LA PRIERE
4" SES DIFFÉRENTES ESPÈCES 2. — L'ORAISON MENTALE 3. — La pratique de l'oraison.
La fin de l'oraison. — Les résolutions. — Qualités qu'elles doivent avoir. — Actes par lesquels il convient de terminer l'oraison. — Bouquet spirituel. — Comment il faut passer de l'oraison aux occupations ordinaires,
I. — Nous avions à cœur de mettre en pleine lumière et de réduire à sa plus grande simplicité le mécanisme de l'oraison. C'est pour cela que nous l'avons décrit dans un chapitre spécial, le dégageant de tout ce qui n'est pas luimême, de ce qui le précède et de ce qui le suit. Nous avons parlé des préliminaires dans l'avant- dernier chapitre; il nous reste à dire en celui-ci comment il convient de terminer cet exercice, et, quand il est fini, la conduite à tenir pour en conserver le fruit.
L'oraison a pour but d'unir l'âme à Dieu pendant le temps que dure cet exercice, et, par cette union, de I9.
remplir de grâce pour faire le bien : c'est le repos et le repas de l'âme.
Mais pour prolonger l'adhésion à Dieu et assurer l'heureux effet de l'énergie qu'elle apporte, il y a des précautions à prendre.
La première est de prévoir et de formuler des résolutions touchant le bien à accomplir et la pratique de la vertu qui a été l'objet de la méditation.
La seconde est de terminer l'oraison par des actes qui raffermissent le cœur en Dieu.
La troisième est d'évoquer souvent, durant la journée, Je souvenir des pensées, des mouvements pieux et des résolutions qui ont frappé l'esprit et ébranlé le cœur pendant l'oraison, et à cet effet de grouper ces impressions dans une sorte de bouquet spirituel.
Enfin, la prière finie, il importe de passer convenablement de ce commerce de l'âme avec Dieu aux occupations ordinaires.
Telle doit être la conclusion de l'oraison.
IL — Nous signalons en premier lieu les résolutions. Elles sont si importantes, que certaines méthodes les comprennent dans le corps même de l'oraison. Nous avons mjeux aimé les en détacher, afin de présenter plus nette et plus précise la notion de la prière mentale.
Les résolutions n'en sont pas moins comme une partie intégrante de l'oraison. Elles ne sont pas l'oraison, mais elles en sont le fruit et la pierre de touche.
Sans doute, la prière qui part du cœur est par elle-même la vie chrétienne en acte, l'exercice même de la perfection et le commencement de l'éternelle vie. Si elle pouvait durer toujours, on ne saurait rien faire de meilleur. Cette continuité ne convient point à la vie présente. Le but principal de la prière est de préparer à bien vivre; elle est le grand moyen de se donner à Dieu, d'obtenir sa grâce, et par sa
grâce de surmonter les passions, d'acquérir les vertus chrétiennes, de combattre victorieusement les ennemis du salut.
Mais, pour assurer ce résultat, il est nécessaire de prévoir, d'affeim'r son esprit et son cœur avant l'heure où l'on devra donner à Dieu le témoignage pratique de l'amour, de penser aux tentations qui peuvent surgir de manquer à la fidélité promise, de laisser le moins possible à l'imprévu; car l'homme, déjà si faible, succombe plus promptement encore dans les surprises.
Une oraison bien faite doit donc prévoir ce qui va suivre, prévenir l'esprit et le cœur contre les défaillances. Dans les affections, on a attiré en soi la grâce de Dieu; il s'agit maintenant de la faire fructifier et d'y coopérer. Voilà pourquoi on a donné à cette conclusion de l'oraison mentale le nom de coopération.
III. — Les résolutions peuvent et doivent être générales, c'est-à-dire emporter la disposition de plaire à Dieu en toutes choses, et de pratiquer dans les occasions les actes de la vertu sur laquelle on a médité.
Mais ces résolutions générales seraient peu efficaces si l'on n'avait le soin de prévoir et de préciser les circonstances que l'on aura de les appliquer*. Il faut même qu'il y en ait d'actuelles et d'immédiates, que l'on se propose de mettre à exécution présentement ou dans le cours de la journée.
Sans lier sous peine de péché, comme les vœux , ces engagements doivent être sincères, et leur efficacité est un témoignage précieux que l'âme rencontre et goûte Dieu dans la prière. Des effusions intimes qui ne produiraient
» s. François de Sales, Introcl., 2« p., c. 6, p. 113 : Il ne faut pas pourtant, Philothée, s'arrester à ces affections générales, que vous ne les convertissiez en des resolutions spéciales et particulières pour votre correctioQ €t amendement.
aucun résultat pourraient bien n'être que des échauiïements factices de la nature ou des illusions de l'esprit mauvais.
Pour être solides et durables, ces bons propos doivent être accompagnés de méfiance de soi-même et de confiance en Dieu.
IV. — Après avoir arrêté les résolutions, il convient de terminer l'oraison par des actes de reconnaissance et d'abandon envers Dieu, d'union à Jésus-Christ et de recours à la bienheureuse Vierge et aux saints.
Saint François de Sales trace à ce sujet des règles devenues , pour ainsi parler, classiques ; nous ne saurions mieux faire que de les reproduire dans leur charme et leur simplicité.
