‹ L'Aryenne [par] Jean LorrainChapitre 7 sur 15 · L'ARYENNE 8J · texte numérisé non relu

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lui montrait impérieusement la jeune femme. Une épouvante dans les yeux, la bouche béante, il appuyait sur la poignée de la porte et disparaissait ; il laissait sur la table Técrin et son contenu. « Joséphine I — Madame. — Vite mes malles, prépare les malles, nous partons. — Madame part I — Oui, dans une heure, mais avant, vite cours à rholel, demande à voir la princesse, amène-la ici. Il faut que je lui parle, mais vas donc. Tu n'as qu'à traverser le jardin, mais qu'attends-tu donc ? — Bien, madame, » et la femme de chambre partait en courant.

« Eh bien qu'est-ce qu'il y a? Que me voulezvous, Marthe ? Vous n'êtes pas plus souffrante? >> La princesse de Ragon d'Helyeuse venait de pénétrer dans le salon oii Marthe Ilhatieff gisait telle une épave, affalée, effondrée, le coude à une table, les yeux vides, hypnotisée, on eut dit, par la bague qu'elle fixait obstinément

La prostration de Marthe et le désordre de l'appartement éclairaient tout à coup Méiisande. Elle devinait un drame et, brusquement remuée, elle en devenait tendre. « Tu n'es pas malade au moins ? Qu'y a-t-il ? Mais réponds-moi. -

Marthe Ilhatieff se levait lentement. « Il y a que je pars dans une heure. — Dans une heure !

— Oui, dans une heure j'aurai quitté cet hôtel. II le faut, je le dois et j'ai voulu te faire mes adieux, je n'aurais pas eu le courage d'aller chez toi. Alors je t'ai dérangée, voilà ! »

Dans la détresse de l'heure les deux jeunes femmes avaient repris d'elles-mêmes le tuioiemeat d'autrefois.

(( Je ne comprends pas, pourquoi t'en vas-tu? Que s'est-il passé? On t"a fait quelque chose? De qui, de quoi te plains-tu? » La comtesse Ilhatieff faisait un pas vers la princesse. « Il y a. Rébecca, que ton mari a voulu me prendre. — Simon ! Tu es folle! — Simon a voulu me prendre, tout à l'heure, ici même. Tiens, regarde cette bague, il a voulu me la passer au doigt. Il n'y a pas vingt minutes j'avais ses lèvres sur ma bouche.

— Tu mens, tu mens, Marthe. Simon n'aime que moi. — Il ne t'aime plus, Rébecca, il t'a aimée, je le sais, mais cela n'est déjà plus et c'est moi qu'il aime maintenant. Lis plutôt cette lettre, je ne mens pas. » La princesse de Ragon d'Helyeuse s'était vivement emparée du billet, elle parcourait du regard. — Tu as raison, va-t'en, va-t'en,

il faut partir. — Je te le disais bien, Rébecca, il faut que je m'en aille. Maintenant il faut que je te dise aussi une chose que tu ne sais pas. Ton Simon, c'est moi qui te l'ai pris. — Tu dis î — Oui, c'est moi qui t'ai volé son amour, c'est moi qui ai installé ici le désir adultère, c'est moi qui l'ai lentement détaché de toi. — Misérable I tu l'aimais donc? — Non, mais je te haïssais, je te

hais encore. — Moi! je ne t'ai fait que du bien ,

ah! je comprends. Ce que tu hais en moi, ce sont mes bienfaits. — Et tes succès aussi, ta gloire, ce murmure flatteur qui t'escorte partout, ce sillage d'encens que tu traînes après toi, toute cette gloire volée, en somme, qui est un peu mon œuvre. Je suis une misérable, je le sais, mais une vieille haine de race nous sépare. Yois-tu, Rébecca, tes aumônes, tes bontés pour moi, rentrent dans la légende que tu veux à ton œuvre, ton œuvre cabotine. »

La princesse s'était ressaisie et regardait curieusement éclater ce flot de fiel : « Oui, la haine de nos races, l'irréparable haine, » faisaitelle en parlant tout haut sa pensée et, tout à coup illuminée : « Cette bague qu'il t'apportait pour ton doigt malade, le doigt blessé, je com-

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prends, c'était en remplacement d'une autre, la bague qu'il avait perdue et qu'il n'a retrouvée que vingt-quatre heures après. Sa bague, ma bague, c'est toi qui l'avais prise et la portais à ton doigt.

— Oui. — Gomment cela était-il arrivé? — J'avais essayé sa bague que je trouvais admirable et je n'ai pu Tôter de mon doigt. — C'est la vérité, cela? — La vérité, que je n'ai pu d'abord faire glisser l'anneau, mais quand j'ai pu l'ôter une heure après, je l'ai gardé quand même.

— Ah I et pourquoi ? — Pour créer un secret entre lui et moi. C'est la complicité qui lie en nous rendant coupables. »

Mélisande était devenue attentive : « Je comprends, vous complotiez tous deux contre moi, l'Aryenne et l'Aryen contre la Juive. Mon luxe et mon bonheur te pesaient, tu étoufTais dans le bien-être et le succès que tu tenais de moi. Au risque de te perdre, tu as voulu briser ma vie. Le bonheur d'autrui, voilà qui est dur à supporter, n'est-ce pas ? et maintenant que mou bonheur est détruit et le scandale installé ici dans ma maison, tu m'appelles, tu me dis «regarde » el tu t'en vas. Eh! bien non, ma petite Marthe, le calice est plein, tu m'aideras à le boire, je ne

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le liens pas quille et ne te laisse pas partir. Tu resteras. »

Martlie Illiatieff ouvrait les yeux. Un paysage de rêve l'entourait.

Allongée dans un rocking-chair auprès d'une balustrade de marbre, elle dominait les allées d'arbustes et de fleurs rares d'un jardin d'Italie s'étageant en terrasses avec, à Ihorizon, la fuite nostalgique et bleue de deux lacs au pied de montagnes vaporeuses.

Lue colline, escaladée de verdures profondes, vergers d'orangers et jardins de princières villas, se dressait juste en face d'elle, séparant de son dôme de velours les eaux lumineuses et dolentes des lacs. Le soleil déjà haut dans le ciel les faisait d'azur pâle ; les montagnes escarpées et hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille, on aurait dit, de brume mauve, déchiqueté et hautaine, telle on en voit dans les tableaux des Primitifs. Des vaporetti et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blan-

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ches villas s'essaimaient sur ses rives, comme des colombes tombées là exténuées de langueur, et tout le fond du lac était moiré d'une grande

ombre Des terrasses du jardin des odeurs

entêtantes et délicieuses montaient, les seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée à la ferveur amoureuse des jasmins.

Autour de la jeune femme, oppressée par tant de beauté, la nature défaillait toute. Derrière elle un bois de cèdres et de mélèzes épaississait le mystère d'une forêt sacrée; à quelque pas un escalier de marbre montait dans la pénombre d'une treille alternée de glycines et de pampres. Partout c'était l enchantement d'un jardin d\h'mide avec le chimérique éblouissement des deux lacs à l'horizon.

Celui de gauche était plus nostalgique encore. Absolument désert, sans une voile sur le saphir laiteux de ses eaux, il s'enfonçait dans la solitude la plus abrupte et la plus sauvage à l'ombre de montngnes si hautes, que des nuées les couronnaient : solitude ensoleillée que la torpeur de midi faisait plus morne encore. C'étaient la tristesse et l'abandon d'un lac hanté, et, tout au fond de l'étroit couloir de roches, où il

dormait, une brusque déchirure semblait s'ouvrir sur un pays des fées, et la jeune femme, hypnotisée se grisait délicieusement de l'incurable mélancolie de ce vertigineux horizon. Elle avait toujours préféré ce lac à Taulre, le désolé Lecco au lac de Gomo fréquenté et mondain. Lecco, Cùmo, Bellagio, Ménaggio, les lacs

italiens ! Elle était à Bellagio, installée dans

celte villa Serbelloni, qui commande un des plus beaux panoramas de l'univers, la villa Serbelloni légendaire à travers l'Ancien et le Nouveau Monde, dans le luxe coûteux du plus ffrand hôtel du lac et cela aux frais des Helveuse. Elle n'était donc point morte. De quel métal était donc son àme , de quel métal ou de quelle lâcheté pour avoir survécu à une telle honte I Elle avait voulu mourir pourtant; elle avait mieux que voulu, elle s'était donné la mort ! Dans une éclampsie de rage et de désespoir, oubliant tout et son mari et ses enfants, la malheureuse jeune femme avait tenté le geste suprême. La mort n'avait pas voulu d'elle, Rébecca veillait. Son ennemie intervenue à temps avait appelé la Faculté, s'était installée à son chevet, s'était instituée sa gardienne et

finalement l'avait sauvée, arrachée, disputée au Néant: et de cette affreuse tentative vers Tau- (lelà la jeune femme s'était réveillée sans force, brisée par la souffrance, plus soumise et plus esclave que jamais, rivée à sa rivale par la reconnaissance, car la princesse avait pardonné. Marthe avait dû dévorer cette dernière humiliation.

Cette difficile convalescence, suite de sa tentative d'empoisonnement, c'est Mélisande qui l'avait installée à ses frais sous les cèdres odol'ants de la villa Serbelloni. La princesse voyageait en ce moment avec son mari sur les autres lacs, Marthe était trop faible pour les suivre à Pallanza, ils l'avaient laissée aux soins de deux femmes de chambre dans cette solitude embaumée de Bellagio. Ils l'avaient amenée là directement de Saint-Moritz, ils reviendraient la reprendre vers le 20 septembre pour l'emmener à Venise, où ils avaient loué un palais. Dans le monde, à Paris, on avait cru à un accident. C'était par inadvertance que la comtesse llhatieff s'était empoisonnée, et il lui avait fallu accepter la version. Les événements l'avaient trahie, le hasard s'était fait le

complice de Rébecca : « Ta resteras )>, avait impérieusement crié la Juive à TAryenne à la fin de leur querelle, et IWryenne était restée.

« Tu resteras ». et avec un frémissement de tout son être la convalescente évoquait la fin de cette scène alTreuse. Elle avait décidé de toute sa vie. Pour mieux s'en retracer les phases, Marthe llhatieff avait fermé les yeux. Elle revoyait le désordre de sa chambre, dans son pavillon de l'hôtel d'Helyeuse, Rébecca debout devant elle, les traits durcis et rendus plus précis encore par l'énergie d'une irrévocable décision, toute la grâce apprise de son visage mondain ramenée au type de la race, ses yeux pâles de fureur; à côté d'elle, sur un meuble, Técrin ouvert, récrin de la bague adultère et immédiatement après le geste qui la mettait dehors, le geste pour la chasser de la femme outragée, le ta resteras de la Juive, se ressaisissant brusquement d'elle-même et substituant le sang-froid à la colère, mettant un plan de conduite dans ce sang-froid.

