IV. — Il est expédient de bien déterminer comment il
convient de se conduire dans ces états d'âme difficiles et «i . ■ — ■ —
pénibles. « Je vous déclarerai ici deux sentiments bien opposés, écrit Bossuet dans une de ses lettres de direction*, c'est que, quand vous êtes dans la sécheresse, j'aime l'état où vous êtes, et je le crains : je l'aime, parce que vous tombez dans cette heureuse pauvreté d'esprit, laquelle nous rend dignes d'être remplis de Dieu, puisque alors la place est toute pour lui ; mais aussi je crains cet état , parce qu'il est faciledans cette disposition de se laisser aller en cent actions à une manière d'agir fort naturelle, ou de donner au moins quelque peu à ses sens ; l'esprit peut être touché raisonnablement par cette crainte, considérant sa faiblesse et sa légèreté... Il n'est pas croyable combien d'une part il est facile ^n cette disposition d'aridité d'agir humainement, et de perdre cette délicatesse de conscience si nécessaire pour conserver la pureté de l'âme; et de l'autre, combien Dieu se retire pour une petite liberté : et par une même suite, il n'est pas croyable combien alors l'âme est digne.de compassion dans les efforts qu'elle fait pour se remettre dans la voie, sans y pouvoir réussir. » Immortifiée, imprudente ou mal conduite, l'âme peut donc rencontrer dans les sécheresses un grand écueil pour sa perfection; comme aussi, bien dirigée, obéissante et gé-
1 Lettres de piété et de direction, t. 47, p. 585, sur l'état de sécheresse.
néreuse, trouver dans ces épreuves un moyen très efficace de sanctification.
V. — Le premier soin doit être de découvrir. Ies causi.\s des séclieresses, afin de supprimer ce qui tiendrait à la volonté, et de retirer un plus grand fruit des épreuves qui en sont indépendantes.
Les anciens maîtres de la vie spirituelle, au témoignage de Cassien ', assignaient trois raisons de la stérilité de l'esprit dans la prière : nos négligences , les attaques du démon et les épreuves divines. , d
<^ j Presque toujours nous avons mérité par quelque infi- , / ''^- /^ /^délité la perte des consolations et des facilités spirituelles.
perte des consolations et des facilités spirituelles
On encourt ces privations de ditïérentes manières.
Nous ne parlons pas du péché mortel. L'âme privée de la vie divine ne peut plus aspirer, tant qu'elle demeure dans cet état, à l'onction surnaturelle de la prière.
Les péchés véniels pleinement consentis ont pour effet / * de dessécher le cœur et de suspendre les caresses divines. Ils conduisent par une pente naturelle à la tiédeur dont le caractère propre est d'inspirer à l'âme et à Dieu un dégoût réciproque.
Une attache excessive aux consolations sensibles de la ^ piété est souvent punie par leur totale suppression. Dans ces jouissances spirituelles ont s'attache moins à Dieu qu'à ses dons, on se délecte plus cpi'on ne se donne. Pour faire cesser l'illusion. Dieu retire ces goûts, et l'on se trouve dans l'impuissance et le dénuement.
L'amour désordonné des créaUires et la délectationnatu- J rçl]e ji£&-4^ies qu'elle— donna- ont également pour conséquence de tarir les effusions divines. Ainsi que le dit le Sau-
1 Coll. IV, c. 3 : Tripartita nobis a majoriLus super bac, quam dicitis, sterilitate mentis tradita ratio est. Aut enim de negligentia nostra, aut de impugnatione diaboli, aut de diîpeûsatioae Domini ac probatione descenditj etc.
veur', on ne peut servir deux maîtres et goûter des douceurs si contraires. Selon la remarque de saint Bonavenlure^, la consolation divine est refusée à ceux qui en*^ cherchent d'autres. <r A'ous estes bien saoulée des contentemens mondains, dit saint François de Sales ^, ce n'est pas merveille si les délices spirituelles vous sont à desgoust. D
Les vains retours et les complaisances personnelles ont pour châtiment ordinaire le retrait de la dévotion sensible. Dieu abandonne à elle-même l'âme qui se contemple et s'admire, afin de la ramener vers lui par le sentiment et par l'aveu de sa misère *. C'est la loi de sa providence qu'il donne a ceux qui avouent leur indigence, et aélaisse ceux qui se croient opulents ^ Saint Bernard*' observe que pour prévenir la chute d'une âme exposée aux dilatations de l'orgueil, Dieu retire sa grâce avant même qu'elle soit tentée et qu'elle succombe.
