qu’ils quittent et inférieurs à ceux qui y restent. Les , plus aptes restent chez eux et occupent des positions rémunératrices, qui leur permettent de s’élever et d’augmenter leur rendement énergétique.
Ammon (i) dit que l’instinct est dans certaines circonstances le meilleur
(i) L’Ordre social, p. 147.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
conseiller ; « Que de fois l’homme obéit à une pression obscure, à un sentiment irrésistible, à une voix intérieure, à une suggestion inconsciente, à un « je ne sais quoi » de mystérieux.
Cette question de l’instinct a été traitée dans la deuxième partie de notre étude. Le système nerveux qui préside à la conservation de l’individu, fonctionne dès la naissance, il est transmis seul héréditairement. Aussi, nous n’admettons pas du tout l’opinion d’AMMON, et nous voyons dans ce «je ne sais quoi » de mystérieux qui pousse à poser un acte, un argument métaphysique qui nous étonne chez un biologiste.
Ce n’est pas une suggestion inconsciente qui a rendu turbulents et migrateurs les peuples nordiques. Ce n’est pas une faculté spéciale qui les pousse à se répandre. C’est l’exigence du milieu qui réclame une alimentation plus abondante, c’est la natalité en dysharmonie avec l’étendue du territoire. Dans les temps anciens, c’est le manque de culture qui a forcé les populations baltiques à envahir des contrées mieux cultivées, plus riches, habitées par des peuples moins barbares.
La civilisation permet à l’Allemagne moderne de nourrir des millions de sujets, qui augmentent sa production et sa richesse. Dans les temps barbares peu éloignés, la Germanie ne pouvait avoir une population nombreuse, parce que ce n’est pas avec des armes qu’on défriche le sol.
Les Anglais, à l’étroit dans leurs îles, sont essentiellement migrateurs, toujours en quête de territoires capables de nourrir l’excédent de leur population.
Les éléments qui immigrèrent de partout dans les vastes régions de l’Amérique du Nord, n’étaient certes pas, sauf pour une minorité dirigeante, les mieux doués de leurs pays d’origine. Ceux-ci restent dans leur pays et s’élèvent par la concurrence vitale, qui leur permet d’acquérir des situations en rapport avec leurs aptitudes.
L’essaim qui s’est détaché de la mère-patrie subit, dans les contrées moins peuplées et riches, une concurrence amoindrie. Les proportions du corps s’élèvent, la stature augmente. L’activité intellectuelle subit le même développement. La sélection minorative majore le rendement individuel. Le magnifique épanouissement des Etats-Unis actuels est le résultat de la prise de possession d’un continent d’une incomparable richesse, par une population mélangée dont le milieu a accru le rendement dans des proportions inconnues en Europe. Les aptitudes de l’organisme ont été extraordinairement favorisées par les conditions extérieures.
L’Australie du Sud a été peuplée par des convicts, qui étaient bien le résidu de la société anglaise; dans ce nouveau milieu, ces inférieurs ont rapidement remonté l’échelle qu’ils avaient descendue; c’est l’absence ou mieux la dimi-
Iipne partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
nution de la concurrence vitale, qui les a améliorés sur le sol australien, alors qu’insuffisants ils étaient écrasés par l’âpre sélection en Angleterre.
L’individu, comme la collectivité, fait ce qu’il peut : l’organisme propose et le milieu dispose.
On sait que l’Ecole prétend que les centres urbains attirent les dolicho-blonds; et que si leur indice est moins élevé, c’est à cause des déplacements interstitiels dont l’influence serait plus active que celle des invasions et des migrations.
Ammon, après M. de Lapouge, cite l’exemple de Paris et de Bordeaux, dont l’indice est inférieur à celui des départements environnants et de la France en général. Tout d’abord, ces deux villes sont trop cosmopolites pour pouvoir être prises comme bases de comparaison, et puis l’histoire démontre de la manière la plus formelle, que des populations dont le type blond faisait partie d’une manière prédominante ont occupé ces centres.
L’exemple du Grand-Duché de Bade, si bien étudié par Ammon, n’est pas meilleur. Les sépultures en rangées de l’Allemagne du Sud témoignent, par leur nombre et leur importance, que les centres de l’Allemagne du Sud or.t été dolichocéphalisés comme ceux de la Gaule. M. de Lapouge dit que l’exemple le plus saisissant que l'on puisse donner est celui de l’Autriche, de ce pays si profondément troublé, dès le premier âge du fer, par le type de Hallstatt, dolichoblond prédominant dans les envahisseurs mélangés.
Les chiffres, mis en avant par l’Ecole, doivent être cités (i), ils sont empruntés aux recherches de Weisbach :
Indice céphalique moyen, Haute-Autriche 82,7
» Basse-Autriche 82,2
» Vienne 81,2
» / Bruck, a L 81 ,7
» ) Baden 81,8
» faubourgs ^
» \ Hernals 80,8
L’écart de ces indices est très faible, la localité d’origine des individus qui fournissent la moyenne n’est pas renseignée. Les séries sont composées de sujets de nombres inégaux, et c’est sur des différences aussi minimes, sur des séries mal composées, que l’on veut établir des lois.
L’exemple de Bruxelles démontrera, plus loin, le contraire de la thèse anthroposociologique. Disons déjà, en passant, que les indices d’Autriche, cités plus
(i) Histoire d’une idée, p. 161.
L’ARYEN ET L'ANTHROPOSOCIOLOGIE
haut, rapportés au crâne, sont mésaticéphales, c’est-à-dire qu’ils représentent des métis.
Ammon (i) parle incidemment de la haute taille des Américains du Nord, qui est plus élevée que celle des pays européens d’origine. On sait que, dans les Etats de l’Ouest, le Texas entre autres, la stature est plus grande encore. Nous allons examiner cette question, mais avant, signalons l’erreur d’ Ammon, qui prétend que les individus de la plus haute taille sont en même temps les plus dolichocéphales. Cette corrélation ne peut être généralisée; s’il est vrai que les Ecossais sont très grands et dolichocéphales, les envahisseurs de la Grande-Bretagne de l’âge du bronze étaient brachycéphales et de statnre élevée.
Voici un exemple constaté dans une région peu distante du Grand-Duché de Bade :
Dans le Grand-Duché de Luxembourg, où nous avons fait, comme nous le disions plus haut, une enquête anthropologique en 1896, 1897 et 1898, nous avons relevé la taille, l’indice céphalique, l’indice facial, l’indice nasal, les caractères chromatiques et les caractères descriptifs de près de ^00 sujets. La dernière année, nous avons voulu vérifier ce que la sélection militaire nous donnerait •à cause de la limite très haute choisie pour la taille. En effet, depuis le 21 janvier 1891, un arrêté ministériel a fixé la taille minimum à i'"730.
