‹ L'Aryenne [par] Jean LorrainChapitre 9 sur 15 · SALUE, « ANGÈLE · texte numérisé non relu

SALUE, « ANGÈLE

— J'vous crois quej'suis dévot; faut bien que j 'remercie le bon Dieu qui m'a gardé à Fàge que j'suis avec mes deux yeux et toutes mes (lents, et jen ai vu de rudes, monsieur: j'ai navigué, moi, soixante-sept ans d'ma vie. Jetais mousse à Tà^-e de neuf ans. D'abord sur un bateau de pèche et puis dans la flotte, et puis dans la marine marchande. J'ai fait les colonies, la Chine, l'Algérie et l'Amérique sur les Transatlantiques et les grands paquebots. J'ai été à Malte, à Tripoli, à Smyrne. J'ai été aussi marin de yacht. Ah! j'en ai vu, des pays !

— Mais jamais l'Océan, jamais la mer du Nord?

— Plus souvent, j'vous dis que j'ai été en Amérique! et Lisbonne en Portugal, et Cadix en Espagne, c'est-y la Méditerranée? J'connais ausssi la Manche. J'ai fait le Havre, Dieppe et Fécamp. J'suis été à Londres, Ah ! où n'suis-je pas allé ? D'abord, quand j'étais sur l'escadre, j'ai fait deux ans à Brest, [et sur une grosse vague qui nous soulevait tous : salue, Angèle !)... Brest, Lorient, Saint-Malo. Ah ! les Bretons, c'est encore plus marin qu'nous, en v'ià une race d'hommes ! On peut dire qu'ils ont la mer dans

l'sang. Xous sommes pourtant de fins matelots de Port-Yendres à Saint-Jean; mais nous pouvons point compter avec ces gaillards-là. Les Bretons et les Normands, c'est hardi, patient et endurant, et ça pâtit.

— Et vous reveniez toujours à Porquerolles?

— Où que j'serais allé? J'avais là ma petite et ma femme. Salue, Angèle!

— Et vous naviguez encore à soixante-seize ans?

— J'vais vous dire. Il y a trois ans, ma femme a trouvé que je m'faisais vieux et que le temps était peut-être venu de me r'poser et de jouir tranquillement de ma pension de retraité et de nos petites économies. J'ai un franc par jour du gouvernement. Faut vous dire que v'ià plus de quatorze ans que j'passe le monde de la Tour-Fondue à Porquerolles et de Porquerolles à la Tour-Fondue, et cela deux fois par jour, et hiver comme été et par tous les temps. J'dis par tous les temps. Quand y a danger pour mes clients, naturellement, je n'mets pas à la mer. «Allons, m'disait ma femme, lâche-moi ta harque. T'as bien gagné d'vivre en rentier, mon homme. » Mais que je lui disais : « Qu'est-ce que

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j'vais devenir sans mon bateau. J'vais périr dennui. » (( Mais grand fada, qua m'dit, tu arroseras les légumes du jardin, tu fumeras ta pipe su'rdevant d'ia porte, t'iras voir les joueurs de boules sur la place et causer avec les vieux marins comme toi, suTbout dda jetée ; et puis y a trois fois la semaine l'arrivée et Tdépart du bateau dToulon; les distractions d l'île, quoi. » Bref, elrn'fait un tel cassement de tête que jdui cède pour avoir la paix. J'vends Angèle à un Génois qui la guignait d'puis bientôt deux ans; la Marine m'nomme un remplaçant et lui donne une chaloupe à vapeur, une bricole de malheur, sous prétexte que ça va plus vite et que ça secoue moins les voyageurs. Quand j'ai vu cette satanée chaloupe partir la première fois du petit port, sur la tombe de ma mère, monsieur, ça m'a retourné le cœur. Ma femme croyait qu j'allais être content de prendre mes aises. Ah 1 bien, ouil je devenais fou, j'pouvais pus dormir, je n'tenais pas en place, quand j'voyais une barque, j'avais envie d'pleurer, j 'rôdais, j'allais comme un corps sans âme. J'ai cru qu'j "allais tomber malade. N'plus aller sur la mer, c'était au-dessus de mes forces, monsieur. Alors, j'ai

