L'ORAISON MENTALE
De quelles conditions il s"agit. — 11 faut fixer un temps précis pour s'appliquer à l'oraisoiî. — Les moments favorables. — Le lieu qui convient à la prière. — La durée doit être déterminée. — Quelle est cette mesure. — L'attitude du corps pendant l'oraison peut être diverse. — Les postures qui conviennent moins. — Règles communes à cet égard. — Éviter également la préoccupation et la négligence.
I. — Les conditions dont il s'agit concernent le temps, le lieu, la durée et la posture aui conviennent à l'oraison.
II. — Relativement au temps, deux choses sont à observer : la nécessité d'avoir une heure précise pour la prière mentale, et la détermination du moment le plus propice.
Il faut d'abord fixer le moment du jour où on se livrera à la méditation, afin d'écarter les obstacles qui porteraient à retarder indéfiniment, et compromettraient cet exercice s'ils ne l'empêchaient totalement. C'est surtout la régularité et la continuité de la prière qui font sa force principale;
l'homme doit se prémunir par tous les moyens contre le caprice et l'inconstance'.
En dehors du temps déterminé, il est extrêmement profitable de saisir les occurrences qui permettent de revenir à la prière, et le plus simple alors et le meilleur est de reprendre les considérations qui ont le plus efficacement louché le cœur dans l'oraison précédente*.
III. — Tous les temps ne sont pas également favorables pour l'exercice dont nous parlons. Ceux qui suivent les repas, les divertissements ou le tumulte des affaires ne comportent ni la concentration d'esprit, ni le recueillement et la liberté du cœur nécessaires à l'ascension del'âme vers Dieu.
Selon les maîtres de la vie spirituelle, les moments leï plus propices sont : le grand matin , le soir avant le repas et le milieu de la nuit.
Si l'on ne peut vaquer à l'oraison qu'une fois dans la journée, il faut préférer le matin : l'esprit, rafraîchi par le repos delà nuit, est dans toute sa vivacité; les distractions ne l'ont pas encore envahi, et ce premier mouvement vers Dieu imprime à l'âme la direction qu'elle doit garder, a L'heure de se livrera la prière, dit saint Augustin^, est celle qui suit le chant du coq. y>
1 GuiLLonÉ, Conf. spir., 1. 2, c. 3, c. 1, § 1 : Premièrement, vousn'iguch rez pas qu'il faut avoir quelque temps réglé pour l'oraisoa : c'est la maniera de tous ceux qui en font l'exercice, et c'est l'usage de toutes les communautés. Le mystère n'est pas là; mais il est à Lien comprendre pourquoi il doit élre réglé , afin de s'y tenir avec toute l'exactitude et d'en faire l'estime que la chose demande.
* GtiiLLORÉ, ibid., § 3, p. 120 : Il y a encore une chose fort remarquable pour ce qui regarde le temps de l'oraison; je voudrais que, par-dessus tout,' vous l'eussiez extrêmement à cœur : ce serait qu'outre le temps particulier qui en est marqué, vous prissiez encore de certains temps dérobés, selon que les occasions vous seraient favorables, cherchant, pour cet elfet, la retraite et la solitude.
3 Enarr. in Ps. 118, serm. 29, n. 4; Post galli cantum consuevit esse tempus orandi.
Si l'on a l'altrait et le loisir de revenir le même jour à ce doux commerce avec Dieu , on pourra faire la seconde méditation vers le soir, avant le repas, ou bien, comme l'ont pratiqué beaucoup de saints, au milieu de la nuit'. Mais avant d'embrasser régulièrement ces pratiques, il est sage de prendre l'avis d'un direcleur éclairé, et de peser avec lui les inconvénients qu'elles pourraient entraîner pour soi et pour les autres-.
IV. — Pour le lieu, la règle est de le choisir tel que les créatures ne puissent nous y être un sujet de distraction. C'est à chacun de voir où il pourra se promettre une solitude plus complète.