Une cause de sécheresse , à laquelle on donne trop peu d'attention et qui est pourtant assez commune, cj?st i'infi- ^^ déhté à l'attrait intérieur de la grâce. Dieu sollicite l'àme . par des impiilslônTTntimes , il l'appelle par une voix discrète et pénétrante. Si l'âme résiste, ces impulsions cessent,
1 Malth. VI, 24 : Nemo potest duobus dominis servii-e.
' In Coll. 6 : Renuat consolari anima tua in alienis , si vis Dei amore delectari. Delicata siquidem consolatio est, nec omnino tribuitur admittentibus alienam.
3 Introduct. 4« p., cb. 14.
^ S. Bernard, in Cant. serm. 54, n. 8 : Superbia inventa est in me, et Dominas decliiiavit in ira a servo suo. Ilinc ista sterilitas animae meae et devotionis inopia quam patior.
5 Luc. I, 53 : Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes.
6 In Cant. serm. 54, n. 10 : Ergo argumentum superbiœ privatio est gratiae. Quamquam tamen interdum subtrahitur gratia sive retrahitur, non pro superbia quae jam est, sed quae futura est, nisi subtrahatur. Ilabes bujus rei evidens documentum de Apostolo, qui stimulos carnis suae sustinebat invitus, non quia extoUeretur, sed ne extolleretur. Sed sive jam exsislens, sive nondum, superbia tamen semper causa erit subtract.'B gratiae.
LA PRIÈHE : SES DIFFICULTES : LES SECHERESSES 237
cette voix se tait, et à la lumière, au goût, à la facilité, succèdent l'ombre, l'aridité, l'efTort.
Saint François de Sales ajoute une autre imperfection qui entraîne la perte des suavités spirituelles : ce sont les ^ ^ réserves et les détours avec le dii^ecteur de la conscicncii.
« La duplicité et finesse d'esprit exercée es confessions t et communications spirituelles que l'on fait avec son conducteur, attire les sécheresses etsterilitez ; car puisque vous mentez au Saint-Esprit, ce n'est pas merveille qu'il vous refuse sa consolation ; vous ne voulez pas estre simple et naïfvc comme un petit enfant, vous n'aurez donc pas la dragée des petits enfants '. »
VI. — Les aridités naissent aussi quelquefois de la fatigue et de la langueur du corps provenant d'un travail excessif, ej^ particulièrement de l'étude, d'une disposition maladive, ou même de trop grandes austérités corporelles. L'àme use du corps comme d'un instrument; si l'instrument refuse le service, les opérations sont retardées ou suspendues.
Alors même que le corps en supporte le poids, les occupations multipliées et absorbantes tendent à dessécher le cœur et à diminuer l'onction de la prière. Le tracas des affaires nuit presque toujours à la ferveur, à moins qu'on n'y soit jeté par la volonté de Dieu , qu'on ne veille attentivement à maintenir son cœur libre au sein delà multiplicité, et qu'on n'aspire à se retremper dans le recueillement et la prière. Si l'on succombe à l'inquiétude et à la préoccupation des choses humaines, les pensées et les attractions divines n'auront point de prise dans l'àme. Absorbée et troublée par la multitude des créatures, elle devient incapable de refléter les rayons divins *.