Dans le feu de leur querelle les deux femmes avaient repris le tutoiement : a Tu resteras », avait presque vociféré Rébecca; elle reprenait

aussitôt froidement : « Vous resterez )>.et au mouvement révolté de sa rivale : « Vous resterez, parce qu'il ne me convient pas d'avoir abrité un adultère sous mon toit. Il me plaît encore moins d'avoir recueilli chez moi une amie coupable. Si le prince de Ragon d'Helyeuse a la fantaisie d'entretenir une liaison, il l'entretiendra dehors et non chez moi. Je ne veux pas, je ne peux pas avoir été dupée par mon mari et ma meilleure amie et surtout moi, une Juive, comme vous me le reprochez, par deux Aryens. Gela, je ne le veux pas. Voilà pourquoi vous ne partirez pas, ma chère Marthe. — Moi! et qui m'en empêchera? » et, la princesse s'étant assise : a Mais la seule objection que je vais vous faire et à laquelle vous n'avez pas songé. Comment expliqueriez- vous ce départ au comte Ilhatieff? Vous partez, direz-vous, pour échapper aux obsessions du prince, mais cette intrigue nouée par vous sous mon toit, direz-vous à votre mari que c'est vous qui en avez eu la première idée et que vous, mon obligée, vous n'avez trouvé que cela pour reconnaître mes bontés, de me voler Simon ? Vous allez le faire revenir d'Afrique pour lui annoncer ce joli

scandale. Il provoquera le prince nécessaire- ' ment, et mettez qu'il le tue, je n'en resterai pas moins princesse et le beau rôle sera le mien. Je vous aurai nourris, vous et les vôtres, pour me voir dupée, trahie par vous avec mon mari pour . complice. Admirable en vérité, cette revanche d'Aryens ! Si vous croyez que vous aurez l'opinion pour vous, mais tout cela est de l'extravagance. Une femme de votre âge et de votre monde, chère amie, n'a pas le droit d'être aussi impulsive. Et vos enfants, y avez-vous songé ? Que vont-ils devenir dans tout ceci ? Vous ne me voyez pas continuant à entretenir les fils de la maîtresse de mon mari, et vous, d'ailleurs, avec ce grand orgueil des Malhouëlt, allez-vous pouvoir supporter ce fait de la pension de vos fils payée par moi et de leur éducation conti- ||; nuée aux frais d'un homme qui a voulu vous prendre et que vous avez chassé ». Et la comtesse Ilhatieff, en fermant les yeux, entendait la voix ironique et coupante de la princesse d'Helyeuse. Mélisande avait tout à fait repris son sangfroid : « Etes-vous convaincue maintenant, chère amie, de Finutilité de votre beau geste ? car c'est un geste et rien de plus que ce

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congé donné au prince par votre pudeur indi-* - gnée et la remise de cet écrin, à moi, la femme et l'amie trompée. Bravade et défi dont je reconnais Teslliétisme et qui feraient bien au théâtre, mais absolument ridicules à la ville, puisqu'ils ne peuvent que vous nuire et n'aboutissent à rien. Ainsi, c'est dit, n'est-ce pas, ma chère Marthe, nous avons toutes les deux rêvé. Le prince ne vous a jamais fait la cour, vous n'avez jamais éprouvé pour moi ni envie, ni rancune en reconnaissance de mes bontés pour vous. Digne de votre réputation de femme supérieure, vous n'avez jamais souffert de mes bienfaits, vous n'avez jamais songé à me prendre mon mari. Il n'y a jamais rien eu entre vous et Simon. Quant à l'explication nécessaire qui vient d'avoir lieu ici, une fois sortie de chez vous, je l'aurai oubliée. Vous voudrez bien me faire le plaisir de l'oublier aussi. »

La princesse s'était levée et se dirigeait vers la porte. Tout à coup elle revenait précipitamment vers la jeune femme atterrée : « Pardon, faisait Rébecca. il v a cette baerue. »

Ses yeux venaient de rencontrer l'écrin : « Ce rubis, lui, est un fait, nous ne pouvons le dé-

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truire. Acceptez-le de ma main et veuillez le porter en souvenir de moi. C'est moi qui vous le donne, il vous rappellera notre inaltérable amitié. — Mais c'est affreux, je ne peux... — Tous pourrez. Je vous dis qu'il ne s'est rien passé, je ne pardonne pas, je ne sais rien, j'ignore, » et avec un sourire de triomphe : « Je ne vous demande pas de porter cette bague aujourd'hui. Aujourd'hui vous ne descendrez pas à table, vous êtes malade. Pour la livrée vous ne pouvez m'avoir appelée si brusquement chez vous que pour un motif sérieux, demain non plus. Je viendrai prendre de vos nouvelles, vous ne reprendrez votre..., vous ne paraîtrez à l'hôtel que mercredi matin au déjeuner. Je vous garantis le respect absolu du prince, vos scrupules désormais ne seront plus alarmés. Adieu, Marthe. » Et la princesse d'Helyeuse s'était retirée de son pas glissant et léger.

La comtesse Ilhatiefï'n'avait pas bougé. Elle élai t restée là, anéantie, les yeux vides, la tète basse, contemplant avec des prunelles d'hypnose l'affreux avenir qui désormais était le sien. Elle demeurait ainsi pendant près de dix minutes, immobile, épouvantée, matée, puis elle se levait toute

droite, comme somnambule, allait à sa table et, repoussant machinalement récrin, attirait à elle un écritoire et du papier à lettre. Elle s'asseyait raide, presque automatique, le regard ailleurs; maintenant elle écrivait : « Non, je ne reprendrai pas mon service auprès de vous, Rébecca, fai pu accepter le joug pour lamour des miens, je ne le subirai pas par terreur, fen ai assez de ces deux ans de servage, yf avez-cous assez domestiquée? Vous croyez me tenir par mon secret, mais en tablant sur 7non amour de la vie, vous ni avez jjr été ime dme sœur de la vôtre... La vie, j'ai appris auprès de vous à t'exécrer et à la haïr. On n'a pas barre sur ime créature désenchantée, et j'ai descendu tous les degrés du désenchantement. Ah! vous ne ^n'avez pas fait grâce (Tune seule goutte du calice et je l'ai vidé jusqu'à la lie, et cette lie contenait tant de fiel que la joie de vivre et même l'amour des miens me sont tombés du cœur. Je ne vous reproche rien, Rébecca : votre conduite envers moi est la tardive revanche des longues souffrances de vos ancêtres. Vous vengez sur moi les séculaires affronts de votre race, vous avez longtemps attendu, mais votre jour est arrivé, n est-ce pas ? mes

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aïeux à moi auraient eu moins d endurance^ iU seraient morts à la peine ou se seraient révoltés^ je suis de leur race, vous de la vôtre. Vous ni avez enchaînée, je me délivre, adieu. «

Elle avait cacheté la lettre, timbré la cire à ses armes et, ayant sonné sa femme de chambre : « Yous remettrez cette lettre à la princesse vers six heures, je suis un peu souffrante et vais me reposer. Venez me réveiller en sortant de chez la princesse, pas avant. Vers sept heures venez m'habiller. Laissez-moi. » Et elle était entrée dans sa chambre.

Mais la femme de service, qui avait assisté à une partie de la scène, s'effarait de la pâleur et de la décision de ce visage tragique. Elle s^était précipitée, éperdue, chez la princesse et lui avait remis la lettre : « Oh! madame, accourez, il se passe quelque chose, j'ai peur, j'ai peur. »

La lettre à peine parcourue, la princesse s'était levée et avait sonné la livrée : « Vite, un médecin, courez au plus près, » avait fait téléphoner à Desbois, l'illustre docteur, et, sans même prendre un manteau, avait suivi la femme de chambre. Elle n^avait pas mis trois minutes à traverser le jardin, un valet de pied emmené par

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elle avait enfoncé la porte. Marthe Ilhatieiï s'était barricadée chez elle pour mourir. Elle était étendue sur son lit, la face déjà dévastée par les progrès du poison, les lèvres contractées, les \eu\ agrandis d'épouvante, comme vides. La fiole retrouvée dans le cabinet de toilette peimettait au médecin accouru de donner l'antidote.

CXn l'avait soignée et on l'avait sauvée, mais, pendant huit jours, on l'avait chèrement disputée à la mort. La princesse, installée à son chevet, ne l'avait pas quittée d'une minute. Pendant huit jours et huit nuits elle Favait veillée, se relayant avec la religieuse. Le prince était demeuré consigné à la porte: tout Paris était venu s'inscrire à l'hôtel d'Helveuse, s'informant de la malade. Dans l'opinion publique le suicide était un accident: une sympathie grandissante auréolait la princesse, rendant hommage à son dévouement : Mélisande était admirable et, quand la comtesse Illiatiefl entrait enfin en convalescence, elle trouvait ses deux fils debout auprès de son lit.

Ils se jetaient dans ses bras et la jeune femme les étreisrnait convulsivement.

Ils confondaient ensemble leurs sanglots, leurs

baisers et leurs larmes. Mélisande assistait souriante à ces épanchements, elle rendait une mère à ces enfants. Huit jours après le comte Ilhatieff, prévenu par un télégramme, arrivait à Paris. Pour revoir sa femme mourante il avait quitté Sidi-Bel-Abès, le désert et le régiment; la princesse d'Helyeuse assistait à l'entrevue. Le comte s'était emparé de sa main et la tenait longuement appuyée sur ses lèvres. La princesse sentait couler sur ses doigts la tiédeur d'une larme; ses soins, sa ferveur lui avaient conservé la seule créature qu'il aimât.