En entreprenant les mêmes recherches sur les cent sujets en garnison à Luxembourg, en août 1898, nous nous étions dit que dans cette catégorie sélectionnée, nous allions avoir un maximum de caractères relevant du type dolichocéphale blond. Or, c’est tout le contraire qui s’est présenté.
L’indice céphalique moyen de ces cent soldats, dont les plus petits ont i"'730 et le plus grand i'^qo5, était de 84,68 allant de 75,74 à 92,34.
Après avoir diminué de deux unités l’indice béphalométrique pour pouvoir le comparer à l’indice du crâne, nous donnons, après réduction faite, la répartition de l’indice, dans cette série de cent soldats :
(Classification de Broca).
Mais, chose plus opposée encore à ce qu’affirme Ammon, les sujets quelconques, non soldats du canton de Mersch, ont un indice céphalique moyen de 84,03, inférieur à celui des soldats du même canton, qui ont 85,42!
Nous nous garderons bien de généraliser et d’opposer à la thèse de Ammon
(i) Histoire d’une idée, p. i65.
lïlme partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
que les sujets de haute taille sont plus brachycéphales. La seule conclusion formelle à en tirer, c’est qu’à quelques lieues du Grand-Duché de Bade, nous avons vérifié le contraire de ce qu’il avance.
11 faut se défier de pareilles assertions quand on étudie des populations profondément mélangées, sur lesquelles agissent des facteurs divers, que l’on remplace trop souvent par des idées préconçues.
Revenons encore à la taille des Etats-Unis d’Amérique, plus grande que celle des populations européennes, plus grande encore dans les Etats de l’Ouest, plus riches et moins peuplés; les enfants transportés de l’Est à l’Ouest pendant la période pubertaire, acquièrent des proportions plus élevées. C’est la nutrition exclusive qui préside à cette augmentation; les recherches chimiques d’AiWATER, poursuivies depuis plus de trente ans, ont dérnontré que le rendement de la machine humaine est proportionnel à la quantité d’énergie que renferme l’aliment.
La nutrition est la cause des arrêts ou des excès de développement. Si l’Américain a des proportions plus élevées, cela est dû à une alimentation plus riche et plus abondante même qu’en Angleterre.
L’exemple suivant doit être rappelé :
En 1869, M. Schneider engagea, au Creuzot, une équipe d’ouvriers anglais, dont le travail était plus productif que celui des ouvriers français. Mais il a suffi de fournir à la machine animale le même combustible pour obtenir le même rendement : les ouvriers Français, nourris de la même manière que les Anglais, ont produit le même travail dans le même temps.
La taille varie énormément, la classe aisée est plus grande; la classe pauvre est petite; il y a une différence entre les métiers en plein air et ceux qui sont confinés dans les fabriques. Les recherches de Cowel, à Manchester, sont des plus probantes à cet égard.
Dans les villes, la taille des professions libérales est plus élevée, parce que leur alimentation est plus riche.
Ammon poursuit son historique et aborde les documents anthropologiques de l’Italie, de l’Espagne, de l’Angleterre et de la Belgique.
La plus vaste enquête entreprise en Europe est celle de l’Italie, grâce à l’intervention officielle du Ministère delà Guerre. Elle comporte près de 300,000 hommes. C’est, nous l’avons dit, notre savant collègue, R. Livi, qui a fait le dépouillement et qui en a dirigé et publié les résultats. Il a pu, avec un matériel aussi considérable, arriver à des conclusions définitives sur l’ethnologie de l’Italie. Le Nord de la péninsule est occupé par des brachycéphales, le Sud par les dolichocéphales méditerranéens.
Ammon dit que le Nord de l’Italie contient un mélange de toutes les races, que l’élément aryen (dolicho-blond) est représenté « par différents éléments
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) I3
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
germaniques et que l’élément brachycéphale a été introduit, soit par immigration volontaire, soit par les prisonniers de guerre de souche étrangère, comme les Aryens en emmenaient avec eux partout où ils allaient » (i).
Pour le Nord de l'Italie, Ammon cite quelques villes dont l’indice céphalique est un peu inférieur à celui de la population rurale environnante, et il voit dans ce fait, la vérification de la loi de la concentration dans les villes de l’élément dolichocéphale blond.
Livi (2) qui, en raison des immenses matériaux dont il a disposé, est l’anthropologiste le mieux placé poui interpréter la distribution régionale des caractères ethniques, a répondu que l’enquête italienne est en opposition formelle avec les conclusions de l’Ecole d’Anthroposociologie.
Dans le Nord de la péninsule, de nombreuses invasions nordiques ont eu lieu : depuis les Gaulois Cisalpins jusqu’aux cohues barbares qui ont culbuté l’Empire romain, l’influence ethnique de l’élément blond s’est fait sentir; c’est vers les centres que les conquérants se sont dirigés et, dans les villes, ils ont laissé plus de descendants. Malgré leur nombre, ils ont été rapidement absorbés par la population vaincue, et la différence des indices urbains et ruraux est minime. Elle est moindre qu’en France, parce que le climat de l’Italie est moins favorable au type blond.
Dans le Sud de l’Italie, où prédomine le dolichocéphale brun méditerranéen, les villes ont un indice plus élevé que les régions rurales environnantes. Les immigrés sont brachycéphales et, en se fusionnant dans les centres, élèvent l’indice céphalique.
Chez les anciens Romains, la brachycéphalie était fréquente, ainsi que le montre la statuaire.
La moindre dolichocéphalie des centres méridionaux (3) suggère à Ammon l’opinion singulière que le méditerranéen est inférieur en intelligence au brachycéphale.
Les recherches de Livi contredisent les recherches d’AMMON, qui écrit néanmoins : « il me semble, au contraire, qu’elles en contiennent la confirmation et l’extension, en nous faisant connaître comment l’expression des mêmes lois prend une forme différente, selon les circonstances et les éléments mis en présence ».
Ainsi donc, les lois de l’Ecole sont élastiques, elles s’adaptent à toutes les exigences; quand les faits sont en contradiction avec elles, et si évidents qu’on ne peut les nier, on leur donne une interprétation particulière selon les circonstances.
(1) Hisfoir* d’une idée, p. 167.
(2) La disiribuzione geografica dei cavaiteri antropologici in lialia, Rivisia iialiana di Sociolegia, anno II, fasc. IV, Luglio, 1898.
(3) Histoire d’une idée, p. 168.