1 Inlrodud. 4" p., ch. 14.
* S. Laurent Justinien, de Oral. c. 5': Quemadmoduin solis radius nequaquam cernitur, cum coinmolœ iiubes cœli facieni obducunt; ncc tur-
YII. — Le démon s'insinue partout où il espère molester l'homme et faire opposition à Dieu. Les aridités semblent un ferment de discorde entre l'âme et Dieu dans l'opération même destinée à les réunir. Ennemi de l'un et l'autre, Satan doit tenter tous les efforts pour donner lieu à celte division, pour l'accroître et la rendre irrémédiable.
« Cette guerre acharnée que nous font les esprits des ténèbres, disait saint Nil', n'a d'autre but que de nous faire quitter l'oraison. Plus elle nous est salutaire , plus elle leur est odieuse, d
Au fond que peut-il, et quelle est son influence dans ces difficultés de la prière ?
Nous en avons déjà fait la remarque en étudiant le mé- ' canisme de la tentation, l'ange n'a pas d'action directe sur la volonté, mais il influe sur l'esprit par les images et les p,, ' I" souvenirs. Non seulement il peut fatiguer par la multitude jIJ^I des pensées étrangères, mais encore rendre sa stérilité devant Dieu plus pénible, en faisant surgir des t^entafio)]^ de doute, de blasphème, de désespoir; en représentant la prière comme inutile, douloureuse, illusoire, Dieu comme inditïérent, irrité, implacable.
Au trouble de l'esprit, il ajoute celui des sens et des t) CS>^ organes, secrètement par des influences qui échappent à ^ notre investigation, ostensiblement par des prestiges qui
jettent dans l'illusion ou la terreur.
État plein de périls pour l'âme faible arrivée aux aridités pac sa faute, et bien amer pour l'âme fidèle qui se voit soumise à ces obsessions infâmes, et semble inutilement appeler Dieu. Pour cette âme surtout la lutte est deux fois
balus fons respicientis imaginem reddit, quara Iranquillus propriam ostendit; sic nec inquietus auimus Dei caritatem ia oralionis speculo potest coiispicere.
> De Orat. c. 47.
cruelle : elle ne sent plus la présence du Bien- Aimé, et elle est aux prises avec le maudit, dont le principal effort consiste à lui persuader qu'elle est maudite elle-même et qu'il ne lui reste plus qu'à s'étourdir dans le crime, pour oublier et se venger.
Heureusement que Dieu est de la parlie , pour parler de la sorte, et qu'en permettant ces épreuves, son dessein est de purifier l'àme et de l'enrichir de ses biens.
Yiil. — Sans doute l'àme en proie aux aridités peut et i doit s'imputer, dans un sentiment d'humilité et de justice, les rigueurs qu'elle subit. Il n'en est pas moins vrai que Dieu y concourt par d'admirables et secrètes di^^itions de sa providence.
11 se retire parfojs sensiblement de l'àme par un artifice de son amour, pour l'exciter à le désirer, à l'appeler, à le chercher avec plus d'empressement.
Toutes les industries, toutes les épreuves, je dirai presque tous les caprices de l'amour humain, se retrouvent dans les témoignages de la charité divine envers les âmes. Mais, de la part de Dieu, ces procédés n'ont qu'un principe et un but : s'unir plus intimement aux âmes et accroître en eUes Ig- trésor deja^gràce. Il se cache pour se faire rechercher avec un redoublement de désir ; il s'éloigne en apparence et devance l'àme dans le chemin pour exciter et accélérer sa course.
Dieu se propose encore de l'exercer aux vertus fortes et héroïques. Rien, en effet, ne la dépouille d'elle-même comme le sentiment que lui donnent ces épreuves de son insuffisance et de sa stérilité. « Il en est comme d'un parterre sec et aride, qui n'est capable de pousser aucune belle -fleur, par le défaut d'humeur nécessaire pour être fécond. Ainsi l'àme, dans cet état d'aridité, venant à perdre l'onction dont elle a besoin pour agir, que peut-elle produire? Le cœur étant desséché, elle est réduite à un état de lan-
240 o« MOYEN INTERIEUR DE PERFECTION : L'UNION A DIEU
gueur qui lui ôte ses fondions, et il ne lui reste presque .plus les moyens de produire les belles fleurs des vertus '. » ^ / Cependant, avec la grâce de Dieu, qui, quoique moins sensible, ne lui manque pas, l'àme peut agir; si elle demeure fidèle malgré l'insensibilité intérieure , elle pratique excellemment la vertu, et, en certains cas où l'effort devient extrême, cela la porte jusqu'à l'héroïsme.
