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CHAPITRE XL

PREMIER MOYEN EXTÉRIEUR : LA DIRECTION

4° QUALITÉS d'un DIRECTEUR 4. — Le discernement des esprits.

Nécessité et importance du discernement des esprits. — Ce qu'il faut entendre par esprit. — Les trois esprits qui meuvent l'àme. — Leurs diverses manières de se manifester. — Il est rare que l'on puisse juger avec certitude. — La source divine du discernement. — Dieu l'accorde à qui il veut et dans la mesure qui lui plait. — La source humaine ; par ce côté, le discernement des esprits devient un art. — Les deux éléments de l'art ; la théorie et la pratique. — Les signes de l'esprit de Dieu. — Notes de l'esprit diabolique. — Caractères de l'esprit humain.

I. — Sans le discernement des esprits, la science d'un directeur est vaine; la piété et le zèle, s'il en a, ne seront souvent qu'un péril pour les âmes qu'il conduit ; sous prétexte de bien, il les égarera. Bien n'est plus redoutable que les mauvais guides de bonne foi.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et ce n'est pas par quelques rétïexions, mais dans un traité spécial que l'on peut approfondir cette importante matière. Il faut ici se restreindre et se contenter d'énoncer les principes. Ceux qui voudront pénétrer plus avant dans cette élude

n'ont qu'à lire l'opuscule magistral du cardinal Bona qui a pour titre : Du Discernement des esprits.

Pour nous, nous nous bornerons à poser et à résoudre succinctement ces trois questions :

En quoi consiste le discernement des esprits?

Comment s'acquiert ce discernement?

Quelles sont les règles pratiques pour discerner les différents esprits?

II. — Le discernement des esprits a pour objet de faire connaître les âmes et les principes qui les font agir, ou simplement de livrer le secret des âmes en dévoilant les principes qui les font agir; car nous ne connaissons les âmes que par les manifestations de leur activité, et celle activité entre en exercice sous l'action de mobiles divers.

Pour laire entendre en quoi consiste le discernement dont il s'agit, il faut donc signaler les influences multiples qui s'imposent à l'âme et la manière dont chacune se révèle.

Or l'homme libre se meut dans le sens du bien ou dans le sens du mal. Sa liberté est tout entière dans la faculté de choisir, de choisir entre le bien et le mal, entre tel ou tel bien, entre tel ou tel mal.

Tous les mouvements libres revêtent l'un ou l'autre de ces caractères, ce qui constitue dans l'homme un double courant : l'un bon, l'autre mauvais.

Ces impulsions diverses portent le nom d'esprit'.

L'essentiel dans la direction des âmes est de constater le caractère bon ou mauvais soit du mouvement, soit du mobile qui le produit. Si le mouvement est mauvais, il procède à coup sûr d'une source impure, et Ton en sait assez sur sa nature et sa provenance. Mais un mouvement

* GoDiREz, Pract. de la theol. myst. 1. 8, c. 1 , p. 309 : Espiritu es una interior propension del aima; si es à cosa buena, sera espiritu bueno en âquel genero; si es à cosa mala, sera espiritu malo.

peut être bon à son point de départ, et cesser de l'être dans son progrès et à son terme, parce qu'il émane d'un principe mauvais, qui non seulement veut et poursuit le mal, mais encore sait le déguiser sous les apparences du bien et cache ses desseins par le mensonge d'un bon commencement. Il importe donc d'être fixé sur les causes réelles des opérations qui se produisent en nous , et de reconnaître quelles sont celles qui agissent pour le bien et celles qui tendent au mal.

III. — Nous sommes excités au bien par le principe intrinsèque de notre raison secondée par les passions qui poursuivent l'objet désirable qu'elle propose, et par un. principe extrinsèque, qui est Dieu, agissant sur notre esprit et notre volonté par une action immédiate ou par l'intermédiaire des causes secondes.

