XIII. — Avant d'indiquer la conduite à tenir dans les
autem cum esset, ait Evae : Tanquam una ex insipientibus mulieribus locula es. Ibi aurem apposait, hic responsum dcdit; cum esset laetus, audivit; cum esset flagelkitus, vicit.
• Hom. sur les statues, 4^ hom., t. 2, p. 568-569 (Trad. Jeannin.).
tentations, il faut établir une distinction entre les grandes et les petites.
Les grandes se reconnaissent à ce double caractère, qu'elles concernent des obligations graves, et qu'il est difficile d'y résister, soit à cause de leur violence, soit à cause de leur durée. Les moindres sont celles qui portent sur des points moins considérables, ou qu'il est aisé de surmonter. Ainsi, à raison du peu d'influence qu'elle exerce sur l'esprit et la volonté, la tentation peut être légère, bien qu'elle ait pour objet une matière notable.
Les théologiens remarquent justement que la gravité est absolue ou relative. Ce qui sollicite violemment les uns laisse les autres indifterents : tentations par conséquent graves relativement aux sujets qu'elles influencent, légères pour les autres. Mais il est des excitations auxquelles la généralité des hommes a toujours de la peine à résister : celles-là sont dites absolument graves, quoique par exception il se rencontre des personnes qui n'en soient pas émues.
Quand nous parlons des tentations petites ou légères, nous entendons celles où l'assentiment ne dépasserait pas les limites du péché véniel.
XIV. — Il existe une haison naturelle entre les petites et les grandes tentations. Succomber aux premières, c'est appeler les secondes; combattre diligemment les unes, c'est écarter les autres.
L'Écriture signale et affirme cette dépendance. « Qui méprise les petites choses, dit le Sage*, viendra p^eu à peu à déchoir. » Et Notre -Seigneur, parlant lui-même aux pharisiens, leur disait: « Qui est fidèle dans les choses moindres l'est également dans les grandes, et qui est infidèle en choses de peu, l'est aussi dans les plus grandes ^b
• Eccli. XII, 1 : Qui spernit modica paulalim decidet. 2 Luc. XVI, 10 : Oui iidelis est iii miniiuo, et in majori fidelis est, et qui in modico iniquus est, et in majoii iniquus est.
Cette gradation, d'ailleurs, est dans la nature. Les passions satisfaites deviennent plus impérieuses. Tandis que l'habitude se fait au dedans, la grâce diminue au dehors. Le grand ennemi de l'âme, le démon, redouble, à mesure que l'on cède, ses exigences et ses obsessions. Il demande peu d'abord, afin de ne pas effrayer et révolter'; mais il avance pas à pas, proportionnant ses suggestions à la résistance ou à la faiblesse.
11 importe donc de combattre les tentations légères et de contenir les passions naissantes. Il faut, selon la pensée de saint Augustin^ et de saint Jérôme-^, broyer contre la pierre ces enfants de Babylone, avant qu'ils aient grandi et qu'on soit devenu leur esclave. Entre les petites tentations et les grandes, il existe le même rapport qu'entre la perfection et le salut. Renoncer à la perfection, c'est compromettre le salut; pareillement céder aux tentations moindres, c'est glisser sur une pente qui aboutit aux infractions graves et mortelles.
XV. — La résistance assidue aux tentations légères est d'une extrême difficulté et d'un grand mérite, non à considérer chacune en particulier, mais à cause de leur multiplicité et de leur continuité.
« Quoy qu'il faille combattre les grandes tentations avec un courage invincible, dit saint François de Sales*, et que la victoire que nous en rapportons nous soit extrêmement
1 s. Thomas. Sum. 3» p., q. 41, a. 4 : Diabolus hominem spiritualem non statim tentât de gravibus peccatis, sed paulatim a levioribus incipit, ut postmodum ad graviora perducat.
2 Enarr. in Psalm. 136, n. 21, p. 285 : Quid sunt parviili Balyloniae? Nascentes malae cupiditates. Suntenim qui cum vetere cupiditate rixantur. Quando nascitur cupiditas, antequam robur faciat adversum te mala consuetiido, cum parvulaest cupiditas, nequaquam pravae consuetudinis robur accipiat; cum parvula est, elide illam.
3 Ep. 22, ad Euslach. : Nolo sinas cogitationem crescere. Nihil in te Balylonium, nihil confusionis adolescat. Dum parvus est hostis, interlice.
* Inlrod., 4e p., eh. 8.
Utile, si est-ce neantmoins qu'à l'advenlure on fait plus de profit à bien combattre les petites. Car, comme les grandes surpassent en qualité, les petites aussi surpassent si démesurément en nombre, que la victoire d'icelles peut estre comparable à celle des plus grandes. Les loups et les ours sont sans doute plus dangereux que les mouscbes; mais si ne nous font-ils pas tant d'importunité et d'ennuy, ni exercent pas tant nostre patience... Dref, ces meniies tentations ... ce sont les continuels exercices de ceux mesmes qui sont plus dévots et résolus, d
Cependant, quelle que soit l'importunité de ces attaques légères, mais toujours renaissantes, la violence qu'atteignent sous l'action diabolique certaines obsessions jette l'àmc dans un tout autre péril.
