III. — LA. PRÉSENCE DE DIEU
L'exercice de la présence de Dieu suppose deux opérations : l'une de l'esprit, l'autre du cœur. — Vertu exceptionnelle de celte pratique afDrraéc dans l'Écriture. — Elle s'explique par la facilité qu'elle apporte à la prière, —par l'horreur qu'elle in-^pire pour le péclié, — par l'activilc qu'elle donne pour acquérir les vertus et céder à la grâce. — Considérée en elle-même, elle ne se distingue pas de la perfection. — L'exercice de la présence de Dieu par l'imagination. — Errciir des faux mystiques qui tiennent pour une imperfection de s'arrêter à considérer l'humanité de Notre-Seigneur. — La pratique par la foi qui adore Dieu présent dans la nature , — et présent en l'àme par la grà''c. — Premier moyen pour •se tenir et se ramener devant Dieu : la solitude extérieure et intérieure. — Second moyen : le spectacle et l'usage des créatures. — Manière de se servir des sens pour s'élever à Dieu. — Autres moyens : les signes conventionnels, — les intentions surnaturelles dans les actions communes, — les oraisons jaculatoires. — Sans s'astreindre à aucune formule déterminée, il en est que l'on peut préférer. — Éviter la contention d'esprit.
!. — Nous parlons du troisième moyen intérieur de perfection, l'union à Dieu. Dans cette union nous avons considéré deux aspects : la prière, dont nous avons longuement parlé, et l'exercice de la présence de Dieu, qui iera l'objet du présent chapitre.
* \oIt le l" à la p. 218, et la division à la p. 219.
Comme l'oraison, la pratique pieuse de la présence de Dieu suppose deux opérations : l'une de l'esprit, l'autre du cœur.
Celle de l'esprit consiste à considérer que Dieu est présent partout et à toutes choses, mais particulièrement à nous-mêmes; en deux mots, c'est penser à Dieu et nous cj[o[re sous son regard.
Lapart d u cœur es^dansJas-iiffcctions et dans-Jes adhésions de la volonté à Dieu, gui nous est présent. « Ces sortes de désirs et de mouvements, dit Rodriguez ', sont appelés par les saints aspirations, parce qu'ils font que l'âme vient à s'élever à Dieu, ce qui est la même chose qu'aspirer à pieu. »
IL La présence de Dieu ainsi entendue joue dans la perfection un rôle exceptionnel; c'est, avec la prière, le moyen le plus efficace de sanctificatioii.
La première raison alléguée par tous les écrivains spirituels se tire de la sainte Écriture, qui donne la pratique habituelle de la présence de Dieu comme une cause et comme un indice de perfection. Pour inviter à devenir parfait, elle exhorte à marcher en la présence du Seigneur : « Marche devant moi, dît Jéhovah à Abraham *, et tu seras parfait. » Quand elle signale un juste, elle le montre marchant devant Dieu^. Parler devant Dieu, c'est comme un serment qui garantit la vérité de ce que l'on affirme *. Sous le divin regard l'âme s'illumine, se purifie, se sanctifie =. Voilà pourquoi le juste ne perd jamais la présence de Dieu, et il peut dire comme le Psalmiste^ ; « J'ai tou-
• Vratique de la perf. chrétienne, l''^ p., 6« tr., c. 2.
2 Gen. XVII, 4 : Ambula corara, et esto perfectus.
3 Luc. 1,6: Erant juiti ambo anle Deum.
^ Galat. I, 20 : Ecce coram Deo... non mentior.
'" Ps. xxxiii , 6 : Accedite ad eum , et illuminamini , et faciès vestrae non confundentur.
8 Ps. XV, 8: Providebam Dorainum in conspectu mooçeinper.
jours le Seigneur devant mes yeux; il est à ma droite, je ne serai point ébranlé ; » et en un autre endroit * : « Mes yeux sont toujours vers le Seigneur. »
III. — Cette efticacité merveilleuse de la présence de Dieu pour rendre l'àme parfaite s'explique de plusieurs manières.
En premier lieu, ce sentiment de la présence de Dieu est la meilleure disposition pour bien prier. On ne doit éprouver aucune diflieuité à vaquer à l'oraison ou à laire des prières vocales lorsque, 'par l'esprit et par le cœur, on se tient habituellement sous le regard de Dieu. Bien plus, irexercice de la présence de Dieu telle que nous l'enten- Vdons est une prière, et une prière d'autant plus agréable à Dieu qu'elle est plus sincère, et qu'elle devient comme l'attitude ordinaire de l'ame devant Dieu.