Est-on dans une maison où l'on ait l'indépendance et le calme suffisants : le plus sur est de n'en point sortir et de faire son oraison aussitôt après son lever, avant de voir personnel Si l'on ne peut se promettre cette tran-
' ScARAMELU, Dvelt. osc. tv. 1, n. 203, p. 98 : 1 tempi più opportuni a meditare l'eterne verità, sono tre : La mezza notte, la mattina et la sera. Tutti e tre questi esempj sono assepnati dal S. David. Media nocte, dic'egli [Ps. cxviii, 62), surgebam ad confitendum tibi; nella mezza notte me aîzava da letto pcr lodarti , o Signore. In viatutinis meditabor in te (Ps. Lxii, 7); sul matutino mcditerô, mio Dio, le tue grandezze. Elevatio manuum mearum sacrificium vet^pcrlinian (Ps cxl, 2); la sera alzcrô le maiii a Dio in orazione, et in sacrificio il cuore. Volendo pero la persona fare la sua meditazione in uno solo de questi tre tempi, migliore sarà scnza alcun dubio il tempo délia mattina... Se poi la persona volesse in ciascun giorno pagare a Dio due voUe il divoto tributo délia sua santa meditazione, l'altro tempo opportuno sarebbe la sera; quando pure non avesse spirilo d'interrompere , con maggiore incommodo, 1 suoi sonni, sorgendo la notte.
2 Gerson, de Tkeol. myst. pract. cons. 9, col. 413.
3 S. Jérôme, Ep. ad Celeuciam , 16 ad f. : Ita habeto soUicitudinem flomus ut allquam tamen vacationcm aniinae tribuas. Eligatur tibi opportunus et aliquanlum a familiae slrrpilu remotus locus, in quem tu, velut inportum, quasi ex multa tempestate curarum te recipias, et excitatos foris cogitationum fluclus, secreti tranquillitate componas. Tantum ibi sit divinae lectionis sludlum , tam crebrœ orationum vices, tam Qrma et pressa de futuris cogitatio, ut omnes rcliqui tcmporis occupationes facile hac Tacationc comp'-nses. Necboc ideo dicinius quo te retrahamus a tuis; imo îd agimus ut ibi discas, ibique mcditeris qualem tuis prœbere le debcaà.
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quillilé, on tache de trouver le silence et la solitude en quelque lieu retiré. Pour le grand nombre, le temple sera l'endroit le plus favorable , ainsi que l'observe le pieux Gerson'. C'est également le conseil que donne saint François de Sales ^ :
« Si vous pouvez faire cet exercice dans l'église, et que vous y trouviez assez de tranquillité, ce vous sera une chose fort aisée et commode, parce que nul, ny père, ny mère, ny femme, ny mary, ny autre quelconque ne pourra vous bonnement empesclier de demeurer une heure dans l'église : là où estant en quelque subjeclion , vous ne pourriez peut-cstre pas vous promettre d'avoir une heure si franche dedans vostre maison. »
Un demi -jour favorise le recueillement et l'onction du cœur, mais il peut avoir l'inconvénient de porter à la somnolence.
Est-il bon de faire son oraison aux spectacles de la grande nature : sur les montagnes, aux bords de la mer, dans la solitude des champs? — Nous répondons que ce qui convient aux uns devient aux autres un obstacle. Les dispositions particulières et l'expérience doivent ici régler la conduite.
11 est inutile d'ajouter que ceux qui vivent en communauté et sous le joug d'une discipline commune sont dans l'obligation de se conformer aux règles et aux usages relativement au lieu et au temps de l'oraison , au lieu de suivre leurs goûts particuliers.
V. — Comme le temps et le lieu, la durée de l'oraison doit être déterminée, et à moins que les circonstances ne
• Myst. theol. pract. con?. 9, coL 415 : Addamus quod eligibilior est, cœteris paribus, locus sacer quem virtuosissima Christi praesentia consecratioque solemnis, et vola fidelium, et gesta saiictoriun depicta vel sculpta, et sepulchra defunctorum reddunt aptiorom.
* Inlruil. à la vie dév., 2= p., c. 1, p. 101.
l'exigent, il ne faut point se départir de la règle que l'on s'est imposée.