racheté Anr/l'le au Génois et cent francs de plus que jTavais vendue, et je m'suis r'mis à passer l'monde pour mon compte. Oui, j'fais concurrence à la chalou pe à vapeur : tous mes clients me sont revenus, Ah ! j'suis bien connu dans l'pays ! i'n'y a qu'les Anglais qui y vont dans cette machine-là, des gens d'on ne sait d'où, des touristes î Et puis, moi, j'prends moins cher qu'eux : quinze sous au lieu d'un franc, et j'ai pas à me plaindre, j'ai du monde. Tenez, la voilà, cette boite à macchabées ! ça file, mais ça pue dur. Sentez-vous Tpétrole? Y a d'quoi vous f. .. l'mal de mer.

Et, dardant deux yeux de haine sur la chaloupe qui passait, à cent mètres de nous, véloce et raide au ras des vairues :

— Bronche pas, ma fille. Salue pas, Angèle !

ORAISON FUrsÈBRE

— Il n'y a que lui pour découvrir des villégiatures pareilles! Vous trouvez ça joli, vous autres? Mais, mon cher Mario, il est infect, votre bord de Marne!

— Des chevelures d'herbe à remuer à la pelle.

— Pardon... à la rame.

— De l'eau vaseuse et une odeur de marécasre...

— L'atmosphère de sa littérature. Trahit sua quemque voluplas, ce cher Mario aime le faisandé. Cheminées d'usines et pontons à sec, ce décor de banlieue est au niveau de son âme.

— Allez, je vous écoute.

— Et notez que lIle-de-France foisonne de dessous de bois et de bords de Seine merveilleux; mais il a été choisir ce bourbier, mieux, il nous y invite à dîner par trente-cinq degrés de

chaleur. Ah! vous en avez de l'estomac, mon cher,

— La matelote était-elle honne?

— Exquise !

— Et les écrevisses épicées à point?

— A s'en lécher les coudes I

— Mais cette incorrisrihle odeur de vase...

— Bon Dieu! voilà hien du hruit parce que les eaux sont hasses! Est-ce ma faute à moi, si les ponts et chaussées ont ouvert les écluses pour nettoyer les canaux ! Le boulevard des Italiens et sa chaussée de bois fleurent bien d'autres relents à l'heure de Labsinthe et vous n'y avez pas l'air d'ici. Yoyez, toutes les feuilles de ces peupliers remuent et puis, je ne vous ai pas priées de venir ici. mesdames. Rétablissons les faits : c'est vous qui avez voulu forcer ma Thébaïde.

Le dîner tirait vers sa fin. Mario Bernsthard traitait, ce soir-là, à Saint-Maur une dizaine de Parisiens et de Parisiennes, batistes de soie claire, franfreluches et volants apparus plus flous et plus impondérables encore dans le voisinage des smokings. Un landau et deux automobiles avaient, au grand émoi du pays, amené les invités du romancier et, maintenant que les

riverains, pécheurs, gargotiers et petits propriétaires de la berge, étaient rentrés dans leur calme un instant troublé par tant de dessous tumultueux et de robes fracassantes, toute la bande joyeuse, dépaysée dans cette banlieue où personne ne notait plus leurs effets de torse et de corsage, toute la bande, d'ailleurs envahie par le malaise que la tombée de la nuit apporte à l'habitant des villes attardé aux champs, commençait à se vénérer de la solitude en criblant d'épigrammes rinfortuné Mario.

Lui, impassible sous les traits décochés, dédaignait même d'en sourire. Il connaissait à fond la veulerie d'àme de ses invités: il eût pu préciser le reo-ret de chacun. La belle M""^ Rocheuse

s'isolait sûrement dans l'évocation d'Armenonville et de sa véranda étincelante de cristaux et de lumière avec le va-et-vient des autos, et les sensationnelles entrées des viveurs et des filles; la petite M""*" Stob eût certainement préféré dîner aux Ambassadeurs. C'est la nostalgie des danses épileptiques de Max Dearly qui l'alanguissait : la grasse M""^ Painville, parvenue sur le tard par le prestige de ses millions, s'absorbait dans les souvenirs de ses dîners au Cercle du Bois

à trente francs par tête: miss Flossie Yaston rêvait à l'hôtel des Roches-Noires, et tous les autres erraient en pensée sur quelque plage à la mode, tous étonnés de se trouver attablés dans une gargote de banlieue, à une époque où le Gode des gens du monde les veut sur la terrasse des Casinos ou dans la salle de baccara de quelque watering-place ordonnée aux malades millionnaires par les grands médecins.