IX. — Il n'en est pas, en effet, des sécheresses comme des distractions. En elles-mêmes, elles n'empêchent pas la prière, encore moins le mérite.
La meilleure prière n'est pas celle où nous sommes portés vers Dieu par un élan de suavité ; Là il est à craindre que la nature ne prélève la part que Dieu réclame. Celle, au contraire, où l'àme s'élève, malgré les répugnances et lesdégmUs de la nature, est de beaucoup plus méritoire et de soi plus agréable à Dieu, qui reçoit tout ici.
€ C'est donc un grand abus de plusieurs et notamment des femmes, observe saint François de Sales*, de croire que le service que nous faisons à Dieu sans gousl, sans tendreté de cœur et sans sentiment, soit moins agréable à sa divine majesté, puis qu'au contraire nos actions sont comme les roses, lesquelles bien qu'estant fraische elles ont plus de grâce; estant neantmoins seiches, elles ont plus d'odeur et de force. Car tout de mesme, bien que nos œuvres faites avec tendreté de cœur nous soient plus agréables, à nous, dis-je, qui ne regardons qu'à nostre propre délectation; si est-ce qu'estant faites en seicheresse et stérilité, elles ont plus d'odeur et de valeur devant Dieu. Oiiy, chère Philolhée, en temps de seicheresse notre volonté nous porte au service de Dieu comme par vive force, et par conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et constante qu'en temps de tendreté. Ce n'est pas si grand
1 BossiET, Si/r l'état de sécheresse, lettres de direction, t. 47, p. 5S7» * Inlroduct. 4» p., ch. 14, ad fin.
cas de servir un prince en la douceur d'un temps paisible et parmy les délices de la cour ; mais de le servir en l'aspreté de la guerre, parmy les troubles et persécutions, c'est une vraye marque de constance et de fidélité. La bienheureuse Angele de Foligny dit que l'oraison la plus agréable à Dieu est celle qui se fait par force et contrainte, c'cst-cà-dire celle à laquelle nous nous rangeons, non point par aucun g'oust que nous y ayons, ni pru^ inçjjnatJAD , jnais purtimenl p^nr pinin fi Thrii , à quoi nostre volonté nous porte comme à contre-cœur, forçant et violentant les seicheresses et respugnances qui s'opposent à cela. » Par cet exercice d'amour pur, il se produit et s'accumule en quelque sorte dans l'âme une chaleur latente, qui , finit presque toujours, si l'on est constamment fidèle, par Y/ éclater en un incendie merveilleux. Dieu, un temps caché
Ipour éprouver et épurer l'amour, ou pour reprocher les imperfections et les réserves, reparaît soudain dans l'âme qui le désire, le cherche, l'appelle par tous les témoignages et tous les accents de l'amour. Ainsi que le remarque l'auteur de I'Imitation ', l'épreuve est le signe précurseur et la promesse d'une prochaine consolation.
X. — Toutefois , quand la cause des sécheresses est volontaire, on ne peut la maintenir sans faire injure à Dieu. Ce n'est pas l'aridité qui est une faute, mais la cause librement posée et maintenue d'où résulte cette aridité. L'âme n'a qu'à s'en prendre alors à elle-même du refroidissement qu'elle éprouve et qu'elle refuse de faire disparaître. Une telle obstination aurait pour conséquence naturelle de nous faire retirer la grâce au moyen de laquelle la prière peut se continuer malgré les aridités.
XL — Jl est permis de souhaiter d'être délivré des sécheresses spirituelles et d'user de tous les moyens qui peu-
> L. 2, c. 9, n. 7 : Solet eniin sequentis coiisolalionis teutatio praecedens <sse signum.
vent les faire disparaître, en subordonnant toutefois sa demande et ses etlbrts au bon vouloir de Dieu.