Illme partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
Livi constate que les villes du Midi de l’Italie ont un indice plus élevé que le milieu rural qui les entoure; c’est un fait démontré par les caractères physiques. C’est vrai, dit Ammon, mais cela prouve tout simplement que le brachycéphale est plus intelligent, plus entreprenant que le dolichocéphale méridional. A un argument purement morphologique, l’Ecole répond par un argument psychologique indémontrable !
Ammon passe à l’Espagne et nous apprend qu’il n’y a: jamais eu d’immigration en masse de brachycéphales, et que là où l’indice céphalique s’élève, c’est à cause des serfs brachycéphales amenés par les Germains (Suèves, Goths et Vandales).
Que d’affirmations en peu de lignes! 11 est bien inutile de nous dire qu’il n’y a pas eu d’immigration brachycéphale. Pas plus en Espagne qu’ailleurs, les envahisseurs quelconques n’étaient groupés par la conformation céphalique; c’étaient, comme toujours, des sujets mélangés où prédominait tantôt un type, tantôt un autre que nous ignorons.
Toujours est-il que bien avant qu’il ne fût question des Germains et de leurs serfs, la région de l’Argar, si bien fouillée par nos compatriotes, les frères Siret, était habitée à l’époque néolithique et protométallique, par une population mélangée, où il y avait 59,04 pour cent de mésaticéphales et 14,76 pour cent de sous-brachycéphales, d’après l’étude de notre savant ami le D"' Jacques (i).
11 nous semble que la proportion de brachycéphales et de mésaticéphales est en contradiction avec l’assertion d’AMMON. Oloriz a fait une très remarquable 'étude de l’anthropologie de l’Espagne, qui présente une assez grande homogénéité générale. Certaines villes ont un indice céphalique un peu moins élevé que celui de la province, certaines autres, au contraire, ont l’indice plus élevé. Oloriz arrive à la même conclusion que Livi et repousse les vues d’AMMON.
Cette fois, Ammon (2) invoque une autre raison que pour l’Italie et il écrit qu’OLORiz n’a tenu compte « que du lieu de naissance des sujets mesurés, sans prendre note de leur situation sociale ».
C’est vraiment fâcheux, en effet, qu’OroRiz n’ait pas mis en regard de chaque indice le métier des individus mesurés; cette liste aurait pu être consultée par les sujets qui hésitent dans le choix d’un métier : deux coups de compas auraient pu les décider à entrer dans la corporation adaptée à leur conformation céphalique.
Ammon nous prévient qu’il n’est pas isolé et que Closson (3) est d’avis que
(1) Les premiers âges du métal dans le Sud-Est de l’Espagne. Anvers, 1889.
(2) Histoire d’une idée, p. 169.
(3) Closson. La hiérarchie des races européennes in Revue internationale de Sociologie, 1898, p. 416.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
les faits, signalés par Oloriz, ne contredisent pas les siens. 11 devient difficile de prendre en défaut une théorie aussi protéiforme qui s’accommode des faits les plus contradictoires.
Ammon (i) aborde les lies Britanniques dans lesquelles « grâce aux immigragrations des Celtes, Danois, Anglo-Saxons et Normands, le type aryen est devenu complètement prédominant ». 11 ajoute : « dans un peuple entièrement germanique, on ne peut pas s’attendre à ce que les classes élevées se distinguent par leur indice céphalique ».
Tout d’abord, il est inexact de prétendre que le type dolicho-blond est complètement prédominant, car le nombre des mésaticéphales, c’est-à-dire des individus manifestement croisés, ajoutés aux brachycéphales, est représenté par le nombre 132 dans une série de 595 Anglais mesurés par j. Beddoe (2). 11 y a donc 22,18 pour cent d’indices à partir de 80,00, ce qui contredit l’affirmation d’ Ammon.
Des travaux plus récents constatent l’importance numérique des brachycéphales : William Turner (3) et j. Gray (4) signalent des régions peuplées de mésaticéphales dont l’indice céphalique est de 80 et de 81 sur le vivant. Les îles Shetland ont également une forte proportion de brachycéphales, d’après ArBÔ et JORGENSSON (5).
Donc, dans les îles Britanniques, on pourrait parfaitement, comme partout, vérifier la loi d’AMMON pour la comparaison des centres urbains et des régions rurales.
Or, les villes ont un indice un peu plus élevé, d’après les recherches de J. Beddoe; les classes supérieures ont également un indice plus élevé que les classes inférieures, d’après les travaux de j. Beddoe et du D‘’ Venn. La raison de ces différences, c’est que les villes et les classes supérieures sont plus mélangées que les villages et les classes inférieures. Ou bien, on peut parfaitement admettre que la largeur du cerveau s’est accrue par l’activité chez les intellectuels.
Quoiqu’il en soit de cette explication, il est certain que l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie donnent un démenti aux assertions de l’Ecole d’Anthroposociologie.
(1) Histoire d’une idée, p. 176.
(2) Sur l’histoire de l’index céphalique dans les îles Britanniques in L’Anthropologie, 1894, pp. 5i3-529 et pp. 658-673.
(3) A contribution to the Craniology of the P copie of Scotland, part I, Anatomical, Transaction oj the Royal Soc. of Edinburgh, vol. 4°, p. 3, p. 647, 1903, planches.
(4) Man, vol. II, n“ 41, p. 52, London, 1902.
(5) Deniker. Les six races composant la population de l’Eîtrope in The Huxley Memorial Lecture for içoq, Anihropological Instiiute of Great Britain and Ireland, 1904, p. 181.
Illme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
Ammon (i) arrive à la Belgique et a robligeance de nous apprendre « qu’elle renferme, en majeure partie, un peuple germanique dolichocéphale ».
C’est encore une erreur; les caractères descriptifs, les caractères anthropométriques, montrent au contraire que les populations belges sont intermédiaires, penchant plutôt vers la brachycéphalie. Les caractères chromatiques, bien mis en lumière par l’enquête du professeur Vanderkindere (2), enquête qui repose sur plus de 600,000 enfants, fait constater que la proportion du type brun pur, de cheveux et d’yeux, sur lequel il ne peut s’élever aucune contestation, est beaucoup plus forte qu’en Allemagne. Aucun de nos cantons, pas même ceux des régions où le blond domine, n’arrive à une aussi faible proportion qu’en Allemagne.
La zone flamande, qui est la plus germanisée, comprend encore, du minimum au maximum, de 19 à 28 pour cent du type brun, tandis qu’en Allemagne, la plupart des régions sont inférieures à notre minimum et que le maximum, en Alsace-Lorraine, est inférieur au nôtre.
La taille (3), que nous avons relevée sur 35,416 hommes, a, pour la Belgique entière, une moyenne de 1655; la zone flamande a une taille de 1661, la zone wallonne, 1648. Le Limbourg qui, à tous les points de vue, est la plus germanisée de nos provinces a le maximum 1666, inférieur à la taille des Allemands, des Anglais et des Scandinaves.
