‹ L'Aryenne [par] Jean LorrainChapitre 6 sur 15 · L"ARY1::NNE · texte numérisé non relu

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quelle abberration, dans quel oubli d'elle-même avait-elle pu descendre à cette intrigue sous le toit d'une amie , avec le mari même de cette amie, sa bienfaitrice , car c'est elle qui avait aguiché Simon d'Helyeuse, elle qui avait allumé en lui le désir adultère, par caprice, par désœuvrement d'abord, par rancune ensuite, une rancune impardonnable chez une Malhouëtt. Elle avait médité d'enlever le prince à sa femme, elle avait exploité l'occasion d'un regard surpris, d'une inclination devinée, s'était abaissée aux manèges d'une séduction presque vile, car pour voler ce mari elle avait eu recours à des mensonges, à la comédie de celte bague, à tous les petits pièges puérils et certains dont usent les courtisanes. Elle avait agi ni plus ni moins qu'une gouvernante ou une demoiselle de compagnie dans les familles, dont elles détruisent l'équilibre et le bonheur, elle avait trompé Rébecca, elle avait trompé Simon, car elle n'avait jamais aimé ce grand sportsman aux yeux naïfs, dégingandé comme un Don Quichotte et d'une intellectualité de chauffeur. C'est par. pure perversité quelle avait excité et encouragé ses avances : pis, ne lui avait-elle pas abandonné

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sa bouche! Ce consentement tacite des lèvres qui se prennent, c'est Marthe de Malhouëtt qui l'avait eu dans le salon même où depuis deux ans elle partageait la vie de ses hôtes. Elle avait frémi comme une proie dans les bras de cet homme, secouée, il fallait bien qu'elle se Tavouàt, par un émoi sensuel. Elle s'était, il est vrai, aussitôt reprise, et, se dégageant de l'étreinte, avait regagné son appartement. Elle n'était pas descendue pour dîner, donnant pour prétexte toujours sa même indisposition. La vérité est qu'elle n'osait pas plus affronter la présence de Mélisande que celle de Simon; et, toute la nuit, elle l'avait passée dans l'horreur et le dégoût d'elle-même. C'est surtout le baiser du prince qui la troublait et l'indignait. Toute sa chair en avait gardé une horripilation révoltée et, dans le décousu de ce cauchemar, la sensation odieuse s'était précisée par deux et trois fois dans une emprise et, pis^ dans une possession brutale, dont tout son être cabré frémissait encore comme d'un viol.

«Entrez». Un léger grattement contre sa porte venait de la rappeler à la réalité; sa femme de chambre entrait avec un petit paquet et une

lettre sur un plateau. La lettre était du prince. Marthe très émue congédiait la fîUe. et sans ouvrir le paquet, dépliait la lettre.

Chère amie.

Puisque cous portez au doigt la trace douloureuse de sa bague, permettez-moi^ sinoti cf effacer, du moins de dérober aux geux ce stigmate acec ce joyau de mon choix.

Acceptez-le sans arrière-pensée, il est sa/ts

valeur marchande, mais il en a une grande

à mes yeux, car il remplacera à votre doigt la

bague de Méliscmde.Au symbole et esclavage, que

cous avez porté pendant près d'un Jour, Je veux

et je dois substituer un symbole de ferveur et

de reconnaissance. Marthe, je vous en pjrie,

veuillez porter en souvenir de moi ce rubis

rouge comme votre sang, rouge aussi comme

mon amour, veuillez le [jorter, je vous en prie,

pour le passé , le présent et l avenir. J'irai ce

matin, vers onze heures, vous passer cette bague

au doigt.

Simon.

La comtesse Ilhatielî était devenue pourpre. Elle ne dépliait même pas le papier quienveJop-

pait récrin. En vérité, il ne perdait pas de temps, le prince, un baiser la veille, une bague le lendemain. Il n'eût pas agi autrement avec une fille. Il envoyait son bijou pour annoncer sa visite et allait venir en toucher le prix, quelle honte !... La comtesse IlhatiefT consultait sa pendule de voyage : dix heures et demie, le prince s'annonçait pour onze heures, elle n'avait qu^une demiheure à elle.

Elle sonnait, sautait à bas de son lit et passait un peignoir : sa femme de chambre la suivait dans le cabinet de toilette.

La fraîcheur du tub la calmait un peu. Lui rendrait-elle simplement le paquet intact en lui montrant la porte, ou le laisserait-elle venir? .