Et l'amertume de leurs regrets donnait à leurs attaques quelque aigreur, Mario les savourait en silence, La vie avait développé chez lui le goût de toutes les voluptés, et c'en est une des plus délicates et des plus profondes que de savoir exaspérer l'humeur des snobs et des imbéciles. Un crépuscule d'or vert faisait Teau de la rivière plus claire que le ciel, les hauts ombrages de Saint-Maur s'y dédoublaient avec la précision d'une découpure; au fond, les arches du pont de Joinville se rejoignaient en orbes dans ce miroir liquide et lumineux. Parfois, une yole glissait dans cette clarté trouble et tout un sillasfe, on eût dit. de vif arerent s'irradiait derrière le rameur; la blancheur d'un maillot, le hàle de

deux bras nus apparaissaient dans une lueur, puis tout retombait dans l'ombre, Todeur de vase cinglait plus forte et l'eau lourde et grasse retissait sa moire jusqu'à l'arrivée d'un autre rameur. Mario Bernsthard adorait ces bruits d'eau remuée dans le silence.

— Un spectacle d'ombres chinoises! C'est à ça que vous passez vos soirées, mon cher ?

Et le polit Cirbey n'étouffait même pas un rire ricaneur.

— Et dans la journée, après la sieste? car sûrement vous faites la sieste? interrogeait la belle M""' Hocheuse. Que faites-vous de cinq à sept ?

— Moi, rien. Je rêve, je travaille, je me promène, faisait Mario Bernsthart.

A quoi le gros Mounier :

— Ah! vous ne connaissez pas les bords de Marne; chaque localité a ses plaisirs. Il y a l'arrivée des trains de Joinville-le-Pont, le café de la Gare où vont les officiers, la partie de jacquet à l'heure de l'absinthe, les journaux de Paris qu'on va cueillir.

— Plaisirs d'estaminet! soulignait la petite M"^^ Stob.

Le gros Mounier reprenait :

— Ce sont là les plaisirs du matin. Il y a ceux de la journée : Tapéritif chez Gonvert. à No^^ent: la baignade du ponton de TEcole de Joinville (on y vient de toutes les villas de l'ile de Beauté , les rencontres imprévues du bal champêtre de Jean Grus, sur l'autre rive, et tout le choix possible des mauvaises connaissances. Notre ami Mario a l'àme idyllique et banlieusarde. Il est. ici. servi à souhait.

— ■ Allez, ne vous gênez pas. j'ai bon dos! Et Mounier lui bourrait les épaules d'une grosse tape :

— Et note, mon cher ami, que je te flatte en te prêtant ces plaisirs de choix. Je ne te crois pas assez idiot pour t'immobiliser toute une journée, une ligne à la main, à la pointe d'une île. Tu tiens tiop à ta peau pour risquer l'insolation. Quant à canoter en yole, sur un lit d'herbes vaseuses où toute chute est définitive, puisque se dépêtrer de ce fumier flottant est chose impossible, je te sais trop malin pour risquer ce jeu-là.

Mario avait un sourire : en effet, sa mort ferait plaisir à trop de monde. Il tenait à embè-

ter quelque temps encore ses contemporains.

— J'ai encore quelques vérités à leur dire.

— Oh 1 des vérités relatives. La morale change tous les deux ans!

— Mais rhypocrisie ne bouge pas, ripostait le romancier.

— Le maquillage de M™^ Rinodasti non plus, pouffait la petite M"^' Stob.

Puis avec la mobilité de sa cervelle d'oiseau :

— AlorSj on se noie donc vraiment dans la Marne. C'est une rivière si dangereuse que cela?

— Si dangereuse que celai... Non! mais pourtant assez vorace. Il y a deux jours, un couple s'y noyait.

— Un couple! I>eux amoureux?

Et toutes les femmes intéressées tendaient instinctivement le cou.

— Deux amoureux, c'est beaucoup dire, mais, en tout cas, un amant et sa maîtresse.

— Mais c'est la même chose!

— Non pas. L'homme était riche et la femme, pas. D'ailleurs, la femme a survécu. L'homme seul est mort.

