‹ L'ascétique chrétienneChapitre 30 sur 100 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

DE LA GOIsCUPISCENCE EN GENERAL

La concupiscence première source des tentations. — Sa notion. — Elle comprend toutes les passions. — Énumération "fet généalogie des passions. — Elles ne sont point mauvaises en soi. — Même quand elles sont désordonnées, elles ne deviennent formellement péché que par l'assentiment de la volonté. — Dans le langage de l'Écriture et des docteurs, la concupiscence se prend comme foyer de péché. — Elle naît de l'amour

. désordonné de soi. — Elle est le fruit du péché originel. — La lutte contre la concupiscence est le principal travail de la perfection.

I. — La concupiscence est la cause première de nos tentations, celle que supposent et mettent en mouvement toutes les autres. La tentation se passe nécessairement (Ums le sujet tenté ; or la concupiscence se confond avec ce sujet; les autres agents de tentations sont purement extrinsèques, et ne font que mettre en jeu le principe intérieur, pour livrer leurs assauts à la volonté et la faire faiblir.

Il convient donc de parler en premier lieu de la concupiscence.

II. — Elle est définie par saint Thomas', d'après Arislote-, un appétit délectable, ou, en d'autres termes, l'appétit du plaisir.

C'est un appétit, ou une inclination naturelle qui porte

1 Sum. 1.2, q. 30, a. 1 : Concupiscentia est appetitus delectabilis.

- Rhetor. 1.1, c. 11, t. 2, f . 414 : 'II yx? ÈTiiOviiîa xoO f.Sso; Èffùv o?£*i;..

vers un objet; un appétit qui appelle le plaisir, c'est-à-dire l'épanouissement, la dilatation, que donne la jouissance de l'objet convoité.

Il faut ajouter, pour avoir la notion complète de la concupiscence, que ce mouvement est spontané, qu'il prévient la raison et la liberté. En lui-rnème, c'est un motus priino-prhnus , ainsi que s'exprime l'Ecole, qui ne devient libre que par l'adhésion ultérieure de la volonté.

Notre nature, double dans ses éléments, appelle deuxj sortes d'objets, dont les uns répondent à la partie sensible, les autres à la partie intellectuelle. L'appétit concupiscible se porte donc vers les biens que réclament les sens, et vers les biens que demande l'esprit. Le premier mouvement a son siège principal dans le corps et nous est commun avec les animaux; le second est propre à l'homme, en tant qu'il est pensant et raisonnable, et réside principalement dans l'âme. Toutefois l'Ame et le corps sont lic-s si intimement, que le corps n'a de vie, de mouvement et de sensation que par l'àme, et que l'âme renvoie toujours au corps une influence qui met du sensible dans les opérations les plus spirituelles.

La concupiscence désigne de préférence la délectation purement sensible et animale ; mais elle comprend aussi la délectation intellectuelle, qui elle-même devient sensible par l'effet de l'harmonie entre l'âme et le corps. De là le mot de concupiscence, qui signifie désirer de concert avec un autre, ciim cupereK

m. — Entendue ainsi dans sa plus haute généralité, la concupiscence embrasse toutes les passions, et ces passions par conséquent sont, à l'égard de la perfection, dans

1 s. Thomas, Sum. 1.2, q. 30, a. 1 : Bonum secundum sensum est bonum totius conjuncti. Talis autem delectationis appetitus videtur esse concupiscentia quœ simul pertineat et ad animam et ad corpus , ut ipsum nomeo concupiscentiœ sonat. Unde concupiscentia, proprie loquendo, est in appetitu sensiiivo, et in vi concupiseibiii , quae ab ea denominaiL.r.

le même rapport que la concupiscence elle-même. Il convient donc d'en parler ici.

Les passions sont des mouvements de l'appétit sensible, pour saisir l'objet délectable ou écarter l'obstacle qui s'oppose à la jouissance de cet objet. De là la distinction des deux appétits concupiscible et irascible, dont l'un court vers l'objet, et dont l'autre lutte contre les empèclicmcnts. Dans le fond, les deux appétits se ramènent à la concupiscence , qui ne combat et ne résiste qu'afin de se mettre en possession du bien convoité.