Il est néanmoins plus parfait, dès que l'on a supprimé les causes qui tiennent à la volonté , de supporter avec patience et amour ces délaissements intérieurs, en demandant sim- ■ plement à Dieu qu'jl en tire sa gloire, qu'ils servent à notre perfection et, par-dessus tout, qu'ils ne nous soient larnais ni caus£ni occasion de péchés
Cette voie où l'on va à Dieu pour Dieu seul dans un complet oubli de soi est évidemment la plus parfaite'. Notre-Seigneur disait un jour à sainte Gerlrude : « Je voudrais persuader à mes élus que leurs bonnes œuvres me sont plus agréables quand ils les font à leurs propres dépens. Or ceux-là me servent à leurs propres dépens, qui, quoique privés de toutes consolations, persévèrent cependant autant que possible dans l'oraison et les autres exercices spirituels... Si j'accordais toujours des douceurs et des consolations intérieures, elles seraient nuisibles au salut d'un grand nombre ou diminueraient considérablement leurs mérites ^ j»
XII. — Dans l'hypothèse où l'on voudrait sortir des aridités, que convient- il de faire pour y réussir?
D,^ia4it..^d^^|)ord examiner si l'on n'y a point donné lieu par quelqu'une des, causes signalées. Dès que l'on reconnaît que le principe des sécheresses tient à la volonté, il faut le condamner et le réprouver. Tant que ce principe subsisterait, la conséquence qu'il engendre ne peut manquer de persévérer.
Saint François de Sales recommande d'éviter l'inquiétude.
1 GoLLORÉ, Max. spir., 1. 2 , m. 5 , ch. 2 : Vous n'ignorez pas que la voie la plus parfaite est celle qui nous fail marcher dans les pures lumières de la foi, qui seule soutient l'ànie et l'anime, étant enveloppée de ses obscurités. Et n est -ce pas là votre voie, agissant au milieu de vos ténèbres où vous ne puisiez point d'autre appui que Dieu seul?
* Louis DE Blois , Monit. spir. c. 3 , § 3.
dans cet examen. « Pour plusieurs telles causes, dit-il % nous perdons les consolations devotieuses, et tombons en seicheresse et stérilité d'esprit. Examinons donc nostre conscience, si nous remarquerons en nous quelques semblables défauts. Mais notez, Philothée, qu'il ne faut pas faire cet examen avec inquiétude et trop de curiosité; ains, après avoir fidellement considéré nos deportemens, pour ce regard si nous trouvons la cause du mal en nous, il en faut remercier Dieu , car le mal est à moitié guery quand on a descouvert sa cause. »
Lorsqu'on n'a jqjl découvrir de cmige volontaire, saint François de Sales conseille de s'humilier : il y a en nous plus d'infirmité et de malice que nous ne savons en reconnaître. «Si, au contraire, dit le saint Docteur, vous ne; voyez rien en particulier qui semble vous avoir causé cette seicheresse, ne vous amusez point à une plus curieuse recherche ; mais avec toute simplicité, sans plus examiner aucune particularité, faites ce que je vous diray : Humiliez-vous grandement devant Dieu, en la connoissance de vostre néant et misère. Helas ! qu'est-ce que de moi, quand je suis à moy-mesme? non autre chose, ô Seigneur! sinon une terre seiche, laquelle, crevassée de toutes parts, témoigne de la soif qu'elle a de la pluye du ciel, et cependant le vent la dissipe et réduit en poussière ^. »
Le second conseil que donne le saint est de prier Bien de nous rendre la joie e^ronction de sa prégpjjro. « Invoquez Dieu et luy demandez son allégresse : « Piendez-moy, ô Seigneur, l'allégresse de vostre salut. Mon Père, s'il est possible, transportez ce calice de moy. d Oste-toi d'ici, ô bize infructueuse qui dessèche mon ame, et venez, ô gracieux vent des consolations, et soufflez dans mon
