LES SUAVITÉS
Il s'agit principalement des suavités sensibles. — En quoi elles consistent. — Leurs causes : Dieu, la nature, le démon. — Les marques auxquelles se reconnaît leur provenance. — Utilité de ces consolations. — Dangers auxquels elles exposent. — Il vaut mieux ne pas les désirer. — Conduite à tenir quand elles sont données ou retirées à l'âme. — Sùrelé de la vie de foi.
î. — Les suavités dont nous parlons peuvent se produire hors de la prière, mais c'est dans la prière principalement qu'elles se font sentir, et, quand elles procèdent d'une source divine, elles ont toujours pour effet de disposer à bien prier.
Ces consolations sont purement spirituelles, et renfermées dans l'intime de l'âme sans aucun rejaillissement extérieur; ou bien sensibles, c'est-à-dire avec une délectation qui atteint les sens et les organes '. Il peut arriver, en effet, que
1 BoNA, de Discr. spir. c. 13, n. 1, p. 270 : Dicitur spiritualis, cum sola mente percipilur, non defluens inpartem sensitivum; unde fit ut nonnum-
rame goûte au plus profond d'elle-même une paix délicieuse et comme les enivrements du ciel, tandis que la désolation règne dans le corps et la scnsilDililé.
Nous parlons principalement ici des suavités sensibles.
II. — En quoi consistent- elles? Il est difficile de le dire à qui ne les connaît point; mais cela est aisé quand on parle à ceux qui en ont fait Texpérience.
C'est une dilatation de cœur qui nous fait aller à Dieu promptement et avec joie; un sentiment délicieux que Dieu nous est présent, qu'il nous écoule et nous exauce, qu'il nous attire, nous enveloppe, se répand en nous et nous inonde de sa douceur.
Presque toujours, l'esprit reçoit des clartés qui, sans écarter les ombres de la loi , laissent apercevoir sans eftort les vérités surnaturelles, et font dans l'âme une sorte de demi -jour qui donne le pressentiment et un avant- goût du ciel. Ainsi que nous l'avons dit, c'est dans la partie sensible que se lait la jouissance. Le cœur bat plus fort, la respiration est pleine de soupirs. On pleure de joie, d'amour, de compassion; il semble que l'on devienne plus léger; en un mot, tout dans les organes trahit la dilatation, la joie, l'élan.
Cet épanouissement est plus ou moins vif selon l'intensité du mouvement intérieur et l'impressionnabilité organique; mais la ferveur sensible a ce caractère d'émouvoir les sens.
Il n'y a pas toujours équation ni même relation entre les émotions agréables de la piété et les dispositions réelles de la volonté : nous allons voir que la sensibilité peut éprouver ces ébranlements sans que la volonté y ait de part.
quam pars inferior arida sit et desolata, dum superior pacatissima jucunditate porfruitur. Sensibilis autem nuncupatur cum solam partcm inferiorem afTicit.
ITI. — Ces impressions délectables et pieuses, qui portent ou semblent porter vers Dieu, peuvent procéder de trois causes, savoir : Dieu, la nature et le démon.
Dieu n'a qu'à vouloir pour donner à l'âme qui le possède un sentiment délicieux de sa présence, et, du dedans, le faire rayonner au dehors. Du fond de l'àme, il jette sur le corps un reflet exquis qui dégoûte des plaisirs sensuels et rompt les attaches grossières. Telle était l'exultation du Psalmiste quand il disait : «: Mon cceur et ma chair ont tressailli dans le Dieu vivant'. 3> Telle fut la ferveur des disciples d'Emmaùs conversant avec le Sauveur ressuscité : « Est-ce que notre cœur n'était pas en feu pendant qu'il noub parlait le long du chemin "-? »
Une nature impressionnable et inclinée à la jouissance produit facilement, sous le coup d'une pensée religieuse, des efforts organiques plus ou moins inconscients, d'où résulte une délectation sensible qui peut se confondre de tous points avec la suavité spirituelle produite par la grâce intérieure.
Le démon , qui connaît le jeu de nos organes et les expressions diverses de ces mouvements, sait et peut déterminer en nous, par une action immédiate ou indirecte, des émotions similaires de la piété.
La nature mêle souvent sa part aux impressions sensibles, C|u'elles viennent de Dieu ou qu'elles procèdent du démon.
lY. — Ce n'est pas chose facile de reconnaître le principe c|ui produit les suavités spirituelles. Qu'elles soient de Dieu , de la nature ou du démon , en soi , l'impression est la môme, puisqu'elle con.siste dans une commotion délectable des sens.
* Ps. Lrmn, 3 : Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum. 2 Luc. XXIV, 32 : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum lociuerctur in via et aperiret nobis Scripturas?
On peut ramener à deux les notes extrinsèques qui révèlent le plus sûrement la cause latente de ces émotions : l'une regarde le passé, et l'autre l'avenir.
Il faut d'abord considérer les dispositions habituelles de l'âme. Si le mouvement ordinaire de la volonté va aux plaisirs des sens, surtout jusqu'au péché, les tendretés spirituelles qui Le tendent pas à la componction et à la pénitence doivent être considérées, en règle générale, comme des illusions du démon ou des échaufîements factices de la nature. Avec une complexion sensible et avide des suavités pieuses, on arrivera aisément à ces sortes de délectations; mais le plus souvent Dieu n'y sera pour rien.
Au contraire, un tempérament froid et bien réglé, une volonté ferme et sincère d'être à Dieu, la pratique du renoncement, préviennent et dissipent les illusions; et les consolations que l'on éprouve dans cet état ont généralement pour principe la grâce surnaturelle.
A vrai dire, cette première marque est plutôt négative qiie positive, c'est-à-dire que, si elle fait défaut, il y a lieu de se méfier.
La note décisive est dans les elTets que les consolations sensibles produisent dans les âmes. Ecoutons saint François de Sales ' :
<r C'est une générale doctrine, très chère Philothée, pour les affections et passions de nos âmes, que nous les devons connoistre par leurs fruits : nos cœurs sont des arbres, les affections et passions sont leurs branches, et leurs œuvres ou actions sont les fruits. Le cœur est bon qui a de bonnes affections, et les affections et passions sont bonnes qui produisent en nous de bons effets et sainctes actions. Si les douceurs, tendretez et consolations nous rendent humbles,
^ Iniroduct. 4« p., ch. 13, n. 3, p. 423.
paticns, traitables, charitables et compatissans à l'endroit du prochain, plus fervens à mortifier nos concupiscences et mauvaises inclinations , plus constans en nos exercices , plus maniables et souples à ceux à qui nous devons obeïr, plus simples en nostrevie, sans doute, Philothée, qu'elles sont de Dieu. Mais si ces douceurs n'ont de la douceur que pour nous, qu'elles nous rendent curieux, aigres, poinctilleux , impatiens, opiniastres, fiers, présomptueux, durs à l'endroit du prochain, et que pensant desjà estre de petits saincts, nous ne voulons estre subjets à la direction ny à la correction, indubitablement ce sont des consolations fausses et pernicieuses. Un bon arbre ne produit que de bons fruicts. »
En résumé, les douceurs spirituelles que Dieu donne communiquent élan, force et constance pour le bien, dégagent des créatures, inspirent le dégoût et le mépris des jouissances grossières.
Celles qui surgissent de la nature n'apportent aucune énergie persévérante et disparaissent aux premières difficultés.
Enfin celles qui sont dues à l'action de l'ange mauvais prédisposent aux révoltes de l'esprit et des sens, et souvent les accompagnent; elles sont ordinairement suivies d'obscurités mal soutenues où la foi et la confiance chancellent'.