L’élément brun de petite taille devait donc être d’une très grande importance numérique, pour avoir absorbé ainsi les envahisseurs germaniques. Les recherches faites sur les caractères chromatiques et la taille sont tout-à-fait concordantes et montrent qu’AMMON n’est pas du tout en droit de pangermaniser la Belgique.
Les caractères craniologiques (4), descriptifs et métriques, vont donner le coup de grâce à son assertion et nous permettre également de constater que la fameuse loi de l’attraction des dolicho-blonds vers les villes n’est pas plus applicable en Belgique qu’ailleurs.
L’indice céphalique sur le vivant, relevé par province, va de 78,91 , Limbourg, minimum à 83,38, Luxembourg, maximum.
La province d’Anvers et le Brabant flamand ont, avec le Limbourg, un indice (réduit de 2 unités) sous-dolichocéphale.
Les deux Flandres ont un indice plus élevé et sont mésaticéphales ; les
(1) Histoire d’une idée, pp. 170 et 171.
(2) Nouvelles recherches sur l’ethnologie de la Belgique, Enquête anthropologique sur la couleur des yeux et des cheveux. L. Vanderkindere, professeur à TUniversité de Bruxelles, 4 cartes. Bruxelles, Vander Auwera, 1879.
(3) La taille, la circonférence thoracique et l’angle xiphoïdien des Flamands et des Wallons, i carte. E. HouzÉ. Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Bruxelles, 1. VI, 1887-1888, pp. 278 à 804.
(4) Les indices céphaliques des Flamands et des Wallons, E. HouzÉ. Bruxelles, Magden, 1882.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
caractères descriptifs, saillie occipitale, prognathisme, etc., sont intermédiaires et, comme lés caractères métriques, indiquent le croisement de deux types au moins.
Les provinces de Liège et de Namur, ainsi que le Hainaut, ont un indice plus élevé, mais sont encore au-dessous de 80,00, donc mésaticéphales. Dans ces trois provinces, un très grand nombre de cimetières francs ont été découverts dont l’indice céphalique moyen est de 76. L’indice donc a été abaissé à l’époque des invasions barbares.
Le Brabant wallon et le Luxembourg sont sous-brachycéphales.
Sur neuf provinces, la Belgique n’en a donc que trois qui soient sous-dolichocéphales; ces trois provinces ont cependant encore 44,59 pour cent d’indices au-dessus de 80,00. Les six autres provinces sont, les unes mésaticéphales, les autres sous-brachycéphales.
Disons immédiatement que les moyennes provinciales que nous avons établies et le pourcentage qui en découle ne pourraient autoriser à faire le recensement de la population. Elles ne reposent pas sur toutes les communes d’une même province, lesquelles peuvent présenter des différences très grandes entre elles. Ainsi, le Limbourg a un indice céphalique moyen de 78,91 sur le vivant et la commune de Brée m’a fourni une importante série de crânes dont l’indice moyen est de 78,42, ce qui ferait plus de 80,00 sur le vivant.
Dans la Flandre orientale, l’indice moyen du vivant est de 80,11 et une commune de cette province, le village de Mendonck, a un indice moyen du vivant de 81 ,25.
Ammon a donc tort de dire que la population belge est trop homogène pour que les lois de l’Ecole puissent y être vérifiées. L’écart des indices relevés en Belgique est plus grand que dans le Grand-Duché de Bade; notre pays offre donc un excellent terrain pour le contrôle.
Du reste, les lois biologiques, quand elles sont vraies, doivent être partout applicables. Voyons donc si la Ville de Bruxelles, qui est la capitale du pays dont elle occupe le centre, va permettre de confirmer les lois fondamentales de l’Ecole d’Anthroposociologie.
Bruxelles fait partie du Brabant flamand ; celui-ci a pour indice céphalique moyen sur le vivant, 79,38. Une grande série de Bruxellois anciens du cimetière du Sablon, étudiés par notre savant collègue, le professeur V. Jacques (i), a pour indice céphalique moyen 76,97; les brachycéphales vrais y sont à peine représentés. Une série de Bruxellois modernes, étudiés par les professeurs Heger
(i) Les crânes du cimetière du Sablon à Bruxelles, V. Jacques, in Annales de l’Université de Bruxelles, i883.
jllme partie — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
et Dallemagne (i), série qu’ils ont comparée avec la série des assassins exécutés en Belgique, a fourni un indice moyen de 78.
L’Histoire de la taille de Bruxelles, de Henne et Wauters, va nous expliquer pourquoi les Bruxellois du xix® siècle ont un indice céphalique plus élevé que les Bruxellois antérieurs au xvi® ou de ce siècle même. Des immigrants ouvriers du Brabant wallon sont venus établir de véritables colonies dans certains quartiers qui subsistent, le quartier des Marolles, où l’on parle actuellement encore un patois wallon, teinté de flamand. Cette colonisation est attestée par des noms de rues, de places, de bâtiments qui rappellent leur origine. 11 y a quelques siècles il y avait antagonisme basé sur la différence du langage, mais peu à peu, l’alliance s’est faite et les croisements se sont multipliés. Ces brabançons wallons sont sous-brachycéphales.
Les apports incessants ont fini par modifier les caractères antérieurs et dans la série des Bruxellois modernes, ce ne sont pas seulement les caractères craniométriques qui montrent le mélange, mais les caractères descriptifs ; les caractères tranchés des deux types composants se sont atténués; la saillie occipitale est moins proéminente, le prognathisme a diminué.
Beaucoup de ces ouvriers se sont élevés et leurs noms de famille sont nombreux dans les classes moyennes de la population bruxelloise.
Ammon et M. DE Lapouge prétendent que l’indice céphalique des populations urbaines est inférieur à celui des populations rurales qui les englobent immédiatement.
Or, voici les indices sur le vivant que nous avons relevés pour les communes suburbaines :
Anderlecht 79,11.
Laeken 79,20,
Etterbeek 78,97.
Les autres communes ne nous ont pas fourni de séries suffisantes.
Une série de Bruxellois, d’ascendants directs Bruxellois, provenant au hasard de toutes les parties de la ville, a un indice moyen de 80,50.
Un des quartiers les plus populeux, le Vieux-Marché aux Grains, quartier flamand, qui comprend de nombreux individus secourus par l’Assistance publique, a un indice céphalique de 79,41, qui est à peu près le même que l’indice du Brabant flamand 79,38.
Le quartier des Marolles, colonisé par les Wallons, a un Indice de 81,14.
(i) Etude sur Us caractères craniologiques d’une série d’assassins exécutés en Belgique in Annales de l’Université de Bruxelles, i88i.
