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CHAPITRE XII

1" DE l'orgueil

Les trois formes de la concupiscence. — Notion et applications diverses de Torgueil. — Ses douze degrés. — Adam tomba par orgueil , et nous a transmis son infirmité. — De soi, ce péché est le plus grand de tous. — Il est la source de tous les péchés. — 11 est le plus grand obstacle à lu perfection. — Le premier remède est la considération du néant de la créature et de la grandeur de Dieu. — Un autre est de considérer combien ce vice est odieux aux hommes. — Châtiments de l'orgueil : la folie et l'incontinence. — Il supprime la grâce. — Le remède le plus efficace est la prière.

I. — Étudions maintenant les formeb diverses que revêt en nous la concupiscence ou l'inclination au mal telle que nous l'a léguée notre premier père.

Le mouvement de la concupiscence corrompue entraîne à une double révolte : à la révolte de l'âme contre Dieu par l'orgueil , et à la révolte de la chair contre l'esprit par la sensualité. L'orgueil et la sensualité trouvent un aliment dans la possession et dans l'usage des richesses, auxquelles l'âme, par une déviation étrange, finit par s'attacher pour elles-mêmes.

102 OBSTACLES A lA PERFECTIOM : V LA CONCUPISCENCE

(n On ne comprendra jamais la chute de l'homme, sans entendre la situation de l'àme raisonnable et le rang qu'elle tient naturellement entre les choses qu'on appelle biens. )>

Il y a donc premièrement le bien suprême, qui est Dieu , autour duquel sont occupées toutes les vertus , et où se trouve la félicité de la nature raisonnable. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui sont les objets sensibles et matériels, dont l'âme raisonnable peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de biens, pouvant, par son libre arbitre, s'élever aux uns et se rabaisser vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre tout ce qui est bon.

Elle est donc, par son état, le plus excellent de tous les biens après Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles, auxquels on ne peut s'attacher, en se détachant de Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu'elle tombe si bas, il faut nécessairement qu'elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui est elle-même. Car, ne trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s'unir et y trouver sa féhcité, rien qui soit plus excellent qu'elle-même, qui est faite à son image, c'est là principalement qu'elle tombe; et saint Augustin ' a dit très véritablement que l'homme en tombant den haut et en déchéant de Dieu, tombe premièrement sur lui-même. C'est donc là que, perdant sa force, il tombe de nécessité encore plus bas; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de s'arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant de son corps, qu'il trouve lui-même assujetti aux choses extérieures et inférieures, il en est luimême dépendant et contraint de mendier dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens.

» Civ. Dei, L 14, c. 13.

Voilà donc la chute de l'homme tout entière : semblable à une eau qui d'une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher d'où elle se disperse, pour ainsi parler, jusqu'à l'infini, et se précipite jusqu'au plus profond des abîmes, l'àme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même, et se trouve précipitée à ce qu'il y a de plus bas.

Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature corporelle , nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc l'extrémité de notre chute*.»

II, — Donc c'est d'abord la chute sur soi-même ou l'orgueil.

L'orgueil est l'amour déréglé de sa propre excellence. Les Latins l'appelaient d'un mot qui signifie le désir d'aller au-dessus, superbl4.^, la superbe'^, et les Grecs d'un mot analogue qui exprime le rayonnement par-dessus les autres*.

Cette élévation désordonnée se produit à l'égard de soimême et à l'égard des autres.

Par rapport à soi-même, c'est une complaisance excessive dans les biens que l'on possède et une tendance à rapporter à son propre mérite ce que l'on tient de la hbéralité divine; plus souvent encore une aberration qui fait qu'on s'attribue des qualités imaginaires^.

' Traité de la Concupiscence , ch. 15.

î Dont réljTnologie parait être : Super-velle-ire.

3 S. Thomas, 2.2, q. 162, a. \ : Dicenduin quod superLia nominatur ex hoc quod aliquis per voluntatem tendit supra id quod est...Qui euim vult Éupergredi quod est, superbus est.