Le principe général est de proportionner la durée de l'oraison aux forces, à l'attrait, aux occupations de chacun.
<î Pour parler en général, dit Scaramelli', chacun doit se régler d'après l'espace de temps qui lui aura été indiqué, afin d'éviter le trop ou le trop peu. La quantité de temps consacré à la méditation doit être proportionnée d'abord aux occupations du pénitent, afin qu'elle ne nuise point à l'accompUsscment de ses devoirs , ni à sa santé en affaiblissant considérablement ses forces corporelles. Ensuite il faut les proportionner à la vigueur de l'esprit, c'est-àdire qu'on doit prolonger l'oraison aussi longtemps que dure la ferveur, et l'interrompre lorsqu'on ne pourrait plus la continuer sans éprouver de l'ennui. C'est la doctrine de saint Thomas*...
<r Cependant il pourrait se faire que quelques-uns, trompés par la tiédeur, s'imaginent qu'ils n'ont plus la force de continuer leur méditation, tandis qu'ils pourraient encore la prolonger avec fruit; et que d'autres, emportés par un trop grand zèle, la poursuivent plus loin que leurs forces ne le permettent. Il est donc très utile d'ajouter ici une règle particulière. »
VL — Les guides spirituels imposent régulièrement aux âmes qui veulent avancer rapidement dans la perfection une heure d'oraison par jour.
Le P. Scaramelli , que nous venons de citer, après avoir rapporté le sentiment de saint Thomas sur la nécessité de l'oraison pour la dévotion, ajoute : <r Mais afin que l'opinion de ce grand Docteur ne paraisse pas exagérée, je me hâte de dire que c'est la doctrine des saints Pères, qui prétendent que toute personne pieuse doit nécessairement
> Dircft. asc. Ir. 1. n. 201 et 202.
a Sum. 2.2, q. 83, a. U.
consacrer une heure tous les jours à l'exercice de l'oraison*. Jb
Saint François de Sales parle de même à sa Philolhée^ : « Employez-y chaque jour une heure avant le disner, s'il se peut, au commencement de vostre matinée, parce que vous aurez votre esprit moins embarrassé et plus frais après le repos de la nuict. N'y mettez pas aussi davantage d'une heure, si vostre père spirituel ne vous le dit expressément. »
Néanmoins ce n'est pas une loi inexorable d'exiger indifféremment de tous une heure d'oraison. Il en est qui sont incapables de cette longue attention, et même, pour ceux qui peuvent y arriver, il est sage de commencer par une demi-heure. C'est la règle que trace saint Alphonse de Liguori^ aux confesseurs pour introduire les âmes dans les voies du salut. C'est aussi l'avis de saint François de Sales, et c'était la pratique de sa direction. Il conseillait aux personnes du monde qui voulaient vivre dans la piété de donner le matin une demi- heure à l'oraison. Il est vrai, il ne tardait pas à demander une nouvelle demi-heure ou du moins un quart d'heure pour le soir avant le repas *.
En résumé, en ceci comme en tout le reste, la mesure se prend des dispositions , des occupations et des situations où chacun se trouve : la sobriété convient au début, le zèle et l'accroissement à la suite, l'abondance à la fin.
1 Direlt. asc. tr. l , n. 161 , t. 1 , p. 80 : Ed acciocchè non sembrino al leUore esagcrate l'espressioni di questo gran Dottore, sappia clie dell' istesso parère sono anche i sanli Padri circa la nécessita che ha ogni persona pia di consecrare ogni giorno almeno qualch' ora ail' uso délie santé meditazioni.
2 Introd. à la vie dév., 2' p., c. 1, p. 101.
3 Praxis confess. c. 9, n. 123 : Incipiat ergo confessarius introducere animam in orationem. Ah initio non plus qu;im mediae horae spatium assignat, quod deinde creseente spiritu , plus minusve augebit.
•* Lettres de direction, passim.