XYI. — La manière de combattre est différente selon les tentations.
Aux menues, ainsi que parle saint François de Sales, il faut habituellement opposer l'indilTérence et le mépris, y résister intérieurement par un simple mouvement d'adhésion à Dieu.
« Or donc, dit le saint évêque de Genève', quant à ces meniies tentations de vanité, de soupçon, de chagrin, de jalousie, d'envie, d'amourettes et semblables tricheries, qui comme mousclics et mouscherons viennent passer devant nos yeux, et lanlost nous picqucr sur la joue, lantost sur le nez, parce qu'il est impossible d'estre loiit à fait exempt de leur importunilé, la meilleure résistance qu'on leur puisse faire, c'est de ne s'en point tourmenter ; car tout cela ne peut nuire, quoy qu'il puisse faire de l'ennuy, pourveu que l'on soit bien résolu de vouloir servir Dieu.
« Mesprisez doncques ces menues attaques, et ne daignez pas seulement penser à ce qu'elles veulent dire; mais
ï Introd., 4* p., ch. 9.
laissez-les bourdonner autour de vos oreilles tant qu'elles voudront, et courir çà et là autour de vous comme l'on fait des mousches : et quand elles viendront vous picquer, et que vous les verrez aucunement s'arrestcr en vostre cœur, ne faites point autre chose que tout simplement les oster ; non point combattant contre elles, ni leur respondre, mais faisant des actions contraires quelles qu'elles soient, et spécialement de l'amour de Dieu. Car, si vous me croyez, vous ne vous opiniastrerez pas à vouloir opposer la vertu contraire à la tentation que vous sentez, parce que ce seroit quasi vouloir disputer avec elles; mais, après avoir fait une action de cette vertu directement contraire, si vous avez eu le loisir de recognoistre la qualité de la tentation, vous ferez un simple retour de vostre cœur du costé de Jésus- Christ crucifié, et par une action d'amour en son endroit, vous luy baiserez les pieds... Et voilà quant aux menues et fréquentes tentations, avec lesquelles qui voudroit s'amuser par le menu, il se morfondroit et ne feroit rien. »
XVII. — Il convient de procéder autrement dans les tentations graves.
Le premier mouvement doit être celui de la résistance par le désaveu'. C'est la volonté qui décide de tout: si elle cède, c'est la défaite; si elle résiste, la victoire. Il faut donc produire un acte intérieur contraire au mal proposé.
Il est très important de repousser promptement la tentation, avant qu'elle ait saisi l'âme par de fortes impressions; molle au début, l'attaque devient plus vive et peut devenir presque irrésistible ^
* SciiRAM, Theol. mijst. § 153, t. 1, p. 299 : De remediis adhibendis sollicili esse debemus de quibus nobis providit (Deus) ne a tentatione vincamur : inter quae primum est resistentia cum divina gratia.
2 S. Greg. m. Moral. 1. 32, c. 16 : Prima serpentis suggestio mollis et tenera est, et facile virtutis pede conterenda; sed si haec invaleseere negligenter permittitur, eique ad cor aditus licenter praebetur, tanta se virLule
La prière doit accompagner ou du moins suivre au plus tôt le mouvement de la résistance*. La meilleure manière de combattre est de se retourner vers Dieu et de formuler en sa présence le désaveu que l'on fait de la tentation.
Tous les maîtres de la vie spirituelle, à la suite de Notre- Seipneur', recommandent aux âmes tentées le recours à la prière. On ne peut vaincre que par la grâce, et la grâce est donnée à qui la demande.
Si les instances deviennent trop pressantes, on peut, comme le suggère le pieux auteur de rhiiTATiON^ et le conseille saint François de Sales*, faire une sortie vigoureuse du cœur, en exprimant cnergiquement la résolution d'être fidèle , soit en parlant h Dieu , soit en interpellant le tentateur.
En face des occasions , il y a lieu de distinguer. S'il s'agit de suggestions contraires à la pureté, la règle est qu'il faut se détourner et fuir. Il en est de même des occasions de faillir par excès d'affection et d'amitié. Mais devant le travail, l'antipathie, la haine, le mieux est souvent d'affronter l'occasion et de surmonter l'impression de la nature par un acte contraire de la volonté.
La règle à suivre semble donc se formuler ainsi : fuir le plaisir, combattre ouvertement la répugnance ^
exaggerat, ut captam mentem deprimens, usque ad iatolerabile robur excrescat.
1 ScHRAM, Theol. nnjst. § 154, p. 302 : Alterum remclium praesentissimum et potentissinium ut tentationes nobis sint proficuae est humilis oratio.