(( Or, en cet exercice de la retraite spirituelle et des oraisons jaculatoires, dit saint François de Sales ^, gist la grande œuvre de la dévotion. Il peut suppléer au défaut de toutes les autres oraisons, mais le manquement d'iceluy ne peut presque point estre reparé par aucun autre moyen. Sans iceluy on ne peut pas bien faire la vie contcmplali^., et ne sçauroit-on que mal faire la vie active; sans iceluy, le repos n'est qu'oisiveté et le travail qu'embarrassement; c'est pourquoy je vous conjure de l'embrasser de tout vostre cœur, sans jamais vous en départir. :s>
IV. — Secondement, la présence de Dieu est un remède souverain contre le péché, qui est l'obstacle radical de la perfection. A la lumière divine, on aperçoit plus facilement les pièges du démon, et l'on sent plus vivement le désordre et la honte du péché. Et puis, ne serait-ce pas le dernier degré de la démence d'oser offenser Dieu, même avec la
' Ps. XIV, 15: Oculi mei semper ad Dominam. 2 Inlro'L, 1« p., c. 13, p. 138^
pensée habituelle que l'on est sous son regard et sous sa main vengeresse*?
V. — Non seulement elle préserve du péché, mais la présence de Dieu est une excitation incessante et une force incomparable pour la pratique des vertus, et cela pour deux raisons : parce que ce sentiment de Dieu présent est une lumière qui montre le bien et révèle la beauté et l'utilité de la vertu, et parce que la pensée que l'on travaille sous le regard de Dieu excite à l'ardeur et au courage, soit que l'on cède à l'appât de la récompense, soit que l'on obéisse à l'attrait plus doux et non moins puissant de la bienveillance et de l'amour.
C'est surtout dans cette retraite et cette habitation de l'âme en Dieu que l'attrait de grâce, dont le développement importe tant à la perfection, se manifeste et se fortifie. La pensée de Dieu envahit l'âme et lui fait comme une atmosphère où elle respire. Non seulement la crainte filiale qui tremble à la moindre apparence du mal, mais le respect, l'adoration profonde, la douce espérance, la dilection avec toutes ses délicatesses remplissent le cœur et le dégagent de toutes les attractions terrestres -. C'est alors que le séraphique François d'Assise pousse son cri d'amour : « Mon Dieu et mon Tout ! d ; que sainte Térèse répète sa devise : « Dieu seul ! » ; que saint Pierre d'Alcantara erre la tète nue au soleil et à la pluie; et quand on l'invite à se couvrir, il répond : « Les princes se décou-
> s. Laurent Jlstime!*, Lib. de grad. perf. c. 6 : Nihil reor sic efficax ad internam adipiscoadam muuditiem et ad Yirtutum arcem consequendam, nccnon ad conterendas carnis dolectationes quae adversus ;,niniam militare nosountur, ciuemadmodum cogitare, se adstare sempcr ante oculos Judicis •cuncta ccrnentis.
2 ScARAMELLi, Dirett. asc. tr. 1, a. 7, c. 3, n. 283 : Tanto è difficile camminare alla presenza di Dio, e non acquistare le sodé virtù, e non accendersi a poco in fiamme di carità, quanto sarebbe malagevole slar sempreal fuoco, e non mai riscaldarsi.
vrent devant le roi; pourquoi trouverait-on mauvais que je me découvre devant Dieu? d
YI. — Considérée en elle-même et dans son être propre» la pratique de la présence de Dieu n'est pas seulement un moyen de perfection, mais l'exercice même de la perfection. Nous avons déjà constaté cette identité d'aspect entre la prière et la perfection : nous la retrouvons ici avec la même évidence.
La perfection, c'est la charité agissante. Mais se tenir devant Dieu pour se donner à lui, demeurer en Dieu et posséder Dieu en soi par un regard volontaire de l'esprit et par un mouvement consenti du cœur, n'est-ce pas la charité en action?
En regardant encore de plus près, l'identification apparaît dans tout son éclat. La perfection d'un être tient à son union avec l'être pour qui il est fait; on est donc d'autant plus rapproché de la perfection , que l'on est plus près de l'objet de sa fin. L'exercice qui amène l'àme en Dieu et Dieu en l'àme , au fond n'est donc autre chose qu'un travail actif et toujours croissant de perfection.