Voilà pourquoi saint Thomas enseigne que les mouvements de l'appétit irascible ont leur principe et leur terme dans l'appétit concupiscible', et que celui-ci se ramène en définitive à l'amour deriaab^ qui devient ainsi le principe générateur de toutes les passions ^

IV. — On compte ordinairement onze passions , que nous allons rapporter et définir par ordre.

« L'amour est une passion de s'unir à quelque chose : on aime une nourriture agréable, on aime l'exercice de la chasse. Cette passion fait qu'on aime de s'unir à ces choses et de les avoir en sa possession.

« La haine, au contraire, est une passion d'éloigner de nous quelque chose : je hais la douleur, je hais le travail, je hais une médecine pour son mauvais goût ; je hais un tel homme qui me fait du mal, et mon esprit s'en éloigne naturellement.

« Le désir est une passion qui nous pousse à rechercher ce que nous aimons , quand il est absent.

1 Sum. 1.2, q. 25, a. 1 : Sic patet quod passiones irasciJbilis et principium habent a passionibus concupiscibilis , et in passionihus concupiscibilis terminanlur.

* Ibid., a. 2 : Sed contra est quod August. dicit {Civ. Dei 1. 14, c. 7-9) quod « omnes passiones ex amore causantur ; amor enim inhians habere quod amatur, cupiditas est; id aulem habens eoque fruens laelilia est ». Amor ergo est prima passionum concupiscibilis.

ce L'aversion, autrement nommée la fuite ou l'éloignement, est une passion d'cm pécher que ce que nous haïssons nejaousjipprûdie .

« Lajoic est une passion par laquelle l'âme jouit du bien présent et s'y repose. 4'ca.>»>-d»-«^«-^**^ •

a La tristesse est une passion par laquelle l'àme, tourmentée du mal présent. j'en éloigne autant qu'elle peut, et s^enjiiïligc.

« Jusquesici, les passions n'ont eu besoin pour être excitées que de la présence ou de l'absence de leurs objets ; les cinq autres y ajoutent la difficulté.

« L'audace, ou la hardiesse, ou le courage, est une passion par laquelle IjÀme s'elTorce de s\uiir à l'objet aimé, dont l'acquisition est difficile.

« La crainte est une passion par laquelle l'àme s'éloigne d'un mal difficile à éviter.

« L'espérance est une passion qui naît en l'àme, quand l'acquisition de l'objet aimé est possible, quoique difficile ; car, lorsqu'elle est aisée ou assurée, on en jouit par avance et on est en joie.

g Le désespoir, au contraire, est une passion qui naît en l'âme, quand l'acquisition de l'objet aimé paraît impossible.

« La colère est une passion par laquelle nous nous cflorçons de repousser avec violence celui qui nous fait du mab, ou de nous en venger. Cette dernière n'a point de contraire, si ce n'est qu'on veuille mettre parmi les passions l'inclination de faire du bien à qui nous oblige. Mais il la faut rapporter à la vertu, et elle n'a pas l'émotion ni le trouble que les passions apportent.

« Les six premières passions, qui ne présupposent dans leurs objets que la présence ou l'absence, sont rapportées par les anciens philosophes à l'appétit qu'ils appellent concupiscible. Et pour les cinq dernières, qui ajoutent la

difficulté à l'absence ou à la présence de Dieu, ils les rapportent à l'appétit qu'ils appellent irascible...

(( Outre ces onze passions principales, il y a encore la honte , l'envie , l'émulation , l'admiration et l'étonnement, et quelques autres semblables, mais elles se rapportent à celles-ci. La honte est une tristesse ou une crainte d'être exposé à la haine ou au mépris pour quelque faute ou pour quelque défaut naturel, mêlé avec le désir de le couvrir ou de nous justifier. L'envie est une tristesse que I nous avons du bien d'autrui , et une crainte qu'en le possédant il ne nous en prive; ou un désespoir d'acquérir le bien que nous voyons déjà occupé par un autre, avec une forte pente à haïr celui qui semble nous le détenir. L'émulation qui croît en l'homme de cœur, quand il voit faire aux autres de grandes actions, enferme l'espérance de les pouvoir faire parce que les autres les font, et un sentiment d'audace qui nous porte à les entreprendre avec confiance. L'admiration et l'étonnement comprennent en eux : ou la joie d'avoir vu quelque chose d'extraordinaire et le désir d'en savoir les causes aussi bien que les suites, ou la crainte que sous cet objet nouveau il n'y ait quelque péril caché, et l'inquiétude causée par la difficulté de le connaître; ce qui nous rend comme immobiles et sans action; et c'est ce que nous appelons être étonné.

a: L'inquiétude, les soucis, la peur, l'effroi, l'horreur et l'épouvante, ne sont autre chose que les degrés différents et les différents effets de la crainte. Un homme mal assuré du bien qu'il poursuit ou qu'il possède entre en inquiétude; si les périls augmentent, ils lui causent de fâcheux soucis; quand le mal presse davantage, il a peur; si la peur le trouble ou le fait trembler, cela s'appelle eftroi et horreur; que si elle le saisit tellement qu'il paroisse comme éperdu, cela s'appelle épouvante.