La première chose est de clore l'exercice de l'oraison par quelques actes particuliers que le saint Docteur expose ainsi ' : « Enfin il faut conclure la méditation par trois actions, qu'il faut faire avec le plus d'humihté que l'on peut. La première, c'est l'action de grâces, remerciant Dieu des affections et resolutions qu'il nous a données, et de sa bonté et miséricorde que nous avons descouverte au mystère de la méditation. La seconde, c'est Faction d'offrandes par laquelle nous offrons à Dieu sa mesme bonté et miséricorde, la mort, le sang, les vertus de son Fils, et conjoinctement avec icelles nos affections et resolutions. La troisiesme action est celle de la supputation, par laquelle nous demandons à Dieu et le conjurons de nous communiquer les grâces et vertus de son Fils, et de donner la bénédiction à nos affections et resolutions, afin que nous les puissions exécuter; puis nous prions de mesme pour l'Eglise, pour nos pasteurs, parens, amys, et autres, employant à cela l'intercession de Nostre-Dame, des anges,
1 Introd., 2ep., C 7, p. lU.
des saints; enfin j'ay remarqué qu'il falloit dire le Pater noster et Ave Maria, qui est la générale et nécessaire prière de tous les fidèles. i>
Beaucoup terminent par la prière traditionnelle Suh tuum prxsidium .
V. — On fait ensuite le bouquet spirituel. Ce mot gracieux est de saint François de Sales, et il faut entendre l'aimable saint exposer dans son langage naïf en quoi il consiste.
« A tout cela j'ai adjousté, dit-iP, qu'il falloit cueillir un petit bouquet de dévotion : et voicy ce que je veux dire. Ceux qui se sont promenez en un beau jardin n'en sortent pas volontiers sans prendre en leur main quatre ou cinq fleurs pour les odorer, et tenir le long de la journée : ainsi nostre esprit ayant discouru sur quelque mystère par la méditation, nous devons choisir un, ou deux, ou trois poincts que nous aurons trouvés plus à nostre goust, et plus propres à nostre advancement pour nous en ressouvenir le reste de la journée , et les odorer spirituellement. Or cela se fait sur le lieu mesme auquel nous avons fait la méditation en nous y entretenant ou promenant solitairement quelque temps après. ï>
Ces pensées que l'on veut rappeler et odorer, selon l'expression de saint François de Sales, doivent être formulées en des paroles brèves, vives, saisissantes, qui évoquent, non seulement le souvenir dans la mémoire, mais encore le sentiment dans le cœur. Les sentences de la sainte Écriture et les maximes des saints ont une vertu spéciale pour exciter la dévotion. Un ou quelques mots, qui condenseraient les réflexions et les affections inspirées par le sujet médité, produiraient un effet semblable.
En somme, ce bouquet spirituel comprend surtout les
' Introd., 28 p., c. 7, p. 114.
oraisons jaculatoires dont parlent Cassien ' et saint Augustin*. Tous les moments sont bons pour décocher vers Dieu ces flèches du cœur; mais il est bon de se marquer certaines heures du jour pour se livrer à ces elTasions pieuses et se rappeler les bons propos de l'oraison. Choisies par avance, ces paroles viendront plus facilement à l'esprit, et ramèneront au cœur les impressions déjà ressenties.
VJ. — Enfm , pour passer de l'oraison aux occupations ordinaires, il y a des précautions à prendre, soit afin de conserver la grâce reçue, soit pour la rendre fructueuse et sanctifier les actions communes.
Ecoutons encore saint François de Sales ^ « Au sortir de cette oraison cordiale, il vous faut prendre garde de ne point donner de secousse à voslre cœur, car vous espancheriez le baume que vous avez receu par le moyen de l'oraison; je veux dire qu'il faut garder, s'il est possible, un peu de silence, et remuer tout doucement vostre cœur de l'oraison aux affaires, retenant le plus longtemps qu'il vous sera possible le sentiment et les affections que vous aurez conceuës. Un homme qui aurait receu dans un vaisseau de belle porceline quelque liqueur de quelque grand prix, pour l'apporter dans la maison, il iroit doucement, ne regardant point à costé, mais tantost devant soy, de peur d'heurter à quelque pierre, faire quelque mauvais pas; tantost à son vase, pour voir s'il ne penche point. Vous devez faire de mesme au sortir de la méditation : ne vous distraisez pas tout à coup, mais regardez simplement devant vous; comme seroit à dire, s'il vous faut rencontrer quelqu'un que vous soyez obligé d'entretenir ou ouyr, il n'y a remède; il faut s'accommoder à cela, mais en telle sorte que vous regardiez aussi
1 De cœnoh. Inst. 1. 2, C 10. ,
» Ep. ad Probam, n. 20, p. 478.
' Inlrod., f p., c. 8, p. 118.
à vostre cœur, afin que la liqueur de la saincte oraison ne s'espanche que le moins qu'il sera passible.
« Il faut mesme que vous vous accoustumiez à sçavoir passer de l'oraison à toutes sortes d'actions que vostre vocation et profession requiert justement et légitimement de vous, quoy qu'elles semblent bien esloignées des aiïeclions que nous avons reçues en l'oraison. Je veux dire un advocat doit sçavoir passer de l'oraison à la plaidoyrie, le marchand au trafic, la femme mariée au devoir de son mariage et au tracas de son mesnage, avec tant de douceur et de tranquillité, que pour cela son esprit n'en soit point troublé ; car puisque l'un et l'autre est selon la volonté de Dieu, il faut faire le passage de l'un à l'autre en esprit d'humilité et dévotion. *