5 S. Greg. m. Moral. L 22, c. 4 : Quatuor quippe sunt species, quiLus tumor arrogantium demonstratur : cum bonum aut a semetipsis habere se astimant, aut si sibi datum desùpcr cieduat, pro suis se hoc accepisse -x^

Celte dilatation égoïste prend autant de formes qu'il y a en nous de biens réels ou apparents. Du côté de l'esprit, ce sont tous les aspects sous lesquels l'intelligence se révèle : la perspicacité, le raisonnement, la mémoire, l'imagination, la science, les arts, la parole, la grâce, la vivacité ; la volonté avec ses qualités et même ses défauts quand ils ont de l'éclat; la sensibilité, ses délicatesses et ses excès; pour le corps, la force, la santé, la beauté, les ajustements; dans les biens extérieurs, la fortune, la naissance, les relations, l'autorité, la puissance.

Vis-à-vis des autres, l'orgueil porte à se préférer à eux, et accompagne cette préférence d'un sentiment de mépris; quand la supériorité éprouve des obstacles, il éclate par la jalousie, la haine, la médisance, la calomnie, le jugement téméraire, en un mot, par tout ce qui abaisse les autres et relève la propre excellence. C'est un désir immodéré de paraître, de provoquer l'attention, l'estime et la louange; l'ennui de passer inaperçu et surtout l'horreur d'être méprisé. De là les frayeurs du respect humain et les bassesses pour capter l'opinion. Le besoin de dominer est la forme la plus acerbe de l'orgueil. La jalousie est sa compagne habituelle et lui fait un tourment du bien et des avantages d' autrui.

m. — Les différents indices et les degrés divers par lesquels se manifeste l'orgueil sont, d'après saint Bernard^, au nombre de douze, correspondant aux douze degrés d'humihté assignés dans la règle de Saint-Benoît^ Le Docleur angélique^ admet et justifie cette nomenclature, tout

ritis putant; aut certe cum jactant se habere quod «°f ^\^^f ^. l^^p^ .pectis cœtei-is, singulariter videri appetuut habere quod ha.eat.Ct. S, Iho-

s:aS, 2.2, q. 162, a. 4.

1 De Grad. humilit. c. 10-21.

3 slm.'s's, q. 162, a. 4, ad 4 : Ula enim duodecim quaB ponit Bert\ardus suaiuntur peroppûsiiux ad duodecim gi:idas faxihtatisdeqv..as

en observant qu'elle embrasse certains antécédents et certaines suites de l'orgueil et de l'humilité.

Voici en raccourci cette nomenclature.

Le premier degré de l'orgueil est la curiosité, auquel l'humilité oppose la modestie dans les regards. Le second est la légèreté d'esprit, dont le remède est la parole rare, sensée et timide. Le troisième est la joie inepte , et, en sens contraire, la vigilance à contenir le rire. Le quatrième est la jactance, qui se corrige par le silence jusqu'à ce qu'on soit interrogé. Le cinquième est la singularité, que fait disparaître l'effacement dans la règle et la vie commune. Le sixième est l'arrogance , auquel l'humilité répond par un bas sentiment de soi. Le septième est la présomption, qui se croit capable de tout, tandis que le cœur humble se répute indigne et inutile. Le huitième est l'empressement à excuser ses fautes, contrairement à l'humilité qui les con-

supra habitum est ( q. 161, a. 6). Nain prmiu sgradushumilitatis est « corde etcorpore semper humilitatem ostendere, defixisin terram aspectibus » ; cui opiionitur curiositas , per quam aliquis curiose ubique et iuordinatecircumspicit. Secuudus gradus huinilitatis est « ut pauca verba et ratiouabilia loquatur aliquis non clamosa voce » ; contra quam opponitui- levitas mentù, 't per quam scilicet homo superbe se babet in verbo. Tertius gradus humilitatis est « ut non sit facilis et promptus ia risu » ; cui oppouitur inepta ^ Jastitia. Quartus gradus humilitatis est taciturnitas usque ad interroga- Jlionem; cui opponitur yacto?î<m. Quintus gradus humilitatis est tenere quod communis regala moaasterii babet; cui oppouitur singularitasrç^^ quam scilicet aliquis sanctior vult apparere. Sextus gradus humilitatis est credere et proauntiare se omnibus viliorem; cui oppouitur arrogantia.

