LES PRÉLIMINAIRES
Deux sortes de préparation : l'une éloignée, l'autre prochaine. — La ferme résolution de ne jamais abandonner l'oraison est, selon sainte Térèse, la première disposition nécessaire. — L'oraison requiert comme disposi,tion haiituelle : le dégagement du péché, — la mortification des passions, — le recueillement de l'esprit. — La préparation spéciale exige d'abord que Ton prévoie, dès la veille, le sujet de la méditation. — La préparation immédiate comprend : la présence de Dieu et lunion à Notre- Seigneur, — l'invocation, — la composition du lieu. — Ces préliminaires sont destinés à aider la liberté intérieure , et non à la restreindre.
I. — L'oraison ne peut être efficace pour inti^oduire et pousser dans les voies parfaites qu'autant qu'elle est bien faite. Il importe donc beaucoup de tracer des règles pratiques pour s'en bien acquitter.
Afin de n'omettre aucune des précautions qui rendent cet exercice facile et en assurent le fruit, nous allons le considérer dans ce qui le précède, en lui-même, et dans ce qui le suit.
Ce chapitre est consacré aux préliminaires.
L'oraison est un grand acte de l'àme qui, pour être bien fait, exige une préparation. Cette préparation est de deux sortes : l'une regarde les dispositions habituelles de l'âme, et l'autre les actes qui précèdent l'oraison.
IL — Sainte Térèse assigne pour première garantie du succès dans l'oraison la résolution de ne jamais l'abandonner. « Il est très important, dit-elle', de commencer l'oraison avec la ferme résolution d'aller jusqu'à la fm, et cela pour tant de raisons qu'il serait trop long de les dire ici. Je ne veux en exposer que deux ou trois,
« Voici la première. Lorsque nous voulons donner une chose à ce Dieu qui nous a tant aimés,... est-il raisonnable, au lieu de lui en faire un complet abandon, de lur donner comme quelqu'un qui prête pour reprendre en-suite?... Et pour un peu de temps que nous nous décidons à lui consacrer, combien en perdons -nous avec d'autres qui ne nous en sauront aucun gré? Mais puisque nous voulons lui donner ces courts instants, que ce soit avec un esprit hbre, débarrassé d'autres pensées, et avec une entière résolution de ne jamais les lui reprendre, quelles que soient les pensées , les contradictions et les sécheresses qui peuvent nous assaillir. Nous devons regarder ce temps comme ne nous appartenant plus, et penser qu'on pourrait nous le demander en justice, si nous ne vouHons pas en consacrer un seul instant à Dieu...
« La seconde raison pour laquelle nous devons persévérer dans l'oraison, c'est qu'avec elle le démon ne peut plus aussi facilement nous tenter. Il craint beaucoup les âmes résolues...
« La troisième raison est également d'un très grand poids. A l'aide de l'oraison, on combat avec plus de courage, sachant que, quoi qu'il arrive, on ne reculera pas.
* Chemin de la perf., c. 23.
C'est comme un homme qui, dans une bataille, saurait qu'en cas de défaite on ne lui fera pas grâce de la vie, et que, s'il ne meurt pas pendant le combat, il mourra après; cet homme se battra avec plus de résolution; il voudra, comme on dit, vendre chèrement sa vie, et il ne craindra pas autant les coups, car il comprend l'importance de la victoire et sait que sa vie en dépend. Il est nécessaire aussi de commencer l'oraison avec la ferme conviction que nous viendrons à bout de notre entreprise, si nous ne nous laissons pas vaincre. »
m. — La résolution de se livrer à l'oraison ne suffit pas; il faut que l'état habituel de l'âme la prédispose à s'élever à Dieu; qu'elle supprime par conséquent dans sa vie tout ce qui empêcherait ou retarderait cette union. Signalons trois obstacles qui comprennent tous les autres : le péché, les passions ou mouvements violents du cœur et les divagations de l'esprit. Pour aspirer à l'oraison, l'âme doit donc se maintenir dans la pureté, la paix et le recueillement.