Une sonnerie de timbre, Marthe tressaillait toute : C'est lui... «Recevez dans le petit salon, je finirai de m'habiller seule », et tordant précipitamment en un gros câble la fluide épaisseur de ses lourds cheveux, Marthe de Malhouëlt atteignait la- plus neutre et la moins élégante de ses robes.

Le prince de Ragon d'Helyeuse l'attendait debout devant une fenêtre, il en tapotait fiévreusement les vitres et sa haute silhoutte s'efflanquait

encore dans un costume de cheval. 11 se retournait brusquement, une joie illuminait soudain toute sa face, un flot de sang lui fouettait les joues et, la main tendue, il allait droit vers elle.

« Yous ne m'en voulez pas au moins?» et il s'arrêtait devant le regard «lacé de la comtesse. « Pourquoi vous en voudrais-je? je vous ai attendu ». et elle lui posait dans la main l'écrin enveloppé de son papier soyeux. « Comment, vous ne l'avez même pas ouvert ! Vous n'avez pas regardé, je vous croyais plus curieuse. » — Ne m'avez-vous pas demandé de vous attendre? j'ai fait selon votre désir. — Eh bien, voyons-le donc ensemble. Comme vous êtes étrange ce matin, Marthe! Je ne vous reconnais plus. — — Bah! la nuit a passé, mais voyons donc ce bijou. »

Le prince s'était vivement rapproché. Il aS'ait passé son bras autour de la taille de la comtesse et se réjouissait intérieurement de la sentir vibrer et frémir. Tout à la joie de lui montrer le bijou, il ne voyait pas son regard.

C'était, serti dans un lourd anneau de platine, un étroit ruban de brillants. Comme un mince

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filet d'eau lumineuse il courait ainsi entre deux rives de métal ; un énorme rubis taillé en forme de cœur faisait le chaton de la bague, un rubis sang de pigeon d'un admirable éclat. La jeune femme se laissait prendre la main et passer la bague au doigt, le prince l'étreignait toute. « Ohî chère créature » ! et, lui renversant la tète sous sa main, il cherchait avidement sa bouche, essayait de la ployer sous le poids de son torse.

Sous l'étreintC; la jeune femme avait un redressement de tige, elle vibrait comme une épée et, repoussant rudement le jeune homme: c(Je vous y attendais. Un baiser la veille, l'écrin ce matin et la chute une heure après. Oii croyez-vous être, monsieur, chez l'amie de votre femme ou chez une fille I Allez, sortez, sortez, vous dis-je, rappelez -vous donc que je suis votre obligée, que je suis chez vous, malheureuse que je suis, et qu'à dire vrai je n'ai même pas de chez moi. — Mais, Marthe, je ne vous comprends plus, je ne sais pas, je n'ai pas voulu I Que s'est-il passé ? balbutiait le jeune homme. — H y a, — et ■ la jeune femme comme égarée avait instinctivement le joli geste appris à Mélisande de la main passée sur le front, — il va que j'en ai assez,

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de celte vie gagée, salariée de mercenaire aux ordres de votre femme et aux vôtres. Il v a que je ne suis pas une chose que l'on prend et qu'on laisse au hasard d'un caprice, comme un bibelot de luxe, et quune Marthe de Malhouëtt ne se vend pas. — Mais, Marthe c'est vous-même qui... — Oui, je sais, j'ai été folle, j'ai été coupable, je vous ai encouragé; mais de tout cela j'ai la honte, Ihorreur et le dégoût. J'en ai assez, assez, assez de cet hutel, assez de cette vie de luxe, assez du monde et de tous et de vous... Allez-vous-en, mais sortez donc, vous dis-je,jene vous ai jamais aimé, pas même désiré une minute, pas même une seconde, m'entendezvous? J'ai toujours menti, je vous ai trompé; votre bonheur m'angoissait, m'étranglait, m'étouffait, vos bienfaits m'écrasaient, empoisonnaient ma vie. Je suis une misérable, je le sais, mais c'est votre faute à vous, j'ai trop souffert, je vous hais î Comprenez-vous, Simon, je vous hais, vous et Mélisande, mais partez donc. Demain je ne serai plus là, vous ne me verrez plus ; partez et délivrez-moi de vous et de vos odieux bijoux. :»

Le prince avait gagné à reculons la porte que

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