per quam scilicet homo se aliis prœfert. Se^t^mus gradus humilit.itis est -j ad omnia inutilem et indignum se conflteri et credere; cui oppouitur prsesumptio , per quam scilicet aliquis reputat se sufficientem ad majora. Octavus gradus humilitatis est confessio peccatorum ; cui oppouitur defensio eorumdem. Nonus gradus h'uuiilitatis est in duris et asperis patientiamamplecti; cai oppouitur simulata confessio... Decimus gradus humili- -^ talis est obedieutia. cui oppouitur rebelLio. Undecimus gradus humilitatis est iit.i^).flOiQ nou delectetur facere propriam voluntatem; cui oppouitur libertas, per quam scilicet homo delectatur libère facere quod vult. Ulti- , , mus autem gradus humilitatis est timor J)e\; cui oppouitur peccandi consuetudo, quae implicat Dei contemptum. In his autem duodecim gradibus tangunturnon solum superbiœ species, sed etiam quaedam anteccduiitia el consequentia, sicut etiam supra de hamilitate diclum est.

106 0BSTAGLE6 A LA PERFECTION : T LA COXCUPISCENCE

fesse. Le neuvième est l'aveu simulé qui veut échapper à la pénitence , au lieu de la patience qu'inspire l'humilité pour expier les péchés commis. Le dixième est la révolte, qui contredit l'obéissance. Le onzième est la liberté, à laquelle on renonce en se soumettant à la volonté d'un autre. Enfin le douzième est l'habitude du péché, et le degré correspondant de l'humihté est la crainte de Dieu.

Ces caractères de l'humilité et de l'orgueil s'appliquent spécialement aux religieux assujettis aux ordres monastiques; mais ils conviennent aussi au commun des chrétiens, qui sont tenus de fuir le péché , et par conséquent d'éviter ces formes diverses de l'orgueil , et de travailler à la perfection par l'effort des vertus morales, dont l'iiumi- \ lité est une des premières. Cette obligation est d'autant plus commune à tous que nous sommes tous indistinctement sujets à l'infirmité de l'orgueil.

IV. — « C'est, ditBossuet', dont nous ne nous lassons pas de citer les réflexions pleines de finesse, de profondeur et de doctrine, c'est ce vice, qui s'est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole du serpent qui nous disait en la personne d'Eve : Vous serez comme des dieux. Et nous avons avalé ce poison mortel , lorsque nous avons succombé à cette tentation. Il a pénétré jusqu'à la moelle de nos os, et toute notre âme en a été infectée. Voilà en général ce que c'est que cette troisième concupiscence, que saint Jean appelle t orgueil ; et il ajoute : l'orgueil de la oie, parce que toute la vie en est corrompue ; c^est comme le \ice radical d'où pullulent tous les autres vices; il se montre dans toutes nos actions. Mais, ce qu'il y a de plus mortel, c'est qu'il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur, i)

' Traité de la Concup., cb. 1?.

Cette tyrannie de l'orgueil à laquelle nous sommes tous soumis est la première plaie de la nature déchue. Le péché d'Adam, notre père, fut surtout un péché d'orgueil. Au lieu de s'ordonner vers Dieu, principe et fin de toutes choses, il rêva de se substituera sa place, sur cette parole du tentateur : (r Vous serez comme des dieux'. » C'est le trait caractéristique du péché d'origine. Le premier homme ne pouvait tomber par l'effet de la concupiscence charnelle, tout en lui étant jusque-là calme et soumis dans la partie inférieure de son être.