Le péché, qui sépare de Dieu, est la contradiction manifeste de la prière qui unit à Dieu. L'âme esclave du péché ne peut prier véritablement que pour rompre la chaine qui la retient captive, ni aller à Dieu avec sincérité qu'en fuyant ce qui l'offense et l'éloigné. Pour aspirer à l'oraison, elle doit donc se dégager, et se purifier des souillures qui la rendent abominable aux yeux de Dieu. Yoilà pourquoi saint Liguori disait que l'oraison est absolument incompatible avec le péché, et qu'il faut quitter l'une ou l'autre.
IV. — Les mouvements des passions sont encore un obstacle à la prière mentale. L'âme, livrée volontairement à ces agitations, ne s'appartient pas; quand elle essaye de monter vers Dieu , les impressions et les attaches grossières la ramènent vers les choses sensibles. Dans les ébranle-
ments de la colère, de la jalousie, de la haine, de l'amour ou de toute autre passion, elle est incapable de viser sûrement un but autre que celui où la poussent ces impressions; elle ne se conduit plus, ballottée en sens divers comme la barque légère sur la mer houleuse. Elle ne parviendra donc à l'union et au repos de la prière qu'autant qu'elle saura contenir et mortifier ses passions,
V. — Un autre obstacle qui empêche l'exercice de la méditation, ce sont les divagations de l'esprit. L'habitude de suivre la première pensée qui passe rend l'esprit léger, flottant, ingouvernable. Toujours hbre et vagabond, il s'étonne en quelque sorte qu'on veuille, à l'heure de l'oraison, le soumettre à une discipline; et, le plus souvent, malgré les désirs et les efforts de la volonté, il s'échappe, ou plutôt il demeure aux prises avec les imaginations capricieuses, les souvenirs futiles, les flots d'images fantastiques qui l'obsèdent. On dirait même que ces divagations se multiplient et deviennent plus importunes au moment de l'oraison.
Selon le mot de Cassien* qui formule la loi et la règle de l'esprit, nous devons être avant l'oraison tels que nous voulons être dans l'oraison même ; car l'état de la prière se fait et résulte de l'état qui la précède.
La préparation générale ou habituelle emporte donc le dégagement du péché, la mortification des passions et le recueillement de l'esprit.
VL — La préparation spéciale est complexe, et embrasse plusieurs opérations successives.
Il faut d'abord prévoir le sujet de la méditation.
L'oraison est généralement un acte matinal qui ouvre la journée, et si l'on ne veut point laisser l'esprit dans
> Coll. 9, c. 2 : Quales crantes volumus inveniri , laies nos ante orationis tempus praeparare debcmus; ex prœcedenli enim statii mens et animus ia supplicalione formatur.
une indécision très préjudiciable, il faut déterminer à l'avance le sujet sur lequel on méditera, lui donner les dernières pensées de la veille et les premières du jour. Nous dirons dans un chapitre spécial la mesure et la forme qui conviennent à ces considérations. Ici, il nous suffit d'observer que, selon les maîtres les plus renommés qui ont traité de l'oraison, le sujet de la méditation doit être arrêté dès la veille, du moins dans ses lignes générales, et que moins on laissera à l'imprévu et à l'eifort de l'esprit pour le temps de l'oraison, plus l'oraison elle-même se trouvera assurée. Saint François de Sales' en particulier insiste sur la nécessité de prévoir le sujet à méditer, alors même qu'à l'heure de la prière l'âme, saisie par l'esprit de Dieu, serait emportée à des considérations et à des affections tout à fait imprévues.
La négligence à préparer les points de l'oraison est signalée comme une des causes qui produisent communément les aridités*.
VII. — Une autre préparation plus immédiate est nécessaire avant la méditation du sujet et l'exercice de l'oraison, et elle se ramène aux trois points suivants : la présence de Dieu, l'invocation et la composition du lieu.
Il convient de commencer par quelques prières vocales, qui mettent l'àme et le corps dans l'attitude de la louange et de la supplication.
