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PREMIER MOYEN : LE DÉSIR DE LA PERFECTION

Énoncé des divers moyens. — Les moyens intérieurs. — Premiers moyens intérieurs : le désir delà perfection.— Il est la condition indispensable de la perfection. — Il est un moyen proprement dit. — Il n'est pas nécessaire qu'il soit sensible. — 11 doit être surnaturel, — prédominant, — constant et croissant. — Moyens de l'exciter.

I. — Nous avons jusqu'ici défini la perfection et signalé les obstacles qu'elle rencontre au dedans et au dehors de nous-mêmes. Nous devons maintenant reconnaître les moyens à l'aide desquels nous pouvons la réaliser et surmonter tous les obstacles.

Ces moyens sont intérieurs ou extérieurs. Les premiers ne se distinguent pas du mouvement intime de l'àme s'efforçant d'aller à Dieu. Les seconds comprennent les divers secours extrinsèques qui peuvent aider l'àme dans cette ascension. Dans les uns et les autres, nous ne considérerons que les aspects généraux qui conviennent à toutes les âmes et à toutes les conditions.

II. — Le travail intime de Tàme pour s'élever à la perfection comprend ces trois opérations progressives : aspirer à la perfection, s'étudier soi-même pour reconnaître les obstacles et les ressources, diriger l'âme vers Dieu. Ces conditions sont indispensables, mais elles suffisent pour l'œuvre de la perfection.

En ce chapitre, il s'agit du premier de ces moyens.

III. — Le désir de la perfection est absolument nécessaire à quiconque prétend y parvenir; il est la préparation et comme le prélude du mouvement de l'âme vers Dieu. Quelques réflexions suffiront à le démontrer.

d Toute la vie du bon chrétien, dit saint Augustin *, n'est qu'un saint désir, le désir de ce qu'il n'a pas et ne voit pas encore, de la vision qui doit combler, quand elle viendra, tous ses vœux, a Ce que le saint docteur entend du ciel est également vrai de la perfection réalisable en cette vie ; on ne l'acquiert que dans les proportions où on la désire.

La perfection , nous l'avons dit en son lieu, est un travail de volonté et de charité; or on ne veut et l'on n'aime que ce que l'on désire. Le désir est donc inséparable de la perfection.

Par conséquent, ne pas désirer la perfection, c'est ne la vouloir pas et ne rien faire pour l'acquérir; la désirer faiblement, c'est la vouloir peu et y tendre nonchalamment; la désirer avec ardeur, c'est la vouloir ATvement et y travailler de même. Une charité plus grande, dit saint Thomas*, révèle un plus grand désir, et le désir fait que

1 Tract. 4 in IJoann. n. 6 : Quia modo \idere non potestis, officium vestrum in desiderio sit. Tota vita christiani boni sanctum desiderium est. Quod autem desideras, nondum vides, ut cura venerit quod videas, implearis.

* Sum. 1» p., q. 12, a. 6 : Ubi est major charitas, ibi est majus desiderium, et desiderium quodammodo facit desiderantem aptum et paratum ad susceptionem desiderati.

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celui qui l'a devient plus apte et mieux disposé à recevoir ce qu'il convoite.

La conclusion est qu'il faut désirer ardemment la perfection, si l'on veut la réaliser pleinement.

Il en est du désir de l'âme pour la vie parfaite comme de la faim ducorps', avec cette différence que l'appétit corporel diminue et s'apaise par l'usage de la nourriture , tandis que l'appétence spirituelle, pour parler de la sorte, augmente et redouble à mesure qu'on la satisfait. Pendant le voyage, la faim des choses divines creuse dans l'àme des capacités croissantes ^ qui de plus en plus appellent Dieu : le rassasiement ne se fera qu'au ciel. C'est la béatitude proclamée par le Sauveur dans l'Évangile : «r Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, parce qu'ils seront rassasiés ^ »

IV. — Le désir de la perfection n'est pas seulement une condition indispensable, il est encore un moyen très actif et très puissant de perfection.

Premièrement, parce que ce désir est une prière, et que la prière, ainsi que nous le dirons en son lieu, est la perfection en acte. Le mouvement spontané de l'être qui désire est de demander. La prière, qu'est-ce autre chose qu'un désir exprimé? Mais Dieu n'a pas besoin de formules; il lui suffit de voir le mouvement du cœur, lequel est tout entier dans le désir.

Secondement, parce que le désir nous fait accomplir les œuvres de la perfection. Tout désir sincère est actif et dirigé vers la chose convoitée. Désirer la perfection, c'est

• s. Thomas, In Matih. cil: Et sicut famés in corpore, sic desiderium in mente.