— Un accident?

— Peut-être !

— Gomment, peut-être? Vous êtes irritant. Mario.

— Un accident, à moins qu'il y ait eu suicide. D'ailleurs vous connaissez tous la victime : Jacques SnyJaure.

— Jacques Snydaure!...

Ce fut un cri dans l'assistance.

— Jacques Snydaure était ici, à Joinvillele-Ponf?

— Non, à Nogentî II passait ses journées sur Teau; c'était un enras^é rameur. Je le vovais filer presque tous les soirs sous mes fenêtres, la petite femme assise à la barre, lui, les genoux nus entre ses chaussettes et ses caleçons de toile, le torse moulé dans un maillot blanc ; très gentils, tous deux. Ils remontaient parfois jusqu'à La Varenne. Ah 1 il ne boudait pas l'aviron.

Jacques Snydaure! Une stupeur arrondissait les veux, fisfeait les sourires. Tous et toutes l'avaient plus ou moins connu . La belle M""^ Hocheuse avait été en flirt suivi as'ec lui tout un été, à Cowes; la petite M"'^ Stob ne rencontrait que lui au Polo: la grosse M""® Painville se souvenait parfaitement l'avoir croisé

dans les couloirs du Métropole, au Caire, l'année de son voyage en Egypte, et miss Flossie jouait, tous les hivers, avec lui au golf de Cannes. C'était un garçon si lancé, ce cher Jacques, et un si charmant homme et un si joli homme aussi avec ses longs yeux bleus aux paupières cillées de noir, son nez aux narines vibrantes et ses moustaches couleur chanvre sur des lèvres si rouofes. « Un vrai saint Yalentin, faisait remarquer miss Flossie, et bien plus musclé qu'on ne l'eût cru à en juger par sa taille flexible! » Et ce beau garçon s'était noyé, l'avant-veille, dans cette Marne vaseuse et pourrie d'herbes sales. Il n'avait pas trente ans et n'en paraissait pas plus de vingt-cinq. Une vraie consternation se peignait sur les visages féminins.

Les hommes avaient allumé des cisfares.

— Et la petite ? demandait le gros Mounier.

— Mais la petite a survécu, je vous l'ai déjà dit, répondait Mario. On l'a repêchée évanouie: mais elle est revenue vite à la vie. Ces espèceslà!.. .

— Comment ces espèces-là? Vous êtes ignoble, mon cher.

— Oh! pas du tout intéressante, la petite; une roulure de Montmartre, un petit bout de femme blanche et menue, d'une blancheur d'hostie ou de champignon de couche, un petit corps frêle et délicat, rongé d'anémie; un Saxe de boulevard extérieur, mais d'assez beaux yeux marron et d'admirables cheveux jaunes. Jacques l'avait rencontrée à l'Abbaye de Thélème, c'est tout vous dire.

— Et il s'en était toqué?

— Lui I II en était fou !

— En effet. Pour venir s'enterrer sur ce bord de Marne il fallait qu'il en ait une couche.

— Ce pauvre Snydaure! En effet, il était prédestiné.

Les hommes, maintenant, remuaient des souvenirs :

— J'ai été au collège avec Jacques. Nous avons fait deux classes ensemble : la cinquième et la quatrième, au lycée Louis-le-Grand. C'était déjà un enfant nerveux et étrange, tantôt comme prostré dans on ne sait quelle songerie au-dessus de son âge; presque un morose, un taciturne et puis, soudain, c'était un adolescent fébrile, trépidant d'on ne sait quelle excitation

mauvaise avec de» yeux brillants et des gestes frôleurs. et quel être de caresse I il était inquiétant parfois avec ses besoins d'expansion et d'amitié exaltée. D'ailleurs, joli comme une fille, des mains soignées et, déjà, ce regard profond et bleu qui depuis a séduit tant de femmes.

— Joli portrait! faisait M"'^ Hocheuse, les paupières baissées et la boucbe entr'ouverte avec une expression de volupté gourmande, sûrement attardée à quelque précieux souvenir.