L'ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
Récapitulons tous ces indices dans le tableau suivant :
Bruxellois anciens du xiii® au xvi® siècle inclus | crânes, indice aug- 78,97
Bruxellois modernes du xix® siècle \ menté de 2 unités. 80,00
Bruxellois actuels, quelconques, mesures du vivant. 80,50
Bruxellois, Vieux-marché aux Grains (flamand), mesures du vivant. 79,41
Bruxellois, Marolles (quatier v/allonnisé), » 81,14
Bruxellois, professions intellectuelles. » 81,38
I Anderlecht 79, n
Communes suburbaines \ , ,
/ Laeken 79,20
(indice du vivant) |
Brabant flamand 79,38
Brabant wallon 82,34
Constatons d’abord combien ces séries diffèrent entre elles et répétons encore à quelles erreurs on arriverait, si l’on voulait établir un recensement basé sur elles. De l’indice provincial à l’indice de l’arrondissement, de celui-ci au canton, du canton à la commune, de la commune aux différents quartiers qui la composent, il y a des divergences dont nous ne pouvons pas toujours saisir les causes et qui rendent bien fragiles les généralisations que l’on pourrait tenter d’en déduire.
Bruxelles a donc un indice céphalique plus élevé que celui de la province dont elle est le chef-lieu.
Bruxelles a un indice céphalique plus élevé que les communes suburbaines qui l’entourent.
Certains quartiers de Bruxelles présentent des indices différents dont l’écart maximum est de 1,97.
Les Bruxellois appartenant aux carrières libérales ont l’indice céphalique le plus élevé. Ici on peut choisir entre deux explications : ou bien le mélange est plus grand dans les classes supérieures, ou bien l’activité du cerveau augmente la largeur céphalique.
Les faits sur lesquels reposent les propositions précédentes sont en contradiction flagrante avec la loi de la concentration des dolichocéphales dans les villes des régions où le dolicho-blond est en conflit avec le brachycéphale brun.
Dans d’autres régions, si l’on a constaté le contraire, cela démontre qu’aucune règle générale ne peut être appliquée aux populations urbaines.
Les migrations de la population belge ont été bien étudiées par Jacquart (i), qui a constaté sa concentration de plus en plus marquée dans les villes. Les
(i) Les migrations delà population belge, C. Jacquart, in Revue sociale catholique, octobre 1899, Louvain.
Illme PARTIE — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE 105
deux Flandres qui ont une natalité élevée, dont la densité d’habitants est très grande, présentent le minimum de salaire et le maximum d’émigrants. Le Luxembourg, dont la population est la plus clair-semée, dont la natalité est moindre, dont le sol est improductif, sauf dans l’arrondissement de Virton, a un excédent de sorties considérable.
L’insuffisance de la production agricole pousse la population rurale vers les villes. C’est le Luxembourg qui présente le maximum de lettrés ; grâce à leur instruction, les Luxembourgeois sont nombreux dans l’enseignement, les ministères, les administrations. Les Flamands, moins instruits (les Flandres ont le minimum de lettrés), se dirigent vers les centres industriels, où ils forment une population ouvrière nombreuse. Verviers est colonisé par les Flamands.
Ce n’est pas en vertu de facultés particulières à la race que l’on émigre, mais à cause du milieu qui résume toutes les influences qui agissent sur l’individu. Les migrations sont dues à des causes multiples, qui varient selon les contrées, chassant de leur région inclémente aussi bien le Limbourgeois sous-dolichocéphale que les habitants des Flandres mésaticéphales ou le Luxembourgeois brachycéphale.
Toutefois, si le type ethnique dont on relève n’est pour rien dans l’exode des émigrants, l’instruction permet aux uns de s’élever, l’ignorance maintient les autres à un niveau inférieur.
Toutes les considérations dans le détail desquelles nous sommes entré sont en conflit formel avec les conclusions de l’Ecole que nous repoussons avec Livi, Oloriz et Ripley.
Mais reprenons l’historique d’AMMON : ses propres recherches et celles d’autres auteurs l’autorisent à admettre que les gens instruits, les savants surtout, ont la tète plus développée en longueur et en largeur. Pour lui, l’accroissement transversal est dû au croisement du crâne allongé avec le crâne arrondi ; les qualités psychiques du brachycéphale auraient une influence favorable, si celui-ci n’élève que faiblement l’indice.
L’explication d’AiviMON ne nous satisfait pas ; nous avons dit dans la deuxième partie de notre étude, que les qualités ne se transmettent pas plus que les images visuelles ; mais si un métis hérite de la longueur cérébrale de l’un des ascendants et de la largeur de l'autre, son cerveau aura une surface et un volume plus grand, c’est-à-dire, un terrain plus vaste à exploiter. 11 n’a pas hérité des qualités psychiques associées de ses parents, mais il a acquis un encéphale plus étendu, dont son activité individuelle pourra plus largement profiter.
Tant que le type dolicho-blond a été relativement moins mélangé, il a eu un indice céphalique de 74 à 75. C’est l’indice de la nécropole de Hallstatt et des sépultures en rangées, dites Reihengraeber .
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) I4
V ARYEN ET V ANTHROPOSOCIOLOGIE
A cette époque, ce type était absolument barbare, non à cause de son trop faible indice, comme le dit M. de Lapouge, mais parce qu’il était resté isolé, dans un milieu peu favorable à un développement spontané.
Plus tard, dans les pays qu’il a envahis, le type dolichocéphale du Nord s’est croisé avec le type central à tête arrondie; son indice céphalique s’est élevé par le croisement, la projection de la face et l’énorme saillie occipitale ont diminué.
A ce moment, le type morphologique se transforme dans les séries étudiées et, selon les régions, les formes extrêmes deviennent plus rares et les formes intermédiaires sont plus fréquentes.
Actuellement, tous les pays de l’Europe, l’Angleterre comme l’Espagne, la Savoie comme la Zélande, sont habités par des métis, qui ne différent entre eux que par le degré du croisement. Ce croisement a eu une heureuse influence, puisque la civilisation a progressé pour arriver au merveilleux épanouissement actuel où les populations sont si mélangées, qu’il est difficile de pouvoir trouver réunis sur un même individu les caractères spéciaux des types composants.
Le mélange, au point de vue du cerveau, a été favorable au dolichocéphale comme au brachycéphale, celui-ci s’est allongé, celui-là s’est élargi. La sélection naturelle élimine peu à peu la forme allongée. C’est par la hauteur que se compense la longueur amoindrie.
