POINT DE VUE GÉNÉRAL
La connaissance de soi-même conduisant à la connaissance de Dieu est une des premières règles de la sagesse humaine et chrétienne. — Celte connaissance est une condition nécessaire pour assurer le travail de la perfection, — pour produire le renoncement, — et prévenir les suites funestes de l'irréflexion. — Elle est un moyen très efficace de perfection ea contenant les mouvements des passions, — en produisant l'humilité, — en mettant l'âme en face de Dieu. — Difficultés que rencontre l'étude de soi-même dans la prédominance des sens, — la complication des mouvements intimes et leurs anomalies , — dans les illusions volontaires et involontaires. — Moyens d'arriver à la connaissance de soi-même : le recueillement, — et la prière.
I. — La philosophie antique ramenait le grand art de la sagesse à se connaître soi-même. La célèbre maxime de Thaïes : Co7inais-toi toi-même'' , qu'un autre philosophe formulait ainsi : Habite avec toi-même'^ , a été répétée non seulement par les sages païens, mais encore par les docteurs chrétiens, comme une règle admirable de sagesse.
Notion incomplète pourtant si l'on n'y ajoute le but
* DiOG. Laert. in Thaï. : TvioOt aeauTov.
* Paul Manlt, Apophteg. : Tecum habita.
qu'elle doit atteindre, savoir : de conduire à Dieu. Bossuet * est plus exact et complet. «: La__Sagesse L^dit-il\, consistejL
connoître Dieu, et à se connoître soi-même. La connoissance de nous mêmes nous doit élever à la connoissance de Dieu. »
Notre-Seigneur a formulé plus parfaitement encore cette vérité, en excluant de l'étude que l'homme doit faire de lui-même toute recherche égoïste : il doit se connaître, non pour s'admirer, mais pour appeler et entendre Dieu au plus profond de son ame : « Le royaume de Dieu est / au dedans de vous -. » Le dernier mot de cette connaissance intérieure doit être de nous mettre en présence de Dieu.
IL — Cette étude est 4^^^Ql}"^|gg,t nécessaire pour réaliser et assurer le travail d^ ^^ ppi-pprijon Le Sage dit ^ que, « là où n'est pas la science de l'âme , il n'y a point de bien. » C'est dire que l'àme ne peut, sans se connaître, atteindre à la perfection, qui est le bien par excellence. Il est facile de le démontrer.
La perfection est une entreprise grande et sérieuse. Il convient, pour la conduire sûrement, de consulter ses forces , d'interroger ses attraits , de mesurer les difficultés , afin de ne pas s'exposer à faiblir ou à s'égarer en chemin. Or sonder ses forces, saisir ses attraits, prévoir les obstacles, qu'est-ce autre chose que s'étudier soi-même? car où sont principalement nos ressources, nos impulsions, ., .v^Hnos périls, sinon en nous-mêmes? La grâce qui nous vient {Ç^t\ de Dieu ne nous touche et ne nous transforme qu'en se fon- VS Y f iM'i^'^ avec nous et en nous devenant, pour parler de la 'wz^T P^l-^' subjective. Mais nos passions surtout, qui sont nos Vl^J»^, misères et la cause de nos chutes, sont en nous, sont
1 Connaissance de Dieu et de soi-même , \rài\o.
2 Luc. XVII, 21 : Regniim Dei intra vos est.
' Prov. XIX, 2 : Ubi non est scientia animœ, non est Loniim.
nous-mêmes. Soit donc que nous voulions reconnaître la part de Dieu et la part de l'homme dans l'œuvre de la perfection, ce que nous pouvons et ce que nous ne pouvons pas, ce qui sert ou ce qui nuit, c'est au dedans de nous qu'il faut regai^der, c'est nous-mêmes qu'il convient d'inspecter et d'approfondir.
Le Sauveur semble vouloir nous inculquer la nécessité de no.us connaître avant de commencer l'œuvre de la perfection, à l'endroit de l'Évangile où, après avoir exhorté à tout quitter, il apporte la comparaison de l'homme qui , voulant bâtir, compte auparavant les ressources dont il dispose; puis celle d'un roi qui a l'intention de déclarer la guerre, et, avant de donner suite à son dessein, fait le dénombrement de ses soldats, et se renseigne sur les forces de son ennemi '.