€ Chaque chose, dit le P. Scaramelli', est d'autant plus parfaite, qu'elle est plus proche de son principe. Ainsi l'eau la plus hmpide est celle qui se trouve plus près de la source qui la fournit; la chaleur la plus intense est celle qui s'éloigne le moins du feu qui la produit; le rayoa le plus lumineux est celui qui se rapproche le plus du soleil, qui l'engendre. Mais, au contraire, l'eau devient plus trouble à mesure qu'elle s'éloigne de sa source , la chaleur plus tiède quand elle se répand plus loin du feu, et le rayon plus obscur lorsqu'il est plus distant du soleil. De môme, plus nous nous approchons de Dieu, premier principe et première origine de toute perfection, plus nous
» Dirett. asc. tr. 1, n. 276, t. 1, p. 128.
nous approchons de lui , non pas physiquement , mais moralement, en tant que nous le rendons présent à notre esprit et à notre cœur par de pieuses pensées et par de saintes aftections ; plus aussi nous nous élevons dans la perfection. »
Le P. Guilloré exprime d'une manière un peu différente la même considération. «: Remarquez, dit-il *, que tout ce qui est uni à son principe vit de son principe. Le fruit vit de son arbre pendant qu'il y est uni et attaché, et l'enfant, pendant qu'il est dans le ventre de sa mère, n'a point d'autre nourriture et d'autre respiration que la sienne. Dieu même, dit Lessius, ne vit d'une vie infiniment sainte que parce qu'il est infiniment uni à lui-même. Vous livrez donc tout de Dieu autant que vous serez uni à lui comme à votre principe; et c'est cette présence admirable qui, nous faisant entrer dans cette divine union, nous fait aussi participer à cette vie divine. »
VIL — Il y a deux manières générales de se tenir en .la présence de Dieu : par l'imagination et par la foi.
L'imagination ne peut se représenter la très simple et inaccessible essence de Dieu, mais elle saisit sans peine la sainte humanité de Notre- Seigneur. On peut considérer l'Homme -Dieu dans les diverses situations de sa vie mortelle; ce regard constant sur le Sauveur contribue beaucoup à enllammer le cœur d'amour.
Chose étonnante! cette manière de se rendre Dieu sensiblement présent convient moins aux âmes faibles qui sortent à peine de la vie des sens qu'aux âmes plus parfaites qui ont une plus grande habitude de l'oraison.
« Observons, dit ScaramcUi -, que cette façon de se mettre en la présence de Dieu au moyen de l'imagination va inieux aux âmes qui ont déjà reçu le don de l'oraison qu'à
' Progrès sp., I. 3, c. 2, init. 1, § 1.
» Di^-ell. asc. tr. 1, n. 289, t. i, p. 135.
celles qui en sont encore dépourvues. En effet, avec le secours des lumières supérieures dont elles abondent, les premières peuvent facilement exciter des images et produire des actes; elles se tiennent aisément en présence du Rédempteur, sans se fatiguer l'esprit; tandis que les autres ne sauraient suivre le même exercice sans faire de grands efforts. Il y aurait donc danger qu'avec le temps la tète ne vînt à se fatiguer au préjudice de l'esprit et du corps. »
Ce regard sur l'humanité de Notre- Seigneur doit porter sur l'ensemble et non sur les détails et la diversité des altitudes, ce qui tendrait inutilement l'esprit, excepté toutefois pour ses plaies sacrées et pour sa face très aimable, que l'œil de l'âme ne saurait assez contempler.
La meilleure manière de pratiquer cet exercice de la présence de Notre- Seigneur est de se supposer comme caché avec lui dans le secret de son tombeau ou du taber-, nacle, et mieux encore réfugié dans son cœur et dans ses. plaies. « Gomme les oiseaux ont des nids sur les arbres pour leur retraicte quand ils en ont besoin, dit l'aimable saint François de Sales ', et les cerfs ont leurs buissons et leurs forts dans lesquels ils se recellent et mettent à couvert, prenant la fraischeur de l'ombre en esté; ainsi, Philothée, nos cœurs doivent prendre et choisir quelque place chaque jour ou sur le mont de Calvaire, ou es playes de Nostre Seigneur, ou en quelque autre lieu proche de luy pour y faire leur retraicte à toutes sortes d'occasions , et là s'alléger et recréer entre les affaires extérieures , et pour y estre comme dans un fort, afin de se deffendre des tentations. Bienheureuse sera l'ame qui pourra dire en vérité à Nostre -Seigneur : Vous estes ma maison de refuge, mon rempart asseuré, mon toict contre lapluye, et mon ombre contre la chaleur, d
» Introd., 2» p., c. 12, p. 127.