Ammon et l’Ecole trouvant leurs lois en défaut en Italie et ailleurs, ont recours au subterfuge psychologique et arrivent à cette conclusion sur la hiérarchie intellectuelle, de ce qu’ils appellent les races européennes que nous persistons à appeler des types morphologiques.
La supériorité met l’Aryen, le dolicho-blond au-dessus de tout.
La deuxième place revient au brachycéphale.
Le méditerranéen dolicho-brun est au dernier rang.
Si Ammon avait dressé le tableau de sa prétendue hiérarchie aux premiers siècles de notre ère, il aurait mis en première ligne les populations méditerranéenne et la Gaule romanisée. 11 n’aurait pas même classé les barbares nordiques.
Ammon termine son historique et parle de la diffusion des théories anthroposociologiques. 11 consacre une page et demie à notre savant ami R. Collignon et fait grand état de ce qu’il appelle sa conversion.
Les belles recherches de cet infatigable travailleur sur les populations
Illme PARTIE — L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
françaises ne l’autorisent pas à dire que la lutte des classes est au fond une lutte de races.
CoLLiGNON dit que l’histoire n’a jamais enregistré que la défaite des brachycéphales. L’histoire est muette sur ce point; elle parle de blonds aux yeux bleus, de grande stature, mais elle ne nous renseigne pas sur la forme céphalique.
Dans son excellent travail sur le type lorrain, Collignon a signalé la haute taille et les caractères chromatiques des germains unis à un indice céphalique brachycéphale. Ce type métissé existait dans l’antiquité. Dans les hordes d’envahisseurs, il y avait des blonds dolichocéphales, mésaticéphales et brachycéphales comme maintenant.
Collignon nous permettra donc de lui demander avec Manouvrier, s’il connaît une seule civilisation qui ait été l’œuvre exclusive d’un peuple dolichocéphale et blond?
Si nous regrettons vivement qu’un anthropologiste de cette valeur se soit laissé entraîner sur cette pente, nous constatons avec la plus vive satisfaction qu’aucun autre anthropologiste, ni en Allemagne ni ailleurs, n’a adhéré aux suggestions de l’Ecole.
Ammon range parmi les « conversions formelles» celle d’un éminent écrivain, A. Fouillée, l’auteur de La psychologie du peuple français et de Dégénérescence. Fouillée a répondu dans la Revue internationale de sociologie, mai 1898, qu’il ne ilésire nullement être rangé parmi les partisans de la théorie anthroposociologique. 11 admet « l’importance de certains caractères physiques au point de vue de l’anthropologie et de la distinction entre les variétés humaines; il est impossible de leur accorder l’importance psychique, morale et sociale que leur attribuent les anthroposociologistes » (i).
Dans une note (2) annexée à sa réponse. Fouillée exécute spirituellement les travaux de Muffang, qui s’imagine qu’il suffit d’être mesureur de crânes pour être anthropologiste. Laissons-lui cette illusion et terminons l’aperçu d’AMMON qui, avant de conclure, signale une nouvelle recrue dans la personne d’un professeur d’histoire, M. Chalumeau, l’enfant terrible de l’Ecole.
Dans un travail, Pages d’histoire, M. Chalumeau (3) signale, ce qui n’est pas nouveau, que la taille est plus élevée dans les villes que dans les campagnes environnantes. En quelques lignes, il rejette l’alimentation, le bien-être, le sol, toutes les influences mésologiques.
(1) Revue internationale de sociologie, mars 1898, p. 371.
(2) Ibid., p. 371.
(3) Influence de la taille humaine sur la jormation des classes sociales. Genève, Kündig, 1896; Les races et la population de la Suisse, in Zeitschrift fur Schweiyerische statistih. Berne, 1896, pp. 611-629.
L’ARYEN ET L’ ANTHROPOSOCIOLOGIE
La race annihile tous ces facteurs et, pour le démontrer, M. Chalumeau cite l’exemple àes, petits Savoyards.
L’exemple est bien mal choisi pour la thèse qu’il défend, car c’est un des meilleurs à citer en faveur de l’influence prépondérante du milieu. Le professeur d’histoire ignore sans doute les recherches du D'' J. Carret (i). Cet auteur a relevé les tailles des registres de conscription de i8i 1-1812, de 1828-1837 et de 1872-1879. La taille du Savoyard a été abaissée par les guerres du premier empire, qui avait besoin d’hommes et qui avait fini par incorporer les tailles de i™52.
L’exode et la misère avaient abaissé fortement la taille, qui vingt ans après 181 s était petite. Plus on s’éloigne de cette période troublée, plus le souvenir des saignées de l’empire se perd, plus la taille se relève, en même temps que le bien-être a pénétré dans la contrée. Bref, en soixante-quatre ans, la taille des Savoyards a augmenté de près de sept centimètres.
M. Chalumeau parle naturellement de la taille aux Etats-Unis, qui est plus grande que celle des pays d’origine des immigrés. 11 oublie qu’en Europe même, où les conditions sont loin d'être aussi favorables que dans les vastes contrées de l’Amérique, la taille s’est également élevée.
La taille des Suédois (2) s’est accrue depuis 1840. Dans les Pays-Bas, le même fait a été constaté de 1866 à 1883, le nombre des hautes tailles a augmenté aux dépens des petites, dans toutes les provinces (3).
Partout, en Saxe, en Italie, là où des recherches ont été entreprises, l’échelle des tailles correspond de la manière la plus nette au degré d’aisance.
En Belgique (4), les péripéties de la taille n’ont rien de commun avec le sélectionnisme et montrent que le type morphologique perd ses droits quand souffre la nutrition. Dès 1840, les progrès rapides de l’industrie, l’emploi soudain des machines pour remplacer les bras, amenèrent une véritable révolution économique. Le filage et le tissage à la main, répandus dans tous les villages des Flandres, tombèrent du jour au lendemain. L’aisance fit place à la misère. En 1846, la maladie des pommes de terre produisit la famine, qui est à la collectivité ce que l’inanition est à l’individu. La population se nourrissait d’herbes, de racines et de débris dédaignés par les animaux.
En 1847, sur 738,000 habitants de la Flandre orientale, il y eut 221,000 individus secourus (Documents officiels -.Exposé de la situation du Royaume). Les
(1) J. Carret. Elude sur les Savoyards. Chambéry, il;82.
(2) Kongl. Kri\sveien Kaps Acad, tsdskriff, i5 août 1876.
(3) Annuaire de la Société royale de statistique des Pays-Bas, cité par Jacques Bertillon dans La taille de l'homme en France. Conférence 18 juin 18S6, Société de Statistique de Paris, p. 12.
(4) E. HouzÉ. La taille, la circonférence thoracique et l’angle xiphoïdien des Flamands et des Wallons. Bidletin de la Société d’ Anthropologie de Bruxelles, i carte, t. VI, 1887-1888, pp. 278 à 304.