1 Introduct, 4« p., ch. 14.
2 Ibid.
jardin, et ces bonnes affections respandront l'odeur de suavité'. 3)
Le troisième conseil est de s^ouvrir de toutes ces peines à un sage directeur et de se soumettre à sa conduite, c Allez à vostre confesseur, ouvrez-lui bien voslre cœur, faites-lui bien voir tous les replis de voslre âme, prenez les advis qu'il vous donnera avec grande simplicité et humilité. Car Dieu, qui aymc infiniment robcïssancj; , rend souvent utiles les conseils que l'on prend d'autruy, et surtout des conducteurs des âmes , encore que d'ailleurs il n'y eust pas grande apparence; comme il rendit profitables à Naaman les eaux du Jourdain, desquelles Ilelisée, sans aucune apparence de raison humaine, luy avoit ordonné l'usage ^ D
Le quatrième avis est de ne pas se laisser aller à l'im- ^ patience d'être délivré, mais de se tenir soumis au bon vouloir de Dieu. «: Mais après tout cela, rien n'est si utile, rien si fructueux en telles seicheresses et sterilitez que de ne point s'affectionner et attacher au désir d'en estre délivré. Je ne dis pas qu'on ne doive faire des simples souhaits de la délivrance; mais je dis qu'on ne s'y doit pas affectionner, ains se remettre à la pure mercy de la spéciale providence de Dieu, afin que tant qu'il luy plaira il se serve de nous, entre ces espines et parmy ces désirs... Nous devons donc en toutes sortes d'afflictions, tant corporelles quespidtuclh^s , et les distractions ou soustractions de la devotion sensible qui nous arrivent, dire de toiit nostre cœur et avec une parfaite soubmjssion j Lc Sci; ^gneur m'a donné des consolations^ Je Seigneur me les a ^■^^ ostées^ son sainct nom soit bcni. Car, persévérant en cette humilité, il nous rendra ses dehcieuses faveurs, comme il
' Introduct. 4" j ., cli. K.
» lôid.
fit à Job, qui usa constamment de pareilles paroles en toutes ses désolations '. »
Enfin la dernière recommandation est de multiplier / .nos bonnes œuvres, et surtout les sacrifices qui coûtent le plus à la nature. «Finalement, Philothée, entre toutes nos seicheresses et sterilitez ne perdons point courage ; mais attendons en patience le retour des consolations, suivons tousjours nostre train, ne laissons point pour cela aucun exercice de dévotion; ains, s'il est possible, multiplions nos bonnes œuvres ; et ne pouvant présenter à nostre cber espoux des confitures liquides, presentons-luy-en des sèches ; car ce lui est tout un , pourvu que le cœur qui lui offre soit parfaitement résolu de le vouloir aymer-. »
De tous les moyens pour retrouver l'onction spirituelle^ le plus efficace est d'accorder pleinement à Dieu le sacri- V fice qu'il demandait au temps de la ferveur sensible. Les sécheresses sont dues fréquemment à la résistance à ces *< Miisinualions délicates du Saint-Esprit; une généreuse immolation ramène les joies disparues.
Lorsque les aridités tiennent à la fatigue corporelle , le remède est de donner au corps un soulagement convenable^ qui lui permettra de servir l'âme , afin que l'âme puisse opérer son travail d'ascension vers Dieu; et, en attendant que les forces physiques se réparent, il faut éviter de mettre dans l'exercice de la prière une tension d'esprit et de volonté qui exténue le corps.
« Quelques fois, dit encore le doux et saint évèque deGenève, que nous ne nous lassons pas de suivre en ces matières dé- Hcates, les desgoustz, les sterihtez et seicheresses proviennent de l'indisposition du corps, comme quand par l'excezdes veilles, des travaux et des jeusnes, on se trouve accablé de lassitudes, d'assoupissement, de pesanteurs, et
< Inlroduct. 4' p., ch. 14.