Y] II. — II s'est rencontré de faux mystiques qui blâment la contemplation habituelle de la sainte humanité de Jésus-Christ. Nous avons exposé et réprouvé, en traitant de l'oraison passive \ ces erreurs odieuses. Qu'il nous suffise de leur opposer une fois encore l'autorité de sainte Térèse.
a Nous ne sommes pas des anges , dit- elle*, nous avons un corps; vouloir sur cette terre, surtout quand on y est aussi enfoncé que je l'étais, se faire des anges, c'est une Ibiie. 11 faut pour l'ordinaire à la pensée un appui. Quelquefois, il est vrai, l'âme sortira de soi; souvent même elle sera si remplie de Dieu, qu'elle n'aura besoin d'aucun objet créé pour se recueillir; mais ceci n'est pas habituel; et lorsque les atfaires, les persécutions, les peines, les sécheresses troublent la douceur de ce repos, c'est un très bon ami pour nous que Notre- Seigneur. Nous le considérons comme homme avec des inlirmités et des souffrances; il devient pour nous une compagnie, et, quand on en a la coutume, il est très facile de le trouver près de soi. »
IX. — La manière ordinaire de tenir son âme devant Dieu se fait pai' la foi, c'est-à-dire en croyant que Dieu nous est présent et que nous sommes sous son regard.
Il y a deux façons de se mettre ainsi devant Dieu. La première, qui est naturelle et philosophique, mais devient surnaturelle par les motifs et les intentions de l'ordre de la foi , consiste à penser et à croire que Dieu est présent à tout être par son action créatrice incessante, qu'il est dans toute la nature pour dispenser l'être, la vie, la lumière, la bonté, la beauté, toute puissance et toute vertu. Quelle qu'elle soit, la créature porte un reflet de Dieu qui per-
1 La Mystique divine, t. 1 , p. 74.
« Sa vie, c. 21.
3° MOYEN : L'UNION A DIEL' : PRESENCE DE DIEU 3il
met à l'esprit de s'élever de l'œuvre à l'ouvrier, et au cœur de passer du bien fini qui le charme au Bien infini d'où il découle.
X. — L'autre manière est de considérer Dieu présent en nous par la grâce. Elle se résume dans celte parole de Notre-Seigneur : « Le règne de Dieu est au dedans de vous', » et dans celle de saint Paul aux Corinlliiens* : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que le Saint-Esprit habite en vous? d
Toute la perfection est là : avoir Dieu dans son ame, et son âme avec Dieu; et tous les moyens de perfection doivent concourir à opérer cette union. Autant, par conséquent, la fin l'emporte sur les moyens, autant cette façon d'aller à Dieu et de se tenir en sa présence est supérieure à toutes les autres : cette pratique conduit droit au but. Dieu ne se révèle pas sans doute sensiblement tant que dure le voyage de la vie ; l'âme n'en demeure pas moins en sa présence par la foi, comme si elle voyait l'invisible ^ : le mérite de la volonté est ici en raison directe de Tobscurité de l'entendement; moins elle voit, plus elle croit; et plus elle croit, plus elle aime. La pratique de la présence de Dieu par la foi est donc la plus convenable et la plus profitable.
XL — Pour se mamtenir devant Dieu, soit par l'imagination, soit par la loi, il faut recourir à tous les moyens qui aident l'esprit à s'élever vers Dieu.
La première condition extérieure qui favorise la pensée
de Dieu est la solitude. Dans le tracas et le mouvement
des choses sensibles, l'esprit se laisse absorber par cette
multipUcité extérieure; dans le calme et le silence, au
1 Luc. xvu, 21 : Regnum Dei intra vos est.
2 / Cor. in, 16 : Nescitis quia tempiiira Dei estis, et Spiritus Dei habitat in vobis?
3 IJebr. II, 27: Iiivisibilem enim tanquani videns suRtinuit.
contraire, moins sollicité par les impressions des sens, il se repose en Dieu plus aisément.
Il est vrai, il n'est pas facile d'être toujours indépendant et solitaire ; mais, si elle veut goûter le charme de Dieu présent, il faut que l'âme tende à se retirer dès que les occupations extérieures le permettent. Et jusque dans le tracas des affaires, elle doit se faire en elle-même une solitude, oîi elle se maintienne autant que possible sous le regard de Dieu. Ainsi fit sainte Catherine âe Sienne, empêchée par ses parents de se livrer à ses exercices de piété et de retraite.
Quand on est dans ces dispositions et dans ces goûts de solitude, on ne se sépare presque plus de Dieu.