Et la vie avait recommencé comme par le passé à l'hôtel d'Helyeuse. Pour tout Paris l'intimité était plus étroite que jamais entre les deux femmes ; le prince, lui, se faisait rare à l'hôtel. II affichait maintenant une liaison avec une fille de théâtre, et tout le Faubourg plaignait cette admirable jeune femme, impassible dans son abandon. Elle se consolait de la conduite du prince en se livrant tout entière à ses goûts de poésie et d'art; la sympathie grandissante des foules faisait monter le chiffre de ses éditions; toutes les semaines, un grand journal célébrait à sa première page le talent et le caractère de la

princesse dllelyeuse. Néanmoins, la comtesse Ilhalieff se rétablissait lentement, sa santé avait été cruellement ébranlée. Pour activer sa convalescence les médecins ordonnaient Saint- Moritz ; la princesse d'Helyeuse renonçait à sa saison de Trouville et de Gowes, elle allait s'installer avec Marthe dans l'Engadine. Le prince était venu les y rejoindre au bout d'un mois. De là ils étaient descendus tous trois sur les lacs; Bellagio les avait possédés huit jours, mais des affaires d'éditions et un futur succès de théâtre voulaient la princesse à Milan et à Rome et à Florence aussi. La presse italienne, enthousiaste des œuvres de Mélisande, clamait sa gloire à tous les coins de Tltalie. On allait donner d'elle, en novembre, au théâtre olympique de Vicence la tragédie de Xiobé: sa présence était nécessaire dans les villes où l'on préparait son triomphe; on avait donc laissé la comtesse Ilhatieff, avec deux femm-es de chambre à la villa Serbelloni, on viendrait la reprendre vers le 20 septembre, époque à laquelle le jeune ménage irait se fixer pour un mois à Venise. Mélisande y avait loué un palais, les Ragond'Helyeuse y recevraient toute la littérature

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italienne et Mélisande y pourrait aussi surveiller les répétitions de sa tragédie : Yicence est à une heure de Venise. Les horizons mauves de Lecco s'atténuaient, de plus en plus vaporeux dans la lumière difluse, la comtesse IlhatiefT venait de rouvrir les yeux. Ses prunelles étaient encore hagardes de toutes les visions évoquées, ses paupières meurtries de toutes les souffrances ressouvenues. Un son de cloche frémissait dans lair calme, l'écho en courait sur les ondes des lacs; c'était l'heure du déjeuner. La jeune femme se levait, son regard tombait sur la petite table où sa main venait de s'appuyer. Le rubis sanglant serti de brillants était là, irradié et splendide dans la clarté d'août, plus rouge encore, serti dans le bleu des lacs. La bague, c'était le gage de servitude et d'expiation! Mélisande avait exigé que Marthe la portât toujours, c'était la seule chose, d'ailleurs, que la Juive eût réclamée de l'Aryenne. Quelquefois, lorsqu'elle était seule et qu'elle s'abandonnait à ces tristes retours sur elle-même et sur son passé, la comtesse Ilhatiefî retirait sa bague, car ce mince anneau d'or pesait étrangement à son doiat, mais comme c'était une àme droite,

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même en l'absence de Mélisande, elle se faisait un devoir de le remettre à son doigt. Ce matin, dans l'enivrement de lumière et de parfums de cette solitude enchantée, elle avait retiré l'anneau. Elle le glissait lentement à, son index et reprenait lentement le chemin de l'hôtel. Chacun a son fardeau à porter dans la vie. Parfois on s'assied au bord du chemin, on dépose un instant son chagrin près de soi, dans la poussière brûlante ou la fraîcheur de Therbe, mais il faut bien poursuivre sa route, et l'on repart avec sa charge, les uns sur l'épaule, les autres à la main. La résia-nation. c'est la science de vivre.

C'était à Marseille, en pleine grève des Inscrits maritimes, dans la flânerie et le mouvement de plus de trois mille marins jetés sur le pavé; l'agitation se compliquait de la période électorale. Dans la journée, des hordes avaient parcouru les rues en hurlant; puis, c'avait été le long du cours Belzunce et de la Cannebière des défilés et des exhibitions plus grotesques que menaçantes.

Le soir avait enfin amené le calme. Il faut bien manger, même en temps de révolution, et les restaurants du vieux port bondés de consommateurs faisaient les quais plus vastes. Les petites rues du quartier de Reboul avaient pompé l'émeute et, avant d'entrer chez Bassot, nous rôdions, Macherolle et moi, au bord du quai de la Fraternité, he Shat7irock, le croiseur de l'Etat.

loi GENS DE MER

chargé du service des postes, et la Sarbacane , torpilleur attaché au port de Toulon, mouillés là depuis les grèves, y attardaient quelques flâneurs.

- Réunis à l'arrière du torpilleur et du Shamrock, des hommes d'équipage se tenaient debout et chantaient. Ils chantaient en chœur un air d'opéra, la Dame blanche, je crois; mais leurs voix graves et jeunes prenaient dans les ténèbres un accent religieux de choral.

Des passants s'étaient arrêtés comme nous. Dans l'air chaud et saturé d'absinthe et d'odeurs d'épices, des relents de poussière et d'humanité moite afTadissaient.

— Tiens, c'est vous, monsieur Jacques!

Une large main s'était posée sur mon épaule.

— C'est bien vous, je né mé trompais pas ! Je me retournai: un homme était devant moi,

ébauchant le geste de soulever sa casquette. La nuit était tout à fait venue, je ne distinguais que le blanc des prunelles et l'éclair d'un sourire sous la broussaille d'une forte moustache rousse. Je ne reconnaissais pas l'individu.

— Héî vous ne me rcmeltez pas; Rolando, Pierre Rolando, à bord du Bouvel? Il y a trois

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ans, à Toulon, et puis ensuite à Evizza, quand vous êtes venu en Corse, j'étais alors en permission; j'étais le cousin du patron de rhôtel. je donnais un coup de main à Técurie. Je vous ai conduit quelquefois dans la forêt d'Aïtone; vous ne me remettez pas; moi je vous ai remis tout de suite. Vous n'avez pas changé. Moi, c'est le costume... Voyons, quand vous veniez dîner au carré sur le Bouvet et voir ce pauvre monsieur de Lissagneuse, le petit frégaton. Il est mort, le pôvre...

Je regardai l'homme. La voix chantante venait de préciser un souvenir.

— Rolandol mais oui, je vous reconnais, mon brave.

Et je serrai la main du Corse.

— Mais, que faites-vous ici?

— Mais je suis débarqué, comme les autres... Cette satanée grève ! Il a fallu bien suivre le mouvement, ce nest pas drôle, allez...

MacheroUe, intéressé par les doléances du marin, me poussait discrètement le coude.

— Si vous l'invitiez à dîner?

Rolando ne déclinait pas mon ofîre.

— Té I cela ne se refuse pas. On nest pas

dOG GENS DE MER

riche en ce moment, et puis ça fait toujours plaisir de se trouver avec des bons garçons comme vous, monsieur Jacques.

— Venez donc, mon brave Rolando, Monsieur et moi, nous vous invitons à manirer la bouillabaisse chez Bassot.

— Chez Bassot I

— Et vous nous raconterez vos griefs à table.

— Et ça sera long alors, car nous n'en manquons pas. »

Rolando était, en effet, là-dessus intarissable. Il vidait avec nous un inépuisable fonds d'anciennes haines et de rancunes récentes.

Naturellement, c'étaient les officiers qui avaient tous les torts. Ah I cet état-major de la marine marchande! On ne saurait jamais, on n'en dirait jamais assez, parole ! »

Et, surexcité par la présence de Macherolle qui prenait des notes, Tinscrit maritime citait des services de Compagnies où, en quinze jours de traversées successives, de Marseille à x\l2er, Bône, Ajaccio, Nice, Bastia et Livourne, etc., les hommes à bord n'avaient que cinq heures d'escale dans chaque port et jamais une nuit à terre.

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— Ce n'étaient qu'arrivées et départs

L'homme éreinté, vanné, tombait de fatigue et ne comprenait même plus les manœuvres, et nous autres surtout, dans les chauffes, tout dégoulinant de sueurs et noirs de suie qu'on sen fait peur, et je vous fais grâce des mauvaises mers et des paquets d'eau embarqués sur le pont, tandis que certains officiers, dans les salons des premières, s'envoient les passagères de marque.

— Mais, faisait Macherolle sceptique, les olTiciers ont pourtant leur service comme vous, et c'est un surcroît de travail tout à leur honneur, que vous leur attribuez.

— C est vrai, ils ne sont pas tous comme ça ; mais, parmi eux, il y a de sales types! Oh I il s'en passe de drôles à bord, allez! Si on avait le temps d'écrire ce qu'on voit de manigances et de baroutles dans les cabines de passagers, on serait riclie : mais voilà, on n'a pas d'instruction, on ne sait pas !

— 11 se passe tant de choses que cela, Rolando? Voyons, vous exagérez, mon garçon.

Et Macherolle intrigué remplissait coup sur coup le verre du chauffeur.

— S'il s'en passe! Tous ceux qui naviguent vous le diront comme moi.

— Non !

— C'est qu'vous n'savez pas l'effet que la mer fait aux femmes; rien ne porte plus à l'amour : Ou ça les abat avec le mal de mer et Ton dirait un tas de chiffes, ou ça leur appuie où vous d'vinez ; alors elles deviennent toutes drôles; elles parlent fort, rient aux éclats et elles ont des yeux brillants et fixes dans des faces toutes contractées, et messieurs les officiers ne s'y trompent pas. C'est alors qu'ils engagent la conversation et préparent leurs tlirts, comme ils disent. Allez, quand un commandant ou un lieutenant de bord entreprend une de ces poupées sur la passerelle, c'est comme si l'affaire était dans l'sac.

— Et les maris? car il y a souvent des maris, interrompai-je énervé.

— Les maris! Ils ont toujours le mal de mer. Et vous pouvez me croire, monsieur, y a pas de vertu qui résiste sur l'eau ; des femmes qui, à terre, ne regarderaient même pas l'officier, leur tombent dans les bras au bout de six heures de mer. C'est la nature qui veut ça. Oh! la partie est belle.

— Mais enfin, quand elles sont malades, car elles sont parfois malades, par les gros temps, par exemple?

— Malades! Alors elles sont sans défense.

— Dans les cabines de première classe 1 Je ne crois pas ça, Rolando; les passagères sont rarement seules : il v a des femmes de chambre, des amies. Gela vous plaît à dire, mon garçon. »

Le Corse était devenu perplexe :

— Avec les passagères de première classe, je n'dis pas ; mais avec les passagères des secondes! De Marseille à Alger il y a toujours un tas de chanteuses de café-concert, d'actrices qui vont rejoindre leur théâtre. Ces messieurs n'ont qu'à taper dans Ttas; et puis ils ont un truc : ils leur font peur avec le mal de mer, y leur disent qu'elles seront très mal dans leur cabine, en bas, qu'elles seront secouées, tout l'tremblement; bref, ils leur offrent leur cabine à eusses et leur couchette , etc. , et vous comprenez, quand elles sont là-dedans, malades ou non, ils en font ce qu'ils veulent.

— Ah! vous nous en direz tant. Si elles vont d'elles-mêmes coucher dans les cabines des offi-

ciers 1

— Mais c'est là le truc, et ils le connaissent Lien. Quand j 'naviguais sur la Mitidja, nous avions à bord, comme officier mécanicien, un grand escogriffe de Normandiot qui ne les ratait pas. Ah! il le savait Tlruc, lui. Il passait rinspection des passagères de seconde classe, et, quand il en avisait une gironde, il était pas long à lui monter Ijob: il abordait^ endormait la bergère, qu'elle aurait moins d'roulis, pas du tout d'tangage, est-ce que j'sais, moi? bref, quelle devait venir dormir chez lui, qu'il mettait sa couchette à sa disposition. . . Et le tangage ! qu'elle l'avait double avec ce grand houlcgon dans ses voiles, et que le lendemain, les pauvres, elles en avaient les yeux battus.