Nous sommes poussés au mal par le principe intérieur de notre concupiscence, et par un principe externe, qui est le démon, auquel s'associe le monde.

Il ressort de là que tous nos mouvements intimes procèdent de ces trois principes : Dieu , qui est toujours pour le bien ; le démon , qui est toujours pour le mal ; la nature , qui peut être pour le bien et aussi pour le mal.

Ce qui ramène à trois les esprits qui agitent l'homme : l'esprit divin, l'esprit diabolique et l'esprit humain*.

Discerner les esprits, c'est donc reconnaître dans les âmes ce qui est divin , ce qui est diabolique , ce qui est humain; en d'autres termes, ce qui vient de Dieu, ce qui vient du démon et ce qui vient de l'homme.

1 BoNA, De discr. spir. c. 3, n. 6, p. 231 : Horum spirituum unus intra nos est, ipsa nimirum unicuique insita natura, quœ spiritusbumanus dicitur; duo extra nos sunt, divinus et diabolicus. Licet enim motiones ab his excitatae, si considerentur ut actiones, vitales suât, a principio iatrinseco oriri dicantur, ab his tamen distinguuntur, quas per se natari excitât sine ullo externo agente , a que primum moventur, et hoc sensa principia extrinseca nuncupantur.

406 MOYENS EXTERIEURS DE PERFECTION : l" MOYEN

IV. — Pour discerner dans l'âme ce qui est de Dieu, ce qui est du démon et ce qui est de l'homme, il faut connaître , outre le caractère général du bien ou du mal qui accompagne ces inûuences diverses, de quelles manières se manifestent ces trois sortes d'esprits.

Il ne s'agit ici que des manifestations communes, et non des états extraordinaires qui rentrent dans la Mystique proprement dite.

Or, en traitant de l'attrait surnaturel de grâce, nous avons dit comment Dieu agissait dans une âme pour l'atlirer à lui. Il suffit d'ajouter que son action se révèle toujours par une adhésion plus facile et plus forte au bien. Il importe peu et il est malaisé de savoir si Dieu opère par lui-même ou par ses anges. Le résultat est le même, et c'est le résultat qu'il est ir.téressant de connaître ^

Nous avons dit également, en signalant les influences sataniques, comment le tentateur apparaît et travaille dans les âmes, et que le mal, prochain ou lointain, est toujours la cause déterminante de ses suggestions maudites.

Enfin, en parlant de la connaissance de nous-mêmes et des obstacles que nous suscite la concupiscence, nous avons fait connaître la part que nous fournissons pour le bien et celle que nous offrons au mal.

Nous n'insisterons pas davantage sur les manifestations de ces divers principes.

V. — Dans beaucoup de cas, l'œil le plus exercé ne saurait reconnaître l'esprit qui opère, et même il est rare, à moins d'une révélation, que l'on atteigne une certitude absolue. On en est réduit à des conjectures plus ou moins fondées, et le plus que l'on puisse obtenir, en dehors de

' BoNA, De discr. spir. c. 6, n. 2 : An vero Deus per se soluin loquatur an Aiigolos tanquam adminislros adhiieat, cognitii diffi cil li mura est. Verum hoc aut parvi aut nullius moment! est; nihil enim refert loquentis uosse personam, quando constat bonuni esse quod loquitur.

toute révélation, c'est une certitude morale qui donne une sécurité suffisante ; souvent on n'obtient qu'une simple probabilité.

Observons seulement que plus on est sous l'action et la lumière de Dieu, plus on a de perspicacité pour reconnaître l'esprit qui meut les âmes.

Citons le cardinal Bona', juge expert dans la matière :

« Ceux qui sont exercés dans ces questions savent qu'il est douteux si le jugement par lequel on discerne les esprits est évident ou obscur, certain ou incertain, qu'on le fasse, soit par le don d'une grâce particulière, soit par manière d'art et de science.