Mounier reprenait :

— Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire en lui, c'était Tavidité de son imagination et le furieux besoin de savoir qui travaillait tout ce jeune être. La mère de Jacques, la belle M"'^ Snydaure, sans être entretenue, était des plus galantes; elle avait une vie remplie et, les jours de fêtes et les dimanches, oubliait souvent le pauvre Jacques au lycée, préférant révolutionner par ses entrées sensationnelles les calmes jeu'dis de parloir. Snydaure ne sortait pas souvent. Il se résignait à cet oubli. Un valet de pied lui apportait, le matin, des sacs de friandises et des romans d'Alexandre Dumas qu'il dévorait tout d'un trait. M""^ Snvdaure était aux

Courses, à quelque concert, à ses intrigues; la lecture absorbait les longues journées des dimanches de Jacques. Mais les lundis il guettait impatiemment la récréation de huit heures, et se jetait éperdument sur nous pour nous demander l'emploi de notre temps : « Quavez- Yous fait? Qu'avez-vous vu? Avez-vous parlé à des femmes'? » Le mystère du sexe obsédait déjà terriblement cet enfant, et nous, flattés, rengorgés dans l'orgueil de chimériques conquêtes, nous racontions nos prouesses de la veille et nous mentions, comme de jeunes coqs. Snydaure nous écoutait avec des yeux de somnambule, il buvait nos mensonges comme un philtre et, quand, à bout d'inventions, nous nous taisions fatigués à la longue de notre effronterie, il nous saisissait rageusement le bras et d'une voix rauque : a Invente î implorait-il, invente! »

— Comme cela lui ressemble !

Et Cirbey, se versant un grand verre de chartreuse :

— Je l'ai rencontré, un automne, à Venise. Il y promenait une danseuse de la Scala, qui n'était ni très jeune, ni très jolie, mais à qui il

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avait découvert une voix merveilleuse. Il passait ses journées avec elle en gondole, une gondole drapée de brocarts et de soies fleuries à l'ancienne mode vénitienne. Un tendelet de satin pourpre y avait remplacé le felzé et, couché sur les coussins, il s'attardait la nuit sur la la^fune, ne demandant à sa maîtresse que de chanter. Une autre gondole chargée de musiciens les suivait; des guitaristes accompagnaient en sourdine, et des choristes reprenaient en chœur la chanson de la Donabella, et, toute la nuit, sous le clair de lune complice, cet enfant malade de Jacques Snydaure se grisait de la voix de sa maîtresse et du poison de Venise.

— Et il est venu mourir dans ce jus d'herbes. Les bords de Marne après la cité des Doges I De quel poison pouvait-il bien se griser ici ?

— Mais du poison de Paris et du pire, celui de Montmartre. lisse disputaient tous deux comme des chiens, lui et sa petite. Je crois même qu'ils se battaient. Elle le trompait avec tous les canotiers des berges; c'était plus fort qu'elle. Les rives, ici, sont plutôt mal fréquentées. C'est la villégiature adoptée de ces messieurs, et Nini Bajour s'y retrouvait en famille.

A quoi le petit Cirbey :

— Comment c'était >'ini Bajour? Ah 1 tu m'en diras tant! Il avait eu la main heureuse. Nini Bajour, le petit modèle de chez Rochegrosse; mais elle n'aime pas que ces messieurs, elle monte aussi dans le compartiment des dames seules.

Comme un bétail pensif, sur le sable couchées.

^'ini Bajour, c'est toute la lyre, parole I Elle manque à la collection de Willy ! Nini Bajour I Ah 1 la petite rosse. Et ils ont chaviré ensemble? Sûrement il aura voulu la noyer. La petite nage comme une ablette et mon Jacques est demeuré, lui, empêtré dans un tas d'herbes. 11 devait mal finir. Mais aussi quelle singulière idée de venir villégiaturer sur les bords de la Marne!

— Je crois que les autos nous attendent sur l'autre rive. 11 faudrait héler le passeur, il est près de onze heures, faisait Mounier en consultant sa montre.

La société se levait de table.

— Et vous vous y plaisez toujours dans votre île. par ces trente-six degrés de chaleur à l'ombre !

— Mais oui, car l'ombre de mes peupliers remue et l'ombre de vos maisons à vous ne remue pas.

— Et la Marne pue toujours"?

— Moins. Les eaux sont remontées, les ponts et chaussées ont daigné fermer les écluses.

— Oh ! vous m'en direz tant.