— Vous exagérez, Rolando. Et il s'appelait, ce misérable ?

— Ganudet, M. Canudet, et qu'nous en étions tous outrés à bord, surtout dans la chauffe, car il n'était o^uère commode avec nous, ce srand Robert le Diable de oNormand, et nous l'avions tous dans Tnez. Mais que jlui ai joué, un jour, un bon tour.

— Vous, Rolando?

— Moi, Rolando, et le voilà. C'était, il y a

LE BOX CEIAUFFEL'R 111

trois ans, à Buiie. J'étais donc chaudeur au môme bord que mon liomme, et nous allions partir. La Mitidja démarrait du quai à six lieures, il en était cinq et demie et je trôlais sur le quai en train d'fumer une cigarette, dans mon complet de travail, quand j'suis abordé par une typesse bien en chair, bien en forme et habillée je n'vous dis qu'ça, une robe grenat et de la fourrure. Elle m*regarde dans les yeux et m'dit : « Vous êtes à bord de la Mitidja? — Oui, madame, que j'iui dis, chaufleur pour vous servir. — Chauffeur, qu'elle dit. Alors voudriez-vous me rendre un service? Ce serait de me porter au bateau ma valise et deux paquets que j'ai là, dans un café, tout près. Si vous voulez venir avec moi, je vais vous y conduire et je vous donnerai quelque chose. — Mais rien qu' rplaisir, madame. — Vous êtes trop galant, chautreur. » Et qu'elle msourit et que j'iui emboîte le pas.

C'était une valise pas bien grosse, un carton à chapeau et un paquet d'musique qu'elle m'dil, car elle était chanteuse de café-concert. Sa malle était déjà abord; elle venait dfaire une saison dans un café-chantant d'ia ville et retournait à

Marseille. Et, là-dessus, elle s'asseoit auprès d'une table et commande deux absinthes, que j'en prendrais bien une avec elle, que ces choseslà, ça ne se refusait pas. « C'est que nous n'avons guère le temps, que j'iui dis. — Mais si, mais si, le bateau ne part qu'à six heures et demie, uii officier vient de me le dire. — Un officier? Qui ça? — Hé, qu'elle me dit, un grand maigre à monocle avec des moustaches blondes, que je reconnais mon Normandiot de malheur. — M. Canudet! Vous le connaissez donc? — Non. » Et elle me rit au nez et me raconte qu'à peine à bord, mon officier l'avait abordée, s'était rais en quatre pour la conduire à sa cabine, qu'elle lui avait demandé si l'on aurait une bonne traversée, qu'il lui avait répondu : « Gouci, couça », et qu'en tous cas elle serait plutôt secouée dans les secondes classes. « Et il vous a offert la sienne de cabine, le brigand, hein? — Oui. Gomment savez-vous ça ? — Et vous l'avez acceptée vous, sa cabine? Vous n'allez pas coucher là? — Acceptée, non, mais à peu près. — Eh bien ! vous êtes propre ! — Mais qu'est-ce que vous avez, chauffeur ? les veux vous sortent de la tête, les mains vous tremblent. — J'ai, j'ai

que j'suis r'tourné d'voir une jeunesse comme vous tomber dans ces traquenards-là. » Et, hors de moi, j'iui raconte tout à trac le truc du Canudet et d'ses pareils , j'vends la mèche, j'mange l'morceau, oui, j'Iui honnis Tastuce et la duplicité du Normandiot. « Mais c'est affreux! qu'elle m'dit sans avoir Tair autrement émue. Mais comment faire ? — ?S'y allez pas. — C'est que j'ai promis et, si je n'y vais pas, il connaît le numéro de ma cabine, il est capable de venir m'y retrouver. — Ça. il en est bien capable; mais il y a un moyen : v'nez coucher dans la chauffe, dans not' cabine à nous. J'vous offre ma couchette, les draps sont tout propres, et vous s'rez respectée. — Bien sûr? — Foi de Piolando I Vous dormirez tranquille et personne ne vous embêtera. Nous sommes six dans la chauffe : le graisseur, deux mécaniciens, le tisonnier, un chauffeur et moi, et tous Corses. C'est vous dire que tout l'monde vous respectera. — C'est bien, j'accepte. Encore une absinthe, chauffeur? » Et elle fit comme elle le dit, la vaillante petite femme. Jlui transbordai son baluchon dans not' chauffe et elle dormit dans not' cabine ; elle dormit tranquille, veillée et surveillée par cha-

cun de nous à lour de rôle, et que le grand Ganudet n's'avisa pas d' venir la retrouver I et que nous riions tous sous cape de la mine qu'il devait faire chez lui, tout seul, en songeant à sa nuit perdue.

— Et la chanteuse ne fut pas malade?

— Xon; nous eûmes bonne mer. Elle sjeiîrnait Lien de temps en temps, un petit peu; mais les femmes I

— Et vous l'avez tous respectée et vous ne l'avez pas revue ? balbutiait Macherollequi étouffait de rire.

— Jamais.

— Je m'en doutais. Voilà une bougresse qui a du emporter une fichue opinion des Corses; non, elle n'a pas dû regretter sa nuit, Rolando, mon ami.

Et MacheroUe accentuait la fumisterie d'une cordiale bourrade dans le dos de l'inscrit.

— Vous êtes le modèle des chaufTeurs. Respectée par six hommes, non, voilà une chose qui n"a pas dû lui arriver souvent, à votre chanteuse ! Mes compliments. Mais voilà une petite femme que vous n'êtes pas près d'entendre chanter à Bastia ! »

— L'aclion de la mer sur le tempérament des femmes, de certaines femmes surtout, l'étrange surexcitation qu'elles apportent dans leur système nerveux, le détraquement que quelquesunes subissent et cela jusqu'à Tinconscience, l'imprévue facilité dont beaucoup d'entre elles deviennent susceptibles pendant la longueur et rhorripilement des longues traversées ; et les flirts et les brusques dénouements que prépar ent entre officiers et belles dames ce particulier état d'âme et ce spécial état des sens... oui, il y a exagération dans tout cela, mais, pourtant, un fond de vérité subsiste et c'est un phénomène très pathologique et très physiologique aussi, que cette influence de la mer sur certains organismes de femmes, c'est aussi un phénomène de nature.

— Et l'aventure de M""' Desm azuré?

— Tu la connais donc?

— Si je connais l'aventure de M"^ Desmazure et de ses bas jaunes? Mais elle a fait le lour des ports de France. Elle fait encore la joie des carrés d'officiers en rade de Brest et de Toulon, amuse les veillées de quart d'Ajaccio et d'Alger, et alimente, le soir, la conversation languissante des yachts dans les longues croisières de la Méditerranée. »

Et Grangirard, levant sa coupe de Champagne à hauteur du front et la dédiant du geste à Macherolle :

— Yas-y donc, mon cher : Nous sommes tout oreilles; ne nous fais pas languir avec les bas jaunes de M"""" Desmazure. Ça ne vous rajeunira, ni toi, ni elle. A propos, n'est-elle pas divorcée?

— Comment donc! et remariée.

C'était, il y a quelque vingt ans, la Compagnie Transatlantique inaugurait à grand fracas le premier voyage de la Toin^aine. C'était le transport le plus rapide qu'on eût lancé jusqu'à ce jour; il sortait des chantiers de la Méditerranée et, conditionné sous les ordre d'un tout jeune

PASSAGERES 117

ingénieur, il devait faire la traversée du Havre à New-York en sept jours; les autres paquebots en mettaient encore dix ou onze, c'était donc toute une révolution dans la marine de commerce. La Compagnie avait organisé autour de ce lancement une énorme réclame; non seulement toute la presse était entrée en campagne, mais, en homme avisé, le directeur avait eu la géniale idée d'un voyage d'essai, d'une croisière de quelques heures du Havre à Bordeaux, au cours de laquelle les plus gros bonnets de la finance et quelques grands noms de sports invités pourraient juger de la vitesse du nouveau transport et, — le tout était de les bien choisir, — en parler utilement dans les salons et dans les clubs. La chose se passait justement en août et la mode peuplait toutes les plages; la saison de Trouville battait son plein ; Trouville, Deauville, Cabourg en aval, Sainte-Adresse, Etretat, Bruneval et Dieppe en amont de la Seine. Il n'y avait qu'à consulter dans chaque endroit la liste des étrangers, car on ne pouvait songer qu'aux élégances en villégiature sur la côte normande, la mode ayant disséminé tout Paris aux quatre coins de la France et plus loin encore. Un choix

mûrement réfléchi lançait les invitations sur tout le littoral. La Touraine partirait du Havre le 9 août, à neuf heures du matin; elle irait cueillir àTrouville,Deauville, Gahourg,Houlgate et autres stations de la côte les invités du Calvados. Un grand déjeuner servi sur le pont réunirait, à midi, tous les passagers. Le capitaine se faisait fort d'être, au moment du café, en vue des côtes de la Bretagne et. si la mer était belle, on serait à Bordeaux pour dîner. Les invités de la Seine-Inférieure devaient, eux, s'embarquer au Havre.

On faisait une exception pourtant pour M. et M"""' Desmazure, alors en villégiature dans leur villa de Bruneval: M. Desmazure était un des gros actionnaires de la Compagnie ; il commanditait de plus plusieurs banques et sa chance à la Bourse était proverbiale : ce grand Desmazure réussissait dans toutes ses opérations : c'était un homme à ménaser.