« Ainsi il paroît manifestement qu'en quelque manière

qu'on prenne les passions, et à quelque nombre qu'on les étende, elles se réduisent toujours aux onze que nous venons d'expliquer.

« Et même nous pouvons dire, si nous consultons ce qui se passe en nous-même, que nos autres passions se rapportent au seul amour et qu'il les enferme ou les excite toutes. La haine qu'on a pour quelque objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre : je ne hais la maladie que parce que j'aime la santé; je n'ai d'aversion pour quelqu'un que parce qu'il m'est un obstacle à posséder ce que j'aime. Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour cpii s'attache au bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s'en afflige. L'audace est un amour qui entreprend, pour posséder l'objet aimé, ce qu'il y a de plus difficile; et la crainte, un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu'il recherche, est troublé de ce péril. L'espérance est un amour qui se flatte qu'il possédera l'objet aimé; et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s'en voit privé à jamais, ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. La colère est un amour irrité de ce qu'on lui veut ôler son bien, et s'efforce de le défendre. Enfin ôtez l'amour, il n'y a plus de passions; et posez i l'amour, vous les faites naître toutes.

« Quelques-uns pourtant ont parlé de l'admiration comme de la première des passions, parce qu'elle naît en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau , avant que de l'aimer ou de le haïr; mais si cette surprise en demeure à la simple admiration d'une chose qui paroît nouvelle, elle ne fait en nous aucune émotion, ni aucune passion, par conséquent : que si elle nous cause quelque émotion, nous avons remarqué comme elle appartient aux passions que nous avons expliquées. Ainsi il faut persister

96 OBSTACLES A LA PERFECTION : l" LA CONCUPISCENTE

à mettre l'amour la première des passions, et la source de loules les autres.

« Voilà ce qu'u]nj)cu de réflexion sur nous-même, nous fera connoître de nos passions autant qu'elles se lont sentir à l'àme'. »

Saint Thomas, tout en reconnaissant ainsi que Bossuet, comme nous l'avons déjà dit, que les passions naissent de l'amour, les ramène et les coordonne toutes à quatre principales, dont les deux premières : lajoie et la tristesse, appartiennent à l'appétit concupiscible, et les deux autres : rjjspérancc et la craint e, relèvent de l'appétit irascible*.

Y. — Prises en elles-mêmes, ni la concupiscence^, ni les passions* qu'elle engendre ne sont mauvaises; elles ne sont de leur nature qu'une force intime qui porte

' Bossuet, Conjiaissance de Dieu et de soi-même, cli. 1, n. 6.

2 Sum. 1.2, q. 23, a. k : Dicendum quod hae qualuor passiones communiter principales esse dicunlur. Quarum duœ , scilicet gaudium et tristitia, principales dicunlur quia sunt complelivœ et finales siuiplicitcr refpectu omnium passionum; unde ad omnes passiones cousequuntur, ut dicitur(i7/4. 1. 2,c. o). Timor autem et spes sunt principales, non quidem quasi eompletivœ simpliciter, sed quia sunt completivœ in gencre motus appetitivi adaliquid. Nam respectu boni incipit motus in amore, et proccdit in desiderium, et tcrminatur in spe; respcclu vero mali , incipit in odio, et procedit in fugam, et tcrminatur in timoré. Et ideo solet liarum quatuor passionum numerns accipi sccuudum diffiTcnliam prœsentis et futuri; motus enim respicit futuium , sed quies est in aliquo praesenti. De bono igitur prcB.-enli est gaudium, de malo praesenti est trirtilia; de bono futuro e^t spes, de malo fuluro rst timor. Cames autem alite passiones, quae sunt de bono vel de malo prœscnti vel futuro , ad lias complétive reducuntur.