Tel est le sentiment de saint Thomas ^ suivi par toute l'Ecole et devancé par l'enseignement des Pères, en particulier saint Ambroise^, saint Augnslin^, saint Jean Chrysostome^ saint Prospère saint Léon'', saint Grégoire le Grand ^, saint Bernard ^

Cette aversion de Dieu et cette complaisance en soimême sont devenues la principale infirmité de l'homme. Par un instinct indestructible, il se regarde, se recherche , , et s'admire; il tend à s'élever, à rayonner, à se faire centrelJ?' pour tout appeler à lui. Il se dilate d'aise dans le sentiment de sa propre excellence; il déploie l'énergie et l'application dont il est capable pour monter et dominer, et principalement pour secouer tout joug et toute infériorité. Il

' Gen. III, 5 : Et eritis sicut dii.

2 Sum. 2.2, q. 163, a. 1 : Primum peccatum hominis fuit in hoc quod appetiit quoddam spirituale bonum supra suam mensuram, quod pertinet adsuperbiam.Unde manifestum est quod primum peccatum prmi hominis fuit superbia. "' '~

3 Serm. 14 in Psalm. 118.

* De Civ. Dei \. 14, c. 13 : Manifesto ergo apertoque peccato, uLi factum est quod Deus fieri proliihuerat, diaholus hominem non cepisset , nisi jam ille sibi ipsi placere cœpisset. Hine enim et delectavit quod dictum est : Erilis sicut dii.

s Ilom. XVI, in Gen.

s De Vita contempl. 1. 2, c. 1?.

' Serm. 5 de Nativit.

8 Moral. 1. 34. e. 19.

5 Serm. 1 de Adc. n. S.

porte la vaine complaisance dans les actions les plus saintes' et les plus hautes vertus-, jusque dans l'humilité^

V. — Par son caractère intrinsèque, qui est de détacher et d'isoler de Dieu pour ne relever que de soi, l'orgueij estje.^lus .grand des péchés. Dans les autres, on se détourne par ignorance, par infirmité ou le désir de quelque bien fini; en celui-ci, on se sépare de Dieu pour se soustraire à sa supériorité, ce qui implique le mépris du bien souverain et l'acceptation directe du mal^

VI. — L'orgueil est encore signalé comme la source de tous les péchés ^ Selon saint Augustin^, il donne naissance à la sensualité, ou à la jouissance égoïste et solitaire : on veut être heureux en soi-même à la façon de Dieu. Mais, ainsi que l'enseigne saint Thomas^, ce péché est appelé le

* s. Augustin, Epist. 211, n. 6, p. 184 : Alla quippe quaecumque iaiquilas in malis operibus exercetur ut fiant : superbia veio eliam bonis operibus insidiatur ut pereant.

2 S. GuEG. Moral. I. 34, c. 18 : Aliquando liomo ex summis cœlostibusque virtutibus intumescit.

3 S. Thomas, 2.2, q. 162, a. 5, ad 3.: Superbia non oritus ex vii-tiitibus sicut ex causa per se, sed sicut ex causa per aecidens, iu quantum scilicet aliquis ex virtutiJus occasionem superbiae sumit... Unde eliam de ipsa humiiitate aliqui superbiunt.

< S. Thomas, ihid. a. 6 : Ex parte aversiouis, superbia habet maximam gravitatem ; quia in aliis peccatis homo a Deo avertitur vel propter ignorantiam, vel propter infirmitatem, vel propter desiderium cujuscumque alterius boni; sed superbia habet aversionem a Deo ex hoc ipso quod non vult Deo et ejus regulae subjici... Et ideo averti a Deo et ejus praeceptis, ipiod est quasi consequeus iu aliis peccatis, per se ad superbiam pertinet, cujus actus est Dei conlemptus, etc.

s Eccli. X, 15 : Quoniam initium omnis peccati est superbia.

« De vera Relig. c. 45, p. 3SS :Quid enim aliud in ea (carnis voluptate) homo appétit , nisi solus esse , si fieri potest, cui cuncta subjecta sint, perversa scilicet imitatione omnipotentis Dei... Habet ergo et superbia quemdam appetitum unitatis et omnipotentiae.

