PARTIE — L’ANTHROPOLOGIE
doit se guider lui-même. Le Porc, comparé au Sanglier, est aussi en régression cranio-cérébrale, comme le Mouton comparé au Mouflon. C’est ici qu’il faut rappeler les nombreuses expériences de Darwin sur les lapins sauvages et les lapins domestiques.
Le lapin sauvage est beaucoup plus intelligent que le lapin qu’on engraisse; celui-ci devient plus grand et plus gros, la chair est plus abondante, mais le cerveau est plus petit, il diminue de largeur; la forme crânienne change. Le lapin sauvage dont les facultés sont toujours en éveil pour éviter ses ennemis, ale cerveau pariétal large, la capacité crânienne plus élevée. Le lapin domestique, devenu machine à manger, a la capacité crânienne moindre, le cerveau moins large, le crâne est devenu dolichocéphale, il s’est « débrachycéphalisé » par l’esclavage.
Ces belles études de Darwin, jointes à celles que nous avons citées, démontrent que certains animaux intelligents à l’état sauvage entrent en régression cérébrale sous l’influence de la domestication, mais les organes d’absorption deviennent plus volumineux. Cette énorme puissance d’absorption alimentaire a été obtenue assez rapidement par la zootechnie chez les Ovidés et les Bovidés. Elle date du siècle dernier (i).
Le pouvoir digestif plus grand est un caractère acquis, il persiste malgré le croisement avec un animal sauvage; c’est l’influence de l’animal domestique qui prédomine, quel que soit le sexe.
Ce régime spécial n’est pas fait pour développer l’intelligence.
C’est du côté des Canidés qu’il faut se tourner pour montrer que le crâne et le cerveau sont en relation avec le genre de service que l’homme demande à ces animaux.
Les Canidés, au sujet desquels M. de Lapouge ne commet que des erreurs, sont de tous les animaux les plus anciennement domestiqués. C’est le Chien qui a subi, sous l’influence de l’homme, les transformations les plus divergentes selon le but qu’il se proposait.
Parmi les erreurs grossières de M. de Lapouge, citons le Vulpes Donne:{ani parmi les ancêtres possibles des chiens domestiques. Le Vidpes bien étudié en ces derniers temps présente assez de particularités pour devenir le Pulpes Poulpes; jamais un zoologiste n’a pu admettre parmi les ascendants directs du Chien ou des Chiens, des Canidés à pupilles ovales, comme tous les renards (conformation pupillaire en relation avec la vie nocturne).
Pour établir que « le sélectionnisme a tout fait », M. de Lapouge se sert
(i) Sanson. L’hérédité normale et pathologique, 1893, p. 70.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
toujours des mêmes procédés : les opinions opposées aux siennes sont dues à des ignorants, et il conclut alors avec cynisme : « Tous les raisonnements de chasseurs et de caniphiles sont basés sur une erreur fondamentale et une insuffisance d’observation. Ils font le chien primitif plus bête qu’il n’était... L’homme n’a pas non plus créé les races de chiens dont chacune a ses instincts si particuliers. Les anciens naturalistes croyaient que la prodigieuse variété des chiens était due à l’homme. Celui-ci a facilité le croisement des types fondamentaux; mais il est certain que ces types préexistaient » (i). Plus loin (2) : « Les variationnistes qui ont travaillé la question de l’éducation du chien, méconnaissaient de ces vérités ce que l’on savait déjà, et ignoraient, naturellement, le reste. Ils oubliaient en outre la part de la sélection et, quand je dis part, c’est peut-être de la sélection que vient tout le progrès ».
Par les citations précédentes, M. de Lapouge s'exécute lui-même. Qu’il lise les livres fondamentaux de Darwin, de Huxley et d’un grand nombre d’auteurs, il apprendra que les variétés canines obtenues par une sélection sévère, doivent être toujours surveillées de très près quand elles sont récentes, même celles qui paraissent le mieux fixées. Tous les types ne préexistaient donc pas.
Gardons l’avis des zoologistes vrais comme Carl Vogt (3). Dans son magnifique ouvrage. Les Mammifères, publié en 1884, voici comment s’exprime cet illustre et modeste savant en parlant des Canidés sauvages : « Leurs facultés ne dépassent pas celles des autres carnivores. 11 ne faut pas attribuer aux espèces sauvages les qualités que les espèces domestiques ont acquises par le commerce séculaire avec l’homme. Otons le dressage par l’homme et nous nous trouvons vis-à-vis d’un carnassier sociable, d’une intelligence suffisante pour son métier de chasseur ».
Piètrement, qui a étudié l’origine et l’évolution intellectuelle du chien d’arrêt (3), nous apprend que ce chien remonte à une époque peu antérieure à celle de Dagobert 1. 11 descend d’un chien courant, chien fort sauvage comme on sait ; l’homme a créé le chien d’arrêt, en choisissant des chiens courants plus doux ; c’est surtout depuis Louis Xlll, sous le règne duquel la chasse fut transformée par l’emploi du fusil à pierre chargé de menu plomb, que l’élevage du chien d’arrêt fut poussé; actuellement, les bons chiens d’arrêt chassent en silence, sans jamais donner de la voix sur le gibier. La plupart des qualités et des habitudes ont fini par être transmises par l’hérédité. Or, ce n’est pas une variété de Canidés qui a subi ces transformations, mais plusieurs; les braques, les
(i) Sélections sociales, p. iio; (2) Ibid., p. iii.
(3) Les mammifères, in-40. Paris, G. Masson, 1884, p. i3i.
