‹ L'ascétique chrétienneChapitre 56 sur 100 · l'oraison elle-même · texte numérisé non relu

l'oraison elle-même

Les deux opérations de l'oraison. — Les considérations et les diverses manières de les faire. — Les affections et leurs variétés. — Elles se résument dans l'adhésion de l'âme à Dieu. — Résumé succinct du travail de l'oraison.

I. — L'oraison, telle que nous venons de la délinir, comprend deux éléments : la méditation et l'oraison proprement dite; ou, en d'autres termes, les réflexions de l'esprit et les mouvements du cœur.

On peut donc ramener à ces deux les opérations qu'elle comporte, savoir : les considérations et les affections.

II. — L'oraison commence par l'application de l'esprit; mais ce travail, nous en avons déjà fait la remarque, a pour objet de déterminer le mouvement du cœur. Dès que ce but est atteint, la méditation fait place à l'oraison.

Il y a trois manières de faire ces considérations : par simple regard, par raisonnement ou par acquiescement de foi.

Dans le simple regard, l'àme fixe son attention sur une pensée, une parole, une sentence, et attend, pour ainsi parler, que ce rayon, passant de l'intelligence au cœur, l'anime et l'échauffé, en fasse jaillir les sentiments qui lui répondent. Par exemple, on médite sur les premières paroles de l'Oraison dominicale : « Notre Père; » pendant que l'esprit repasse cette invocation qui exprime si vivement la bonté de Dieu envers nous et la fraternité humaine, le cœur s'émeut et s'ébranle; il aime, il admire, il bénit, il s'ouvre à la charité. Tous ces sentiments naissent spontanément de ce regard de l'esprit.

Le raisonnement part d'une première pensée et en déduit des conclusions qui tendent à convaincre l'entendement, et, par ces convictions, il imprime au cœur le mouvement de la prière. Ainsi, sur ces paroles de Notre- Seigneur : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me suive ', ï> l'esprit construit équivalemment ce syllogisme : « Hors de Jésus-Christ, il n'y a point de salut; or, pour suivre Jésus-Christ, il faut se renoncer et porter sa croix tous les jours ; donc il n'y a point de salut à moins de se renoncer et de porter sa croix tous les jours, d Le cœur, conduit par la raison, subit cet enchaînement; il se prend à aimer et à vouloir le renoncement et la croix, comme il aime et veut le salut.

' En l'acquiescement de foi, l'àme écoute plutôt qu'elle ne regarde et ne raisonne. En présence d'une vérité révélée, elle prête l'oreille pour l'entendre, et, dès qu'elle en a saisi l'énoncé , sans en discuter l'évidence ni essayer

1 Luc. IX, 23 : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum , tollat crucem suam quoUdie, et sequatur me.

aucune démonstration , elle s'incline devant le Maître qui l'instruit; et, à mesure qu'elle se dit et se répète à ellemême cette vérité, la volonté s'ébranle pour s'y conformer, pour adorer et aimer ce que propose la divine Sagesse. Médile-t-on, je suppose, cette parole du Sauveur : « Je suis le Pain de la vie ; celui qui me mange vivra éternellement ; » recueillie en présence de Jésus-Christ, l'âme écoute cette grande affirmation; elle fait aussitôt un acte de foi, évitant de chercher par des regards curieux ou par des efforts de déduction à se convaincre par elle-même que Jésus-Christ est le Pain qui donne la vie éternelle, préférant se reposer sur la parole du Maître que sur sa propre vision.

On comprend que cette derni'ère manière soit plus propre à allumer le feu de l'oraison. Néanmoins les deux autres sont bonnes, et il est des états où l'une de ces méthodes convient mieux que les autres. On peut même les entremêler utilement, laissant aller son esprit à celle que Dieu inspire et qui conduit pUas sûrement et plus promptement aux affections. '

La considération se complète par le retour sur soimême; et pour produire les sentiments de reconnaissance, de componction et de demande, cette réflexion est nécessaire : comment remercier si l'on ne se souvient d'avoir reçu? comment se repentir si l'on n'a point conscience d'avoir péché? comment solliciter si l'on n'éprouve aucun besoin?

Lorsque l'amour se mêle à la vision des choses divines, la méditation devient contemplation.

« La contemplation, dit saint François de Sales', n'est autre chose qu'une amoureuse, simple et permanente attention de l'esprit aux choses divines; ce que vous enten-

» Traité de l'ainour de Dieu, 1. 6, c. 3, p. 310.

drez aisément par la comparaison de la méditation avec elle... L'oraison s'appelle méditation jusqu'à ce qu'elle ait produit le miel de la dévotion : après cela elle se convertit en 'contemplation. Car comme les avettes parcourent le païsage de leur contrée pour le picorer çà et là et recueillir le miel, lequel ayant ramassé, elles travaillent sur iceluy pour le plaisir qu'elles prennent en sa douceur; ainsi nous méditons pour recueillir l'amour de Dieu, mais l'ayant recueilli, nous contemplons Dieu et sommes attentifs à sa bonté pour la suavité que l'amour nous y fait trouver. Le désir d'obtenir l'amour divin nous fait méditer, mais l'amour obtenu nous fait contempler; car l'amour nous fait trouver une suavité si agréable en la chose aimée, que nous ne pouvons assouvir nos esprits de la voir et considérer. »

III. — La partie principale de l'oraison, ou plutôt l'oraison tout entière est dans les affections. Tant que la méditation n'en vient pas là, elle n'est qu'un jeu de l'esprit. L'àme ne se donne et ne s'unit à Dieu que par la volonté : jusque-là, elle ne fait que regarder et connaître. Mais entre voir et agir, il y a un abîme. Les démons voient le bien, et ils le détestent. Sans doute il est dans l'ordre que le cœur suive l'esprit dans les révélations du bien ; mais , l'amour étant libre, on peut résister à l'évidence même, ou du moins se détourner avant de se donner.

