MOYEN : LA DIRECTION : SA NÉCESSITÉ
de distinction à faire entre le confesseur et le directeur*. Soit avant, soit après la mort des personnes, le directeur doit garder le secret des confidences reçues^. Toutefois ce qui concerne les vertus et les grâces ne tombe pas sous la loi du secret sacramentel. Dans les procès de béatification, le témoignage du confesseur et du directeur relativement à la pureté de la vie et aux faveurs célestes est d'un grand poids, et Benoît XIV, le plus compétent des juges en cette matière, le réputait sinon nécessaire, du moins très utile ^
En dehors de ces sommations juridiques faites par l'Église, il faut couvrir d'un silence rigoureux toutes les confidences de la direction. «J'insiste sur le secret, écrit sainte Térèse *, parce que j'ai eu beaucoup à souffrir do ce qu'il n'a pas été fidèlement gardé à mon égard. Quelques-uns de ceux à qui je rendais compte de mon
> J. LopEz EzQUERRA, Lucem. myst. tr. 1, c. 5, n. 33 : Nos autem semper suadebimus , quod magister sic se Labeat ac si interiora animarum per sigillum coiifessionis recepisset; hac enim de causa, non modica scandala visa sunt.
- ScHRAM, Theol. myst. % 343, scli. 2, t. 2, p. 20: Ratio conscientiaî maxime in confessione reddita sub sigillo retincnda est, etiam qiioad virtutes et spéciales Dei favores. Hinc P. Reguera , Prax theol. myst. t. 2 , p. 381, n. 51 et 52, non omnino approbat quod etiam post mortera patefaciat Confessarius aliquod pœnitentis privilogium, v. g. innocentiae , virginitatis, etc. ex sola confessione sibi notum; id quod magis pcricuiosum foret, si fiât a Confessai'io communi in aliqua communitate, qui, laudando unum et tacendo de aliis, indirecte ansam praeberet de cseteris grave peccatum prœsumendi.
3 Em. de Azevedo, Ben. XIV, doctr. de serv. Dei beatif. et Can. in Synopsim red. 1. 3, c. 7, p. 113: Confessarius proliibetur revelare quae in confessione audivit, et quorum defectio confessionem redderet odiosam, nisl pœnilentes pcrmittant. Virtutes vero, revelationes, et similes gratiae sub sigillo facramentali,juxtaveriorem sententiam, non comprehenduutur,ideoque passim post pœnitentium obitum patefiunt... In causa bealificationis, aliquando confessarii testimouium redduiit de puritate conscientiae servorum Dei, de revelationibus et similibus... Boncdictus XIV, cum fidei promotorem ageret, hujusmodi attcstationes asserebat iusufficientes si producercntur. iiecessarias si deessent.
* Sa Vie par elle-même, c. 23, p. 270.
3o4 MOYEiNS EXTERIEURS DE PERFECTION
oraison s'en entretenaient avec d'autres; ils le faisaient, je n'en doute pas, dans d'excellentes intentions; mais enfin ils m'ont nui beaucoup en divulguant des choses qui auraient dCi rester secrètes. Elles étaient de telle nature, que le public n'en devait pas avoir connaissance, et c'était moi qui avais l'air de les publier... J'avais droit, ce me semble, à un secret absolu de leur part. »
III. — La question de la direction est fort complexe. Il semble cependant que l'on embrasse tous les points de \ue en considérant les âmes relativement au directeur, et le directeur vis-à-vis des âmes. Le premier aspect renferme tous les devoirs des âmes envers le directeur, et le second, ceux du directeur à l'égard des âmes.
L'examen de la direction au point de vue des âmes soulève trois questions : la nécessité et le choix d'un guide spirituel, les rapports avec ce guide.
IV. — Le présent chapitre traite de la nécessité d'un directeur.
La première raison se tire de la pratique universelle. Selon la remarque de saint Yincent Ferrier', « c'est la voie suivie par tous les Saints. » On cite à peine quelques exemples de la sainteté réalisée sans le secours d'un directeur : un saint Jean- Baptiste, un saint Paul l'Ermite, une Marie Egyptienne, et quelques autres. Selon la remarque de saint Grégoire le Grand *, l'Esprit-Saint appelle, instruit et dirige certaines âmes privilégiées sans aucun secours humain, et l'on reconnaît celte présence de l'Esprit de Dieu aux vertus, et surtout à l'humilité.
' De Vita spirit.
