CHAPITRE IX
Li perfection convient à tous. — Elle est recommandée à tous, dans l'ancienne et la nouvelle Loi. — Déclarations de Notre -Seigneur et des apôtres.— Témoignages de la tradition chrétienne. — Cette recommandation constitue- 1- elle une obligation grave? — Opinions diverses. — Principe de solution. — Danger que fait courir à l'àme la négligence des choses de la perfection. — Le mépris de la perfection emporte péché mortel. — Pour assurer le salut, il faut viser plus Haut.
I. — La perfection commune convient à ceux qui ne sont point engagés par vœu ou par leurs fonctions dans un état de vie qui impose la perfection , comme sont les évèques et les religieux. Dans les conditions commiuies se trouvent donc le clergé et les laïques. Nous avons déjà fait la part du clergé : il nous reste à connaître celle des simples fidèles.
Il est d'abord incontestable que la perfection convient à toutes les conditions et qu'elle n'est pas la part réservée et exclusive des religieux, des évèques et des prêtres. Les laïques eux-mêmes, à quelque condition qu'ils appartiennent et dans toutes les situations honnêtes, peuvent aspirer à la perfection en raccnmmodnnt aux devoirs et aux exigences de Ipur état.
€'i DE LA PERFECTION
«c Dieu, dit saint François de Sales', commanda en la création aux plantes de porter leurs fruicts chascun selon son genre : ainsi commanda-t-il aux chresticns, qui sont les piaules vivantes de son Eglise, qu'ils produisent des friiicfs de dévotion un chascun selon sa qualilc et vocation. La dévotion peut estre différemment exercée par le gentilhomme, par le valet, par l'artisan, par le prince, par la vefve, par la fille, par la mariée; et non seulement cela, mais il faut accommoder la praclique de la dévotion aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier.. .
« C'est une erreur, ains une hérésie , de vouloir jjannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, delà cour des princes, du ménage des gens mariez. Il est vray, Philothée, que la dévotion purement contemplative, monastique et religieuse, ne peut esire exercée en ces vacations là ; mais aussi outre ces trois sortes de dévotion, il y en a plusieurs autres propres à perfectionner ceux qui vivent es estats séculiers... Où que nous so vous, nous pouvons et devons aspirer à la vie pariajte... »
II. — Non seulement la perfection convient à tous, mais encore elle est recommandée à tous. Dans la loi mosaïque. Dieu déjà invitait son peuple à la sainteté, ce qui ne peut s'entendre que de la perfection, parce qu'il est saint lui-même^ Le motif de cette invitation est aussi clernel que Dieu même. La Loi nouvelle, qui est autrement parfaite et réalise dans le sens spirituel les Liens sensibles promis par l'ancienne, ne pouvait proposer un but plus élevé; mais elle insiste sur l'obligation de l'atteindre, en se dégageant de toutes les attaches et de toutes les servitudes.
' Inirod. à la vie dév., l''* p., ch. 3.
* Lev. II, 44-45 : Sancti eslote quia Ego sanctus sum... Sancti eritis, ■quia Ego sauclus sum.
III. — « Soyez donc parfaits , comme votre Père ^ céleste est parfait', » dit Notre-Seigneur en s'adressant, non pas seulement aux apôtres, mais à la multitude. Il parlait également à tous ceux qui font profession de le suivre et à toutes les conditions quand il disait : « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et me suive ^..; si quelqu'un prétend s'attacher à mes pas, et ne hait son père, sa mère, sa femme, ses frères, ses sœurs et jusqu'à son ame, il ne peut être mon disciple. » Selon la remarque de saint Basile^, ce discours n'est pas seulement pour les religieux , puisqu'il mentionne ceux-là mêmes qui sont engagés dans les liens du mariage.
Le prince des apôtres* exhortait tous les fidèles à « être saints dans toute leur conduite » , en leur rappelant la parole de Dieu à l'ancien peuple : « Soyez saints, parce que je suis saint. » — g N'aimez pas le monde ni rien de ce qui est dans le monde, » disait également à tous le disciple bien-aimé^ L'apôtre des nations qualifie indistinctement de saints tous les fidèles; il déclare à tous qu'ils « ont été choisis pour devenir des saints*^ i>; et c'est évidemment des laïques qu'il s'agit dans cette exhortation aux Corinthiens^ :
1 Matth. V, 48 : Estote ergo vos perfecti sicut et Pater vester cœlestis perfcctus est.
2 Mallh. XVI, 24 : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et lollat crucein suam , et scquatur me.
Luc. XIV, 2G : Si quis veiiit ad me, et non odit patrem suum, et matrem, et uxorem, et fiiios, et fratres, et sorores, adhuc autem et animam suam , non potest meus esse discipulus.
