CHAPITRE X
Énoncé général des obstacles. — La tentation et ses degrés. — La délectation volontaire commence la chute intérieure. — Le consentement la consomme. — Fréquence et amertume des tentations. — Il ne faut point les désirer. — On peut demander d'en être délivré. — Raison et avantages de la tentation : elle est la condition de la vie présente. — Elle active le travail de la vertu. — Elle expie le péché. — Elle prouve la fidélité et en est la récompense. — L'homme s'y réhabilite. — Les petites et les grandes tentations. — Liaison entre les unes et les autres. — Difficulté et mérite de la résistance assidue aux tentations légères. — Manière de les combattre. — Conduite à suivre dans les grandes. — Ouverture et sincérité avec le directeur. — Deux principes pour reconnaître si l'on a résisté ou cédé aux tentations.
I. — Nous apercevons le but final de la perfection et les différentes étapes de la voie qui y conduit. Nous avons maintenant à reconnaître les obstacles et les moyens. Commençons par l'étude des obstacles, afin de mieux saisir la portée des moyens.
L'homme rencontre sur le chemin de la perfection et du salut trois grands ennemis ; deux extérieurs : le démon et et le monde; le troisième intime, compHce des deux autres, la concupiscence.
L'effort de ces ennemis contre la volonté pour l'ébranler et la détacher de Dieu constitue la tentation.
Parlons d'abord de la tentation, et en second lieu des trois sources qui l'alimentent.
II. — La tentation est la proposition et l'incitation laite à l'esprit d'omettre un bien à réaliser ou d'accomplir un mal qu'il faudrait éviter; ou plus simplement, c'est la proposition du péché et l'incitation à le commettre.
Il faut distinguer dans la tentation trois degrés : la proposition, la complaisance et le consentement. Ecoutons saint François de Sales décrire cette marche graduelle avec une limpidité et une grâce naïves.
« Imaginez-vous, Philothée, une jeune princesse extrêmement aymée de son espoux, et que quelque meschant, pour la desbaucher et souiller son lict nuptial , lui envoyas! quelque infâme messager d'amour pour traicter avec elle son malheureux dessein. Premièrement, ce messager propose à cette princesse l'intention de son maistre. Secondement , la princesse agrée ou desagrée la proposition et l'ambassade. En troisiesme lieu, ou elle consent, ou elle refuse. Ainsi Satan, le monde et la chair, voyant une ame espousée au fils de Dieu, luy envoyent des tentations et suggestions par lesquelles: 1» le péché luy est proposé; 2o et sur icelle elle se plaist ou elle se desplaist ; 3» enfin elle consent ou elle refuse ; qui sont en somme les trois degrez pour descendre à l'iniquité : la tentation, la délectation et le consentement. Et bien que ces trois actions ne se cognoissent pas si manifestement en toutes autres sortes de péchés, si est-ce qu'elles se cognoissent palpablement aux grands et énormes péchez K »
Saint François de Sales s'exprime avec une parfaite justesse quand il désigne la proposition par le mot de tenta-
1 Inlrod.j, 40 p., ch. 3.
lion. A proprement parler, en effet, la tentation est tout entière dans la proposition et dans l'attrait qu'elle exerce sur la partie sensible. La délectation volontaire et le consentement viennent, non de la tentation prise en elle-même, mais de notre adhésion commencée ou complète au mal proposé.
Il ne saurait y avoir de péché dans la proposition du mal, pourvu toutefois qu'on n'ait pas hbrement évoqué celte pensée et provoqué l'occasion.
III. — La délectation est mauvaise et commence la chute intérieure. Mais ici il faut dislinguer avec soin l'impression sensible de l'adhésion volontaire. Pour pressants que soient les attraits et les combats dans cette partie de nous-mêmes qui, en notre corps ou en notre âme, n'est pas au pouvoir de notre volonté, pourvu que la volonté demeure inébranlable, loin qu'il y ait péché, la résistance est, au contraire, un acte de vertu qui témoigne de notre fidélité.
« Quant à la délectation qui peut suivre la tentation, poursuit saint François de Sales', pour autant que nous avons deux parties en notre anie. Tune inférieure et l'autre supérieure, et que l'intérieure ne suit pas toujours la supérieure, ains fait son cap à part : il arrive maintes fois que la partie inférieure se plaist en la tentation sans ie consentement, ains contre le gré de la supérieure; c'est la dispute et la guerre que saint Paul descrit, quand il dit que sa chair convoite contre son esprit, qu'il y a une loy des membres et une loy de l'esprit, et semblables choses. »
lY. — Le consentement consomme la chute. Non seulement on s'attarde et l'on se complaît à la satisfaction qu'offre le mal propose, mais on accepte ce mal, et dés lors le péché intérieur est accompli : ce n'est plus la tentation, c'est la chute. Que l'acte reçoive ou non au dehors
» Intiod., 48 p., ch. 3.
une exécution, dans l'âme et devant Dieu le péché est consommé.
Il importe de bien reconnaître ces acquiescements progressifs. Les uns, trop timides, voient le péché dans la simple proposition ; d'autres se reprochent à peine les complaisances les moins déguisées ; il en est même dont la conscience ne s'alarme que des actes extérieurs.