«Et afin de procéder avec ordre dans cette explication, il faut parler premièrement du jugement qui se fait par la grâce du Saint-Esprit. Ce jugement semble être certain

1 De discr. spir. c. 5 , n. 1 , 2 et 3 : Norunt onines in hac palaestra exercitati dubicTB quaestionis esse sitne evidens vel obscurum , certum vel incertum ilUid judiciuin per quod spiritus discernuntur , sive dono specialis graliae id fiât, sive per modum artis et doctriaae. In cujus rei explicatione ut ordinatim procedamus, de illo primiim quod fît per gratiam Spiritus sancli agendum. est, quod sane certum et infallibile videtur esse, sicut est prima et summa veritas, quae ipsum suggerit et inspirât. Nihilominus dicendum hoc judicium non esse evidens per evidentiam rei in se, sive in causa; quia causa est occulta, et non conceditur judicanti visio per~picua et intuitiva illius Spiritus, cujus instinctum dijudicat, sive bonus sive malus ille sit; neque per evidentiam ab effectu, quia si posset ab effectibus evidenter cognosci, non esset ad taie judicium gratia specialis necessaria... Quia vero Spiritus sanctus non moA-et speciali instinctu nisi ad id quod reipsa verum et certum e=t, potest hoc judicium infallibile dici ex parte principii moventis, ac proinde materialiter certum; quam-sis in eo qui judicat nulla fit certitude, quia prorsus ignorât, aut saltem dubitat, an illud judicium ex motione et directione Spiritus sancti procédât.

Quod si adsit expressa revelatio cogitationum cordis, cujuscunque illa sit , aderit procul dubio certitude, firmus scilicet assensus et Grma adhaesio intellectns ad objectum.

Si autem Discrelio fiât per modum doctrinœ, ex regulis et conjecturis prudenter applicatis, atque omnibus circumstantiis accurate perpensis, cum signis et praeceptionibus inuitatur non excedentibus probabilitatem, hine manifeste infertur semper judicium fîeri cum formidine et incertitudine.

comme l'est la première et souveraine vérité qui l'inspire. Il faut dire néanmoins qu'il n'est pas évident par l'évidence de la chose elle-même, ni en sa cause ; la cause, en effet, en est cachée, et celui qui juge ainsi n'a pas la vue claire et intuitive de l'esprit sur la bonté ou la malice duquel il prononce. Il n'y a pas davantage l'évidence par l'effet : car en ce cas on n'aurait pas besoin d'une grâce particulière pour porter ce jugement... Mais parce que le Saint-Esprit ne saurait porter l'ûme par un instinct spécial qu'à ce qui est réellement vrai et certain, ce jugement peut être infaillible de la part du principe qui le produit, et par conséquent certain en lui-même, encore qu'il n'y ait aucune certitude en celui qui le prononce, à cause qu'il ne connaît pas ou du moins qu'il doute s'il procède de la motion et de la conduite de l'Esprit- Saint.

« Si l'on reçoit une révélation des pensées du cœur, quelle qu'elle soit, alors on aura indubitablement la certitude, c'est-à-dire un parfait assentiment et une ferme adhésion de l'entendement à son objet...

« Quant aux discernements qui se font seulement par l'usage de la science, la sage application des règles, les conjectures, et après avoir examiné et pesé avec soin toutes les circonstances, le résultat de ces signes et de ces méthodes n'allant pas au delà de la simple probabilité, il s'ensuit que le jugement porte le même caractère et qu'il se fait toujours avec crainte et incertitude, d

On peut juger par là combien il est difficile de bien discerner les esprits et combien il faut s'entourer de précautions pour ne point se méprendre dans cet examen. La perspicacité humaine est courte, l'âme est un labyrinthe, et les esprits qui l'agitent ont des variétés infinies d'impulsions'.

1 Gerson, Alphabet, 17, ad fin. : Est enim spiritus Deus, spiritus Angélus bonus, spiritus angélus malus, et spiritus humanus tam rationalis

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