Illme partie - L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
constitutions les plus robustes furent ruinées, l’abattement moral succéda au délabrement physique : les faméliques croupissaient dans la saleté, respirant pêle-mêle un air vicié, et c’est alors qu’une formidable épidémie de fièvre typhoïde vint s’attaquer à cette population sans résistance, qu’elle décima. En trois ans, la population de la Flandre occidentale décrût de 38,000 habitants et celle de la Flandre orientale de 23,000. 11 y eut 93,000 décès supplémentaires et le pays fut frustré de 26,000 à 27,000 naissances (i).
La mortalité fut énorme, la natalité fut fortement diminuée et la matrimonialité très amoindrie.
Les individus furent frappés dans leur descendance et, vingt ans après, les registres de la conscription portaient le stigmate de la déchéance organique : taille moyenne abaissée, groupes des tailles élevées peu nombreux, groupes des plus petites tailles très nombreux, grand nombre d’exemptions pour faiblesse de complexion.
De 18706 1880, on peut constater que la taille s’est relevée, le groupe des hautes tailles s’est accru au détriment des petites, et le nombre d’exemptions, pour faible constitution a fortement décliné.
Nous avons cru devoir rappeler ces recherches que nous avons publiées en 1888, parce que la période signalée équivaut à une expérience de laboratoire. Si l’insuffisance nutritive est capable de produire de pareils résultats, la surabondance alimentaire amène le contraire. Le bien-être général a accru la stature en Europe, l’exubérance a surélevé la taille aux Etats-Unis. Rappelons à M. Chalumeau qu’il y a en Suisse, dans les cantons de Berne et de Saint-Gall, un véritable type de nains, dont la taille se groupe autour de i™22, type créé par une cause pathologique, probablement le crétinisme.
Cette question de la taille est d’une importance trop grande pour être traitée incidemment. Elle est beaucoup plus complexe que le pense le professeur d’histoire M. Chalumeau.
Ce que l’on constate dans toutes les villes démontre que la richesse, l’aisance et la pauvreté sont des facteurs qui se jouent du type ethnique. Quand la statistique constate dans une région deux ou plusieurs types de tailles, cela n’oblige nullement à voir dans leur coexistence la cause de la présence de deux ou plusieurs races ou mieux de plusieurs types. La hauteur de la taille, du reste, est-elle due à l’influence souveraine de la race? Nous posons la question avec Jacques Bertillon, elle comporte une infinité d’inconnues qui commandent la modestie, surtout de la part des incompétents en la matière.
Ci) Documents officiels et Travaux du Meynne et de Bertillon, père.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
M. Chalumeau ne connaît pas le doute; voici comment il s’exprime (ij : « Si les villes possèdent de nombreux représentants d’une race grande, il faut que cette race ait été poussée par son intelligence à quitter la campagne pour venir dans les agglomérations urbaines, où les qualités individuelles conduisent à des positions supérieures; c’est quelle possédait une plus grande capacité pour s’élever, c’est quelle avait en elle le désir du mieux, qui engendre le progrès de l’humanité! » Pour démontrer sa manière de voir, l’auteur ouvre l’Annuaire de statistique de la Suisse, dans lequel se trouve la taille des recrues, de 1884 à 1891, avec la profession en regard de chaque conscrit.
Ce tableau est semblable à ceux de J. Beddoe, de Riccardi, de Pagliani, de Jacques Bertillon et de tous ceux qui ont fait de semblables recherches : les grandes tailles appartiennent aux professions aisées, les petites aux ouvriers dont le salaire n’est pas assez élevé pour se nourrir suffisamment.
Ce n’est pas ainsi que l’entend M. Chalumeau : c’est la race qui pousse les individus à choisir telle profession, à subir fatalement tel métier; il entre dans le détail des professions : les grands meuniers sont à côté des facteurs d’instruments de musique, les médecins sont serrés de près par les ecclésiastiques, les couteliers sont dépassés par les ramoneurs, les sculpteurs sur bois ou sur pierre sont logés dans la même case que les mineurs! Et tout cela est énuméré avec un aplomb imperturbable : telle série est représentée par un grand nombre, telle autre par un nombre insignifiant. Et voici comment M. Chalumeau présente cette salade racio-sociale (2) : « A priori, on penserait que l’on va voir les plus hautes tailles dans les métiers demandant plus de force et les petites tailles dans ceux qui sont plus tranquilles, plus sédentaires, plus doux et même plus intellectuels, et c’est tout le contraire en réalité. Sauf pour la corporation des tailleurs, dans laquelle des infirmités ont poussé évidemment beaucoup d’hommes, on dirait vraiment que moins un métier réclame de force, plus les hommes de haute stature le trouvent de leur goût ; c’est ainsi que les dix premières catégories comptent le plus de hautes tailles, comprenant « toutes, absolument toutes » les professions libérales! Puis après un saut de plusieurs unités, viennent les commerçants et tous les métiers plus ou moins manuels, et dans les derniers rangs beaucoup de petits métiers, les journaliers, les ouvriers de fabrique, les sans-métiers, c’est-à-dire, tous ceux qui sont incapables d’apprendre un métier ou n’ont pu apprendre que ce qu’il y avait de plus simple ».
Le lecteur nous pardonnera cette longue citation dans laquelle M. Chalumeau s’exécute lui-même dans un style sobre, précis et vraiment littéraire.
(1) Influence de la taille humaine... loc. cit., p. 419.
(2) Loc. cit., 419.
Illme partie — U ANTHROPOSOCIOLOGIE
Si nous avions été à la place d’AMMON, nous nous serions bien gardé de parler de cette nouvelle recrue.
Arrivé au terme de V Histoire d’une idée, Ammon, qui ne peut se consoler de la diminution du nombre des dolicho-blonds, enregistre leur déclin sur un ton élégiaque, qu’il appelle « le crépuscule des Aryens ».
Le soleil de la civilisation n’a jamais brillé d’un aussi vif éclat. Qrie les Aryens reposent en paix!
L’ordre suivi par Ammon dans V Histoire d’une Idée, a guidé la discussion qui précède et qu'il faut résumer. Les conclusions de l’Ecole sont formulées en lois qui s’enchaînent et se contredisent.' Elles reposent sur une série d’erreurs que l’on peut appeler fondamentales : erreurs statistiques, erreurs aiithropologiques, erreurs physiologiques et même de logique. A toutes, il faut opposer la question préalable.
Citons d’abord ces lois, d’après l’ordre choisi par M. de Lapouge, dans V Aryen (i).
I. Loi de répartition des richesses. — Dans les pays à mélange Europœus- Alpinus, la richesse croît en raison inverse de l’indice céphalique.