« Que personne ne dise, s'écriait Jean Chrysostome parlant au peuple d'Antioche' : Un homme séculier, attaché au barreau, ne peut prier tout le jour; car il le peut, et bien facilement. Où que vous soyez , vous pouvez dresser votre autel. Quoique vous ne fléchissiez pas les genoux ou éleviez les mains vers le ciel, si vous avez un cœur fervent, vous ferez une prière parfaite. Êtes -vous au bain, priez; où que. vous soyez, priez. Vous êtes le temple, ne cherchez point d'autre lieu : Dieu est toujours à vos côtés. i>
XII. — On peut se servir, pour se ramener fréquemment à la pensée de Dieu, de signes sensibles. Ce moyen répond à l'organisation intime de l'homme, qui s'élève aux choses invisibles par celles qui frappent les sens.
Parmi ces signes, les uns sont naturels, les autres sont de pure convention.
1 Hom. 79 adprop. Ant. : Nec quisquam mihi dicat, quod nequit homo saecularis, affixus foro, continue per diem orare. Potest enim et quam facillime. Ubicumque sis, potes altare tuiim constituera. Licet genua non flectas nec in cœlum manus exteudas , si mentem tantum l'erventem exhibeas, orationis perfectionem consummaveris. Licet in balaeo sis, ora; Tibicumque sis, ora. Teinplum es, ne locum quaeras; Deus semper prope est.
Le spectacle de la nature est bien fait pour condun^e à Dieu et pour en rappeler incessamment la pensée. Tout ce qu il y a d'être, de perfection, de charme, découle de Dieu comme de sa source ; c'est une goutte tombée de cet océan inépuisable, un rayon échappé de ce foyer infini. La beauté des fleurs et leurs parfums, l'agréable variété des plantes, des arbres, et leurs fruits savoureux; l'éclat de l'or, de l'argent, des pierres précieuses : tout ce que les corps présentent de beau, d'utile, de délicieux, tout cela réveille dans une àme pure, avide et préoccupée de l'invisible et du divin, la pensée du Créateur, qui a tout fait en prenant de son abondance. «0 âme, dirons-nous avec Corneille la Pierre* montrant dans la variété des créatures le Créateur reflété et diversifié à nos yeux, aime donc le bien unique, le vrai bien où sont tous les biens, le beau unique qui renferme toutes les beautés. »
XIII. — Dans l'état d'innocence, nous aurions aperçu sans effort dans les créatures ce reflet de la divinité; maintenant ce n'est qu'à force d'attention et de réflexion que notre esprit monte du fini à l'infini, du bien relatif au bien absolu, du beau partiel à la beauté parlaite.
^ Comm. in Gen. i, 11 et 12 : Mystice ascende hic, anima, a specie creaUirse ad pulcliriludinem Creatoris, tibique dicilo : Si ita rubeutrosaB, candent lilia, purpuraiitur hyaciiitlii, redolent caryopliylli , vernant prata, délectant pomi, pyri, cerasi; si ita \arie virent herl)ae et se^jeies; si ita rutilât aurum, nitet argentuin, splendent carbunculi, radiant geinmse; quis color, quis odor, quis sapor, quid décor esse débet ejus qui hœc omuia creavit? Speciei enim Creator Jiœc omnia constituit : quanta erg o las dominator eorum speciosior esfl {Sap. xni, 3.) Omnia liaec speciosa quas vides, quae tangis, quœ sapis, tantum gulta sunt ad Oceanum bonorum omnium qui est in Creatore Deo. Si ergo te rapit species floris, fructus aut personae pulchrae, noli ea capi; sed mentem transfer ad speciem increatam et im ■ mensam, quae baec omnia pulchra, quasi radios quosdam ex se difl'udit, atquc in se omnium florum, fructuum, fœminarum, rerum omnium, i:uo mundorum infmilorum possibilium, quos creare potest, pulcliriludinem eminenler continet et complectitur ; noli decori creaturse modico et umbratico cor affigere, ut verum et immensum decorem perdas...; sed ama bonum unuQ] , bonum verum , in quo sunt bona omnia ; pulchrum unum in quo sunt pulchra omnia. Die tibi , die Deo : Deus meus , amor meus, etc.
L'auteur du Combat spirituel * trace des règles très • sages pour s'élever, par l'usage des sens, des choses créées à Dieu lui-même. Citons quelques-unes de ses réflexions.