^ Dial. 1. 1, cl: Sunt nonnulli, qui ita per magisterium spiritus intrinsecus docentur, ut , etsi eis exterius humani magisterii disciplina desit, Magistri intima censura non desit... Mensautem, quae divino spiritu împletur, habet e^^dentissima signa sua, virtutes scilicet et humilitatem; quae si ulraque peri'ecte in una mente conveniunt , liquet quod de praesentia sancti Spiritus testimonium ferant.
l^"" MOYEN : LÀ DIRECTION : SA NÉCESSITÉ 353
Ces conduites particulières sont l'exception. La loi générale est que, pour entrer et se diriger dans les voies parfaites, on ait recours à un guide humain revêtu de l'autorité divine du Sacerdoce. L'histoire des Saints nous monti'e presque toujours, à côté des âmes les plus parfaites, un sage directeur qui les initie et les gouverne, et souvent on a vu comme une émulation de sainteté entre les directeurs et les âmes qu'ils conduisaient : témoins saint Jérôme et sainte Paule, le bienheureux Raymond de Capoue et sainte Catherine de Sienne, saint Jean de la Croix et sainte Térèse, saint François de Sales et sainte Chantai.
Y. — Les docteurs catholiques professent unanimement la nécessité de la direction.
« Faites tout ce que vous pourrez, dit saint Basile*, pour trouver un homme à qui vous soumettiez vos desseins de vie sainte, et dont vous suiviez avec exactitude les conseils; choisissez -le tel, qu'il puisse montrer sûrement à votre bonne volonté le droit chemin vers Dieu. »
Saint Grégoire de Nysse* recommande aux vierges qui aspirent à la perfection de rechercher tout d'abord un guide et un maître.
Saint Jérôme, traçant à Rustique, qui se retirait du monde, la règle à suivre pour se bien sanctifier, lui disait^ : «Je goûte fort que vous hantiez les Saints, et que, loin de vous instruire vous-même, vous ne vous engagiez
' Serm. de Abdic. : Sumina vigilantia acerrimaque in omnes partes animi circumspectione operam dato, ut aliquem tibi virum invenias, quem in omnibus deinceps delectae tibi vitEe studiis certissimum ducem sequaris; ejusmodi, qui rectum iter ad Deum volentibus pergere, sciât commonstrare.
* Lib. de Virginit. c. 13 : Ulud in primis est curandum ut optimum liujus vitae ducem ac magistrum quaerant.
3 Ep. 2 ad Bust. p. 249 : Primumque tractandum est utrum solus, ancum aliis in monasterio vivere debeas. .Alihi quiiiem placet utiiabeas sanctorum contuberuium ; nec ipse te doceas, et absque doctoiv, ingrediaris viam, quam nunquam ingressuses, statimque ibi inpartem alteram declinandum sit et errori pateas, etc.
pas sans docteur dans une voie qui vous est inconnue, de peur de vous égarer et de tomber dans Terreur. »
Selon saint Augustin ^ pas plus qu'un aveugle sans conducteur, l'homme sans maître ne peut que difficilement suivre la droite voie.
Saint Grégoire le Grand, après avoir dit que le Saint- Esprit pousse quelquefois et conduit quelques rares privilégiés dans des voies extraordinaires, ajoute- : « C'est l'exception, et non la règle commune; et celui qui, sous prétexte qu'il est sous l'action de l'Esprit- Saint, dédaigne de se faire le disciple de l'homme , devient un maître d'erreur. »
« Tenons donc , disait Cassien^, pour une chose certaine, que Dieu ne montre jamais la voie de la perfection à quiconque, pouvant s'instruire, méprise les enseignements et les règles des devanciers. »
Saint Bernard, parlant de l'Épouse des saints Cantiques, qui, au lieu du Bien-aimé qu'elle cherche, rencontre ceux qu'elle ne cherche pas, en tire cette leçon pour les téméraires qui veulent marcher seuls : « Qu'ils entendent ceci, dit-il*, ceux qui ne craignent pas d'aborder les voies de
1 Serm. 112, de Temp. : Sicut caecus sine ductore, sic homo sine doctore rectam viam vix graditur.
2 Dlal. 1. 1, c. 1 : Quorum tamen liJbertas vitae ai) ioiirmis in exemplum non est trahenda : ne dum se quisque similiter sancto Spiritu implcluui I.raesumit, discipulus hominis esse despiciat et magister erroris fiât.
3 Inst. 1. 4, 1. 2, c. 15 : Unde manifeslissime comprobatur nuili a Domino Tiam perfectionis ostendi qui habens unde valeat erudiri , doctrinam seniorum vel instituta contempserit.
•* InCant. serm. 77, n. 6, p. 408: Nunc vero sponsa quem quaerebat minime reperit, et quos non quaerebat, reperta est ab ipsis. Audiant hoc, qui sine duce et prœceptore vias vitae ingredi non formidant ; ipsi sibi in arte spirituali exislentes et discipuli pariter et magistri. Non sufficit hoc : etiam coacen-ant discipulos sibi, caeci duces caecorum. Quam muiti ex hoc a recto tramite periculosissime aiberrasse comperli sunt ! Nimirum ignorantes astucias Salanae et cogitationes ipsius, factum est ut qui spiritu cœperant carne consummarentur, abducti turpiter, lapsi daranabiliter... Seductori dat manum qui dare dissimulât praeceptori. Et qui dimiltit oves in pascua absque custode, pastor est non oviuru, sed lupoium.