» Lettre à M^" de Chantai, 11 mars 1660, lîv. 2, ép. 21, t. 1, p. 361 : A parler clair avec a'ous, quoique deux ou trois fois l'esté passé, m'estant mis en la présence de Dieu, sans préparation et sans dessein , je me trouvasse extrêmement bien auprès de Sa Majesté, avec une seule très simple et continuelle affection d'un amour presque imperceptible , mais très doux, si est-ce que je n'osai jamais demarer du grand chemin pour réduire cela à un ordinaire. Je ne sçai , j'aime le train des saints devanciers et des simpli s. Je ne dis pas que quand on a fait sa préparation , et qu'en l'oraison on est attiré à cette sorte d'oraison, il n'y faille aller; mais prendre pour méthode de ne se point préparer, cela m'est un peu dur.
* Lancinius, Des Aridités dans l'oraison, c. 10
Après la récitation attentive et pieuse de ces formules, l'âme se plonge silencieusement dans le sentiment de la présence de Dieu. Mais, qu'on le remarque bien, il ne s'agit pas ici de la pensée philosophique que Dieu est présent partout; c'est une audience que l'âme sollicite, c'est une comparution qu'elle ose tenter devant la Majesté infinie pour lui rendre ses devoirs de créature et lui exposer ses nécessités.
Il y a différentes manières de se mettre en la présence de Dieu. Saint François de Sales a formulé ces préliminaires de l'oraison avec tant de clarté, de concision et de grâce, que nous n'hésitons pas à reproduire textuellement cet exposé.
« Pour vous mettre en la présence de Dieu, je vous propose, dit-il', quatre principaux moyens, desquels vous pourrez vous servir à ce commencement.
« Le premier gist en une vive et attentive appréhension de la toute-presence de Dieu, c'est-à-dire que Dieu est en tout et partout, et qu'il n'y a lieu ny chose en ce monde où il ne soit d'une très véritable présence; de sorte que, comme les oyseaux, où qu'ils volent, rencontrent tousjours l'air; ainsi, où que nous allions, où que nous soyons, nous trouvons Dieu présent; chacun sçait cette vérité, mais chacun n'est pas attentif à l'appréhender. Les aveugles, ne voyant pas un prince qui leur est présent, ne laissent pas de se tenir en respect, s'ils sont advertis de sa présence; mais la vérité est que d'autant qu'ils ne le voyent pas, ils oublient aisément qu'il soit présent, et s'en estant oubliez, ils perdent encore plus aisément le respect et la révérence. Ilelas ! Philolhée, nous ne voyons pas Dieu qui nous est présent, et bien que la foy nous advertisse de sa présence, si est-ce que ne le voyant pas de nos yeux, nous nous en
* Inirod., 2e p., c. 2, p. 103.
oublions bien souvent, et nous nous comportons comme si Dieu estoit bien loin de nous; car encore que nous sçacbions bien qu'il est présent à toutes choses, si est-ce que, n'y pensant point, c'est tout autant comme si nous ne le sçavions pas. C'est pourquoy tousjours, avant l'oraison, il faut provoquer nostre ame à une attentive pensée et considération de ceste présence de Dieu... Venant doncques à la prière, il vous faut dire de tout vostre cœur à vostre cœur : 0 mon cœur, mon cœur. Dieu est vrayment ici.
« Le second moyen de se mettre en cette sacrée présence, c'est de penser que non seulement Dieu est au lieu où vous estes, mais qu'il est très particulièrement en vostre cœur, et au fond de vostre esprit, lequel il vivifie et anime de sa divine présence, estant là comme le cœur de vostre cœur et l'esprit de vostre esprit : car, comme l'ame estant respanduë par tout le corps, se treuve présente en toutes les parties d'iceluy, et réside neantmoins au cœur d'une spéciale résidence; de mesme Dieu, estant très présent à toutes choses, assiste toutesfois d'une spéciale façon à nostre esprit. Et pour cela David appeloit Dieu « Dieu de son cœur B, et saint Paul disoit que <r nous vivons, nous nous mouvons et sommes en Dieu î. En la considération doncques de cette vérité, vous exciterez une grande révérence en vostre cœur à l'endroit de Dieu, qui luy est si intimement présent,
« Le troisiesme moyen, c'est de considérer Nostre Sauveur, lequel en son humanité regarde dès le ciel toutes les personnes du monde; mais particulièrement les chrestiens, qui sont ses enfans, et plus spécialement ceux qui sont en prières, desquels il remarque les actions et deportcmens. Or cecy n'est pas une simple imagination, mais une vraye vérité; car encore que nous ne le voyons pas, si est-ce que de là haut il nous considère...