3 Scrm. de abdic. sxc.
< 1 Pclr. I, lo-lG : Sed secuadum eum qui vocavit vos, Sanctum, et ipsi in omni convcrsatione saiicti sitis; quoiiiam scriptum est : Sancti erilis quoniam Ego sanctus sum.
5 l Joann. ii, 15 : Nolile diligere mundum neque ea quae in mundo sunt.
6 Eph. 1,4: Sicut clegit nos... ut essenius sancti et immaculati in con- ■spectu ejus in charitate.
7 / Cor. VII, 29-31 : Tempus brève est; reliquum est, ut et qui habent
« Le temps est court; que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas;... et ceux qui usent de ce monde, comme s'ils n'en usaient pas; car la figure de ce monde passe. ))
lY. — Les docteurs interprètent ces paroles de Notre- Seigneur et des apôtres dans le sens d'une obligation commune à tous les chrétiens.
Saint Jean Chrysoslome le déclare en ces termes dans son Apologie de la vie monastique : cr Quand Jésus-Christ dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, les affligés, les doux, ceux qui sont affamés et altérés de la justice, ceux qui sont miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, les pacifiques, ceux qui sont persécutés pour la justice, ceux qui endureront pour lui, de la part des ennemis de la religion, tous les outrages possibles', il ne nomme ni ]e sécuHer ni le religieux; cette distinction a été introduite par l'imagination des hommes. Les Ecritures ne connaissent rien de semblable; elles veulent que tous mènent la même vie, solitaires et hommes mariés.
« Ecoutez ce que dit saint Paul , et citer saint Paul, c'est encore citer Jésus-Christ... Non content de nous pousser à l'imitation des disciples, il nous exhorte à celle du Maître lui-même. En effet , c[est en Jésus-Christ qu'il val puiser ses exemples, quand il nous recomm.-indeln charitij, | "^l'oubli des injures - In modestie. Puis donc qu'il nous ordonne d'imiter, non pas les moines, non pas les disciples, mais Jésus-Christ même, et qu'il menace des plus grands châtiments ceux qui ne l'imiteront pas, comment pourriez-vous dire que c'est là une perfection trop haute? ^ C'est une hauteur à laquelle il faut que tous les hommes s'élèvent; et ce qui a bouleversé toute la terre, c'est que
uxores, tanquam non Jiabentes sint...; et qui utuntur hoc mundo, tauquam non utantur; praeterit enim figura liujus mundi. » MaUk. V, 3-12.
nous nous sommes imaginé que le moine seul est tenu à la perfection de la règle évangélique, mais que les autres peuvent vivre dans le relâchement. Il n'en est pas ainsi, certes; non, il n'en est pas ainsi; nous sommes tous obligés à la mèi^T'; perfection : c'est l'Apôtre qui le déclare, "Je vous l'affirme sans hésiter, ou plutôt je ne fais que répéter raflirmalion de Celui qui doit nous juger...
« C'est donc une nécessité pour l'homme du monde comme pour le moine de vivre en chrétien, et de tendre à une perfection qui est la môme pour tous les deux, et d'où ils ne peuvent déchoir sans se faire des blessures morales aussi graves pour l'un que pour l'autre; personne, . quelle que soit son opiniâtreté et sa hardiesse, ne le nierajl désormais, je pense'. ^ —
A ce témoignage si formel et si éloquent de saint Jean Chrysostome, ajoutons celui de saint Augustin, le premier docteur de l'Église latine. Expliquant ces paroles de Jésus- Christ : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, « il ne faut pas, dit-il-, nous imaginer que ces paroles conviennent seulement aux viei'ges et non aux personnes mariées, aux veuves et non à celles qui ont leurs époux, aux religieux et non à ceux qui ont famille, aux clercs et non aux laïques. L'Église tout entière doit suivre Jésus-Christ, accompagnée de tous ses membres, qui, à l'exemple du i\laître, doivent aussi porter la croix et pratiquer ses enseignements. »