3 S. Thomas, ib. q. S'i, a. 1 : Dicendum estergo aliquasdelectationes esse bonas, et aliquas esse malas. Est enim delectalio quies appetitivae virtutis in aliquo bono amalo, et consequens aliquam operalioncm.Unde hujus ratio duplex accipi pgtest : una quidem ex parte boni in quo aliquis quiescens delectatur : bonum enim et malum in moralibus dicitur secundum quod convcnil ralioni vel discordât ab ea... Et in moralibus est quœdam delectatio bona secundum quod appelitus superior aul inferior requiescit in eo quodconvenit rationi; et quaedam est mala ex eo quod quiescit in eo quod a ralione discordât et a lege Dei.

* Ibid. q.24, a. 4, ad 2 : Passiones quae in bonum tendunt, si sit verum bonum, sunt bonae, et similiter quae a vero malo recedunt; e converso autem passiones quae suntper recessum a bono et per accessum ad malum^ sunt malae.

l'homme au delu rs pour se procurer l'objet de sa vie et en protéger la jouissance. Quand ce mouvement se fait conformément à la raison, il est bon et lionnète ; s'il contred[f la raison, il devient mauvais et illici te .

VI. — Même lorsque ce mouvement est désordonné en soi et contraire à la raison, il n'est que matériellement mauvais tant que la volonté ne l'agrée point; le seul consentement libre le l'ait formellement mauvais.

En vertu du même principe, l'impression spontanée du bien ne devient méritoire que par l'acceptation, et comme par l'adoption de la volonté.

11 laut donc distinguer en l'homme deux parties, dont l'une obéit à l'instinct, etj'autre à la liberté. Dans le langage de la spiritualité, l'une est appelée la partie inrérieure<y de l'âme, et l'autre la partie supérieure. Le bien et le mal moral se consomment toujours dans la région de la liberté, et quels que soient les désordres et les perturbations de la partie où domine l'instinct, tant que par la partie supérieure l'âme n'y accède pas, il ne saurait jy avnir de péché—

VIL — Dans l'Écriture et chez les docteurs chrétiens, le mot' de concupisceoce revêt généralement un sens odieux, et s'entend du penchant de notre nature dépravée aux délectations mauvaises. Les apôtres dans leurs épitres, mais particulièrement saint Paul, qui revient sans cesse sur ce sujet, la signalent comme le foyer du péché*.

' Rom. VI, 12: Non ergo regnet peccatum... ut obediatis concupiscentiis ejus. — Ibid. vil, 7 : Coneupiscentiam aescicham nisi lex diccret : Non concupisces. — Gal.\, 24 : Carnem suam crucilixerunt cum vitiis et concupiscentiis.— Col. m, 5 : Mortificate ergo membra vestra... concupiseenliau) malam. — Jac. i, 14 tUnusquisque vero tentatur a concupiscentia sua abstractus et illectus. — 15 : Concupiscentia, cum conccperit, parit prccatuui. — Ibid. IV, 1 : Unde bellaet lites in vobis? Nonne hinc? ex concupiscentiis, etc. — Ibid. 3 : Ut in concupiscentiis vestris insumatis. — // Peir. i, 4 : Fugientes, quae in mundo est, concupiscentiae corruptionem. — Ibid. ii, lo : Qui post carnem in concupiscentia immunditiae ambulant. — Ibid. lu, 3 :

Quant aux saints Pères, il suffit de citer ce passage de Bossuet dans l'ouvrage où il précise et approfondit en maître leur doctrine.

« Il faut donc ici remarquer que tous les passages (qui sont infinis) où nous trouvons la concupiscence comme un mal venu d'Adam, inhérent en nous, nous montrent dans tous les hommes le fond du péché originel; cette concupiscence étant le mal même dont saint Paul a dit : Le mal réside en moi, ou le mal y est attaché , y est inhérent, MALUM MiHi adjacet'. Le cardinal Bellarmin prouve par ce passage et par beaucoup d'autres que la conrAipiscence est mauvaise *. Comme elle est inséparable de notre naissance, et qu'elle vient avec la vie d'Adam devenu pécheur, elle nous fait un avec lui en celte qualité, et contient tout son péché en elle-même. C'est pourquoi (saint) Clément d'Alexandrie l'appelait une impiété. C'est ce qui faisait dire à saint Grégoire de Nazianze qu'elle désirait toujours le fruit défendu^. Le concile de Trente, en exphquant en quel sens elle peut être appelée péché, décide il la vérité qu'elle ne l'est pas véritablement et proprement, NON VERE ET PROPRIE; mais c'est, dit-il*, dans les baptisés, IN RENATis; ce qui semble indiquer que dans les autres et avant ce sacrement, c'est un péché véritable et j^roprement dit, tant à cause qu'elle domine dans les âmes où la grâce n'est pas encore, et qu'elle y met un désordre radical , qu'à cause qu'elle est le sujet où s'attache la faute d'Adam et le péché d'origine. C'est la doctrine, de saint Augustin, dans laquelle on a déjà vu et l'on veria de plus