d La quatriesme façon consiste à se servir de la simple
imagination, nous représentant le Sauveur en son humanité sacrée, comme s'il estoit près de nous; ainsi que nous avons accoustumé de nous représenter nos amis, et de dire : Je m'imagine de voir un tel qui fait cecy et cela ; il me semble que je le vois, ou chose semblable. Mais si le très sainct Sacrement de l'autel estoit présent, alors cette présence seroit réelle, et non purement imaginaire; car les espèces ou apparences du pain seroient comme une tapisserie derrière laquelle Nostre- Seigneur réellement présent nous voit et considère, quoyque nous le voyons pas en sa propre forme.
« Vous userez donc de l'un de ces quatre moyens pour mettre vostre ame en la présence de Dieu avant l'oraison, et ne faut pas les vouloir employer tous ensemblement, mais seulement un à la fois, et cela bricfvement et simplement. D
Pour honorer Dieu comme il le mérite et implorer efficacement sa bonté, toute créature doit s'unir au médiateur universel, Jésus-Christ, qui seul peut rendre à la Trinité sainte des hommages dignes de sa grandeur infinie. Lorsque, associée, unie à Jésus-Christ, l'âme adore Dieu présent en elle ou à elle au lieu de la prière, qu'elle lui rend grâces et implore le pardon de ses péchés, en vérité c'est Jésus-Christ qui adore, remercie, offre ses expiations divines pour cette âme désireuse de participer à sa rédemption.
Un double sentiment résume donc cette entrée en scène devant Dieu : l'adoration et la componction, et l'un et l'autre trouvent leur expression parfaite et leur efficacité en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Il est bon, pour mieux prendre cette attitude de l'humilité et de la contrition, de réciter le Con/îteor ou Je confesse à Dieu, ou quelques versets du Miserere.
YlII. — L'invocation suit ce prosternement de l'âme
devant Dieu. La prière est l'acte principal de la créature et du chrétien, et pour que cet acte ait les proportions de la vie surnaturelle, il faut de toute rigueur la grâce de Dieu. La grâce est donc nécessaire à l'àme pour connaître Dieu et le louer, pour sonder sa propre misère et pousser le gémissement que Dieu exauce, pour s'unir à Jésus-Christ et participer à sa prière. Elle doit donc au début de l'oraison invoquer l'Esprit -Saint qui fait prier. Ce divin Esprit inspire et féconde la prière en apportant à l'àme la lumière qui révèle Dieu et la bénédiction qui l'honore, en lui mettant au cœur le sentiment de son indigence et sur les lèvres le cri de la supplication, en l'unissant à Notre-Seigneur et en faisant écouler en elle la vie de louange et de réparation dont il a remph son divin cœur.
A l'appui de cette invocation à. TEsprit-Saint, source de la grâce, on peut joindre l'intercession de la Bienheureuse Vierge Marie ou de quelque autre saint pour lequel on se sent de la dévotion.
Sur ce point, écoutons encore saint François de Sales : « L'invocation se fait en ceste manière : vostre ame, se sentant en la présence de Dieu, se prosterne en une extrême révérence, seconnoissant très indigne de demeurer devant une si souveraine majesté ; et neantmoins sçachan^ que cette mesme bonté le veut, elle lui demande la grâce de le bien servir et adorer en cette méditation. Que si vous le voulez, vous pourrez user de quelques paroles courtes et enflammées comme sont celles icy de Da\id : « Ne me rejetiez point, ô mon Dieu, de devant vostre face, et ne m'ostez point la faveur de vostre Sainct-Esprit. Esclairez vostre face sur vostre servante, et je considereray vos merveilles. Donnez-moi l'entendement, et je regarderay vostre loy, et la garderay de tout mon cœur. Je suisvostre servante, donnez-moy l'esprit », et telles paroles semblables à cela. Il vous servira encore d'adjouster l'invocation de vostre
bon ange et des sacrées personnes qui se trouveront au mystère que vous méditez, d
IX. — Enfin, au moment d'aborder la méditation particulière prévue la veille, plusieurs auteurs spirituels, à la suite de saint Ignace de Loyola, recommandent ce qu'ils appellent la composition du lieu; c'est-à-dire, quand le mystère ou la vérité que l'on a dessein de méditer le comportent, il faut se représenter une scène qui rende ce mystère ou cette vérité sensibles à l'esprit; ne point se contenter de ruminer une parole froide et morte, mais se figurer Dieu ou Jésus- Christ parlant à l'àme, se remettre sous les yeux par l'imagination le milieu et les dehors où cette parole fut prononcée, où ce mystère fut accomph.