II. Loi des altitudes. — Dans les régions où coexistent H. Europæus et H. Alpinus, le prernier se localise dans les plus basses altitudes.
III. Loi de répartition des villes. — Les villes importantes sont presque exclusivement localisées dans les régions dolichocéphales et dans les parties les moins brachycéphales des régions brachycéphales.
\W . Loi des indices urbains. — L’indice céphalique des populations urbaines est inférieur à celui des populations rurales, qui les englobent immédiatement.
y. Loi d’émigration. — Dans une population en voie de dissociation par déplacement, c’est l’élément le moins brachycéphale qui émigre.
VL Loi des formariages. — Les indices céphaliques des sujets issus de parents originaires de régions différentes sont moins élevés que la moyenne des indices de ces régions. En d’autres termes, les éléments moins brachycéphales sont plus portés à se formarier, c’est-à-dire à se marier hors de leur pays.
VIL Loi de concentration des dolicho'ides. — Les éléments migrateurs sont
(i) Pp. 412 et suivantes.
U ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
attirés par les centres de dotichocéphalie , qui s’ènrichisseut d’autant en dolichoides. M. DE Lapouge rappelle que la loi cI’Ammon est un cas particulier de la loi de concentration. Elle peut être ainsi formulée : Dans les régions oit le type brachycéphale existe, il tend à se localiser dans les campagnes, et les types dolichoides dans les villes.
VIII. Loi d’élimination urbaine. — La vie urbaine opère une sélection en faveui des éléments dolichoides et détruit ou élimine les éléments les plus brachycéphales.
IX. Loi de stratification. — L’iudice céphalique va en diminuant des classes inférieures aux supérieures dans la même localité. La taille moyenne et la proportion des hautes tailles augmentent des classes inférieures aux supérieures.
X. Loi des intellectuels. — Le crâne des intellectuels est plus développé dans toutes ses dimensions, et surtout en largeur.
XI. Loi de l’accroissement de l’indice. — Depuis les temps préhistoriques, l’indice céphalique tend constamment et partout à s’élever.
M. DE Lapouge termine l’énoncé de ces lois par quelques considérations dont voici un extrait : « Si merveilleuses que soient ces lois, nous ne sommes qu’au début des découvertes. Il en reste beaucoup qui ne sont même pas soupçonnées. La nécessité d’un cadastre anthropologique complet de chaque Etat s’impose, et s’il est bien fait, il donnera des résultats politiques dont l’importance peut à peine être prévue ».
Répétons pour la dernière fois, que les enquêtes anthropologiques faites en Europe ont démontré que les populations sont partout profondément mélangées.
Les types qui les constituent ont subi une fusion si intime, que les caractères physiques sont dissociés : toutes les formes céphaliques se rencontrent dans tous les groupes de tailles, la couleur des yeux et des cheveux a subi un brassage plus accusé encore. Cependant, les types qui ressortent des enquêtes sont plus répandus, l’un au Nord, l’autre au Centre, le troisième dans le Sud.
Les cartes ethnologiques de l’indice céphalique sont des documents qui reposent sur des nombres insignifiants, eu égard à la population, sauf en l’Italie. Ces documents relatifs aux caractères physiques ne peuvent en aucune manière servir de base à des recensements de populations. Tous les travaux publiés par l’Ecole d’ Anthroposociologie reposent sur une erreur de statistique. Ils sont viciés par la base même; c’est la première erreur fondamentale.
La deuxième est d’accorder à certains caractères physiques une corrélation avec des caractères psychiques. L’histologie et la physiologie cérébrales montrent le néant de semblables affirmations. L’hérédité ne fournit que le terrain, c’est à l’individu à l’exploiter.
La troisième erreur fondamentale consiste à juger les civilisations passées par l’état des civilisations actuelles, et à attribuer à celles-là les mêmes facteurs.
Illme partie - U ANTHROPOSOCIOLOGIE
La hiérarchie des populations adoptée par l’Ecole, qui donne le premier rang aux dolichocéphales blonds du Nord, le deuxième aux brachycéphales du Centre et le dernier aux dolichocéphales bruns du Sud, n’est pas même applicable aux temps actuels. Les civilisations ont marché du Sud au Nord, gagnant celui-ci à une époque toute moderne. Actuellement, la civilisation est générale en Europe, mais ici elle est en avance, là elle est en retard. Dans le passé, telle population qui était à l’avant-garde a été remplacée par une autre. Tel peuple qui était arrêté dans son essor par le milieu et immobilisé par l’absence de croisement, croupissait dans la barbarie, mais a fini cependant par participer au progrès général. C'est donc ur.e erreur de chronologie que celle qui accorde au type dolicho-blond une mission civilisatrice dans l’espace et dans le temps. C’est un anachronisme historique.
Les types extrêmes diminuent dans le mélange et les individus intermédiaires sont les plus nombreux; ceux-ci présentent les caractères atténués par la fusion des ascendants. C’est dans les villes que le mélange est le plus intense, il n’est donc pas étonnant que les grandes capitales comme Londres, Paris, Berlin, aient une population dont l’indice céphalique diffère peu. L’Ecole appelle ces populations dolichoïdes, pour pouvoir les rattacher plutôt au type dolicho-blond dont le croisement les éloigne. Cette fausse interprétation constitue la quatrième erreur fondamentale.
Si ces lois reposaient sur des faits bien observés, contrôlés par une méthode rigoureuse, elles se vérifieraient dans toutes les populations européennes. L’Ecole sent si bien la fragilité de ses théories, qu’elle signale d’avance les pays où elles ne sont pas applicables : Angleterre, Espagne, Belgique, etc. Si le dolicho-blond était toujours et partout attiré par les villes, on se demande pourquoi, dans les îles Britanniques, par exemple, il n’en serait pas de même qu’ailleurs. Les éléments sélectionnés devraient avoir un indice moins élevé, puisqu’ils se rapprochent davantage du type moins mélangé. Or, il n’en est rien, et nous avons constaté que l’indice des urbains est plus élevé.
Les séries comparées des urbains, des immigrés et des ruraux sont composées d’individus qui ne sont pas comparables. Pour, vérifier si le sélectionnisme se fait en faveur de tel ou tel type, il faudrait que la même localité fût le lieu de naissance des descendants des urbains, des parents des immigrés et des ruraux eux-mêmes.
C’est alors seulement, en comparant ces trois séries, que l’on pourrait noter si ceux qui quittent la campagne pour la ville présentent des caractères physiques différents. Les séries hétérogènes doivent être rejetées, parceque dans les villages les moins distants les uns des autres, on rencontre des différences qui viennent vicier les comparaisons.