III. — Il importe principalement d'insister sur le besoin de rentrer en soi-même pour pratiquer le renoncement inséparable de la perfection, selon cette parole de Notre -Seigneur : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce "^ » Comment renoncer à soi-même si préalablement on ne se conjiait?
Le grand obstacle de la perfection et du salut est, ainsi que nous l'avons dit, dans notre concupiscence, qui^ nous porte incessamment aux complaisances de l'orgueil et aux jouissances sensuelles, sans cesse excitée par le spectacle du monde et par les obsessions de Satan. Comment prévenir et contenir ces inclinations perverses à moins de porter sur soi un regard attentif et constant? C'est pourquoi le divin Maître nous recommande expressément de veiller et de prier : de veiller pour apercevoir^ le danger, de prier pourjivoir la grâce d'y échapper.
IV. — Enfin, à prendre les choses par le côté négatif, qui ne sait que l'irréflexion ou l'inattention sur les mou-
1 Luc. XIV, 28-33.
2 Matth. XVI, 24 : Si quis vultpost me venire, abneget semetipsum, etc.
18'j MOYENS l.M'ÉRIEURS DE PERFECTION : 2° MOYEN
vements intérieurs est une des plus abondantes sources de péchés? Jérémie attribuait à cette cause toutes les désolations qui affligent la terre ^ Aussi le premier mouvement du pécheur pour revenir à Dieu est de rentrer en soimême et de reconnaître sa misère ^ Faut-il s'étonner que sainte Térèse, décrivant la marche ascendante vers la perfection, ait fait de la connaissance de soi-même la première demeure de son Château de l'âme ^?
V. — Ainsi que nous l'avons observé pour le désir, la connaissance de soi-même n'est pas seulement une cendition indispensable de perfection, elle est encore un moyen très puissant pour s'y avancer.
r^j^ Le premier avantage que nous trouvons dans l'étude de fiM*- 1 nous-mêmes est dejrévcnir ou du moins d'arrêter à leur ./^naissance les mouveiiients des passions. Il en est des passions comme du feu : on peut empêcher le feu de prendre et l'éteindre à ses débuts; mais, une fois l'incendie bien déclaré, il y a toujours des ruines. Pareillement, la vigilance écarte les occasions qui soulèvent les instincts mauvais, et les apaise quand ils ne font que de naître, tandis qu'il est malaisé de les réduire lorsqu'ils sont déchaînés. ^__ YI. — Un second avantage est d'amener l'âme à l'hii- J^ milité.. Ceux-là seuls peuvent s'enorgueillir qui ne se connaissent point. La vérité est que nous sommes inclinés au '^-^j^ Lïnal, et impuissants pour le bien, que notre vie est pleine r^Y^' de défaillances; et c'est en creusant en nous-mêmes que nous y découvrons ce que nous sommes, et ce que nous valons devant Dieu.
YII. — Le troisième avantage, de tous le plus précieux, est qu'en rentrant en nous-mêmes nous y rencontrons
1 Jer. XII, 11 : Desolatioue desolataest omnis terra, quianullus est gui recogitet corde.
' Luc. XV, 17 : In se autem reversas, dixit, etc. * Chat, de l'âme ou les Demeures , 1er d.^ ch. 1 , Migne, t. 1, p. 597.
Dieu, le véritable objet et la fin de notre perfection. La seule vae de sa misère ne pourrait que jeter l'âme dans le découragement; mais, à la lumière divine, à côté du mal apparaît le remède. On sort de soi pour se jeter et se reposer en Dieu. Il faut lire dans le pieux auteur de l'hii- TATiON,quiles a excellemment décrits ', les bienfaits de cette cohabitation et de ce commerce entre l'âme et Dieu. Rien n'assure mieux le salut de l'âme que de s'élever à Dieu par le spectacle de son indigence et de sa corruption. Plus l'horreur qu'elle éprouve pour elle-même est vive et profonde, plus elle se réfugie et se perd en Dieu.
YIII. — La difficulté d/arriver à la xannaissaiice de sot même n'est pas moindre que son importance.
Elle naît, en premier lieu, de lji prédorninance des sens J'^ depuis le picjjé. Par l'effet de celte tyrannie, l'homme est sans cesse appelé au dehors; les corps le sollicitent et l'occupent; la réflexion sur les pensées et les mouvements • intimes devient laborieuse et cesse avec l'effort.