M™^ Desmazure, belle personne déjà mûre, dont un régime sévère, un médecin dévoué, une masseuse à demeure et un coifTeur à sa dévotion prolongeaient magnifiquement les quarante ans sonnés, n'était pas moins à ménager. Vaniteuse

PASSAGERES 119

comme un paon et pas encore habituée à son énorme fortune, elle prétendait naïvement avoir la plus belle installation de tout Paris, citait le prix de ses perles, se retroussait jusqu'aiix genoux pour montrer le luxe de ses dessous et d'impressionnantes jarretières assorties à la nuance de ses robes; attelait deux ou trois fois par jour pour exhiber au Bois sa carrosserie et ses chevaux et, quoique bonne femme, arrivait à être insupportable. Ses amies, entre elles, Fnppelaient Faille première en souvenir d'un mot touchant que la belle banquière avait eu, à un de ses jours de réception, dans son propre salon^ Gomme on la complimentait sur la toilette arborée : « Oui, c'est assez joli, disait-elle aux flagorneurs, d'ailleurs je sais ce que cela me coûte, ça sort de chez Rouff — et pinçant l'étoffe entre ses doigts pour en faire valoir le grain — et vous savez? faille première. »

Le nom lui en était demeuré, M""^ Desmazure, désireuse d'être du Tout-Paris, avait fait acheter à son mari un journal; c'était moins pour y diriger une opinion que pour avoir son service de « premières ». Les Desmazure eurent désormais leur loge, voire leur avant-scène, à

toutes les représentations sensationnelles. Madame y trônait dans des robes de cour et un étincellement de joyaux qui la signalaient vite à l'attention des habitués; et. à se voir ainsi dévisagée deux ou trois fois la semaine par les jumelles des autres loges et les lorgnons de toutrorchestre, Faille première finit parse croire une personnalité. Ses soirées au théâtre devinrent l'objectif de sa vie. Quand, pour une raison ou pour une autre, quelque représentation était retardée, M"^ Desmazure en soufTrait, déçue comme une jeune fille de son premier bal manqué, et l'on citait d'elle cette phrase admirable : « Nous ne sommes pas allés dans le monde cette semaine, il n'y a pas eu de c( première. » Aussi en avons-nous profité, Anatole et moi, ajoutait-elle, pour nous coucher de bonne heure. Dès neuf heures, en sortant de table, Anatole est monté se coucher dans son Henri 11^ moi dans mon Louis XV et les enfants dans leur Kate Greenaway. )> Naturellement chez les Desmazure, les salons étaient du plus pur Empire et la salle à manger, François I". Dernier détail, le griffon écossais de M""^ Desmazure avait coûté quinze cents francs et portait, comme collier, une chaîne d'or alternée d'émeraudes et

PASSAGERES 121

d'opales estimée trois mille. M""^ Desmazure encourageait les peintres : Léon Comerre. Ferdinand Humbert et Théobald Ghartran l'avaient tour à tour représentée en pied, le premier en jardinière Louis XV, dans le fameux costume de la Pompadour; le second, dans un coin du parc, ajustée comme une femme de Técole anglaise, le grand chapeau, Fombrelle et le chien, et le troisième enfin sur un banc de jardin, assise en face de la mer. Trois M™^ Desmazure (coût, soixante mille francs) présidaient les trois salons du rez-de-chaussée.

C'est cette belle madame que les passagers du Havre trouvaient installée à bord de la Touraine. Faille première y paradait assise sur la passerelle, dans un cercle d'officiers éblouis. Une ruineuse robe de guipure d'Irlande écrue, une ombrelle à manche de vieux Saxe, un jeu de perles complet, des rubis à tous les doigts et, aux oreilles, les plus beaux solitaires du monde en faisaient une espèce d'idole. Il n'était pas jusqu'à son éclatant maquillage encore exaspéré par le bleu du large, les yeux adroitement soulignés de kolh et la solide dorure des cheveux savamment teints qui n'eussent ému tout Téqui-

12i> GENS DE MER

page. M™*" Desmazure avait encore une fort jolie taille; sa corselière et son couturier veillaient à ce qu'elle n'en perdît pas un centimètre. M. et M''''^ Tiqueniez. les gros armateurs du Havre, M. Oscar Meffray de Sainte-Adresse et ses deux filles. M"'^ de Roman ville et la comtesse Ileller. flanquées de leurs maris, trouvaient tout l'état-major de la Toiiraine aux pieds de M"^^ Desmazure. Le commandant respirait son ûacon, le capitaine s'occupait de Phémore. le griffon écossais de quinze cents francs; le lieutenant Darmon, le plus bel officier de la marine marchande, iouait eii rousrissant avec son éventail. M™^ Desmazure, nonchalamment étendue sur un roclving-chair, se faisait nommer les caps et les différents points de la côte. De subtils efÛuves s'émanaient de toute sa personne. Ces messieurs les humaient avec délice. M. Desmazure, bénévole, offrait des cigares : « Un havane, commandant? »

Les nouveaux arrivants se contentaient d'aller grossir cette cour. Les Templiers et les Eberstein, cueillis à Trouville : les Montmorin, les Plantagenet et le comte Piquart, celui qui fait courir, embarqués, eux, à Deauville, amenaient

PASSAGERES 123

à peine une diversion. Les trois jolies misses Ethereld, montées à Gabourg avec leur père, changèrent seules un peu le courant d'adoration établi. Tout un essaim de jolies femmes et d'élégances marquaient l'escale d'Iloulgate. A Dives, on se trouvait une trentaine de personnes, toutes du même monde et surtout de mêmes revenus. Les femmes, après s'être toisées, ayant reconnu les robes du bon faiseur, avaient daifi;né quitter ce visage rogue et fermé qu'elles arborent toutes en présence d'une inconnue. Les trois misses Ethereld, ornées de dents éblouissantes, avaient immédiatement affiché une gaieté folle qui ne les quittait plus depuis Gabourg... Gomme on était à niveau <le millions, cette gaieté se communiquait. On se reconnaissait pour s'être rencontié aux courses, au Bois, aux eaux, partout enfin ; des flirts s'organisaient, dirigés par le petit Gonti'an de Saxifrage, pique-assiette et tapeur avéré du monde oi^i l'on s'amuse, mais toléré pour les discrets services qu'il sait rendre à chacun en temps opportun ; Gontran de Saxifrasre ou le Botlin des trente-six mille adresses, entretenu, dit-on, par tous ses fournisseurs; Gontran de Saxifrage, placier en

\-2i GENS DE MER

pierres précieuses à ses moments perclus... et. quand on se mit à table, la glace était rompue.

Le déjeuner fut charmant : ces sortes de déjeuners le sont toujours. Le Champagne y coulait à flots et le vin du Rhin aussi; la Compagnie avait bien fait les choses ; les passagers à venir n'étaient pas à plaindre s'ils étaient à pareille cuisine. Croustades de homards, chaufroids de volaille, pièces de bœufs au beurre d'écrevisses mirent tous et toutes en appétit. La mer était, d'ailleurs, superbe, comme si on l'eût commandée ; la Toiiraine fendait d'une marche égale et sûre une nappe d'eau bleue d'une transparence de lac. « A se croire en Méditerranée », déclarait lord Ethereld, qui passait tous ses hivers à Cannes. M. Desmazure déclarait, lui, se croire en gondole, à Venise.

Comme on servait le café, le commandant déclarait la Tourainc en vue de la presqu'île d'Ouessant. .. On se levait de table; on se dispersait pour se retrouver en groupes sympathiques ; la plupart des femmes s'éclipsaient... il y avait un peu de houle. Le déjeuner passait-il mal ■?Le commandant remarquait quelques vides. Après tout, ces dames étaient parties peut-être

se remettre de la poudre et raviver leur beauté... Un maître-d'hôtel passait des boîtes de cigares et les hommes, plus valides, se mettaient à fumer; tout un cénacle, on aurait dit de club, se formait à l'arrière.

On causait. « Mais, oii est Darmon ? remarquait tout à coup le capitaine; je parie qu'il est encore fourré dans quelques jupes... Ah! il est jeune, le gaillard! » Et, s'apercevant du silence subit parmi les fumeurs, il s'arrêtait conscient de sa gaffe. « Mais, le voici! » Le beau lieutenant venait enfin de surgir de l'entrée des premières : <( Ah! c'est vous, où étiez-vous, mon ami? s'exclamait le capitaine ravi de rompre les chiens: mais comme vous êtes rouge. Vous ne venez pas de la a chauffe » ? Vous avez Tair tout ahuri, que vous arrive-t-il donc ! » Et l'officier, harcelé, poussé à bout : « Enfin, puisque vous le voulez, la plus déconcertante aventure î j'en suis encore tout étourdi. — Une aventure! — Extraordinaire! En me levant de table je suis abordé par une passagère qui, toute chancelante, se cramponne à mon bras et me prie de la conduire jusqu'à sa cabine... la tête lui tournait, le plancher vacillait sous elle, bref, un com-

mencement de mal «le mer. Je l'aide à descendre l'escalier, je la conduis jusque chez elle; là, je veux appeler la femme de chambre. « Inutile, me dit-elle, je me sens déjà mieux. Aidez-moi seulement à ni'étendre... ces oreillers sous ma tête, seulement... Merci. » J'obéis. — « Ne me quittez pas encore. » Je m'asseois auprès d'elle, elle me prend la main. « — Plus près. » Ses veux me regardaient étrane^ement, je les sentais appuyés sur les miens et si brillants dans cette cabine obscure... Sa bouche souriait, sa main pressait la mienne et doucement m'attirait; une violente odeur de muguet et de Chypre faisait l'atmosphère lourde, a — Oui. je suis mieux », soupirait-elle, et ses deux bras, glissés autour de mon cou, me penchaient malgré moi sur sa bouche et nos lèvres se touchaient... Ahl quel baiser I quelle étreinte et quelle femme I quelle ardeur et quel instrument de plaisir! Ah! je ne plains pas son mari à celle-là. )) — « Pardon, nous le plaignons tous », faisait froidement lord Etherejd. Etle jeune homme, glacé sous le regard sévère de ses supérieurs : « — Mais je ne vous ai pas dit le nom; je ne sais pas qui c'est, je ne saurais même pas la

reconnaître. — Allons donc, vous n'avez pas vu son visage? — Je n'ai vu que ses yeux ; et des yeux de passion, ça n'a pas de couleur.

— Avouez que vous vous êtes vanté, jeune homme. Vous avez voulu vous amuser de nous.

— Moi? — Vous, ou bien donnez-nous un détail. Vous avez bien remarqué quelque chose, la couleur de ses dessous, de ses bas?...

— Ses bas! et l'officier perdant la tète, oui, je me souviens, ils étaient jaunes. »

— (( Anatole, montez donc me rejoindre. On a d'ici une vue superbe. On découvre toutes les îles. » C'était M""^ Desmazure, brusquement apparue en silhouette sur l'escalier de la passerelle. Elle se penchait, interpellant gaiement son mari. D'une main elle s'appuyait à la rampe de fer et, relevant de l'autre le tumulte soyeux de ses dessous, montrait à tous deux jambes moulées dans d'éclatants bas couleur d'or...

Madame, serai chez vous à quatre heures pour f/ traiter affaire gui nous intéresse. Espère la terminer, veux croire que vous me ferez rhonneur de me recevoir. Viens exprès de Londres et repars à neuf heures.

Jonathan Steem.

— C'est laconique... et expéditif, très américain surtout I Ah î ces Yanl^ees ! Ce télégramme, sa rédaction surtout I II y a cent ans, il n'y aurait pas eu assez de balais pour jeter ce monsieur-là dehors... Ah 1 largent. Targent ! Ils sont nos maîtres. »

Et M™^ de Sommereuse froissait d'une main fébrile le papier bleu de l'imprimé. Ce n'était plus entre ses doigts rageurs qu'une minuscule

boulette ; une chiquenaude l'envoyait rouler au bout de la vaste pièce. »

— Si je ne le recevais pas !... Oui, c'est cela. J'irai faire un tour au Bois, cela lui apprendra, à ce Jonathan...