2 S. AuG. Tr. 4 in I Joann. c. 6 : Sic Deus dili'erendo extendit desiderium, desiderando extendit animum, extendendofacitcapacem. Desideremus ergo, fratres, quia implendi sunius.

3 Matth. V, 6 : Beati qui esuriunt et sitiunt justiliam, quoniam ipsi saturabuntur.

donc tendre vers la perfection, et tendre vers la perfection, c'est déjà la réaliser'. Ajoutons que le désir provenant de l'amour, et la perfection n'étant qu'un exercice d'amour, c'est être dans le travail de la perfection aue d'en avoir le désir.

Troisièmement enfin, le désir réalise déjà la perfection, parce qu'il attire Dieu. C'est la loi de l'amour, que le désir appelle l'être désiré et le prédispose à aimer. Mais cela est particulièrement vrai de Dieu , qui nous aime le premier et nous poursuit d'une charité éternelle-, devance nos désirs^ et les provoque. Désirer la perfection, qu'est-ce donc autrechose que se retourner vers Dieu pour l'aimer et commencer par là même l'exercice de la perfection ?

Il serait superflu d'insister sur les rapports et sur l'identité même du désir de la perfection avec la perfection. Indiquons plutôt les qualités que doit avoir ce désir.

V. — 11 n'est pas nécessaire qu'il soit sensible, il suffit qu'il soit dans la volonté. Le travail vrai et efficace de la sanctification est indépendant des émotions de la sensibilité , bien que dans ce travail les deux parties qui composent l'homme puissent se faire écho l'une à l'autre. « L'appétit pour la sagesse et les autres biens spirituels, dit le Docteur angelique ^ est désigné parfois sous le nom-

1 s. AfG. Tract. 4 in IJoa?i. c. 6, p. 499 : Haec est vita nostraut desiderando exerceamur. Tantum enim nos exercet sanctum desiderium, quantum desideria nostra aniputaverimus ab amore saeculi.

2 Jer. XXXI, 3 : In charitate perpétua dilexi te; ideo attraxi te, miserans.

3 Su»!. 1.2, q. 30, a. 1 , ad 1 et ad 2 : Appetilus sapientia vel aliorura spiritualium bonorum inlerdum concupiscentia nominatur, vel propter similitudinem quaradam,vel propter intensionem appetilus superioris partis ex quo fit redundantia in inferiorem appetitum, ut simul etiam ipse inferior appetitus suc modo tendat in spirituale bonum consequens appotilum superiorem et etiam ipsuui corpus spiritualibus deserviat, sicut {Ps. 83, 3}' dicitur : Cor meum el caro mea exultaverunt in Deum vivum. — Desiderium magis pertincre potest, proprie loquendo, non solum ad inferiorem appetitum, sed etiam ad superiorem. Non enim importât aliquam conso-ciationem in concupiscendo sicut concupiscentia, sed simplicem motum. in rem desideratam.

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de concupiscence, soit à cause d'une certaine analogie entre l'un et l'autre, soit que l'intensité du mouvement de la partie supérieure détermine un rejaillissement sur la sensibilité, et que l'appétit sensible, suivant l'impulsion de l'appétit supérieur, associe le corps aux ébranlements de l'âme, selon cette parole du Psalmiste : «: Mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu vivant. » Le désir appartient beaucoup plus, à proprement parler, à la partie supérieure qu'à l'autre, car c'est moins un concert entre les deux éléments de l'homme qu'un simple mouvement de la volonté vers l'objet désiré. »

VI. — Ce mouvement de la volonté qui caractérise le désir doit avoir d'autres qualités pour conduire à la per fection.

Tout d'abord il doit être surnaturel, c'est-à-dire produit par la grâce divine et déterminé par un motif tiré de la foi. La perfection est une œuvre à laquelle l'homme est incapable d'atteindre par ses propres forces, et qui requiert par conséquent l'intervention du Saint-Esprit; or l'homme ne prend sa part des opérations surnaturelles qu'en se mettant sous l'action d'un motif de l'ordre de la foi. A ce double point de vue, le désir de la perfection, s'il est vrai, sincère et efficace, dépasse l'effort et les forces de la nature.

YIL — En second lieu, il doit être prédominant. Faire passer quelque chose avant la perfection, c'est renoncer à la perfection, de même que préférer à Dieu une chose quelconque, c'est renoncer à Dieu'. C'est le souci principal auquel Notre-Seigneur convie dans l'Évangile quand il dit : « Cherchez tout d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et les biens du corps vous seront donnés par surcroît ^^

1 GciLLORÉ, Max. spir., max. iv, ch. 1, intitulé : La mort de tous les désirs est nécessaire pour arriver à la perfection.