V. — La tentation est le fond de la vie humaine; et qui ne sait combien est cruelle celte lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes ! Tous nous subissons en quelque sorte le tourment de la mère des Machabées immolant les corps de ses enfants qui tenaient à ses entrailles, pour sauver leurs âmes qui tenaient plus profondément encore à son âme.
Notre-Seigneur recommande de veiller sans cesse et de prier si l'on veut échapper aux surprises des tentations', et cet avertissement est cent fois renouvelé dans l'Ecriture. Comment goûter quelque repos, quand on se voit suspendu comme par un fil sur l'abimc? Quelle souffrance surtout à qui aime Dieu d'être ainsi exposé à l'offenser et à le perdre pour jamais !
Et la lutte est de tous les jours. C'est cetle continuité qui contribue le plus à jeter sur la vie le dégoût et la tristesse. On se lasse bientôt de subir la douleur, et plus vite encore de résister au plaisir. L'expérience du passé redouble les amertumes du présent, et l'avenir, par la durée de ses incertitudes , ajoute encore aux angoisses. Enfin ce que l'on raconte de la fragilité humaine achève de rendre timide et méfiant^
VI. — Ces frayeurs ne sont que trop motivées, et voilà pourquoi il y aurait de l'imprudence à désirer les tentations,
' Matth. xïvi, 41 : Vigilate et orate, ne iiitretis in tentationom.
2 Catec/i. conc. trid. P. 4, 6^* petilio, iv : Nota ilerum qaod si viri sandissimi humanae naturœ fragilitale, cui confideijant, graviter peccaverunt, qiiid non timenduin est caeteris qui ab eorum sanctitate absuiit longisfiuieî
principalement celles de la chair, auxquelles répondent les propensions les plus impérieuses de la nature. Les quelques rares exemples qu'on lit dans les vies des Saints doivent être attribués à des conduites spéciales de l'esprit de Dieu, et non servir de règle dans les conditions communes'. «Ne désirez point les tentations, dit saint François de Sales^, car ce seroit témérité ; mais employez votre cœur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront. »
YIJ. — On peut, au contraire, demander d'en être délivré et entendre dans ce sens les paroles de FOraison dominicale : î Ne nous induisez pas en tentation, » quoique, selon Suarez^, cette prière ait principalement en vue les tentations auxquelles on succomberait. Mais, qu'on subisse silencieusement ces épreuves ou qu'on demande, à l'exemple de saint Paul , de les voir cesser, le sentiment qui doit dominer dans Fàme est la conviction profonde que, pour triompher, il lui faut la grâce de Dieu, et que, sans cet appui, elle succombera infailliblement.
Ylll. — il importe d'approfondir, pour en comprendre la raison et les avantages, ce mystère des tentations qui étonne et scandalise les esprits inattentifs.
1 SciiRAM, Theol. myst. § 152 , scliol. : Tentaliones circa vitia et peccata carnalia luxuiiae, gulae, avaiitiae, vix aliquando desiderari et peti possunt, sed goiieralitcr potius desiderari et peti débet quod discedaut, juxla illud : Fugile fûrnicationem [I Cor.w, 18), et juxta exeinplum ejusleni S. Apostoli, qui petiit enixe ut stimulus carnis discedcret a se. Quapropter exenipla nonnuUorum, qui in vitis palrum rogarunt suos patres spirituales ut non pro liboralione a spiritu fornicationis, sed pro toleranlia et Victoria in hac pugna orarent, et quibus nonnulli patres s'uaserunt ut orarent pro restituenda hac pugna ne in teporem inciderent, non passim imilanda, sed caute sumenda siint pro illis soium in quibus longo usu et sub judicio patris spirilalis compertum est iiujusmodi fœdam humiliationem plus utililatis quam periculi afferre.
2 Introduct., 3<: p., cil. 37.
^ De Relig. tr. 2, 1. 3, c. '9 : In tentationem noxiani, quae nos est superatura; de tali aulem verurn est postulare nos tum ne illa viacamur, tum etiaui ne illam patiamur.
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Dans les desseins de la Providence, la vie présente est une épreuve durant laquelle l'homme décide, par le bon ou le mauvais usage de sa liberté, de son sort éternel. Il est plus glorieux pour l'être raisonnable d'obtenir le ciel comme une récompense que comme une faveur absolument gratuite. Sans doute, considérés de haut, les mérites mêmes de l'homme sont des dons de Dieu, et, en couronnant ces mérites, Dieu couronne ses propres dons, ainsi que s'exprime saint Augustin ^ Il est vrai néanmoins que ce sont des actes véritablement méritoires, dont l'honneur revient à celui qui les l'ait.