« Quand quelque créature se présente à l'un de vos sens, dit- il*, commencez, au moyen de la pensée, par séparer de la chose créée l'esprit qui est en elle. Pensez que par elle-même elle ne possède rien de ce qu'elle suggère à vos sens , mais qu'elle est tout entière l'œuvre de Dieu , qui lui a départi invisiblement, avec son esprit, cet être, cette bonté, cette beauté et tous ces avantages qui sont en elle. Ensuite vous vous réjouirez de voir que Dieu est seul Fauteur et le principe de tant de perfections diverses qui se trouvent dans les créatures, et qu'il les contient toutes éminemment en lui-même. Toutes ces perfections des créatures ne vous apparaîtront que comme une manilestation très imparfaite de ses attributs infinis.
« Quand vous vous apercevrez que votre esprit est préoccupé de l'admiration que lui inspirent les quahtés des choses créées, vous aurez soin de le ramener intérieurement à leur véritable néant; vous appliquerez surtout votre pensée à la contemplation du Créateur souverain, qui s'y manifeste et qui leur a donné l'être ; vous ne prendrez qu'en lui votre satisfaction, et vous lui direz : a. 0 essence < divine et souverainement désirable, quelle joie pour moi f que vous soyez seule le principe infini de tout être « créé ! »
« De même encore, à la vue des arbres, des fleurs et des autres beautés de la nature, votre esprit s'élèvera vers Celui que vous ne voyez pas, qui leur a donné une vie qu'elles n'ont point par elles-mêmes, qui les vivifie par sa seule puissance; et alors vous pourrez dire : « Voilà où se « trouve la véritable vie ; c'est par lui , en lui et pour lui
* ScupoLi, Combat spir., c. 21-23.
»/d., ibid , c. 21, p. 94.
3« MOYEN : L'UNION A DIEU : PRESENCE DE DIEU 3i5
« que toutes les créatures vivent et croissent. 0 cœur divin , « c'est vous seul qui faites la joie de ma vie. »
(T Les animaux sans raison seront aussi pour vous l'occasion d'élever votre esprit vers le Dieu qui leur donne la sensibilité et le mouvement; vous vous écrierez : € 0 pre- « mier Auteur de toutes les créatures, tout se meut autour ce de vous, et vous seul vous êtes immuable en vous-même! a: Mon Dieu, c'est un bonheur pour moi de contempler <r ainsi votre stabilité et votre immutabilité. »
<r Quand vous sentirez l'attrait de la beauté des créatures, séparez bien vite de ce que vous voyez l'esprit que vous n'apercevez pas; considérez que toute beauté qui apparaît à l'extérieur vient uniquement de l'esprit invisible, l'auteur de toutes les qualités sensibles, et dites avec un cœur plein d'allégresse : « Voilà donc les ruisseaux de la source incréée ! <r voilà quelques gouttes seulement de l'Océan infini de <t tout bien ! Oh ! que je me réjouis dans mon cœur à la « pensée de l'éternelle et immense Beauté, qui est l'ori- « gine et la raison de toute beauté créée !... »
d En prenant votre nourriture, pensez que c'est Dieu qui lui donne sa saveur; et, mettant en lui seul votre satisfaction, vous pourrez dire : « Réjouis-toi, ô mon âme! Comme « il n'y a aucun vrai plaisir en dehors de ton Dieu, c'est « aussi en lui seul que, partout et toujours, tu peux « goûter la joie. »
« Si vous vous complaisez dans quelque parfum agréable à vos sens, ne vous arrêtez pas à cette jouissance, élevez encore votre pensée vers Dieu, d'où vient toute bonne odeur; et prenant plaisir à cette considération, dites du fond du cœur : « Seigneur, «omme je me réjouis de pen- « ser que c'est de vous que procède toute suavité! Faites « aussi , je vous en conjure , que mon àme , dépouillée et <t privée de tout plaisir terrestre, s'élève vers vous, et qu'elle < exhale une odeur agréable* en votre divine présence ! »
« Entendez-vous la douce harmonie des chants, dirigez votre esprit vers Dieu, et dites : « Quelle joie pour moi, <r mon Seigneur et mon Dieu, à la vue de vos infinies « perfections ! Réunies comme elles sont, ce n'est pas seuc( lement en vous-même qu'elles rendent une harmonie « céleste; mais cette harmonie se fait aussi entendre au d ciel , dans les concerts des Anges, et toutes les créatures « la reproduisent dans leurs accords merveilleux, p
On le voit, quand l'esprit monte de la créature à Dieu, c'est pour lui rapporter ce qu'elles ont et pour admirer en lui ce qui leur manque.
XIV. — Les signes purement conventionnels sont ordinairement plus efficaces, surtout quand ils n'ont point d'autre destination que d'élever aux choses divines, comme les statues et les images des saints, et en général tous les symboles religieux qui frappent les yeux et les oreilles.