Jaxta proprias coacupiscentias ambulantes. — 1 Joan. u, 16 : Oiniie quod estinmundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum. — Jbid. 17 : Et mundus transit et concupiscentia ejus.

1 Hom. Yi[, 21.

'■^ De amiss. yrat. et stal. pecc. 1. 6. c. 14.

3 Carm. t. 1, p. 93.

* 5p.w. V. Can. 5.

en plus qu'il n'ajoute rien à la Iradilion des saints qui l'ont précédé', d

Ylil. — La source de la concupiscence dépravée provient de l'amour exclusif de nous-mêmes.

Toute créature, en tant qu'elle vient du néant, porte en elle un fond de faiblesse qui l'incline à se détacher de Dieu , règle éternelle et indéfectible , pour être à elle-même sa propre règle. « Quoiqu'on ait peine à connaître par où le péché a pu pénétrer, dit Bossuet parlant d'Adam'^, c'est assez que l'homme ait été tiré du néant, pour en porter la capacité dans son fond. » L'amour de nous-mêmes est donc la cause de tous nos péchés.

Mais cette faiblesse native et foncière de la créature qui l'expose à la chute, ne s'appelle point concupiscence. Avant d'avoir péché, l'homme était dans une entière possession de lui-même pour agir à son gré. Il pouvait faillir, mais aucune influence soit extérieure soit intime ne l'inclinait au mal, rien, sinon ce poids du néant. La raison commandait en maîtresse; elle n'était ni prévenue ni méconnue; et pourtant l'homme tomba.

IX. — Depuis le péché originel, et par l'effet de ce péché, la pente vers le mal est devenue infiniment ghssante, et c'est à proprement parler depuis cette chute que la nature humaine est aux prises avec la concupiscence. Dans l'état d'innocence, les appétits de l'âme et du corps étaient sous l'empire de la raison, et la volonté allait au bien avec une pleine facilité et un parfait équilibre. Le péché a rompu cet équilibre et détruit cette facilité. L'homme en est maintenant à faire le mal qu'il ne veut pas , ainsi que s'exprime saint Paul ^, et à désirer vainement un bien qu'il ne peut accomplir.

> Défense de la Trad., \. 8, ch. 27, t. 24, p. 457. * Élév. sur les myst., G" sem., 7» él.

3 Rom. vu, 19 : Noa eaim quod volo bouum, hoc facio, sed quod noio malum, hoc ago

« Ainsi il n'y a rien de plus véritable, dit Bossuet', que ce qu'on a déjà remarqué, que quiconque connoît parfaitement la concupiscence, dans le fond connoît aussi ce péché de notre nature. C'est pourquoi saint Augustin joint ces deux choses dans tous ses écrits, et en particulier dans les livres contre Julien"^, où il montre que tous les anciens ont reconnu le péché originel, parce qu'ils ont reconnu la concupiscence; parce qu'en effet la reconnaître, c'est reconnaître dans tous les hommes, dès le principe de leur conception, ce dérèglement radical, qui devient si sensible dans le progrès de l'âge, qu'il a même été reconnu par les philosophes païens. Il est donc vrai que tous les hommes portent dans la révolte de leur sens une secrète et naturelle impression de l'ancien péché dont toute la nature est infectée. »

X. — De ce mouvement général de révolte résultent un dégoiit et une difficulté extrême pour les choses spirituelles et divines, et la lutte contre la concupiscence constitue le principal travail de la perfection. Mais c'est dans la voie purgative surtout que ce combat est vif et cet effort laborieux. C'est, comme nous l'avons dit, la période des tentations, ou, ce qui revient au même, de la résistance aux assauts des passions qui naissent de la concupiscence.

» Défense de la Trad., 1. 9, ch. 11, t. 24, p. 491. » CoJitr. Jul. l. 2, C.7.

Page 1