Un célèbre concile^ tenu à Aix-la Chapelle sous l'empe-
1 Apologie de la vie monasL, 1. 3, trad. Jeannin, t. 2, p. 46-48.
2 Serm. 47, de Diveis. c. 7 : Non eniin hoc virgines debent audire, et maritatae non debent; aut viduae debent, et nuptœ non debent; aut moiiachi debent, et conjugati non debent; aut cleiici debent, et laici non debent. Sel universa Ecclcsia, universum corpus, cuncta membra per officia propria distincta et dislributa sequuntur Christum.
3 C«n. 114, AbEMAKus in chron.: 'Son solum monachis et clericis, verum etiam omnibus qui cbristiano censentur vocabulo per banc ai'Otam et augustaui intrandum esse viara. — Cf. Richard, An. des Conc, \\° siècle.
83 DE Lk PERFECTION
leur Louis le Débonnaire, en 816, condamne comme une erreur le faux préjugé de ceux qui excusaient leur négligence à observer les préceptes de l'Evangile, sous prétexte que ces préceptes n'étaient que pour les moines et les clercs. Il fait voir que la voie étroite est la seule qui mène à la vie, et que personne n'y peut arriver que par celte voie; qu'ainsi les laïques aussi bien que les clercs et les moines doivent y marcher, s'ils veulent être heureux dans la vie future. C'est ce qu'il prouve par plusieurs passages de l'Écriture, et par les promesses que chaque chrétien fait dans le baptême de renoncer à Satan, à ses pompes et à SCS œuvres.
Le pieux Olicr, qui fut un grand directeur des âmes, ne supportait pas ceux qui prétendaient affranchir les simples fidèles de la perfection. « Un de ses plus grands sujets de peine, rapporte un de ses premiers disciples', était d'entendre avancer cette fausse maxime, malheureusement si accréditée dans le monde, que la perfection n'est que pour les ecclésiastiques et les religieux, et que les personnes îippelées à vivre dans le siècle ne sont pas obligées d'y aspirer et d'y prétendre. Mais, quand il apprenait que des personnes de piété approuvaient cette erreur, il entrait dans un tel étonncment, que souvent alors il paraissait hors de lui-même. C'est là, disait-il, une des plus pernicieuses illusions que le démon ait répandues dans les esprits; c'est un moyen que sa malice a inventé, non seulement pour empêcher la perfection des hommes, mais encore pour les perdre plus aisément, en les attirant à une vie tiède et relâchée. Tous les chrétiens sont appelés à la perfection, ajoutait-il, parce que tous, étant enfants de Dieu, doivent être semblables à leur Père; tous étant membres de Jésus- Christ, ayant une même mère qui est l'Église, une même
' L'Es/irit d'un direct, des âmes, art. 6, p. 154.
loi qui est l'Evangile, une même viande qui est Jésus- Christ, les mêmes sacrements qui opèrent les mêmes grâces, enfin la même gloire à espérer et les mêmes châtiments à craindre, il n'y en a pas un qui ne doive tendre de toutes ses forces à la perfection. C'est pour cela que Notre-Seigneur disait à tous : « Soyez saints, parce que je suis saint; soyez parfaits, comme votre Père céleste est parlait. »
V. — Cette recommandation faite à tous d'être parfaits constitue -t- elle une obligation grave?
Plusieurs docteurs l'ont pensé , et il semble que telle soit la portée des paroles de saint Jean Chrysostome, que nous avons citées. Saint Thomas, aussi bien que saint Jean Chrysostome, ne met pas de distinction entre les séculiers et les religieux pour ce qui est de faire le bien qu'ils peuvent ; les uns et les autres y sont également tenus, quoique d'une manière différente'. Schram'^ estime qu'il y a obligation grave pour tous Jes chrétiens de tendre à la perfection qui répond à leur état.