Et la jeune marquise, se levant foute droite dans un étroit fourreau de moire gris perle, merveilleusement harmonisé au blond cendré de ses cheveux, allait se camper devant la haute glace de la cheminée. L'eau morte du miroir lui renvoyait son image, l'ovale exquis d'une face un peu étroite, la candeur de deux larges prunelles violettes et tout un ensemble de sfravité virsrinale et pensive, égayé à temps par l'impertinence du sourire et la mobilité sensuelle du plus joli nez.

Suzanne de Sommereuse, née des Hautes- Agdes, s'imposait surtout à l'admiration par la plus extraordinaire transparence de teint. Cette transparence était aujourd'hui singulièrement animée, le télégramme de Jonathan Sleem lui avait fait monter une rougeur aux joues : l'indignation lui allait bien. Arrêtée devant la glace, M""^ de Sommereuse le remarquait :

— Oui, j'irai au Bois, reprenait-elle, j'ai, par

hasard, trop belle mine pour ne pas la inonlier. Avec la fortune et la jeunesse, une des seules choses que le monde vous envie férocement, c'est la sauté. »

Et la jeune marquise allait ramasser au bout du salon le télégramme métamorphosé en boulette, Elle le dépliait lentement, le relisait plus lentement encore et, se laissant tomber sur une chaise, le coude au bois de rose d'une table ornée d'authentiques Gaffieri.

— Pauvre Bobby, soupirait-elle, qui paiera ses dettes pourtant ! Deux millions, c'est lourd. Soit, je recevrai donc M. Jonathan Steem.

Et se levant, cette fois, pour sortir :

— Mais ie 2'arde le téléirramme. Si Taffaire ne se faisait pas, je le montrerai comme pièce de conviction. »

Et la jeune marquise se retirait.

Bobby pour les amis du Cercle et la petite intimité trois mille personnes dans Paris dont cinq cents grues des Acacias et des Hippodromes), de son vrai nom Robert Aimery des Hautes-Agdes, était le frère aine et bien-aimé de M""*^ de Sommereuse. Ce frère adoré faisait l'orgueil et le désespoir de sa sœur.

UN GRAND MARIAGL: 131

Très beau joueur, yachtman accompli, chauffeur modèle, sans rival dans tous les sports, parieur impavide et coqueluche de tous les boudoirs, Roberl-Aimery des Haules-Agdes était à la côte. Il n'y avait personne de plus brûlé que lui sur la place ; impossible de lui faire faire en France le beau mariage. Il avait un passé par trop scabreux. Le marquis de Sommereuse, très épris de sa femme, avait deux fois payé ses dettes, mais ne voulait plus rien savoir. Les Hautes-Agdes par eux-mêmes ont peu de fortune. Suzanne avait été épousée pour sa beauté, et les dettes du jeune duc dépassaient à l'heure présente plus de deux millions. La nomenclature de ses créanciers déconcertait ; Bobby devait, par exemple, soixante mille francs à un restaurateur des Champs-Elysées ; il en devait autant, sinon plus, à un grand cabaret de Nice ; on citait de lui un passif de trente mille francs chez un chemisier. C'était fou et d'autant plus effarant que Bobby continuait à jeter l'argent de ses fournisseurs par les fenêtres, aussi insoucieux de l'avenir que du passé.

Une catastrophe était inévitable et M™"" de

Sommereuse s'en désespérait, quand la combinaison de master Jonathan Steem s'était présentée, planche de salut inespérée dans le gouffre 011 glissait des Hautes-Agdes. Master Jonathan Steem était le fils du fameux AVilliam- Harry Steem, de Cincinnati, porcs et viandes salées, une des grosses fortunes d'il y a trente ans de la jeune Amérique.

Le vieux William mort, Jonathan Steem avait continué ; la maison de Cincinnati avait aujourd'hui des succursales à Boston, New- York et jusqu'.à Chicago : elle remuait des millions. Jonathan Steem . marié et père de plusieurs enfants, avait une sœur, miss Georgina Steem, belle créature à la chaire savoureuse et à la denture solide (des hanches et de la gorge déjà comme une femme), dont le luxe, les fantaisies et je ne sais quoi de violent dans l'extérieur et les allures avaient, toute une année, remué Paris, ne l'avaient pas ébloui. Trop sûre d'elle-même, la belle Américaine avait heurté l'opinion par l'agressive indépendance de ses manières. Ses flirts affichés d'abord avec un tragédien démodé, puis avec un peintre en vogue, ses déjeuners à Armenonville et

ses dîners au Ritz, une escapade assez retentissante dans une Réserve de la Riviera l'avaient quelque peu démonétisée. Le Faubourg, si accueillant aux riches héritières , n'avait pas ouvert ses portes à miss Georgina Steem, et c'était là le moindre des soucis de la princesse du porc salé. Miss Georgina Steem n'était pas venue en France en quête d'un épouseur: et puis les années avaient passé et, entre temps, la descendante des Steem s'était mis en tête de devenir duchesse.

Comme cette belle indépendance n'était pas d'un placement facile, le frère, homme avisé, passait un minutieux examen des ducs alors à vendre. Il arrêtait son choix sur Robert-Aimerv des Hautes-Agdes; la situation de ce cher Bobbv ne lui permettait pas les préjugés.

De son côté la marquise de Sommereuse, très inquiète des destinées de son frère, avait épanché son angoisse dans le sein d'une As'ence • l'Agence discrète avec célérité (il faut bien justifier son programme), avait mis en rapport ces deux âmes familiales , master Jonalhan et la marquise Suzanne. A de vagues ouvertures de la France la pratique Amérique avait répondu par

des questions directes ; des pourparlers s'étaient ene^agés. trop rapides au gré de la marquise effrayée du train que prenaient les choses. Suzanne des Hautes-Agdes n'en avait pas informé son mari ; à peine en avait-elle parlé un soir à son frère, après dîner, entre deux cigarettes, et voilà que, prise dans l'engrenage, elle se trouvait acculée à un rendez-vous, un véritable rendez-vous d'affaires que ce Yankee lui donnait par télégramme avec le désir expressément formulé d'en finir. Il venait entre deux signatures, Tune à Londres et lautre à Bruxelles, terminer ce marché Hautes-Agdes et Steem, et le procédé révoltait tout le sang bleu de M™" de Sommereuse.

Elle s'y résignait pourtant. A quatre heures elle était installée dans le cabinet de son mari. Elle l'avait choisi à cause des portraits de famille...

— Des ancêtres, la seule chose qu'ils n'aient pas encore, avait judicieusement pensé cette petite-fille des Croisés, il leur faut au moins trois cents ans et six guerres pour oser afficher un portrait. »

Une gerbe de lis dans une grande urne de

Sèvres blanc rompait seule l'austérité de la pièce. M™^ de Sommereuse n'avait pas daigné changer de robe, mais elle avait noué autour de sa taille un fichu de tulle blanc, accentuant ainsi une ressemblance légendaire avec la Dauphine, ressemblance royale destinée à émouvoir le sang plébéien de Jonathan; puis elle réfléchissait que, si l'exactitude est la politesse des rois, elle est un peu bourgeoise chez les reines, et pour ne pas avoir l'air de trop attendre les millions de Fx^mérique la jeune femme passait dans le salon voisin.

A quatre heures sonnant, un valet de pied introduisait master Steem dans le cabinet aux portraits. D'un coup d œil, le visiteur inspectait la haute salle baignée de clair-obscur et commençait l'inventaire des toiles. Presque au même instant, une porte s'ouvrait et la marquise de Sommereuse faisait son entrée.

Un salut, une révérence profonde :

— Veuillez vous asseoir, monsieur.

La jeune femme avait remarqué que le visiteur avait aux pieds des souliers ferrés et sur le dosl'homespun jaunâtre des complets de voyage; un faux-col propre éclaircissait seul sa tenue, la

cravate rouge cachait à peine les carreaux de la chemise de flanelle. Master Jonathan n'avait même pas laissé sa canne aux mains du valet de pied.

Les deux antagonistes se mesuraient du regard. L'Américain s'était assis :

— Je serai bref, madame. D'ailleurs je n'ai qu'une heure à vous donner, j'ai trois rendezvous en sortant d'ici. Le temps de dîner, et je prends le train de neuf heures à la gare du Nord.

— J'ai reçu votre télégramme, plaçait la marquise.

— En effet j'oubliais. Je suis chez vous, c'est que vous consentez à traiter, c'est-à-dire à conclure l'affaire qui m'amène. Pas de phrases, n'est-ce pas? Ce mariage n'aurait pas déraison d'être, si le duc des Hautes-Agdes avait un patrimoine ; il n'en serait même pas question de mon côté, si ma sœur Georgina Steem n'avait la fantaisie d'être duchesse. Les jeunes gens se connaissent-ils? Peu importe, ma sœur est très belle, je puis vous l'affirmer. Je connais le duc de vue, ils auront de beaux enfants, tout est là ; le sans" des Steem vaut celui des Hautes-A^des, si j'en juge par vous et moi. »

Et il adressait à la jeune femme décontenancée un sourire de fatuité heureuse. Il l'aggravait encore par un soudain cambrement de son torse ; master Jonathan Steem avait croisé ses bras sur sa poitrine et en faisait saillir les muscles comme ceux d'un lutteur.

— Allons donc au fait : le duc des Hautes- Agdes est aujourd'hui à la tête de deux millions de dettes. Hautes-Agdes est hypothéqué bien audessus de sa valeur, une vente serait un désastre. Monsieur votre frère est donc acculé à ceci ou à cela; au suicide ou à un engagement dans la légion étrangère, ce qui revient au même, ou alors le beau mariage. Le beau mariage, moi, je viens vous l'offrir. Miss Georgina Steem a vingt-cinq ans ; c^est une des plus belles créatures des Etats et, il y a vingt ans, elle en aurait été un des plus sensationnels partis, mais les temps ont marché. La maison Steem et G'"^ ne dispose que de quarante millions, ce qui est relativement peu chez nous. Eh bien I le jour oii ma sœur sera duchesse des Hautes-Agdes, je paie les dettes du duc, je rachète Hautes-x\.gdes à son nom et je lui reconnais un million.

— Ginquante mille francs de rente, c'est peu.

Pas même cinquante mille francs à trois pour cent.

— Oh ! chez nous l'argent ne rapporte pas moins de sept. Le duc n'aura qu'à laisser l'apport que je lui reconnaîtrai dans notre banque, je lui garantis quatre-vingt mille francs de rente.

— C'est peu pour un ménage.

— Mais, attention, je recc^nnais à ma sœur six millions, mais je la marie sous le régime de la séparation de Liens; je tiens à sauvegarder les intérêts de mes petits-neveux.

— Vous vous méfiez, monsieur?

— Dame. Bobby a un passé un peu lourd, — et les lèvres rasées de l'Américain avaient un sourire informé en prononçant le nom de liobby, — au cas où les choses tourneraient mal, il faut tout prévoir, il faut que les marquis des Hautes- Agdes soient assez riches pour entretenir leur père. Voilà, madame, ce que j'avais à vous dire.

