V. — Les consolations spirituelles, discrètement reçues
1 BoNA, de Discr. sp. c. 13, n. 2, p. 170 : Cum a Deo est, mentem illustrât, paticntiam corroborât, fiduciam erigit, voluntatem accendit, evagationein excludit, sensus reficit et a rébus terrenis avellit, ac tandem desinit in veram et solldam secundi vel terlii generis consolatioiiem.
Cum vcro a dœmone provenit, tencbras et caliginem ingerit menti, facitque bominem superbum , pervicacem, impatientera, indocilem ac tandem in Garnis iliccebras impcllit; niliil enim jucundi nobis objicit callidus hostis nisi ut venenum melle illitum incautis propinet.
Natura autem, cum in omnibus sua commoda quaerat, se semper pro fmc habet, et in seipsa quiescit.
facilitent la prière et sont d'un grand secours pour s'avancer dans la perfection.
Elles aident l'âme à s'élever à Dieu et aux choses divines, surtout dans les commencements de la conversion. Par la douceur dont elles l'accompagnent, elles contribuent à faire aimer la prière, qui est le grand instrument de la sanctification.
Elles ont pour contre- coup de dégoûter des jouissances mondaines. L'âme, enivrée de ce vin délicieux, trouve fades et insipides les voluptés sensuelles, et s'écrie avec le prophète-roi : « Un seul jour passé dans vos parvis vaut mieux que mille ans sous la tente des pécheurs*. »
Enfin rien ne relève et ne délasse l'âme fatiguée des tentations comme ces suavités intimes qui la rattachent à Dieu.
« Ces tendretez et affectueuses douceurs, dit saint François de Sales-, sont quelques fois très bonnes et utiles, car elles excitent l'appétit de l'ame, confortent l'esprit, et adjoustent à la promptitude de la dévotion une saincte gayelé et allégresse , qui rend nos actions belles et agréables mesme en l'extérieur. C'est ce goust que l'on a es choses divines, pour lecp-iel David s'escrioit : « 0 Seigneur, que vos paroles sont douces à mon palais! Elles sont plus douces que le miel à ma bouche.» Et, certes, la moindre petite consolation de dévotion que nous recevons vaut mieux de toute façon que les plus excellentes récréations du monde. Les mammelles et le lait, c'est-à-dire les faveurs du divin espoux, sont meilleures à l'ame que le vin le plus précieux des plaisirs de la terre : qui en a gousté tient tout le reste des autres consolations pour du fiel et de l'absynthe. Et comme ceux qui ont l'herbe scitique en la
• Ps. Lxxxiii, 11 : Melior est dies una in atriis tuis, Domine, super niillia.
2 Inùoduct. 4^ p., ch. 13, n. 2, p. 421.
bouche en reçoivent une si extrême douceur qu'ils ne sentent ny faim ny soif : ainsi ceux à qui Dieu a donné cette manne céleste des suavitez et consolations intérieures ne peuvent désirer ny recevoir les consolations du monde, pour au moins y gouster et y. amuser leurs affections. Ce sont des petits avant -goust des suavitez immortelles que Dieu donne aux âmes qui le cherchent; ce sont des grains sucrez qu'il donne à ses petits enfans pour les amorcer; ce sont des eaux cordiales qu'il leur présente pour les conforter; ce sont aussi quelques fois des arrhes des recompenses éternelles, d
Yl. — Néanmoins ces suavités ne sont point sans péril, alors même qu'elles viennent de Dieu.
La nature, toujours avide de jouir, les savoure à l'excès et oublie facilement le Dieu des consolations pour le plaisir qu'elles donnent : d'un moyen, elle fait la fin.
Les sens, une fois éveillés, glissent comme par une pente naturelle des émotions pieuses aux commotions sensuelles.
Quand les douceurs disparaissent, on croit souvent que tout est perdu, et l'on ressent jusqu'au dégoût les amertumes du combat.