Ces conseils conviennent particulièrement aux commençants, qui ont à se précautionner contre les aridités et les divagations de l'esprit.
L'aimable Docteur de la dévotion propose cette pratique avec tous les correctifs convenables.
« Apres ces deux poincts ordinaires de la méditation, dit-iP, il y en a un troisiesme qui n'est pas commun à toutes sortes de méditations; c'est celuy que les uns appellent fabrication du lieu, et les autres, leçon intérieure. Or ce n'est autre chose que de proposer à son imagination le corps du mystère que l'on veut mediter,commes'il se passoit réellement et de fait en nostre présence. Par exemple , si vous voulez méditer Nostre -Seigneur en croix, vous vous imaginerez estre au mont du Calvaire , et que vous voyez tout ce qui se fit et se dit au jour de la Passion : ou, si vous voulez (car c'est tout un), vous vous imaginerez qu'au lieu mesme ou vous estes, se fait le crucifiement de Nostre- Seigneur en la façon que les evangelistes le descrivent. J'en dis de mesme quand vous méditerez la
« Introd., 2<= p., c. 4, p. 109.
mort..., comme aussi à celle de l'enfer et en tous semblables mystères où il s'agit de choses visibles et sensibles ; car, quant aux autres mystères de la grandeur de Dieu, de l'excellence des vertus, de la fin pour laquelle nous sommes créés, qui sont des choses invisibles, il n'est pas question de vouloir se servir de cette sorte d'imagination. Il est vray que l'on peut bien employer quelque simiHtude et comparaison pour ayder à la considération ; mais cela est aucunement difficile à rencontrer, et je ne veux traicter avec vous que fort simplement, et en sorte que vostre esprit ne soit pas beaucoup travaillé à faire des inventions.
« Or par le moyen de cette imagination nous renfermons nostre esprit dans le mystère que nous voulons méditer, afin qu'il n'aille pas courant çà et là, ni plus ni moins que l'on enferme un oyseau dans une cage, ou bien comme fon attache fepervier à ses longes, afin qu'il demeure dessus le poing.
« Quelques-uns vous diront neantmoins qu'il est mieux: d'user de la simple pensée de la foy, et d'une simple appréhension toute mentale et spirituelle en la présentation de ces mystères, ou bien de considérer que les choses se font en vostre esprit; mais cela est trop subtil pour le commencement, et jusques à ce que Dieu vous enlevé plus haut, je vous conseille, Philothée, de vous retenir en la basse vallée que je vous monstre. :s>
La composition du lieu telle que vient de la décrire saint François de Sales se rapproche de ce que, en d'autres méthodes, on appelle l'adoration; avec cette différence néanmoins que la première appellation s'applique surtout à la mise en scène extérieure, et que la seconde convient mieux aux actes que cette imagination doit provoquer dans fàme.