— C'est un marché.

— Non, une affaire.

— Vous achetez le duc des Hautes-Aades trois millions.

— Pardon, quatre : ce n'est pas assez ?

UN GRAND MARIAGE i:]0

— Un Haules-Agdes ne se vend pas.

— Personne ne se vend, mais chacun agit au mieux de ses intérêts et il faut bien faire une (in.

Jonathan Steem consultait sa montre :

— J'ai dit quatre milhons. Vous n'en trouverez pas plus.

— Monsieur !

La marquise de Sommereuse s'était levée frémissante, tout son être vibrait comme une tige: un froncement imprévu de ses narines lui faisait un mufle de lion. L'Américain la regardait^ intéressé.

— Vous êtes très belle.

La jeune femme se cabrait, atteinte et révoltée :

— Monsieur 1

Elle esquissait le geste de lui montrer la porte. Le Steem la considérait froidement.

— Quelle race ! pensait-il à haute voix. Et, désignant les cadres pendus aux murs : ^ Des Sommereuse ou des Haules-Agdes ?

— Des Sommereuse, faisait Suzanne interloquée. Vous êtes ici chez le marquis.

— Alors tous les Hautes-Agdes sont au château, la propriété du duc?

La jeune femme venait de se ressaisir. Elle ne daignait même pas répondre.

Alors Jonathan :

— Je vous apparais comme un mufle et je ne dis pas un mot qui ne vous révolte. Différence de races et de tempéraments. Vous apportez en tout ceci une vieille sentimentalité que nous n'avons pas, nous autres gens pratiques, essentiellement hommes d'affaires. Je suis un peu brutal peut-être, mais je vous assure que je suis un très honnête homme. J'évalue le titre et la personnalité du duc desHautes-Agdes à quatre millions ; je viens vous proposer d'associer cette valeur à celle de ma sœur Georgina Steem, que j'estime moi, six millions. Je ne ferais pas l'affaire si elle ne me semblait excellente^ mais je la sais bien meilleure encore pour vous. Yoilà.

La marquise s'était laissé tomber sur sa chaise, comme brisée.

— Monsieur !

L'Américain s'était levé.

— Madame, je vous ai demandé un rendezvous de quatre heures à cinq heures. Je n'ai plus qu'une minute à vous donner, je suis attendu

ailleurs. Ici Je n'attends plus que votre réponse. Quelle est votre décision?

— Ma...

— Le duc Robert-Aimery des Hautes-Agdes veut-il épouser, oui ou non, miss GeorginaSteem?

— Mais si vite ?

— Madame, je prends ce soir le train de Bruxelles à neuf heures. Demain, à dix heures du matin, je verrai un prince belge. Evitez-moi un voyage inutile. Un silence de votre part équivaut à un refus.

Un subit effarement redressait la marquise.

— Mais, monsieur, donnez-moi au moins jusqu'à demain. On laisse au moins une nuit pour réfléchir. Il faut que je voie mon frère.

— Soit, madame, je vais vous donner mon adresse à Bruxelles.

Et, crayonnant quelques mots sur une carte :

— Je vais remettre le prince de Naslahaut à demain trois heures. J'attendrai votre télégramme jusqu'à midi ; c'est vous dire que nous préférons de beaucoup à un prince belge un duc français.

Et le Yankee prenait congé.

Toulon somnolait : 1 après-midi était accablant. les rues rongées de soleil dévalaient vers la mer, étroites et jaunes, à peine soulignées d'un côté par un mince liséré d'ombre. Derrière les persiennes closes on sentait des siestes commencées et des paresses en bras de chemises qui se prolongeraient au moins jusqu'au soir ; toute la ville semblait dormir entre sa rade et ses montagnes devenues transparentes, comme évaporées de chaleur ; une odeur forte cinglait des égouts.

Un seul coin frais dans la cité soleilleuse, la place Puget baignée d'un clair-obscur tombé de ses platanes, la place Puget et sa fontaine en rocaille, toute verte de mousses et de capillaires, avec son murmure d'eau perlant de feuille en feuille, ses marchands de coquillages installés

autour de sa vasque et l'âpre amertume de leur éventaire...

Nous nous y étions réfugiés, Maxence Forber et moi, chassés du bord de mer par Taveuglante réverbération du soleil, et, échoués dans un bar, nous nous absorbions en vrais Provençaux dans la lente élaboration d'une grenadine-amer-limonade.

Trois pêcheurs, pantalons retroussés jusqu'audessus des genoux, venaient de s'installer à une table voisine de la nôtre. Encore chargés de leurs filets, ils portaient avec eux une forte odeur de marée, et, sur le pavé, d'humides empreintes attestaient la largeur de leurs pieds nus.

Deux des pêcheurs semblaient avoir pris h parti un troisième, qui se taisait, le coude à une table et le menton dans la main, et mêlaient à leur conversation saint Antoine de Padoue.

— Ton ancre ! Ah I si tu comptes sur lui pour la retrouver, tu peux en faire ton deuil, Pascal !

— Oui, ajoutait l'autre, il n'a plus d'autorité, ce saint, il est passé de mode. Faut croire qu'il n'est plus en cour au paradis.

144 GENS Di: MER

— Il m'a pourtant une fois fait retrouver mes filets et contre un cier;L'e de quarante sols, disait, en hochant la tète, celui que les autres avaient appelé Pascal.

— Tes filets 1 Tu les a retrouvés dans la barque du Génois, parce que le Génois te les avait pris. Les Génois î tous voleurs. Tu n'as qu'à faire une randonnée au port marchand et au fort Saint-Jean, tu la retrouveras peut-être, ton ancre : mais croire que le saint te mettra le nez dessus, non. tu n"es rien fada fadais.^ mon pauvre Pascal.

Et Pascal abattant son poing sur la table.

— Xom de Dieu ! une ancre qui m'avait coiité plus de cent francs et d'occasion, au marché à la ferraille, sur le Champ de Mars; et tu dis qu'saint Antoine, cette fois-ci, n'pourra rien pour

moi !

— Tu n'es pas fou, tu sais bien quin'peut plus rien, ton saint, d'puis que la Corsoise du Bar des glace>^ l'a noyé dans la fontaine. Ah 1 ça lui a porté un coup, cette noyade-là.

— Ça, c'est vrai.

— Et ça a bien diminué sa clientèle. Ah ! il en a eu autrefois, de l'argent, ce saint-là !

— Mais, maintenant !

— Ça n'est plus ça.

— Alors vous croyez qu'en allant faire un petit tour chez les Génois?...

— Yas-y toujours, Pascal; tu connais l'proverbe : Gêne^, mer sans poissons, femme sans vergogne, homme sans foi.

— Mer sans poisson ! aussi y viennent chez nous pêcher le nôtre ! et y ne pèchent pas que d'ia sardine et du homard, ils font aussi main basse sur nos engins.

— T'as bien parlé. Marins, j'suis sûr que c'est les Génois qui m'ont escamoté mon ancre, et cette nuit je me lèverai à deux heures et j'irai faire un tour dans leurs barques, au Mourillon.

— Et j'irai avec toi, Pascal. Tu sais qu'ces frères-là ont Tcouteau facile.

— Tope là ; et, en attendant, j'paie la tournée. J'voulais mettre à saint Antoine un cierge de deux écus, ça sera encore une économie.

— Et nous t'en offrons une autre, Pascal, au bar du Casino.

— Alors on monte au boulevard ? On monte I «

Les pêcheurs réglaient et se levaient.

— Et cela vous en bouche un coin, me disait familièrement Forber. ce saint noyé qui en perd sa clientèle. On voit bien que vous n'êtes pas du pays; l'histoire a remué toute la ville et ranime encore les conversations de cercles et de carrés, les soirs de parties languissantes, et nous sommes sur le lieu même du crime. C'est dans Teau de cette fontaine, dans cette vasque que fut trouvée la statue du saint coupable... oui, coupable de ne pas avoir exaucé la prière de sa dévote. Ce pauvre saint Antoine de Padoue fut bel et bien submergé et noyé en effigie par celle qu'il avait oublié d'écouter. Est-ce assez moyenâgeux et espagnol ! Cela ne vous rappelle-t-il pas les envoûtements opérés au moyen de statuettes de ciré, percées d'une aiguille empoisonnée à la place du cœur ou de la tête, selon la maladie dont la maîtresse trahie ou l'amant abandonné voulait voir mourir l'infidèle. Et 'naturellement c'est une femme qui a fait ce beau coup. Les femmes seules ont ce fanatisme et cette ardeur d'imaerination dans la vengeance et cette femme était une fille du quartier, une misérable prostituée de ce Chapeau Rouge dont les ruelles puantes et sordides dévalent, à cinquante mètres d'ici, sur

cette étonnante place dite du « Pavé dWmour ». Cette fille, une Corsoise, comme ils disent ici, en réalité une Corse, pour parler français, aimait follement, de toute son àme et de toute sa chair... Ne prenez pas cet air efïaré î Ces malheureuses créatures ont quelquefois une àme, une petite âme obscure, dont la flamme ne brûle que plus intense au moindre souffle un peu vif tombé dans Taffreuse geôle oii les parque la Salubrité. Leurs affreuses corvées de métier n'apportent pas chez toutes la lassitude et l'écœurement que Ton croit... Chez certaines, au contraire, les sens s'exaspèrent et T hystérie se développe, allumée de jalousies, de vanités et d'alcool. C'était le cas de cette Corse.

Elle s'était prise d'une espèce de passion adorante et sauvag-e pour un matelot du Brennus, un rengagé breton retenu dans la marine par ses galons de quartier-maître, une douce et morne brute entrée, un soir de bordée, dans la maison de cette fille, monté au hasard avec elle, et qui, par veulerie, par faiblesse était revenu... Avec la passivité et Tentètement borné de sa race, le Breton s'était peu à peu attaché à cette prostituée, qui avait pour lui des caresses plus

longues, que n'en ont ordinairement ses pareilles, et s'ingéniait à lui faire plaisir. Exilé dans celte irrande caserne grouillante qu'est Toulon, loin du pays et sans famille, le matelot avait retrouvé près de cette fille accueillante un semblant de fover. Il s'était mis en ménage avec elle, comme ille disait en son langage naïf, ils étaient mariés. 11 l'appelait sa femme et, chaque fois qu'il descendait à terre, il venait s'installer, durant des heures, à une table de l'établissement, assistait, mélancolique, aux allées et venues et aux sorties de la Françoise avec les autres clients (c'était le métier), et attendait que le flot des visiteurs eût tari pour monter... Il passait après la clientèle, comme tous les hommes aimés, et, quand il n'avait pas d'argent en poche, c'était elle qui payait pour lui au comptoir ; mais, les soirs de paie, il se rattrapait en lui apportant des fleurs, (ces petits bouquets d'œillets et de tubéreuses que les marins permissionnaires piquent dans l'échancrure de leur col) des rubans, des mouchoirs fins et même des images de sainteté, car le Breton était resté croyant. La Corse était aussi dévote malgré l'ignominie de sa profession et, à l'occasion de la Saint-Jean (c'était le

nom cUi quartier-maître), elle lui avait même donné un chapelet en lui faisant promettre qu'il le porterait toujours en souvenir de leur amour, et lui, tout attendri, un peu ému, un peu bu peut-être, lui avait juré sur la tombe du défunt son pauv' père qu'il ne Toublierait jamais et qu'elle ne tomberait jamais de son cœur. Et ne souriez pas, mon cher! Cela n'est pas si ridicule ; les humbles aiment comme ils peuvent et bien plus sincèrement que nous.