7 Sum. 1.2, q. 84, a. 2 : Dicendum quod quidam dicunl superbiam dici tripliciter. Uno modo secundum quod superbia signiticat inordinatum .ippetituQi propriae excellentiae; et sic dicunt quod est spéciale peccatum. Alio modo secundum quod Importât quemdam actualem contemptum Dei. quantum ad hune effectum , qui est non subdi ejus praeceplo; et sicdicun*. quod est générale peccstum. Terlio modo secuadum quod importât quam-

DIVERSES CONCUPISCENCES : L'ORoUElL 100

principe de tous les autres, parce qu'en tout péché il y a l'aversion et le mépris de Dieu qui caractérisent l'orgueil , et que la révolte de l'orgueil prédispose à toutes les autres.

VII. Que l'orgueil soit le plus grand obstacle à la perfection, il est facile de s'en convaincre en rapprochant leurs notions respectives. La perfection consiste dans la charité, qui fait aimer Dieu par-dessus toutes choses et notre prochain comme nous-mêmes pour Dieu. Et l'orgueil est une estime déréglée de soi-même, qui fait que l'on se préfère à tout, et que l'on veut s'élever au-dessus de tous. La perfection, c'est l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soimême; l'orgueil c'est l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu. Comme le remarque saint Augustin*, ces deux amours contraires font les deux cités ennemies : la cité du bien et la cité du mal, la cité céleste et la cité terrestre, la cité de la perfection et la cité de la perdition.

Sur celle opposition de l'amour de Dieu et de l'amourpropre , écoutons Bossuet, toujours sublime quand il peint le néant de la créature devant Dieu.

«■ Les contraires se connaissent l'un par l'autre : l'injustice de l'amour-propre se connaît par la justice de la charité, dont l'amour-propre est l'éloigncment et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en cette sorte : « La charilé, dit ce saint, c'est l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même »; et, au contraire, ce la cupidité est l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu. » Quand on dit que l'amour de Dieu va jusqu'au mépris de soi-même,

dam inclinationem ad hujusmodi contemptuin ex corruptione naturae; et sic dicunt quod est initium omnis peccati.

1 Civ. Dai 1. 14, c. 28 : Fecit ilaque civitates duas amoies duo, terrenam scilicet amor sui usque ad conteinptuin Dei; cœlesteai vero amor Dei usque ad coateiuptum sui. Denique iila in seipsa, hsec in Domino gloriatur. Illa enim quaerit ab homiiiibus gloriam; huic autcm Deus, conscieatiae testis , maxima est gloiia. lUa in gloria sua exaltât caput suum ; haec dicit Dec suo : Gloria mea et exallans vaput meum, etc.

on entend jusqu'au mépris de soi-même par rapport à Dieu, et en se comparant à lui; et en ce sens, douter qu'on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à l'estime. Mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? ou que lui peut- on comparer? puisqu'il est Celui qui est, et le reste n'est rien devant Dieu; ce qui fait dire au prophète : « Les nations devant Dieu ne sont qu'une goutte d'eau, et comme un petit grain dans une balance; elles plus vastes contrées ne sont qu'un peu de poussière'. » On ne peut rien de plus vil : et cependant l'Écriture n'est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte pour la créature ; elle en vient donc, pour parler avec une entière justesse et précision, à cette sentence : « Toutes les nations devant Dieu sont comme n'étant pas, et il les estime comme un néants »

En voulez -vous davantage? Ce n'est pas d'un homme qu'il parle en particuher, c'est de toute une nation, auprès de laquelle un seul homme n'est rien. Mais toute cette nation n'est elle-même qu'une goutte d'eau, qu'un petit grain, qu'un vil amas de poussière; et non seulement une nation n'est que cela, mais toutes les nations sont encore moins; elles ne sont qu'un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise ce qu'il entasse avec tant de soin. Une nation n'est qu'une goutte d'eau; mais toutes les nations, que seront- elles? Quelque chose de plus peutêtre? Point du tout : plus vous mettez ensemble d'êtres créés, plus le néant y paraît.

Il ne faut donc pas s'étonner que l'amour de Dieu aille jusqu'au mépris de soi-même : on ne peut pas se mépriser davantage que de se considérer comme un néant. C'est donc la justice d'être un néant devant Dieu, et d'avoir pour

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