(4) Brochure in-S". Paris, G. Masson, 1900.
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épagneuls et les griffons, comme les pointers, acquièrent ces remarquables aptitudes que quelques mois de dressage font apparaître comme chez les parents.
Le chien est merveilleux au point de vue des recherches rapides, parce qu’il est multipare et que les générations se succèdent très vite, la durée de la gestation n’étant que de deux mois en moyenne.
Huxley (i) a consacré aux Canidés fossiles et actuels un travail remarquable, et il a conclu à l’augmentation de la capacité crânienne en corrélation chez les chiens domestiques élevés pour leur , intelligence, avec la diminution de grandeur de plusieurs molaires, puis avec leur suppression; c’est lui qui a constaté que les Canidés sauvages sont macrodontes, les Canidés domestiques microdontes. mais là ne s’arrête pas la corrélation, les mâchoires diminuent et les crêtes sagittales disparaissent. Cet ensemble est dû au régime artificiel qui demande moins d’effort. Nous avons pu vérifier l’exactitude de ces observations. Les travaux de Frédéric Cuvier et d’IsiDORE Geoffroy Saint-Hilaire sont sans doute trop anciens pour les opposer aux vues nouvelles de M. de Lapouge, mais ils concordent cependant de tous points aux données nombreuses des auteurs plus récents.
C’est le moment de résumer les observations personnelles que nous avons pu faire sur la série certainement unique que possède M. De Pauw, conservateur à l’Université de Bruxelles, collection dont nous avons déjà signalé l’importance dans la première partie. C’est lui personnellement qui a formé cette série qui s’accroît encore, et nous tenons à lui témoigner ici notre reconnaissance, non seulement pour les facilités qu’il nous a accordées, mais surtout pour tous les faits qu’il nous a appris.
Nous nous inspirerons dans ce qui va suivre du parallèle des Canidés et des Hominiens que nous avons présenté à la Société d’Anthropologie de Bruxelles (2).
Les jeunes chiens présentent à l’état d’ébauche les caractères de l’âge adulte : c’est ainsi que le muscle temporal offre une surface d’insertion moins étendue; cette ébauche héréditairement transmise va évoluer et se parfaire sous l’influence des actions mécaniques développées chez l’individu; c’est en mangeant que les faisceaux musculaires s’accroissent ainsi que les crêtes d’insertion. Les os, aliments durs, nécessitent un broiement énergique qui agrandit les crêtes; celles-ci finissent par s’adosser pour former la crête sagittale toujours présente sur les Canidés
(i) On the cranimal and dental characters of ihe Canidee m Proceedings of ihe Scientific meetings of the zoological Society of London, 1880, pp. 238-288.
(2) Bulletin de la Société d’Anthropologie de Bruxelles, C. xxiii, 1904.
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sauvages. Le régime alimentaire a ainsi une influence considérable sur la morphogénie.
Ce fait qui repose sur de nombreuses observations a été démontré par une expérience bien conduite et très intéressante d’ Anthony (\) : la cause qui modifie la fonction, modifie l’organe dans l’évolution ontogénique.
L’auteur enlève à un chien nouveau-né le muscle temporal sur toute la partie de son insertion crânienne jusqu’à l’arcade zygomatique. Anthony ne voulait sacrifier l’animal qu’au bout d’un an, mais le chien fut écrasé par une voiture à l’âge de neuf mois et demi. L’examen nécropsique fut fait immédiatement, nous n’en signalons que les faits saillants : absence de crête, épaisseur anormale de l’os à surface arrondie.
La région fronto-temporo-pariétale était nettement plus bombée sur l’emplacement de la crête du crotaphyte absent. Du côté endocranien de cette même région les impressions vasculaires étaient plus accusées, mais celles des circonvolutions l’étaient, par contre, beaucoup moins. Ces faits confirment les expériences de Fick (2) entreprises au point de vue spécial de la croissance et de ses stades.
Le fonctionnement puissant du muscle temporal empêche l’expansion du cerveau, le crâne est plus bombé là où l’absence du muscle l’a libéré de son action, les circonvolutions sont moins empreintes par suite de l’absence de la pression exocranienne.
On voit toutes les conséquences qu’une seule observation savamment conduite peut autoriser.
Le régime de pâtées cuites et de débris de nos cuisines entraîne chez les Canidés des modifications profondes individuelles; si ces modifications alimentaires persistent sur plusieurs générations, l’hérédité transmet les changements; mais ceux-ci s’arrêtent chez l’individu même, si tout jeune il change de milieu; les chiens importés par nos colons au Congo, prennent des allures plus sauvages, ils sont plus libres, moins surveillés; leur nourriture est moins artificialisée. Ils perdent l’aboiement acquis par le contact de l’homme.
Les chiens domestiques dérivent de plusieurs espèces de Canidés à pupilles rondes, du Loup, du Chacal et de Chiens tertiaires. C’est le Chien qui a été le premier animal domestiqué; on le trouve partout où l’homme habite, et les milieux ont agi sur l’un et sur l’autre en créant des types géographiques multiples. C’est l’homme cependant qui a été l’agent principal des transformations qu’il a recherchées et obtenues, en ayant pour guides les conditions spéciales du milieu luimême. Compagnon de chasse, bête de somme, gardien de troupeaux, ami de la
(1) Étude txpirimeniale de la moyphogénie in Bulletin et Mémoires de la Société d’ Anthropologie de Paris, 1903, pp. 119-145.
(2) Fick. Uberdie Ursachen der Knochenformen : Experimenial Untersuchung. Goettingen, 1857.