— Pardon, mais je ne vois pas jusqu'ici ce que saint Antoine de Padoue...

— En effet; mais, avant tout, il faut que vous sachiez que Toulon est un des derniers refuges de ce bienheureux. C'est à deux pas d'ici que le vénéré saint, dont l'intercession fait retrouver aux personnes croyantes les objets et même les amants perdus, possède le plus cossu de ses innombrables autels ; sa chapelle est des plus achalandées. Non seulement elle est en vogue dans le pays et fréquentée par toutes les commères du quartier, mais sa renommée s'étend dans toute la France et même hors des frontières ; des lettres et des offrandes y affluent journellement d'Espagne et d'Italie, d'Autriche

et même du Nouveau Monde, et la desservante de cette chapelle réalise bon an mal an des bénéfices d'au moins vingt-cinq mille francs, car cet autel n'est pas dans une église, il est chez une mercière. La chose est invraisemblable, mais c'est ainsi. C'est dans une arrière-boutique, convertie en oratoire, que saint Antoine de Padoue opère. Il a sa boite aux lettres comme un haut fonctionnaire de TEtat , toute une carsaison de ciere^es de toutes errosseurs et de tous prix et encaisse par jour une bonne moyenne de pièces de cent sous. Pour les fervents la mercière tient tout un choix de petits saints Antoines de diverses grandeurs, à l'effigie du vrai ; la boutique où il miraculise n'est pas loin du marché. Marchandes et revendeuses y affluent, et aussi les dames de la ville. Il n'est pas moins populaire auprès des demoiselles du Chapeau roufje. Dans ce monde-là on a toujours perdu quelque chose et on a toujours quelque objet à retrouver.

La Françoise était une des ferventes du Saint: c'était toujours pour son Breton qu'elle allait le prier, l'implorer et lui porter ses économies. Voilà cinq ans que son quartier-maître et elle

LE SAINT COUPABLE loi

étaient ensemble, et c'est à saint Antoine qu'elle attribuait la durée de leur liaison. Le chapelet qu'elle lui avait donné avait été béni sur son autel ; à chaque départ de Jean pour une croisière, elle n'avait jamais manqué d'aller lui brûler deux cierges, et Jean lui était toujours revenu bien portant et fidèle. A ses retours d'Alger comme des Salins-d'Hyères, à ses rentrées de Marseille, où il va tant de mauvaises femmes pourtant, comme à celles de Villefranche et du S"olfe Juan, si dan2:ereuses pour les amies des matelots à cause de Nice, où les hommes ont tant d'occasions de se débaucher, elle l'avait toujours retrouvé plus tendre et plus câlin qu'au départ, et sa dévotion pour le saint s'en était exaltée. Elle le vénérait plus que Madame la Vierge, elle Taimait peut-être encore plus ardemment que Jésus. Mieux : Jean avait eu son changement pour Brest, il avait dû partir pour gagner son nouveau navire, et cela, dans son propre pays; il s'y était tellement langui d'elle qu'il en avait demandé son changement, et, un beau matin, il lui était revenu. 11 avait trop d'ennui de ne plus la voir; mais aussi en avait-elle fait des neu vaines à ce bon saint Antoine de Padoue, pendant que son

homme était sur Fescadre de l'Océan.. . Et voilà qu'après cinq ans d'amour, comme dans les livres, au bout d'un mois de permission qu'il était allé passer au village, auprès de ses vieux, il lui écrivait qu'il ne reviendrait plus. La mère se faisait vieille, le père était infirme ; ils le voulaient auprès d'eux et, pour ne pas les contrarier, il démissionnait, prenait une barque de pèche et épousait une cousine à lui, une Bretonne bien honnête, bien gente et bien affable, qui avait quelque bien et cinq ans de moins que lui. C'était elle qui l'avait quasi-demandé, la cousine ! Elle était encore toute petite fille qu'elle l'aimait déjà et qu'il ne s'en était jamais douté. Et voilà. Ça lui faisait deuil de lui écrire tout ça; qu'elle avait été bien bonne pour lui et qu'il s'en souviendrait toujours.

La Françoise avait lu la lettre sans dire un mot; son front s'était seulement creusé d'une grande ride. Les lèvres sèches, elle avait replié la lettre et l'avait mise dans sa poche; seulement, le soir, son dernier client parti, elle saccageait à coups de poing et à coups de pied le petit autel dressé par elle au saint dans sa chambre et tenu caché derrière un rideau, s'emparait de sa sta-

tuette, et, jetant un fichu sur sa tète, dégringolait Tescalier et s'enfuyait par la première rue. Elle ne rentrait qu'une heure après.

Le lendemain matin, un de ces marchands de coquillages, en puisant de l'eau de la fontaine pour arroser son éventaire, remarquait la statuette en faïence couchée au fond de la vasque. Il la montrait à la marchande de journaux installée auprès de lui ; des passants s'arrêtaient, des commères s'attroupaient, des boulangers sans ouvraofe sortaient des bars d'en face. Il v a deux bureaux de tabac, place Puget. Ce fut bientôt une émeute. On repêchait le saint, on le reconnaissait, des femmes se signaient. C'était un scandale, un sacrilège. On avait noyé saint x\ntoine. Par les allées Lafayette, où le marché battait son plein, la nouvelle gagnait le Chapeau- Rouge ; des créatures en peignoir s'amenaient en traînant des savates sous leurs talons nus. C'était bien une de ces saletés-là qui avait fait le coup, et, comme un groupe de ménagères indignées montrait le poing à ces voleuses de santé :

— Non, ce n'est pas elles, mais c'est moi, faisait la Corse en écartant la foule, la foule

instinctivement reculée devant la pâleur de celte femme echevelée aux yeux fixes. C'est moi qui ai noyé le saint. Y m'a trompée, trahie, volée. Depuis cinq ans que j' l'engraisse pour qu'i m'garde mon homme. Mon homme s'rait mort en mer. j'aurais rien dit, c'est son métier, il est marin ; mais le saint me Ta laissé prendre par une aut' femme. Alors, j'ai noyé le saint.

SALUE, « ANGÈLEÎ »

— Monsieur, c'est le batelier qui vient dire qu'y faudrait peut-être que ces messieurs et dames se pressent, par rapport au vent qui se lève. Plus tôt qu'on s'ra parti, mieux qu'ça vaudra à cause de la mer.

— Nous sommes menacés d'une si mauvaise traversée que cela? Diable! diable I

— Moi, si c'est pour être secouée comme ce matin sûr le vapeur, j'aime autant rester coucher ici, déclarait Fanny Marberg.

— Réfléchis, chère amie, que c'est deux jours et deux nuits dans File. Le paquebot ne revient qu'après-demain.

— Baste! il y aura toujours la barque et son batelier.

— Huml si nous ne la prenons pas aujourd'hui, nous ne la prendrons pas demain.

— D'autant plus que dans ce pays, quand le vent se lève, on ne sait pas quand il se couche. »

Et, tout fier de son à-peu-près. Pierre Girard se renversait en arrière, les pouces dans les entournures de son gilet.

La servante de l'auberge, attendait toujours notre décision. Henri Mareuil s'impatientait :

— Avec tout cela, nous n'avançons pas. Le batelier est là?

— Oui, monsieur. Il espère dehors.

— Faites-le entrer.

La fille s'éclipsait et ramenait presque aussitôt un petit vieux, bien propre, la figure ronde, rasé de frais, sauf un bouc en poil blanc, comme ils le portaient tous jadis dans la flotte; un petit vieux relu, membru, encore tout vert malgré sa taille un peu voûtée, et dont les yeux très jeunes, d'un bleu de fleur, mettaient une lueur gaie sous les sourcils épais. L'homme en tricot, la vareuse en sautoir, se tenait devant nous. L'œil jovial, la face décidée, il pétrissait son béret entre ses doigts.

— C'est vous, le batelier qui devez nous con-

SALUE, « ANGELE » 1^7

duire à la Tour-Fondue? Nous allons avoir une mauvaise mer?

Alors, l'interpellé :

— J'n'ai point dit ça, monsieur. J'ai dit que le vent allait se lever, et plu? qu'on attendrait, plus qu'on danserait.

— Alors je ne pars pas! s'ccriait Fanny Marberg.

— Alors vous n'partirez point d'main, ni après-d'main, ma belle dame.

Et, avec un clignement de ses petits yeux malins :

— Quand Tmistral souffle, c'est pour trois jours, et il va toujours de plus en plus fort, comme Tchien à Nicolet.

— Tu vois, Fanny !

— Alors partons. Et il n'y a pas de danger au moins?

— Avec Anrjèle [Angèle^ c'est ma barque, j'suis patron), avec Ange le nous s'rons à la Tour-Fopdue à deux heures et demie, et vous filerez doux, sans secousse. Seulement, y faudra être à bord à deux heures moins le quart. Le plus tôt sera le mieux. ?s'ayez point peur, ma p'tite dame, vous s'rez pas l'quart ballottée comme sur

loS GENS DE MER

le vapeur de ce matin. A la voile on ne sent pas la vague, pas d'tangage. On n'a qu'à s'iaisser aller comme sur une balançoire, et c'est d'un doux. Un vrai plaisir de demoiselle.

— Mais en sortant de table? hasardait Tinfortunée Fanny.

— Raison d'plus. Croyez-en mon expérience, ma p'tite dame. L'estomac est bien plus solide, la digestion pas commencée. Et puis r'gardezmoi c'te mer-là I

— C'est bien. Nous serons à bord à deuxheures moins le quart, mais soyez prêt, vous. Nous sommes quatre : madame, ces deux messieurs et moi. Vous, servez-nous vite le café, mademoiselle.

Le batelier se retirait.

— Alors c'est bien, faisait-il en s'en allant. J'vous r'tiens quat'places à l'arrière, les meilleures. Pardon, excuse, j'ai encore deux autres clients à prévenir à l'aut'auberge et j'suis invité à prendre le café. A deux heures moins le quart, messieurs, madame; mon bateau est au bout d'ia petite jetée.

— Le vieux filou! s'exclamait Fanny. A-t-il peur de manquer un client! Il nous noierait plutôt que de perdre notre passage.

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