Tant qu'elles durent, on se persuade aisément que l'essentiel de la vertu et de la dévotion est là. D'où un double désordre : le premier est une vaine complaisance en soimême à cause des caresses dont on croit être l'objet de la part de Dieu; et le second, plus fâcheux encore, est la suspension de la marche, comme si l'on était au terme, tandis que dans les desseins de la Providence ces consolations avaient, au contraire, pour but d'accélérer le mouvement.
YII. — Toutes ces raisons, auxquelles il faut ajouter le désir de se priver de toutes les douceurs pour mieux embrasser la croix, font que les âmes prudentes et généreuses, loin de s'attacher aux suavités spirituelles, les ont en suspicion et demandent à Dieu d'en être sevrées.
« 11 est beaucoup plus sûr, dit le sage cardinal Bona*, de ne jamais désirer ces consolations sensibles , parce que la vie d'un chrétien est de faire le bien et de souffrir le mal. Nous nous trompons encore souvent en estimant que ces impressions viennent de Dieu, lorsqu'elles ne sont que de la nature ou du démon. » — « 0 qu'il arrive souvent, s'écrie Richard de Saint- Victor-, que ceux qui sont imparfaits et peu instruits de la grâce de Dieu , étant touchés d'une joie charnelle ou d'un plaisir purement naturel, s'imaginent que c'est une consolation spirituelle qui les émeut. »
VIII. — Nous pouvons conclure de ce que nous venons de dire la conduite à tenir dans les consolations sensibles de la piété.
Il est sage de ne pas y attacher une grande importance, d'abord parce que la vertu solide et constante est indépendante de ces impressions, et puis parce qu'elles sont mobiles et fugitives.
Quand elles viennent, il faut les accepter avec humilité, reconnaissant qu'elles ont pour cause, non pas nos mérites, mais la condescendance divine et notre faiblesse : les douceurs se donnent aux petits et aux faibles, comme le lait aux enfants.
Dieu nous accorde ces consolations, afin qu'elles nous soient un stimulant pour le progrès, et aussi pour que leur souvenir nous soutienne dans les tentations et les aridités ^ Retirons- en ce double profit, et, en supposant
1 De Discr. spir. c. 13, n. 2, p. 270 : Ideo tutissiiuum est liane sensi- LilGin consolationcm nunqiiam desiderare , nam vita Christiaiii est Lene faccrc et maie pati. Sœpe eliain decipimur, cam a Deo esse existimantes, cum a natura vcl a daemone si t.
* In Cant. c. 33 : G quam fréquenter iiupcrfecti et ignari gratis movcntur carnali gaudio vel naturali alacritate, et moveri se aititrantur spiriluali consoiatione.
3 S. Bei'.nmîd, in Cant. serm. 21 , n. 5, ad fin. : Denique ne dixeris in abuudanlia tua : Non movcbor in xlsrniim, ne etiam illud quod fcquitur dicere cum gemitu quidcm cogaris : Avertisti fadem tuam a me, et ja-
même que Dieu ne fût pas le principe de ces suavités, il en deviendra du moins la fin.
Tout en évitant de les perdre par des infidélités volontaires, il faut s'attendre à en être privé. Au temps de l'abondance, il convient donc de se dire que la disette arrivera bientôt, et de faire provision de grâce et de courage pour la bien soutenir.
Quand elles disparaissent, on doit se tenir dans le calme et l'humilité. On peut demander à Dieu le retour de la dévotion sensible, en subordonnant celte faveur à la providence divine sur notre perfection et avec la réserve qu'elle serve à la dévotion intérieure'.
Enfin, lorsqu'il survient une abondance extraordinaire de douceurs, il convient d'en rendre compte au directeur delà conscience, ainsi que le recommande saint François de Sales ^ : « Finalement je vous advertis que s'il vous arrivoit quelque notable abondance de telles consolations, tendretez, larmes et douceurs, ou quelque chose d'extraordinaire en icelles, vous en confériez fidellement avec vostrc conducteur, afin d'apprendre comme il s'y faut modérer et comporter; car il est escrit : « As- tu trouvé le miel? manges-en ce qui suffit. »
IX. — L'état le plus sûr et le plus parfait est la vie de foi, où l'âme a pour règle, non les impressions variables de la sensibilité, irais ce qu'elle croit et espère, ce que Dieu a révélé et prorais; et sur cette base de la foi, la résolution inébranlable d'être à Dieu et de se reposer en
dus swn co7iiurbati(s. Curabis potius, si sapis , pro consilio sapientis, ia die malorum non immemor esse bonorum, alque in die bonorum non immemor esse malorum.