XV. — Un autre moyen très profitable pour se maintenir en la présence de Dieu au milieu des occupations extérieures est de les animer d'une intention qui les dirige vers Dieu.
Cette intention peut être diverse, selon les motifs qui la déterminent et dont les plus ordinaires sont : l'espérance, l'amour, la pénitence, la religion. Les auteurs spirituels en signalent un, qui l'emporte sur tous les autres par son excellence et sa vertu : c'est celui d'accoraphr la volonté de Dieu, non pas de Dieu inaccessible et lointain, mais de Dieu présent, à qui le cœur offre tout en se donnant lui-même.
Saint Paul exprime ce conseil quand il dit aux Corinthiens' : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou que vous fassiez toute autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. »
1 / Co>\ X, 31 : Sive manducatis, sive bibitis, sive quid aliud facitis, omiiia in gloriaui Dei facile.
Saint Basile ^ rend cette vérité sensible par la comparaison de rouvrier qui, tout en faisant son ouvrage, pense souvent à celui qui le lui a commandé pour se conformer à ses ordres et à ses désirs. <î Ainsi, dit-il, le chrétien, dans ses actions grandes et petites, travaillera excellemment, s'il dirige ce qu'il fait vers Dieu pour exécuter ses volontés, et il pourra dire , lui aussi : « Mon regard maintient lou- « jours le Seigneur devant moi ; il est à ma droite pour « que je ne sois point ébranlé. »
XYI. — Le moyen à la fois extérieur et intérieur, le plus recommandé par les maîtres de la vie spirituelle, est dans les oraisons jaculatoires.
Ce sont, nous l'avons déjà dit en parlant du bouquet spirituel de l'oraison, des élans du cœur, des paroles ardentes, par lesquels l'âme s'élance vers Dieu au milieu des occupations ordinaires. Ces oraisons sont appelées jaculatoires, parce qu'elles sont des jets soudains de l'âme, et aussi parce que ce sont comme des dards qui partent de notre cœur vers le cœur de Dieu pour le blesser d'amour.
Saint Augustin^ emploie le premier cette expression en parlant des solitaires de la Thébaïde, qui avaient coutume de prier souvent de la sorte.
Gassien^, qui avait visité ces solitudes et observé les
^ In Reg. fusius expl. q. 5 : Ut eniia faber ferrarius, verbi gratia, quandocumque dolobram aliquam sive asciaiû cudit, si assidue illius memor sit unde instrumentum illud faciendum ex pacto acceperit, et praescriptam ab ilio formaui et magoitudinem animo versât, ad ejus voluntatem qui coadixit opus, dirigit quod facit... Sic chrislianus si actiones suas orunes sive majores sive minores ad Dei voluntatem direxerit ; is , sine controvcrsia , et egregie illud opus perficit, et simul assiduam in animo sibi menioriam conservât, a quo id jussus est facere : vere illud dicere poterit : Providebam. Botiiinum , etc.
2 Ejjist. adProbam, n. 20, p. 478, cité plus baut, page 269, note 1.
3 Cœnob. inst. 1. 3, c. 10, Migne, t. 49, p. 99: Utilius censent brèves quidem oratioues sed creberrimas fieri ; illud quidem ut li'equentius Dominum deprecantes, jugiter eidem cohaerere possimus; hoc vero, utiasidiantis diaboli jacula, quœ infligere nobis tum prœcipue cum oramus iasistit, fuccinela brevitale vitemus.
usages que l'on y pratiquait, dit que pendant le chant ou la psalmodie les cénobites faisaient de courtes aspirations, mais souvent répétées.
L'excellence de ces jets, de ces saillies de l'âme, est délicieusement décrite par saint François de Sales \ qui en recommande instamment la pratique rà sa Pliilothée.
« Aspirez donc bien souvent en Dieu, Philolhée, par des courts mais ardens eslancemens de vostre cœur; admirez sa beauté, invoquez son ayde, jcltcz-vous en esprit au pied de la Croix , adorez sa bonté, interrogez-le souvent de vostre salut, donnez- lui mille fois le jour vostre ame, fichez vos yeux intérieurs sur sa douceur, tendez -lui la main, comme un petit enfant à son père, afin qu'il vous conduise; mettez-le sur vostre poictrine comme un bouquet délicieux, plantez- le en vostre ame comme un estendard, et faictes mille sortes de divers mouvemens de vostre cœur pour vous donner de l'amour de Uicu, et vous exciter à une passionnée et tendre dilection de ce divin espoux.