1" MOYEN : LA DIRECTION : SA NÉCESrITÉ 337
la vie sans guide ni maître, devenant dans la conduite spirituelle et disciples et docteurs; bien plus, faisant école autour d'eux, aveugles qui conduisent des aveugles. Qu'ils sont nombreux, ceux qui ont ainsi dévié du droit chemin pour tomber dans tous les périls ! Ignorant les ruses de Satan et ses pensées perfides, il leur est advenu qu'après avoir commencé par l'esprit ils ont fini par la chair, ils se sont égarés honteusement et précipités dans la damnation... Celui-là prend la main du séducteur qui refuse de la donner à un conducteur; et abandonner les brebis sans garde aucune à travers les pâturages, ce n'est pas être le pasteur de ces brebis, mais celui des loups qui les dévoreront. »
Gerson ' n'est pas moins sévère : « L'homme assez arrogant pour se constituer son propre guide, dit-il, n'a pas besoin de démon qui le tente; il est à lui-même son démon. »
« Notre ennemi se comporte à l'égard des âmes à la façon du séducteur, qui veut corrompre une jeune fille appartenant à de bons parents ou la femme d'un honnête homme, remarque saint Ignace de Loyola dans son livre des Exercices^; il s'attache surtout ta tenir cachés ses entretiens et ses conseils, et ce qu'il redoute le plus, ce qui le contrarie davantage , c'est que la jeune fille s'en ouvre avec son père, ou la femme avec son mari, sachant que
1 De distinct, ver. revel. sign. 2 : Quod homo arrogans etseipsum ducem sui conslituens, non indiget daemone tentante, qui faclus est sibi dœmon.
2 1» Heôd. Reg. 13: Idem inimicus noster morem insequitur nequi?simi cujuspiam amaloris qui puellam honcstorum parentum filiam, vel uxorem viri alicujus probi volens seducere, summo^ere procurât ut verba et consilia sua occulta sint, nihilque reformidat magis ac œgre fert qiiam si puella patri suo vel uxor marito illa patefaciat, cum sciât hoc pacto de volis ac conatibus suis actum esse. Ad eumdem modum obnixe sa.tagit dia- Lolus ut anima quamcircumvenire cupit ac perdere, frauduleiitas suas suggestiones teneat sécrétas. Indignatur vero maxime et gravissimc cruciatur, si cui vel confi ssionom audicnti, vel spiritual! homini molimina sua detcgantur, a quibus excidere se funditus intelligit.
par cela même c'en est fait de ses prétentions et de ses tentatives. Pareillement, le démon met tout en œuvre pour obtenir de l'âme qu'il veut circonvenir et perdre qu'elle garde secrètes ses perfides suggestions. Rien ne l'exaspère et ne le tourmente comme de voir dévoiler à un confesseur ou à un guide spirituel ses machinations, qu'il tient dès lors pour renversées. »
Saint Jean de la Croix ^ pose en principe que <r le démon prévaut facilement sur ceux qui marchent seuls et se dirigent par leur volonté dans les choses de Dieu ».
Enfin le docteur de la piété, saint François de Sales*, professe hautement la nécessité d'un conducteur pour entrer et faire progrès en la vie dévote : « Voulez- vous à bon escient vous acheminer à la dévotion? Cherchez quelque homme de bien, qui vous guide et conduise. C'est icy l'advertissement des advertissemens; quoy que vous cherchiez, dit le dévot Avila, vous ne trouverez jamais si asseurement la volonté de Dieu que par le chemin de cette humble obéissance , tant recommandée et practiquée par tous les anciens dévots, d
VI. — L'Église a réprouvé l'émancipation préconisée par les faux mystiques à l'égard du directeur, sous le prétexte illusoire de laisser les âmes plus libres sous l'action du Saint-Esprit. Molinos^, en particuher, raillait comme
1 Maximes et avis spirituels, n. 260, p. 448.
î Introd., l'e p., c. 4, p. 40.