î Malth. vil, 33: Quaerite ergo primum regnum Dei, et haec omnia adjicientur voLis.

Mais il n'est pas nécessaire que cette prédominance soit dans le sentiment, il suffît qu'elle soit effective, c'est-à-dire que rien dans notre estime et nos résolutions ne l'emporte sur le désir de la perfection.

YIII. — Enfin ce désir doit être constant et croissant. La perfection consiste dans un effort pour aller à Dieu et tendre à la charité consommée. Suspendre ou limiter ce mouvement, c'est contredire la notion même de la perfection. Mais il n'y a jamais d'élan que vers ce que l'on désire. Le désir de la perfection, comme l'effort qui la réalise, doit donc être persévérant et grandissant.

Un autre caractère de la perfection est de donner à l'homme sa fin par la pleine possession de Dieu; donc s'arrêter avant d'avoir atteint la fin et d'être arrivé à la jouissance complète de Dieu, c'est sortir de la perfection; c'est manifestement ne plus aspirer ni travailler à la perfection que d'en surprendre le désir. Il faut donc que ce désir soit continu. « Il n'appartient qu'à Satan, dit saint François de Sales ' dans sa langue imagée empruntée à l'Écriture, de dire qu'il sera assis dans les flancs de l'Aquilon. Détestable, tu seras assis; hé! ne cognois-lu que tu es au chemin, et que le chemin n'est pas fait pour s'asseoir, mais pour marcher ? Et il est tellement fait pour marcher, que marcher s'appelle cheminer. »

S'il est permis de mesurer la perfection acquise, c'est principalement aux désirs que l'on ressent de l'acquérir. La grâce et la charité échappent régulièrement en cette vie à la conscience, tandis que, par le sentiment qu'il laisse dans l'àmc de lui-même, le désir donne en quelque sorte la mesure de la perfection.

IX. — Il importe, cela ressort de tout ce que nous venons de dire, d'éveiller en l'âme le désir de la perfec-

* Traité de l'amour de Dieu, 1. 3, cil. 1.

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tion, et d'indiquer par conséquent les moyens les plus propres à l'exciter.

Il convient en premier lieu de considérer la perfection elle-même pour en saisir la nécessité et la beauté. On désire naturellement ce que l'on regarde comme nécessaire, comme l'unique nécessaire surtout ; et il est impossible de n'être pas charmé et tout plein de désirs en face du bien qui, à l'utilité, ajoute la beauté. Se convaincre de l'absolue nécessité de la perfection, et l'envisager dans ce qu'elle a de beau et de ravissant, c'est en appeler le désir dans son âme. La méditation n'a pas d'autre objet que de nous faire soupirer après les choses auxquelles nous donnons notre attention et nos réflexions.

De la méditation naît spontanément la prière, et la prière est le moyen par excellence d'obtenir ce que nous désirons et ce qui nous manque. Dans les desseins de Dieu, tous les biens qu'il nous accorde doivent concourir à notre perfection. Si la prière est puissante pour avoir les choses secondaires , quelle ne sera donc pas sa vertu lorsque nous demandons à la bonté divine le principal et l'indispensable, notre perfection, inséparable, ainsi que nous l'avons dit, du désir de la posséder?

Il ne suffit pas de méditer et de prier, il faut recommencer sans cesse et renouveler tous les jours le désir de la perfection. Tous les maîtres de la vie spirituelle insistent sur ce moyen pour ne point s'arrêter dans le chemin de la perfection. Si l'on est porté à se ralentir par présomption, en se croyant avancé et hors de péril, ils recommandent d'avoir l'œil de l'esprit ouvert sur les fautes commises, les progrès qui restent encore à réaliser et les mille dangers qui menacent la persévérance. Ce n'est qu'à force de vigilance et de courage , en retrempant tous les jours son âme dans les bonnes résolutions et les saints désirs, que l'on peut espérer d'arriver au terme, A ceux, au contraire, qui

sont tentés de se décourager, et de faiblir à la vue des misères du passé et des difficultés de l'avenir, ils conseillent d'oublier le passé et de ne prendre que le jour présent, mais de concentrer en ce jour tous leurs désirs et leurs efforts; et le lendemain de recourir au même stratagème, vivant ainsi, selon le conseil de l'Évangile', au jour le jour, avec des désirs sans cesse renaissants et rafraîchis.

1 Matlh. VI, 34 : Grastinus eaimdies soUicitus erit sibi ipsi; sufficit diei malitia su?

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