« On fait ainsi les oraisons jaculatoires, que le grand saint Augustin conseille si soigneusement à la dévote dame Proba : Philothée, nostre esprit s'adonnant à la hantise, privante et familiarité de son Dieu , se parfumera tout de ses perfections; et si cet exercice n'est point mal-aisé : car il se peut entrelacer en toutes nos affaires et occupations sans aucunement les incommoder : d'autant que soit en la retraicte spirituelle, soit en ces eslancemens intérieurs, on ne fait que des petits et courts divertisscmcns qui n'empêchent nullement, ains servent de beaucoup à la poursuite de ce que nous faisons. Le pèlerin qui prend un peu de vin pour resjoiiir son cœur et rafraischir sa bouche, bien qu'il s'arreste un peu, pour cela ne rompt pourtant
» InUod., V p., c. 13, p. 130.
'o' MOYEN : L'UNION A l lEU : PRESENCE DE DIEU 3/.9
pas son voyage, ains prend de la force pour le plus vistement et aisément parachever, ne s'arrestant que pour mieux aller. »
XVII. — Il ne faut s'astreindre à aucune formule déterminée, mais s'abandonner aux inspirations du moment, se servant de tout ce qui apparaît et survient au dehors pour alimenter et varier ces élancements.
Toutefois les saints noms de Dieu, de Jésus, de Marie ^ et les paroles de-l'Écriture, fournissent les plus fréquentes et les plus ardentes aspirations.
« Plusieurs, continue saint François de Sales', ont ramassé beaucoup d'aspirations vocales, qui vrayement sont fort utiles; mais, par mon advis, vous ne vous astreindrez point à aucune sorte de paroles, ains prononcerez ou de cœur ou de bouche celles que l'amour vous suggérera surle-cliamp, car il vous en fournira tant que vous voudrez. 11 est vray qu'il y a certains mots qui ont une force particulière pour contenter le cœur en cet endroit, comme sont les cslancemcns semez si dru dedans les pseaumes de David, les invocations diverses du nom de Jésus, et les traicls d'amour qui sont imprimez au Cantique des cantiques : les chansons spirituelles servent encore à mesme intention, pourveu qu'elles soient chantées avec attention... Ceux qui ayment Dieu ne peuvent cesser de penser en luy, respirer pour luy, aspirer à luy et parler de luy, et voudroient, s'il estoit possible, graver sur la poictrine de toutes les personnes du monde le sainct et sacré nom de Jésus.
« A quoy mesme toutes choses les invitent, et il n'y a créature qui ne leur annonce laloiiange de leur bien-aymé : et comme dit saint Augustin après saint Anthoine, tout ce qui est au monde leur parle d'un langage muet, mais lort
» Introd., 2= p., c. 13, p. 13i.
intelligible, en faveur de leur amour; toutes choses les provoquent à des bonnes pensées, desquelles par après naissent force saillies et aspirations en Dieu. »
XYIII. — On le voit, bien pratiqué, l'exercice de la présence de Dieu est une source de lumière, de consolations et de mérites. Mais il faut avoir soin d'y éviter la contention de l'esprit. 11 en résulterait la fatigue du corps, et bientôt le dégoût du recueillement et de la prière : ce qui est violent ne dure pas, et la bonne disposition du corps aide beaucoup à la vie de l'esprit. Si l'on s'exaltait et si l'on forçait son cerveau, surtout en recourant à l'imagination, pour ne point perdre de vue la pensée de Dieu, cela pourrait donner lieu à de fausses visions qui détourneraient de la vérité et de la simplicité de la foi. Il convient donc de proportionner cet exercice si utile aux forces du corps, aux attraits de la grâce et aux facilités croissantes de l'habitude'.
1 ScARAMELLi, Dirett. asc. tr. 1, n. 305 : Procéda il Direttore con cliscrezione circa il modo di condurre le anime alla presenza di Dio; e pero non esiga da loro una contiauazione ed intensione di atti superiori aile forze délia natura e délia grazia... Ma se poi la persona non abbia dono di orazione, mavi provi durezze, molto piîi se vi palisca aridilà e dcsolazioni, non potrà certamenle stare di continue alla presenza di Dio, sonza far gran violenza alla testa, con pericolo di gnastarla e rendersi inabile agli esercizi di spirito... Ma adverta il Direttore che a persone di fantasia debole, specialmentc aile donne (come dissi nel cap. 4) non è bene che nella presenza di Dio procedano per via d"immaginazione : si perché puô questa potenza rimaiiere offesa, si perche col troppo fissarsi in oggetti sensiJbili possono divenire vanamente visionarie.