Les trois amis déjeunaient aux Ambassadeurs. Les stores de soie bise, soigneusement baissés, faisaient presque fraîche l'élégante véranda d'une clarté neuve et nette dans sa décoration blanche adoptée aujourd'hui par tous les restaurants ; mais on sentait dehors que les Champs-Elysées brûlaient.

Mario Bernsthart buvait du thé très chaud dans l'espoir de transpirer moins; le petit Girbey coupait sa tisane de Saint-Marceaux de vin de quinquina. Quant au gros Mounier, déjà plus moite qu'une éponge, il s'ingurgitait bock sur bock et arrosait de bière glacée une évidente dilatation d'estomac.

— Et l'ami Mario en tient toujours pour son ile. lui. s'esclafîait le gros Mounier revenant à la charge. Qu'y as-tu donc découvert de si extraordinaire ?

— Oh I rien d'invraisemblable, mais quelque chose de bien amusant tout de même. Savezvous qui j'ai croisé, l'autre jour, à la boucle de la Marne ? Elle, installée à la barre, confortablement assise dans le fauteuil d'osier de l'arrière, lui, ramant à force de bras sur le banc d'avant; tous deux se faisant face, tous deux en blanc comme des fiancés, et elle dévorant des yeux les biceps et les pectoraux du drôle (et le drôle est musclé). Devinez-le? Vous ne le devinerez pas. car je vous le donne en cent, je vous le donne en mille.

— Attends : Josépha Baster, Josépha des Folies-Plastiques et son lutteur. Elle y aura mis

le prix et ce bon Suisse aura lâché sa baraque.

— Non pas. Il ne s'agit ni de Josépha ni de ^Yilhem.

— Léonie Naudin alors, du Cirque Molier et son coureur de vélodrome. Joinville est tout indiqué pour les lunes de miel de ces sortes d'unions.

— Vous n'y êtes jjas. Ce n'est pas plus Léonie que Josépha Baster. La nouvelle mariée, quejai rencontrée entre ZSogent et Joinville-le-Pont n'appartient pas à la galanterie. C'est une femme du monde.

— Avec un chauffeur?

— Et un chauffeur que vous connaissez tous : Etienne Harou. l'ancien chauffeur d'Aliette Steinberg.

— Ce beau 2carcon blond dont nous la plaisautions à Auteuil et à Armenonville ?

— Parfaitement. Il a quitté l'auto pour la yole et le skiff, mais il est toujours chauffeur.

— Chauffeur à orae-es

— Et k de beaux gages, car, les trois fois où je l'ai vu. il portait un maillot de soie blanche brodé à son chiffre et timbré d'un torlil. car la dame est baronne, et on trempe des maillots

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dans le canotage. D'ailleurs, soulier» de peau de daim, grand feutre blanc de Regent-Street, costumé comme un yachtman en Tamise, dernier chic et dernier cri. Ah 1 si le gars chauffe bien, la dame éclaire davantage.

— Ah ! ce brave flarou 1 Je suis content pour lui.

— Et la dame est mûre ?

— Naturellement, ce n'est plus une enfant. La dame qui casque a toujours passé la cinquantaine et n'atteint jamais ses soixante.

— Ce bon Mario 1

Et Mounier, épanoui, soulignait sa joie d'une grosse tape entre les épaules du jeune homme.

— Et c'est une baronne et nous la connaissons ?

— Vous ne connaissez qu'elle.

— Son nom ?

— Vous ne le devinez pas'^ La baronne Hévimeuse.

— La vieille Hévimeuse 1 mais elle est divorcée.

— Forcément. Quand Hévimeuse a eu mangé son premier million, la chère àme y a mis le holà. Elle a repris sa liberté et la gérance de sa

fortune ; mais, moyennant une rente annuelle, llévimcuse lui a laissé le droit de porter son nom.

— Et elle est installée à Joinville-le-Pont avec llarou. Tancien chauffeur ?

— Dans une villa de l'Ile Fanach, la villa des Liserons.

— La villa des Liserons, ce vieux bébé Jumeau ! non, tu me fais mourir î

Et Mounier suffoquait en avalant un bock. Alors Mario Bernsthart, tout à fait sérieux :

— Cela vous étonne ?

— Nous I 'Et les deux hommes levaient les bras au ciel.l Pas du tout, elle devait finir ainsi.