1 ScuRAM, Tkeol. myst. § 76, t. 1, p. 147 : Devotio autem accidentalis procuranda quidom est et postulanda a Deo, sed nonnisi sub tacita vel expressa conditione aut limitatione, in quantum scilicet juvat ad devotioneni substantialem.
* Inlroduct. 4« p., cli. 13, ad fia.
sa providence au milieu des agitations >perpétuelles du dedans et du dehors. Qu'on nous permette de citer encore, en terminant ce chapitre, les paroles gracieuses du saint évèque de Genève' sur cette fixité de l'âme en Dieu dans les alternatives de consolations et d'aridités spirituelles.
<r Dieu continue l'estre de ce grand monde en une perpétuelle vicissitude, par laquelle le jour se change tousjours en nuit, le printemps en esté, l'esté en automne, l'automne en hyver, et l'hyver en printemps; et l'un des jours ne ressemble jamais parfaitement à l'autre : on en voit de nébuleux, de pluvieux, de secs et de venteux, variété qui donne une grande beauté à cet univers. Il en est de mesme de l'homme, qui est, selon le dire des anciens, un abrégé du monde. Car jamais il n'est en un mesme estât; et sa vie écoule sur cette terre comme les eaux, llotlant et ondoyant en une perpétuelle diversité de mouvemens, qui tantost l'eslevent aux espérances, tantost l'abbaissent par ia crainte, tantost le plient à droicte par la consolation, tantost à gauche par l'affliction , et jamais une seule de ses journées, ny mesme une de ses heures, n'est entièrement pareille à l'autre.
« C'est un grand avertissement que celuy-cy : il nous faut tascher d'avoir une continuelle et inviolable égalité de cœur en une si grande inégalité d'accidens. Et quoy que toutes choses se tournent et varient diversement autour de nous, il nous faut demeurer constamment immobiles à tousjours regarder, tendre et prestendre à nostre Dieu. Que le navire prenne telle route qu'on voudra, qu'elle cingle au ponant ou levant, au midy ou septentrion, et quelque vent que ce soit qui la porte, jamais pourtant son eguille marine ne regardera que sa belle estoile et le pôle. Que tout se renverse sens dessus dessous, je ne dis
1 Introd. 4* p., ch. 13, initio.
pas seulement autour de nous, mais je dis en nous, c'està-dire, que noslre ame soit triste, joyeuse, en douceur, en amertume, en paix, en trouble, en clarté, en ténèbres, en tentations, en repos, en goust, en degoust, en seicheresse, en tendreté; que le soleil labriisle, ou que la rosée la rafraichisse : ha! si faut-il pourtant qu'à jamais et tousjours la pointe de nostre cœur, de nostre esprit, de nostre volonté supérieure, qui est nostre boussole , regarde incessamment et tende perpétuellement à l'arnour Je Dieu son créateur, son sauveur, son unique et souverain bien...
« Cette resolution si absolue de ne jamais abandonner Dieu ry quitter son doux amour, sert de contre-poids à nos âmes pour les tenir en la sainte égalité, parrny l'inégalité des divers mouvemens que la condition de cette vie leur apporte. Car comme les avettes se voyant surprises du vent en la campagne, embrassent des pierres pour se pouvoir balancer en l'air, et n'estre pas si aysement transportées en la mcrcy de l'orage: ainsi nostre ame ayant vivement embrassé par résolution le précieux amour de son Dieu , demeure constante parmy l'inconstance et vicissitude des consolations et aUlictions, tant spirituelles que temporelles, extérieures qu'intérieures, d