Tronson' fait de fadoiation le premier des trois points
1 Manuel du séminariste, enlr. 7, t. 1 , p. 184-196.
qui forment l'oraison , et il le définit ainsi : « Nous appelons le premier point adoration, parce que c'est en ce point que nous rendons principalement nos devoirs à Notre-Seigneur, nous l'adorons, nous l'aimons, nous le remercions, et nous lui rendons nos autres devoirs. Comme l'adoration est un des premiers et principaux devoirs, elle donne son nom à ce premier point... Ce point consiste à regarder en Jésus-Christ le sujet sur lequel nous méditons. Et dans cette vue, comme elle doit toujours être religieuse, lui rendre les devoirs que la religion nous oblige à lui rendre. Par exemple, nous voulons méditer sur l'humilité, la première chose que nous devons faire, c'est de considérer l'humilité en Notre-Seigneur, de regarder Jésus-Christ humble, et dans cette vue lui rendre nos devoirs. Il y a donc deux choses, dans ce premier point, à observer : io Regarder Jésus-Christ humble; or il y a trois choses que nous devons y considérer : ou les dispositions de son cœur touchant l'humilité, ou les paroles qu'il en a dites, ou les actions qu'il en a faites ; c'est ce que nous pouvons considérer sur toutes sortes de sujets. 2» Lui rendre nos devoirs ; or il y en a six principaux auxquels on peut ordinairement s'arrêter : adoration, admiration, louante, amour, joie, gratitude... Yoilà les six principaux devoirs d'une àme religieuse; non pas qu'il soit nécessaire de les faire tous à chaque oraison, mais tantôt on peut s'arrêter aux uns et tantôt aux autres, suivant l'attrait du Saint- Esprit, et suivant que nous nous en trouvons occupés. Que si nous méditons sur quelque mystère douloureux, comme sur la passion de Notre-Seigneur, alors on pourrait, au lieu des sentiments de joie, se laisser aller à ceux de la compassion...
<L II est donc important, pour lou'cs sortes de considérations, de commencer toujours le corps de l'oraison par ce premier point que nous appelons adoration ; et pour le
faire aisément et le pouvoir ajouter sans peine à quelque sujet d'oraison que nous prenions, il faut savoir qu'il n'y a que six sortes de sujets que nous puissions prendre pour nous occuper dans l'oraison : Dieu , ses attributs et perfections ; Jésus-Christ, ses mystères et vertus ; les Saints et leurs actions ; les vertus, les vices, les vérités chrétiennes. Voyez tous les sujets d'oraison dans tous les livres, vous trouverez qu'ils se réduisent à l'un de ces six. Or en tous nous pouvons aisément suppléer ce premier point, et voici comment. Dans le premier, adorer Dieu et sa perfection sur laquelle nous méditons, et l'adorer même particulièrement en Jésus-Christ ; car il est revêtu de toutes les perfections de Dieu son Père : In ipso habitat plenitudo divinitatis. Dans le second, de même adorer Jésus-Christ ou en luimême ou dans le mystère que l'on nous propose. Pour le troisième, qui sont les Saints et leurs actions, il faut les honorer en pratiquant telles et telles actions, et, remontant à la source, honorer Jésus- Christ en eux, qui les rempht de son esprit, qui les anime de sa vie, et qui opère par eux telles et telles actions, telles et telles vertus. Pour le quatrième, qui sont les vertus, on peut toujours les considérer en Notre-Seigneur, car- il en est la source, et ainsi l'adorer pratiquant telle vertu. Pour le cinquième, qui sont les vices, il faut adorer Jésus -Christ dans l'horreur qu'il en a eue, et dans la condamnation qu'il en a faite. Enfin, pour les vérités chrétiennes, on peut adorer Notre-Seigneur prononçant telle vérité; ou bien, comme toutes les vérités ont toujours quelque rapport à quelque perfection ou vertu de Notre-Seigneur, on peut adorer en lui cette vertu, et l'adorer pratiquant cette vérité... Voilà le moyen de ne jamais omettre ce premier point et de s'en acquitter utilement, d
D'après cet exposé, il est facile de voir que le dernier point de la préparation dans la méthode de saint Ignace
et de saint François de Sales, devient facilement le premier point du corps de l'oraison dans la méthode sulpicienne. Et, à vrai dire, le sujet spécial de l'oraison apparaît déjà, soit dans la composition du lieu, soit, à plus forte raison, dans l'adoration; et pour cette raison cette partie semble plutôt appartenir à l'oraison elle-même qu'à ses préliminaires. Il suffit de s'entendre, et chacun est libre ici d'abonder dans son sens.
X. — Nous ferons une dernière remarcjue sûr ces préiiminaires de l'oraison, ils peuvent tout d'abord paraître comphqués; mais Thabilude les rend faciles et leur donne leur vraie proportion. Avant tout , il faut éviter la préoccupation et la contrainte ; car, plus qu'en tout autre exercice, la hberté intérieure de l'esprit et du cœur est nécessaire dans l'oraison. Les règles ont pour but d'aider, non d'embarrasser; de féconder, et non de stériliser.