Tout ce qui ajoute au gain surnaturel de la vie présente est donc une industrie divine qui prépare et multiplie la gloire de l'avenir. Une seule réserve est à faire. C'est que l'équilibre se maintienne entre l'effort dont l'homme est capable et la difficulté à vaincre. Or c'est une vérité de foi que l'homme n'est jamais tenté au-dessus de ses forces, des forces qu'il possède ou peut obtenir par la prière ^
La tentation est donc inséparable de l'épreuve par laquelle nous préparons notre sort pour l'éternité. Vainqueurs, nous recueillerons la gloire et tous les biens; vaincus, nous aurons la honte et tous les maux. C'est pourquoi l'Écriture |)roclame bienheureux l'homme soumis à la tentation, parce que, après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie^
IX. — C'est aussi un moyen efficace pour activer le travail de la vertu et agrandir la récompense. Sans ce sli-
1 Lib. de gral. et HO. arb. c. 15, p. 477 : Si ergo Dei dona sunt hona mérita tua , non Deus coronat mérita tua tanquam mérita tua , sod tanquam dona sua.
2 / Cor. X, 13 : Fidelis autem est Deus, qui non patietur vos tentari supra id quodpotbStis,sedfaciet etiam cum lentatione proventum ut possitis suslinere.
3 Jac. I, 12 : Beatus vir qui suffert tentationem, quoniam, cum probatus fu.iit, accipiet coronam vitœ quam repromisit Deus diiigeutibus se.
mulant, l'âme languirait dans la torpeur, ou du moins resterait dans la spontanéité stérile de la vie naturelle. La tentation ramène la réflexion et met en demeure ou de remonter vers Dieu ou de glisser dans l'abîme du péché.
X. — Et, quand on est tombé, elle expie le désordre du péché et purifie de ses souillures, en imposant la souffrance là même où se produisent les satisfactions coupables. Par une pente naturelle à sa faiblesse, l'homme tend à s'isoler de Dieu et à retomber sur les créatures et sur luimême. Dans l'clTort de la lutte, il se dégage de la servitude des choses créées et se relève vers Dieu, son unique objet et son vrai bien. Ainsi la tentation devient comme le creuset où il dépose les scories du péché et prend l'éclat que jette sur lui le rayonnement de Dieu'.
Xi. — C'est dans cette épreuve que se reconnaît et se prouve le sincère amour. Job en est un admirable exemple. Dans l'abondance, le démon peut mettre en question sa fidélité; mais quand, dépouillé de tout, abandonné de tous, en proie à la douleur et à l'angoisse, Job bénit le Seigneur, le doute n'est plus possible.
Enfin la tentation n'est pas seulement la pierre de touche de la vertu, elle en est encore l'achèvement et comme la suprême récompense, a Parce que vous étiez agréable à Dieu, dit l'ange à Tobie, il fallait que vous lussiez soumis à l'épreuve de la tentation*. » C'est le dernier travail qui taille le diamant et lui donne son éclat.
XJI. — Selon une belle pensée de saint Augustin^,
1 Sap. m, 6 : Tanquam auruni in fornace probavit illos, et quasi liolocausli liostiam accepit ilios, et in tempore erit respcctus illorum.
2 Tob. XII, 13 : Quia acceplus eras Deo, nccesse fuit ut tentatio probaret te.
3 Tract. 4 in Epist. Joan. ad Parlhos, n. 3, p. 495 : Homo autem quidam jam excicitatus, natus morlalis, cum sederet in slercore putris vermibus, diibolum vicit : vicit et ipse Adam, et in Job ipse, quia de. génère ipsius, 3ob. Ergo Adam, victus in paradiso, vicit in slercore. In para>ii5o cum esset, audivit persuasionem mulieris, quani illi iiumiserat diaboias; ia storcore
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l'homme tout entier se réhabilite dans le combat des tentations, Adam, encore inexpérimenté, fut vaincu dans le jardin des délices; mais, exercé à la lutte, il est vainqueur dans Job étendu sur son fumier. Au paradis, il prêta l'oreille à la voix de la femme députée par le démon; sur le fumier, il la repousse en lui reprochant sa folie. Dans la joie, ii succombe; il triomphe dans la douleur.
En un mot, la tentation est la condition régulière et providentielle de la vie humaine, la source des mérites, la purification des péchés, le sceau de l'amour; elle rend l'àme plus riche, plus pure, plus aimante et plus aimée. Dieu, avec une miséricordieuse et admirable sagesse, en déchaîne tour à tour et en tempère la violence , de manière à éprouver l'âme sans l'abattre, à presser sa course sans l'épuiser, à l'affermir en respectant le jeu de sa liberté. « De môme, dit saint Jean Chrysostome', que les arbres vigoureux, loin d'être arrachés par les vents impétueux qui les agitent en tous sens, acquièrent par là plus de vigueur et de solidité; de même l'âme sainte et pieuse, loin d'être abattue par les assauts des tentations et des malheurs, y trouve une nouvelle force pour souffrir... Le joueur de cithare ne tend point trop fortement les cordes de son instrument, de peur de les briser; il ne les détend pas non plus au point de nuire à l'harmonie. Ainsi en agit le Seigneur, ne laissant notre âme ni dans un continuel repos, ni dans une Irihulation de trop longue durée, mais disposant tout avec sagesse. Trop de repos nous amollirait, une continuelle affliction nous abattrait et nous jetterait dans le désespoir. ji>