» Ibid.
d'autres telles infirmitez, lesquelles, bien qu'elles dépendent du corps, ne laissent pas d'incommoder l'esprit, pour l'estroîte liaison qui est entre eux. Or, en telles occasions, il faut tousjours se ressouvenir de faire plusieurs actes de vertu avec la pointe de nostre esprit et volonté supérieure ; car encore que toute nostre ame semble dormir et estrc accablée d'assoupissement et lassitude, si est-ce que les actions de nostre esprit ne laissent pas d'estre fort agréables à Dieu... Mais îe remède en cette occurence, c'est de rcvigourer le corps par quelque sorte de légitime allégement et récréation ^ »
XIII. — Si l'on a conçu le généreux dessein de porter courageusement les difficultés et les amertumes intérieures, ou si Dieu n'exauce pas la prière qu'on lui adresse d'en être délivré, voici comment il convient de se comporter pour retirer de ces épreuves les fruits de salut qu'elles renferment.
On prendra garde en premier lieu de ne rien retran- / cher de^ exercices spirituels accoutumés. Si l'impuissance ou la nécessité contraignent de céder sur ce point, on aura soin d'y suppléer par un équivalent. Par exemple, dans le cas où les obscurités de l'esprit seraient telles que l'on fût incapable de se fixer dans la méditation d'une pensée unique, on aurait recours à une lecture méditée. Restreindre sa prière, supprimer ses communions sous prétexte que le cœur est aride et insensible serait une infidélité à la grâce qui ne ferait qu'ajouter au mal et compromettrait le mérite.
. On^dœt aussi éviter de parler de ses dégoûts et embarras intérieurs avec d'autres que son directeur, et même ayec~cêlui-ci de se laisser aller à des plaintes excessjyesou à des épanchements trop sensibles. Ce serait opposer des
» Introd. 4* p., ch. 15.
dédommagements humains aux privations divines et demander à la créature les consolations que Dieu refuse.
XIV. — L'important est (Rétablir l'âme dans les disposi lions intérieures qui rendent les aridkés^ructueuses^ et ag£éables àMDieu. y-^^-t^-^-t/CC.<^-v.
La première Consiste dans des sentiments d'humilité, de^ crainte et d'expiation. L'humilité : n'étant que néant et péché, nous ne sommes pas dignes que Dieu nous regarde. La crainte : la conscience de notre indignité doit nous rendre tremblants devant la sainteté divine, à qni nos péchés font horreur. Expiation : n'est- il pas naturel d'offrir à Dieu en réparation de nos fautes la souffrance que nous inflige la privation de sa douce présence?
La deuxième disposition doit cire une confiance inéjjranlable que Dieu nous rendra Ja ioie__de sa face, sinon eri cette vie, du moins en réterniléj)ienheureuse. Le cri de l'âme en ces épreuves sera celui du Psalmiste : «: J'ai espéré en vous, Seigneur : je ne serai point confondue', d
La troisième disposition se résume dans la charité, une charité effective et affective, qui, en toutes chaseSjjie veut que plaire à Dieu , et ne cesse de diriger vers Lui les élans du cœur, bien que ce témoignage laisse la partie inférieure froide et insensible.
La dernière disposition, qui comprend toutes les autres, celle qui leur sert de principe et de stimulant , .estja foi. Dans ces états nébuleux et pénibles, on agit, non d'après ce que l'on sent et ce que l'on voit, mais d^près ce que roiLcroit^G'est la foi qui nous tient devant Dieu, bien que nous n'ayons aucun sentiment de sa présence ; c'est la foi qui nous apprend ce que nous sommes et ce que Dieu est, qui nous inspire l'attitude d'humilité, de tremblement et ^, de pénitence jDÙ jious de\;ons être devant sa Majesté ;^^ c'est la foi qui nous fait espérer contre toute espérance sensible ; c'est la foi qui nous fait agir par amour pur
et désintéressé pour ce Dieu qui se cache et se montre sévère.
L'âme qui entre dans ces sentiments retire des sécheresses des trésors de mérites; elle se prépare, même pour la vie présente, des joies ineffables; et si dans sa providence Dieu juge à propos de prolonger ses rigueurs, c'est
pour agrandir et mieux assurer la récompense éternelle.
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