‹ L'ascétique chrétienneChapitre 32 sur 100 · IS. XL · texte numérisé non relu

IS. XL

» Ibifi. 17.

DIVERSES CONCUPI^rCENCES : L'ORGUEIL 111

soi-même le dernier mépris. Il n'y a qu'à dire avec saint Michel : « Qui est comme Dieu? » Qui mérite de lui être comparé, ou d'être nommé devant sa face? Il est Celui qui est; et la plénitude de l'être est en lui. Multipliez les créatures, et augmentez -en les perfections de plus en plus jusqu'à l'infini; ce ne sera toujours, à les regarder en elles-mêmes, qu'un non-être. Et que sert d'amasser beaucoup de non -être? De tout cela en fera -t- on autre chose qu'un non-être? Rien autre chose sans doute. 0 homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul, et porte l'amour de Dieu jusqu'à te mépriser comme un néant.

Mais, au heu de pousser l'amour de Dieu comme il devait, jusqu'au mépris de soi-même, il a poussé l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu; il a suivi sa volonté propre jusqu'à oubher celle de Dieu, jusqu'à ne s'en soucier en aucune sorte, jusqu'à passer outre malgré elle, et à vouloir agir et se contenter indépendanmient de Dieu , et ne s'arrêter non plus à sa défense que s'il n'était pas. Ainsi c'est le néant qui compte pour rien celui qui est, et qui au lieu de se mépriser soi-même pour l'amour de Dieu, qui était la souveraine justice, sacrifie la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l'être, à la propre satisfaction de soi-même, quoiqu'il ne soit qu'un néant, qui est le comble de l'injustice et de l'égarement'. »

Celui-là donc qui aspire à la perfection doit combattre l'orgueil et user de tous les remèdes propres à guérir, ou du moins à réduire ce mal hideux qui ronge l'âme humaine.

YIII. — Le premier remède est un examen attentif de ce que nous sommes en notre fond pour l'être, les actes, la vertu, et de ce que Dieu est en lui-même et par rapport à nous. La réflexion sur notre néant et notre misère,

* Traité de ia Conc, ch. 12.

sur l'être infini de Dieu, et sa libéralité met à découvert l'injustice, l'ingratitude, l'ineptie de l'orgueil. Le tableau que Bossuet vient de faire de la vanité de la créature devant Dieu peut servir de modèle.

Saint Thomas ' observe que le péché de superbe est très difficile à éviter, parce qu'il s'insinue dans l'âme de mille manières secrètes, mais qu'il n'atteint point sa gravité tant que le jugement de la raison n'est pas expressément formé; et d'autre part, qu'il est aisé de le combattre lorsque l'attention de l'esprit est attirée sur ce désordre, par la considération de l'infirmité humaine, de la grandeur de Dieu ou de la futilité des biens dont on s'enorgueillit, ^j^^-^j JX. — Il est bon aussi de considérer combien ce vice {/est odieux aux hommes. Chose étrange, nous sommes tous plus ou moins malades de ce mal de l'orgueil, et nous ne pouvons le supporter dans les autres. En face de l'orgueilleux, on se roidit, on se révolte, on méprise. Il faut voiler cette infirmité comme l'on cache une maladie honteuse, sous peine de devenir l'objet de la réprobation universelle.

/l^^ X. — La méditation doit s'étendre encore aux châti- ^ ments qui frappent les orgueilleux. Il n'est pas rare que la préoccupation de se grandir et de dominer n'aboutisse à la foUe. Le cerveau s'exalte et se trouble sous l'effort des

1 Sum. 22, q. 162, a. 6, ad 1 : Difficile est vitare aliquod peccatum propter ejus latentiam; et lioe modo superbiam difficile est vitare, quia ex ipsis bonis occasioaem sumit... Et ideo motus supeibiae occulte subrepens non habet maximam gravitateui antequani per judicium rationis deprehendatur : sed postquam deprehensus fuerit per rationem, tune facile evitatur, tum ex consideratione propriae iufirmitatis, secundum illud [Eccli. x, 9): Quid superbit terra et cinis? tum etiam ex consideratione magnitudinif divinae, secundum illud [Job, xv, 13) : Quid tumet contra Deum spirilus tuus? tum etiam ex imperfectioae bonorum de quibus superbit homo, secundum illud (/s. xl, 6) : Omnis caro fœnum et omnis gloria ejus quasi flos agri, et infra (lxiv, 6) : Quasi paniius menstruatœ umverss justitise nostrx.