Et les trois hommes amusés de faire mille et une gorges chaudes.

Cette pauvre baronne Hévimeuse était donc échouée là, dans cette banlieue : elle en avait revêtu la livrée professionnelle et, pareille aux dames riveraines, promenait les mêmes grâces exténuées, la même chevelure déteinte et les mêmes mines jouisseuses à côté d'un beau mâle masqué de hàle, éclatant de santé, vigoureux comme il sied. Et cette femme avait eu un hôtel aux Champs-Elysées, une villa à Dinard et un

château dans le Limousin, tout Paris avait défilé chez elle.

— Quelle déchéance! faisait le }Detit Cirbey. A quoi le romancier :

— Mais non. ce n'est pas une déchéance, c'était sa destinée. Croyez qu'avec ces instincts. . . matériels et ces besoins extraordinaires d'être encore aimée, elle est bien plus heureuse avec son chauffeur qu'avec Hévimeuse ou tout autre homme de notre monde et du sien, qui l'aurait forcément flouée. Ce brave Harou lui en donne pour son argent. C'est moins dur que de faire du cent vin2:t à l'heure.

— Croyez-vous?

— J'en suis sur. Ces 2:ens-là sont accoutumés à donner un maximum de travail tout à fait audessus de nos forces. Il peine à la nuit au lieu de peiner à la journée, car, comme tous les siens, il doit adorer fainéantiser du matin au soir, à peine vêtu, dans l'ombre tiède des saules et la fraîcheur de l'eau.

— Oui, ces gens-là, les écailles leur viennent en naireant.

— Et croyez qu'il n'a jamais mené la vie si heureuse. Quant à elle, elle doit être aux ancres:

ni Hévimeuse ni les autres ne Font accoulumée à ce parfait amour.

Et les hommes remuant tout à coup des souvenirs :

— Vous souvenez-vous de son premier caprice? quand, veuve de M. Homerlon, Pinart et C^ les gros usiniers d'Ivry, elle jeta son dévolu sur Gontran de Freneuse, qui, depuis, s'est fait tuer au Transvaal. Ces Freneuse-là n'avaient aucune fortune, les millions étaient à l'autre branche, à ce Jean de Preneuse qui posa, dit-on, pour M. de Phocas. La comtesse de Preneuse, la mère de Gontran, femme austère et dévote et toute dévouée à la carrière de son fils, avait rencontré la errosse Homerlon à Nice. M""^ de Preneuse était là en villéçriature chez des

amis. Comment cette bonne Homerlon s'était-elle faufilée dans le monde assez fermé des Preneuse? A Xice. le monde a des relâchements inconnus ailleurs. Gontran, venu à Monte-Carlo pour le tir aux pigeons, impressionnait profondément la srrosse usinière. Sachant aux Preneuse une petite aisance, la parvenue n'admit pas une minute que le jeune homme put résister à ses millions; elle jeta son dévolu sur lui. Pine

mouche (Tamour donne de l'esprit aux plus sottes), elle fit d'abord le siège de la mère. M""^ de Preneuse, étourdie de tant d'amabilités, résistait d'abord pour la forme, puis se laissait apprivoiser. Les deux femmes se liaient étroitement : Gontran n'v vovait que du feu. Il était à cent lieues de supposer que cette quinquagénaire marquée songeait à faire de lui un mari. Aussi quand, l'été suivant, les deux femmes projetèrent de visiter ensemble le Tvrol bavarois et les châteaux du roi Louis, ne fît-il aucune difficulté pour accompagner ces dames et les piloter par les montagnes et sur les lacs... Oh ! l'odyssée de ce vovaore! Il faut avoir entendu Freneuse en donner les détails. Tout d'abord s'annonça couleur de rose, mais l'exode bien commencé à Genève se aàta à Lucerne. M""" Homerlon n'admettait pas que Freneuse sortît et la laissât seule à l'hôtel, le soir. Elle en fit aigrement part à la mère. M""'® de Freneuse répondit que son fils avait trente ans et était libre de ses faits et gestes. A Zurich les choses s'aggravèrent, la grosse veuve devint inquiète, nerveuse. Elle entrait à tout bout de champ et sous tous les prétextes dans la chambre du jeune homme. Elle y pénétrait

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