328 3« MOYEN INTÉRIEUR DE PERFECTION : LTNIiN A DIEU
YII. — La posture du corps n'est pas sans importance dans l'oraison. Sans doute c'est l'âme qui prie et non le corps ; mais il existe entre l'âme et le corps une influence réciproque qui tend à les mettre en harmonie d'action, et, pour ainsi dire, d'attitude.
Le principe général est qu'il faut donner au corps la position qui favorise le plus le recueillement et la ferveur de l'âme. Comme saint Augustin' en fait la remarque, l'Écriture nous montre la prière dans toutes les attitudes. David* et Élie prient assis ^; saint Etienne*, saint PauP et un grand nombre d'autres prient à genoux; le pharisien et le publicain se tenaient debout au temple^ ; Judith était debout aussi devant le ht d'IIolopherne quand elle demandait à Dieu de fortifier son courage^ ; mais dans sa maison elle s'était prosternée à terre pour implorer le Seigneur ^ Le Seigneur Jésus était peut-être encore assis à la table eucharistique quand il adressa à son Père la magnifique prière qui suit la Cène^; mais au jardin des
1 De divers, quœst. ad Simplician., I. 2, q. 4, p. 212 : QuLbus admonemur exemplis non esse prœscriptum quomodo corpus constituatur ad oranduni, dum animus Deo praesens peragat intentionera suara. Nam et stantes oramus, sicut scriptuoi est: « Publicanus autem de longinquo staLat;» et fixis genibus, sicut in actibus Apostoiorum legimus; et sedentes, sicut ecce David et Elias. Nisi auLem etiaiu jacentes oraremus, non scriptum est in Psalmis : « Lavabo per singulas noctes lectum meum , in lacrymis meis Etratum meum rigabo. » Cum enim quisque orationem quaerit, coUocat memira , sicut ei occurrerit accommodata pro tempore positio corporis ad movendum animum.
* // Reg. VII, 18 : Ingressus est autem rex David, et sedit coram Domino, . et dixit : Quis ego sum. Domine Deus, etc.
3 /// Reg. xviii, 42 : Pronus interram, posuit faciem suam inter genua sua.
4 Ad. vu, 59 : Positis autem genibus, clamavit voce magna dicens : Don.ino, ne statuas illis hoc pcccatum.
5 Act. XX, 36 : Positis genibus suis oravit cum omnibus illis.
« Luc. xvni, 11, 13 : Pliarisaeus stans, baec apud se orabat... Et poblicaiius a longe stans, etc.
7 Judith, xni, 6: Slelitque Judith ante lectum orans cum lacrymis. « Judith, IX, 1 : Prosternens se Domino, clamabat ad Dominum, dicens.
* han. xvii.
Oliviers, il est tantôt à genoux*, tantôt prosterné par terrée David priait même dans son lit, qu'il arrosait de ses larmes ^
VIII. — En général, il convient que pendant la prière la tenue du corps soit respectueuse et suppliante comme celle de l'àme elle-même. Une position trop commode prédispose à la nonchalance, à la somnolence, et elle peut avoir pour effet de refroidir dans l'ame l'action divine, qui porte à la mortification et non aux satisfactions des sens.
On fait bien de prier au lit pendant la nuit dans les intervalles que laisse le sommeil; mais il ne convient pas d'y faire les prières accoutumées, à moins qu'on n'y soit retenu le jour par la maladie ou quelque infirmité.
TertuUicn blâmait avec raison la superstitieuse pratique de s'asseoir pour prier, et il était loin d'approuver en soi cette manière de se tenir en la présence de Dieu. « Il y en a, dit-iP, qui croient devoir s'asseoir pour dire leur prière, je ne vois pour cela aucune raison...; cela est même peu respectueux, comme en conviendraient les gentils euxmêmes s'ils voulaient réfléchir. On ne s'assied pas en présence d'un homme à qui on veut témoigner beaucoup de respect; à plus forte raison en présence du Dieu vivant, devant qui les anges se tiennent debout en se voilant de leurs ailes. On dirait vraiment que vous reprochez à Dieu la fatigue que vous causent les prières que vous lui adressez. »