Il est difficile d'énumérer et de décrire les divers sentiments que les visions de l'entendement peuvent faire éclore. /En principe, le cœur, dans les formes de sa vie, répète et ! exprime les affirmations de l'esprit. Ces mouvements peuvent se ramener à trois : l'adoration, la complaisance et la prière.

Quand Dieu apparaît comme Dieu, et que l'àme se prosterne pour le reconnaître, elle adore. En présence de sa grandeur et de son indépendance suprême, c'est simple-

ment l'adoration; si Dieu, vérité infaillible, parle, c'est la foi; si Dieu, fi déli lé indéfectible, promet, c'est l'espérance; s'il se révèle comme beauté et bonté, c'est la charité; s'il est considéré comme la source de tous les biens reçus, c'est l'action de grâces. Ces sentiments résument nos devoirs stricts envers le Créateur, et au fond de chacun il y a l'adoration, parce que Dieu y est honoré comme Dieu.

Mise en présence du souverain Bien , l'âme s'épanouit et se dilate d'aise : c'est alors la complaisance. Si elle entre dans une stupeur délicieuse à la vue des perfections divines, c'est l'admiration; si elle redit et exalte ce qui la ravit, c'est la louange : on ne loue que ce que l'on aime et admire. Celte dilatation intime de l'âme produit la joie; et si l'on regarde ce qui contredit et offense l'objet de la complaisance, à la joie succèdent la compassion, la haine et la tristesse.

Enfin, lorsque l'âme, contemplant la bonté inépuisable de Dieu et sa propre misère, suppHe et demande, c'est la prière.

IV. — Ces sentiments multiples dans leurs objets se résument et s'identifient dans une adhésion intime à Dieu, infinie perfection et souverain bien.

Nous attirons l'attention sur cette attitude de l'âme dans la prière. Il sert de peu de savoir les noms et les nuances des diverses impressions, mais il importe de sauvegarder la spontanéité de ce mouvement intérieur qui incline vers Dieu. Par cette adhésion, l'âme s'unit à Dieu, entre en communion avec Dieu, «i II m'est bon, disait le Psalmiste', d'adhérer à Dieu.» C'est là, en effet, le bien par excellence. L'âme alors est à la source de la grâce et de la vie, elle prélude à la rencontre qui fera sa béatitude au ciel. Il faut

* Ps. Lxxii , 28 : Mlhi autem adhaerere Deo boaum est.

donc tout faire pour amener et prolonger cette union. Dès que ITime adhère ainsi , il convient par conséquent de suspendre l'effort de l'esprit, ou du moins d'éviter de courir à d'autres considérations ', jusqu'à ce qu'elle se déprenne du divin objet; et, quand elle se détache, si par le regard qui l'a déjcà fixée on peut la remettre en mouvement, en général mieux vaut revenir à la même pensée que d'en soulever une nouvelle. Loin de rendre l'oraison meilleure, l'abondance des considérations empêche la prière. S'il faut mesurer le temps, c'est plutôt à l'esprit qu'à la volonté et au cœur. Dans les visions, l'âme est seulement en chemin; dans les affections du cœur, elle est au terme. Force est de passer par les premières, mais uniquement pour atteindre et s'arrêter aux secondes.

V. — Voici donc, en résumé, comment se fait et s'organise l'oraison. L'esprit s'arrête à considérer une vérité chrétienne et à se convaincre de son importance. A mesure que le regard pénètre et que la conviction s'opère, le cœur s'émeut et éclate en affections diverses, selon la nature des pensées et les dispositions intérieures. L'oraison est tout entière dans ces actes affectifs, et la méditation n'a d'autre objet que de les amener, a Pour avancer dans ce chemin, dit sainte Térèse-, il ne s'agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer. »

/• Aussi, dès que la volonté s'ébranle, il faut modérer le ' travail de l'esprit, ne le maintenir que dans la mesure nécessaire pour alimenter les aspirations du cœur, et ne l'activer que lorsque ces mouvements se ralentissent ou s'arrêtent. La même considération peut suffire à émouvoir à

^ SciinAM, Theol. myst., § 59, sch. t. 1, p. 118 : Maxime notandum quod mens ia discurrendo et ponderando non sistere vel nimium moderari deheat, sed in cordis motione et affectu. Quapropter ubi orans se moveri senserit, ibi sistere débet, in quociimque puncto fuciit, nec ad aliud punctum transeat nisi priori affectu exbausto.

* Chût, de l'âme, 4^ d., & *

plusieurs reprises successives , entremêlées surtout de retours sur soi-même. Et, en général, il vaut mieux ne passer à une considération nouvelle que lorsque l'aridité avertit que la précédente est en quelque sorte épuisée. Nous le répétons, — car nous tenons ceci pour essentiel, — l'oraison est, non un travail de tète, mais un exercice du cœur. Ainsi entendue, elle de\ient féconde, et accessible à tous, du moins au grand nombre. Si l'oraison est telle que certaines méthodes la dépeignent, elle ne saurait convenir qu'à quelques esprits déliés et privilégiés.

Il reste seulement à prévoir et à régler la vie d'après les lumières et les sentiments que l'on a reçus dans la prière et à la terminer de manière à en assurer les fruits. Mais, indépendamment de cette conclusion, dont nous allons parler au chapitre suivant, l'essentiel de l'oraison, toute l'oraison, est dans ce que nous venons de dire.

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