2 Maltli. XXVI, 41 : Orale, ne intretis in tentationem.
3 LUi. 3, c. 6, n. 4 : Sibi imputa, cum maia inserit et immunda. Dieito illi : Vade, immonde spiritus, erubesce, miser; valde immundus es tu qui talia infers auribus mais, etc.
* Lettre à sainte Chantai. — Lettr. sp., 1. 2, 1", t. 1 , p. 233 : Faites qu'au lieu de disputer avec l'ennemi par le discours, votre partie affective s'eslance de vive force sur lui, et mesme joignant à lavoLx intérieure l'extérieure , criant : Ah ! traistre , ah ! malheureux , tu as laissé l'Eglise des anges, et tu veux que je laisse celle des saints! etc.
6 SCARAUELLi, Dhelt. osc. tr. 2 , a. 2, c. 6, n. 400, t. 1 , p. 381.
Ni dans l'un ni dans l'autre cas, dans le premier surtout, il n'est expédient de discuter avec la tentation. Il vaut mieux détourner son esprit à des occupations qui dissipent le trouble et le danger*.
XYIII. — Saint François de Sales range parmi les préservatifs les plus efficaces une entière ouverture de cœur avec le guide de la conscience. « Le grand remède contre toutes tentations grandes ou petites, dit-iP, c'est de déployer son cœur et de communiquer les suggestions, ressentimens et affections que nous avons, à nostre directeur : car notez que la première condition que le malin fait avec l'ame qu'il veut séduire, c'est du silence, comme font ceux qui veulent séduire les femmes et les filles , qui de prime abord défendent qu'elles ne communiquent point les propositions aux pères ny aux maris : ou au contraire Dieu en ses inspirations demande sur toutes choses que nous les fassions recognoistre par nos supérieurs et conducteurs. :»
XIX. — Beaucoup d'âmes éprouvées par les tentations sont en proie à l'inquiétude, ne sachant reconnaître, dans le trouble ou les jettent ces assauts, si elles ont faibli ou résisté.
Il n'est ici question, on le comprend, que des cas douteux, et non de ceux où l'on a pleinement conscience de la résistance ou de la chute.
Relativement à ces perplexités , les théologiens formulent deux règles que peuvent suivre en toute sécurité et les pénitents et les directeurs.
Si les personnes tentées vivent dans l'horreur du péché, particuhèrement du péché auquel induisait la tentation; à plus forte raison, si elles sont agitées de scrupules, on peut présumer, dans le doute, qu'elles n'ont point consenti.
* s. François ce Sales, Introd., 4« p., ci. 7. 2 Ibid.
Quand le sujet est, au contraire, dans l'habitude de ne pas résister aux suggestions mauvaises, à celles surtout qui sont l'objet du doute, il est probable qu'il a succombe.
« Concluons donc, dit le P. Scaramelli', par la doctrine générale que les théologiens nous enseignent sur cette matière et que nous renfermons dans les deux principes suivants. Quand la personne qui doute si elle s'est arrêtée à une tentation intérieure a la conscience large et succombe souvent à ces suggestions, la présomption de culpabilité est contre elle, de sorte qu'elle doit elle-même se juger coupable.
« Lorsque, au contraire, elle est d'une conscience tellement délicate qu'elle repousse hahMtuellement toutes les mauvaises pensées et affections, la présomption est en sa faveur; ainsi elle doit ordinairement se regarder comme exempte d'un consentement entier et délibéré. Mais si la personne est scrupuleuse, il faut qu'elle croie avec certitude, moralement parlant, qu'elle n'a pas accordé un parfait consentement ni commis de faute mortelle. j>
Cette théologie est facile à justifier.
Quand on agit conformément aux pensées et aux impressions accoutumées, les actes intérieurs passent souvent inaperçus, parce que c'est le propre de l'habitude d'affaiblir la conscience des opérations qui l'accompagnent.
Au contraire, pour réagir contre la coutume, il faut un mouvement réfléchi et un effort qui déterminent un sentiment d'autant plus intense que la résistance est plus vive.
On peut donc poser en principe que l'acte qui se fait dans le sens de l'habitude passe en partie insconscient, et que celui qui se produit en sens inverse doit laisser une trace dans la mémoire.
Le doute se rapproche de l'inconscience, puisqu'il suppose
1 Diretl. as:, tra'.t. 2, a. 11, c. ^1, u. i,Z6, t. 1, r- 40?.
l'absence dans l'esprit de toute empreinte précise des opérations de la liberté. Il est donc rationnel de conclure que l'on a agi conformément à l'habitude. 11 ne reste plus qu'à se demander quel est l'état habituel. Si c'est celui de la résistance, on peut conclure que l'on a résisté; si c'est plutôt celui de la défaillance, il est à présumer que l'on a succombé.