DIVERSES CONCUPISCENCES : LORGLEIL 113

mêmes pensées, et Dieu, par une loi sévère de sa providence, permet ces bouleversements pour punir les tentatives insensées d'élévation. Les deux formes les plus ordinaires de la démence sont la manie de la grandeur, qui rcve l'extraordinaire, les distinctions, la gloire, les honneurs; et celle de la persécution, qui voit partout des adversaires, des complots, des périls : l'une et l'autre proviennent souvent de désirs ambitieux , que l'on croit satisfaits ou qu'on désespère de j'éaliser.

Mais le châtiment le plus ordinaire est l'incontinence*. Pour ramener les superbes au sentiment de leur misère, Dieu les abandonne aux ignominies des passions charnelles. Ils veulent s'égaler au Très-Haut, et ils descendent au ni-

u veau, au dessous même de la bête

(v.)s5.KI:^- Enfin la conséquence certaine, logique, et de

toutes la plus redoutable de l'orgueil , est la suppression de la grâce. L'Écriture l'affirme expressément : « Dieu, dit saint Jacques^, résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux humbles. » Un simple raisonnement suffit pour expliquer ce résultat.

La grâce, c'est Dieu habitant dans nos âmes et les associant à sa vie. Quand Dieu s'éloigne, la grâce disparait. Or de toutes les causes qui éloignent Dieu d'une âme, l'orgueil est la plus impérieuse. Dieu s'aime invinciblement, et tout ce qu'il fait, il le fait par amour pour lui-même^

' s. Thomas, 2.2, q. 162, a. 6, ad 3 : Sicut in syllogismis ducentibus ad impossibile quandoque aliquis convincitur per hoc quod ducitur ad inconveuiens magis manifeslum; ita etiam ad conviiicendum siipcrbiam hominum, Deus aliquos punit permittens eos ruere in peccata carnalia , quae etsi sint minora, tamen manifestiorem turpitudinem continent... Qui detinetur superbia et non sentit, labitur in carnis luxuriam, ut, per banc humiliatus, a confusione exurgat. Ex quo etiam patet gravitas superbiœ. Sicut enim medicus sapiens in remediam majoris morbi patitur infîrmum in Ii viorem morbum incidere ; ita etiam peccatum superbise gravius esse ostenditur ex hoc ipso quodpro ejus remedio Deus permittit homines ruere in alia peccata.

* Jac. IV, 6 : Deus superbis resistit, humiiibus autem dat gratiam.

3 Pî'ov. XVI, 4 : Universa propter semelipsum operatus est Dominus.

114 OBSTACLES A LA PEKhECTION : V LA CONCUPISCENCE

Tout part de lui comme de sa source et revient à lui comme à sa fm, et il se complaît dans la vue de cette dépendance universelle, parce qu'elle est l'expression de la vérité. Etre le premier «t le dernier, la cause et la fin\ c'est là sa gloire, dont il est extrêmement jaloux; il ne peut souffrir qu'on y porte la moindre atteinte, et il déclare, avec l'accent de la majesté et de la puissance, qu'il ne donnera sa gloire à personne^, qu'il ne cédera point de ses droits de maître et de Seigneur^ Et l'orgueilleux tend à ravir à Dieu ce titre de souverain et à le priver de sa gloire ; il ne tient pas à lui que Dieu ne soit détrôné et qu'il ne prenne sa place. Dieu repousse de toute l'énergie de sa nature celte usurpation sacrilège et résiste au superbe comme on résiste à quiconque essaye d'attenter à la vie. Ainsi l'orgueil ne met pas seulement Dieu en fuite comme les autres péchés, mais il le constitue à l'état d'opposition et de résistance; et de la sorte, non seulement il arrête le cours de la grâce, il en tarit la source. Sans grâce, il n'y a plus ni perfection ni salut.

XII. — Avec la méditation de l'injustice, de l'absurdité et -des conséquences funestes de l'orgueil, le moyen le plus efficace, le seul efticace au fond, pour s'en préserver, est la prière.

La prière a la vertu d'attirer la grâce, et par conséquent de ramener Dieu en nous-mêmes. Mais elle renferme cette efficacité spéciale contre l'orgueil d'être un acte contraire, un acte d'humilité.

» Ap. I, 8 : Ego sum A et û, principium et finis.

* Is. XLViu ,11: Propter me , propter me faciam ut non blasphémer, et gloriara mcam alteri non dabo.

* Ibid. xLii, 2S : Ego Dominus, hoc est nomen meum, gloriam meam alteri non dabo, et laudem meam sculptilibus.

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