D'autres, moins sévères, excusent de faute grave la négligence des choses de la perfection, et même la disposition habituelle de commettre le péché véniel. C'est en particulier le sentiment de Cajetan^ et de saint Liguori^
' 2.2, q. 186, a. 2, ad 2 : Omnes, tam religiosi quam saeculares, tenentur aliqualiter facere quidquid boni possunt : omnibus enim communiter dieitur {Eccl.ix, 10) : Quodcumque facere potest manus tua, insianter operare. Est tamen aliquis modus hoc praecoplum iujplendi, quo peccatuui vitatur. scilicct si homo faciat quod potest secundum quod roquirit conditio SLii status ; etc.
2 Theol. myst., § 20 , t. 1 , p. 34 : Ad hanc perfectionem in via asseqnibilem omnes christiani, pro statu quisque suo et gradu, suL gravi obli gatione tenentur.
3 In Thom. 2.2, q. 186, a. 2 : De intentione vero qua quis intendit non proficere in charitate aut bonis operibus, sed solum praeceptadivina servar* communi modo, dicendum quod hujusmodi intentio peccatum est; quia, firmando quis animum contra spiritaalem profectum ponit, inquantum in se est, obicem directe Spiritui Sancto; non est autem peccatum mortaie.
* Theol. moral. 1. 4, n. 12 ; Quœrilur... an quiiibet christianus graviter
70 DE LA PEnFECTIÛN
YI. — Il convient de bien préciser ici la doctrine.
La perfection embrasse, ainsi que nous l'avons dit, les préceptes et les conseils. Les préceptes graves s'imposent sous peine de pécbé mortel, et les autres seulement sous peine de péché véniel. Les conseils n'emportent pas de soi péché, soit mortel, soit véniel, mais simple imperfection.
Ce n'est donc que par le rapport du péché véniel et de l'imperfection avec le péché mortel qu'il peut résulter, de l'un et de l'autre, une obhuation £>rave de les éviter, ou, en d'autres termes, un danger plus ou moins prochain de pécher mortellement.
La question se pose donc ainsi : Peut- on observer les préceptes graves tout en n'ayant aucun souci des préceptes légers et des conseils; ou, ce qui revient au même, éviter le péché mortel, avec l'habitude consentie du péché véniel et des imperfections?
La disposition de commettre le péché véniel, au risque de franchir les limites et de tomber dans le péché mortel, soit par l'eflct d'une aggravation de matière, soit par l'entraînement de la faiblesse, serait une acceptation implicite du péché mortel; mortelle par conséquent de sa nature.
Pareillement, les conseils étant des moyens qui facilitent et assurent la fidélité aux préceptes, le refus prémédité de les suivre, dût-il en résulter la violation des lois essentielles, constituerait une adhésion véritable au péché mortel, si l'attention de l'esprit se portait sur les violations graves de leur nature ou sur le péché en général; il emporterait seulement l'affection au péché véniel dans le cas où l'hypothèse serait restreinte au seul péché véniel.
peccet si proponat committere omnia venialia? — Affirmant Sanchez et Bonac, quia, ut docet S. Thomas, venialia de se disponunt admortale. — Negant vero probabilius Pal. et Aiiton. a Sp. S*", apud Salmaticenses (secluso tamen contemplu vel periculo proxirao labendi in mortale , habito respeclu ad praet^ritam experientiam}. Ratio, quia rêvera taie propositum taulum remoV -ooducit ad mortale.
Cette explication permet de conclure que le parti -pris de négliger les choses de la perfection peut franchir les limites du péché mortel, comme aussi qu'il peut ne pas aller jusque-là.
VII. — Le plus souvent, la meilleure excuse contre le péché est l'irréflexion. On renonce à la perfection sans préméditation, par légèreté d'esprit et paresse spirituelle. Cette négligence n'en constitue pas moins un danger sé-rieux, parce qu'elle détermine fatalement dans l'âme l'état de tiédeur, la met sur une pente où elle fera des chutes mortelles, et l'expose ainsi à l'éternelle damnation. L'expérience ne le démontre que trop : ceux qui s'affranchissent des lois et du souci de la perfection ne persévèrent pas longtemps dans la charité et la grâce de Dieu.
Scaramelli, quoique favorable à l'avis de Cajetan, qui ne voit qu'une faute vénielle dans l'abandon prémédité des choses de la perfection, signale les périls qu'il fait courir à l'âme.