3 Cf. ScHRAM , Theol. mijft. § 339, sch. : Pseudo-illuminati, inter alias propositiones ab Inquisitione Hispana, an. 1623 damnalas, prop. 11, docuenmt: « Quod duntaxat sequi quisque débet Spiritus saiicti iiutum et inspirationem internam, ad aliquid faciendum, aut contra oiuittendum, et non aliter; » et prop. 22 : « Quod filiae coufessionis , sequentes sectam illuminatorum, votum eniittere teneantur se non aliis quam illuminatis confessuras. Item Michael Molinos inter alios damnatos errores, prop- 66, docuit : «RisLi digna est qusedam doctrina nova in Ecclesia Dei , animain, ad interna quae attinet, gubernari debere per Episeopum..., et si is idoneus non fuerit, per alium ab ipso datum directorem. Dico novam, quia nec Scriptura sacra, uec Concilia, nec Canones, née BuUa, nec Sancti, nec
l'"" MOYEN : LA DIRECTION : SA NECESSITE 359
une doctrine nouvelle la prétention des évêques de régenter l'intérieur des âmes par eux-mêmes ou par les directeurs qu'ils désignaient. Le Saint-Siège flétrit cet enseignement, et maintint les droits de la direction spirituelle et le contrôle de l'Église.
VII. — La raison de cette nécessité d'un guide spirituel se prend d'abord de la nature de l'Eglise, où l'enseignement et l'impulsion s'opèrent par voie d'autorité.
Rien n'est plus opposé à l'esprit du Christianisme que de chercher en soi-même la règle de la vie. Nous n'avons qu'un seul et unique Maître, qui est Jésus-Christ', et Jésus -Christ a substitué l'Église en son lieu et place pour transmettre aux âmes la céleste doctrine et les divins sacrements, qui sont les sources de la grâce. Au nom de Jésus-Christ et de l'Église, le Sacerdoce chrétien dispense tous ces biens par la prédication publique , par la direction particulière, par le sacrifice eucharistique et l'administration des sacrements.
Afiranchir les consciences de la conduite et du contrôle de l'Église, c'est m.éconnaître son autorité sur les àraes, c'est ouvrir la porte aux abus et aux excès de l'illurninisme ; c'est, au heu de grouper les âmes par l'unité de foi et de direction, les diviser et les isoler par l'esprit propre et le sens privé.
VIII. — A ne considérer que l'infirmité humaine, la direction est encore nécessaire : nous sommes incapables de nous conduire nous-mêmes dans les voies spirituelles.
Cette impuissance est évidente pour quiconque s'interroge et se connaît. La même situation, claire, facile, s'il est question des autres, devient obscure et compliquée dès qu'il, s'agit de nous. Chez les autres, nous distinguons les
Aaclores unquam id dixerunt, neque dicere possunt, quia Ecclesia non judicatde occuUis, habetque jus anima ut eligat quom maluerit. » 1 Mallh. xsiu, 10 : Magisler vester uaus est, Chrislus.
opérations divines des prestiges diaboliques et des illusions naturelles; et, en face de nous-mêmes, nous demeurons hésitants et craintifs. Dans le bien et dans le mal, nous assignons aisément la mesure qui convient aux autres, tandis que pour notre propre compte nous avons de la peine à saisir la vraie limite.
Ceci est particulièrement vrai des commençants, soit à raison de leur inexpérience', soit à cause des ruses que le tentateur emploie pour les déconcerter dans leur dessein"-; mais les parfaits eux-mêmes ont besoin du secours d'autrui pour se conduire^ : il suffit qu'ils soient hommes pour être soumis à cette loi.
L'incapacité de nous diriger par nous-mêmes tient à la difficulté que nous éprouvons de nous bien connaître. Les excitations sensibles qui appellent sans cesse au dehors empêchent souvent la réflexion intérieure sur les mouvements intimes de l'àme; et puis le désintéressement est suspect dans notre propre cause ; c'est pourquoi toute loi sage frappe d'interdiction tout juge dont les intérêts sont en jeu.
Aussi le démon, qui connaît notre inaptitude à nous conduire , à nous régler nous-mêmes, n'a rien tant à cœur que de nous soustraire à une direction extérieure convenable, soit en nous persuadant que nous pouvons être nos
1 s. BoN.w-ENTURE , De sex. alis ser. c. 1 : Incipientes indigent magistro ut doceantur quae ignorant; scilicet saluti suae et profectui necessaria et utilia, quid vitare debeant, quid sapere, quid facere, quid sperare, quid timere et inter minus vel magis bona aut mala discernere , etc.
2 S. Laurent Justimen, de cast. Connut, c. 3 : Insidiatur callide prosperis incipientium successibus commentor maloruni diabolus, nunc suadendo blande, nunc aspere comminando; ideo ducatu indigent alieno, ne résiliant territi aut cadant seducli : absque experimento autem quis immundorum spirituum eYadetlaqueos?Quisvero sine prœceptoris magisterio valet esse expcrlus?
3 ScnuAM, Theol. myst. § 342, t. 2, p. 7: Etiam pro senioiibus, proflcientibus et perfectis communiter alicujus raagisterium pro accipiendo saDO consilio, plus minusve pro modo spirituum est necessarium.