« Après avoir prouvé que tous les chrétiens sont obligés de tendre à la perfection, je prévois, dit-il', et je veux satisfaire le désir de ceux qui voudraient savoir quelle espèce de péché commet un sécuher qui, sans vouloir commettre de fautes graves, ne tient cependant aucun compte des fautes vénielles et n'a aucune intention de se livrer aux œuvres de charité : en un mot, un séculier qui néglige entièrement la perfection. Je réponds que s'il agit ainsi par mépris de la perfection , il commet le péché qu'il ne voudrait pas, c'est-à-dire qu'il se rend coupable d'un péché mortel; mais, s'il ne le fait point par mépris, le sentiment de Cajetan est que ce chrétien négligent commet une faute vénielle... Je dirai seulement que ce refus de travailler à la perfection aui convient à son état, l'excusât-
» Direit. asc. trait. 1 , a. 2, C- 2, n. 54, t. 1 , p. 28.
72 DE LA l'ERFECTION
il de péché, l'expose à beaucoup d'autres chutes mortelles, le constitue dans le relâchement et dans un grand péril de son salut éternel. »
VIII. — Quoi qu'il en soit de la simple négligence, tous s'accordent à voir un péché grave dans le mépris des choses de la perfection.
Écoutons saint François de Sales'.
c( Je ne dis pas, non plus que saint Bernard, que ce soit péché de ne practiquer pas les conseils. Non certes, Thcotime, car c'est la propre différence du commandement au conseil , que le commandement nous oblige sous peine de péché, et le conseil nous invite sans peine de peciié. Neanlmoins je dis bien que c'est un grand péché de mcspriscr la prétention à la perfection chrcstienne, et encor plus de mespriser la semonce par laquelle ^olre- Seigneur nous y appelle; mais c'est une insupportable impieté de mespriser les conseils et les moyens d'y parvenir que Notre-Seigneur nous marque. C'est une hérésie de dire que Notre-Seigneur ne nous a pas bien conseillés, et un blasphème de dire à Dieu : a Rctire-toy de nous; nous ne voulons pas de la science de tes voyes'^ Mais c'est une irrévérence horrible contre celuy qui avec tant d'amour et de suavité nous invite à la perfection, de dire : « Je ne veux point estre sainct ni parfait, ni avoir plus de part en vostre bienveillance, ni suivre les conseils que vous me donnez pour faire progrès en icelle. On peut bien sans péchez ne pas suivre les conseils pour l'affection que l'on a ailleurs ; mais de faire profession de ne vouloir pas suivre les conseils, ni aucun d'iceux, cela ne se peut faire sans mespris de celuy qui les donne. »
IX. — Pour relever à nos yeux l'estime de la perfection , il faut considérer qu'elle place et maintient l'âme sur
1 Traité de l'Amour de Dieu, l. 8, cb. 8. « Job, ixi, 14.
le véritable objet de sa vie et de son bonheur. Le salut est une aftaire trop importante pour ne pas l'assurer autant qu'on le peut, et c'est une imprudence grossière de ne vouloir s'astreindre qu'cà ce qui est strictement indispensable. On se reprocherait cette incurie dans la gestion des biens de ce monde : pourquoi faut-il que nous soyons moins avisés et moins diligents quand il s'agit des biens de l'àme et des intérêts éternels!
A vrai dire, l'essentiel, l'indispensable n'est pas même assuré. La prudence qui ne vise qu'au salut, au détriment de la pcrl'cction , n'est pas sullisante. La vraie prudence « ne soulïre pas ceux qui s'arrêtent : ceux qui disent : J'en ai assez; je n'ai qu'à m'entrctenir dans ma manière de vie; je neveux pas aspirer à une plus haute perlection, je la laisse aux religieux ; pour moi , je me contente de ce qui est absolument nécessaire pour le salut éternel. Nouvelle espèce de fuite et de retraite : car pour arriver à cette montagne, à cette sainte Sion dont le chemin est si roide et si droit, si l'on ne s'efforce pour monter toujours, la pente nous emporte et notre propre poids nous précipite. Tellement que, dans la voie du salut, si l'on ne court, on retombe: si on languit, on meurt bientôt; si on ne fait tout, on ne fait rien; enfin marcher lentement, c'est rendre la chute infailhble'. »
1 BossUET, 4'^ Senn. pour la fête de tous les saints, t. l, p. 100.