VI. — Comment s'acquiert le discernement des esprits
Il procède de deux sources : de Dieu et de l'homme. Quand il vient de la libéralité divine, il compte parmi les grâces que la Théologie appelle gratuitement données, gratiœ gratis datse. S'il vient de la nature, c'est une science et un art. Rien n'empêche que les deux sources ne coulent de concert et ne se mêlent dans le même sujet.
Nous avons déjà parlé dans la Mystique • de la grâce surnaturelle du discernement. Elle revêt diiîérentes formes qu'il convient de signaler ici.
La forme de l'illumination ou de l'intuition qui fait voir à découvert l'àme et l'esprit qui l'anime.
Celle de l'impulsion intime, qui pousse, à la façon d'un instinct, à affirmer tel ou tel esprit; ou celle d'un goût qui sent et atteste la présence de l'esprit, soit bon, soit mauvais.
Parfois c'est une sorte de voix intérieure qui avertit que Dieu est là, ou bien que c'est la nature ou le démon qui agissent.
Il arrive aussi que l'âme pleine de Dieu laisse échapper des rayons ou des émanations célestes qui donnent à tous ceux qui l'approchent le sentiment de Dieu et la persuasion qu'il est présent et opère en elle. En ce dernier cas, il n'y a pas, à proprement parler, la grâce du discernement, mais seulement une action de Dieu qui manifeste sa présence.
quam animalis. Potest autem similis inspiratio spirari per quemlibet istorum spirituum suo modo , longe tamen diverso. Sed diversitatem liane faciliter percipere quaedam similitude non sinit apud inexpertos talium, qui nequeper seipsos ex acumine ingenii, neque per eruditionem in tlieologicis , Tel physicis disciplinis, neque per aliorum traditionem sciunt talia distinguere.
« La Musique divine, t. 2, p. 297-301.
Observons avec Bona ' que la loi ordinaire du discernement surnaturel est dans rillumination, s'il s'agit d'apprécier l'esprit chez les autres, et que lorsqu'il est question de soi-même, c'est plutôt par le moyen du goût intérieur que l'on reconnaît l'esprit. Mais, rigoureusement parlant, le discernement, comme les autres grâces miraculeuses, s'adresse moins au sujet qu'à ceux qui l'environnent.
VII. — Dieu fait ce don très précieux à qui il veut; il peut même absolument le donner, comme les autres grâces gratuites, à des hommes pervers. Mais cette faveur, rare en principe, n'est généralement accordée qu'à des âmes humbles, pures, longuement éprouvées. « L'épanchement de la lumière surnaturelle , qui est nécessaire pour exercer ce discernement, dit le savant Bona-, demande la tranquillité de l'âme et la paix intérieure qui ne se rencontre pas dans un homme abandonné aux vices et troublé par les mouvements des passions. C'est pourquoi cette lumière n'est ordinairement communiquée qu'aux justes et aux cœurs purs, à qui l'Ecriture promet la \ision de Dieu et des choses divines. »
Les théologiens se demandent si la grâce du discernement des esprits est à l'état d'habitude ou concédée seulement d'une façon transitoire. Tous reconnaissent qu'en Jésus-Christ ce don était permanent, et qu'il n'a jamais existé de la même manière en aucun saint. Ce qui est encore certain par l'histoire de plusieurs saints, c'est qu'ils avaient habituellement la facihté de lire dans les âmes, non cependant sans quelque interruption. Maintenant que
' De discr. spir. c. 2, n. k-o.
2 Ibid. c. 2, n. 4, p. 227 : Infusio etenim luminis supernatnralis ad hoc necessariamenlistranquillUatemet internam pacemrequirit, quœ in animo vitiis obnoxio ac terrenis affeelionilius perturbato locum non bahet.Ideo, ut plurimum , solis juslis et mundis corde lux ista infunditur, quiLus visio Dei rerumque divinarum promissa est, dicente Domiuo : Beati mundo corde, etc.
cette grâce conslitue une habitude ou qu'elle consiste seulement en une impulsion momentanée du Saint-Esprit, il n'est ni facile ni nécessaire de le décider'.
VIII. — Le travail de l'homme est la seconde source du discernement des esprits, source ordinaire et commune à laquelle le plus grand nombre peut prétendre, et où tous doivent puiser. Il se fait avec l'étude et la pratique combinée des principes et des règles de la doctrine spirituelle énoncée dans l'Écriture et les écrits des saints Docteurs.
Par ce côté humain, le discernement des esprits devient un ART, de tous les arts le plus difficile, mais aussi glorieux entre tous, source féconde de grâces, s'il est fidèlement et sagement pratiqué, pour les agents qui l'exercent et pour les sujets auxquels ils l'appliquent.
<r La discrétion surnaturelle qui vient du ciel, dit Bona^, n'est donnée qu'à un petit nombre, non plus que les dons de prophétie, de faire des miracles, de parler diverses langues et de les interpréter. Il faut donc chercher une autre voie pour discerner les esprits, qui soit plus commune et plus facile : c'est celle qui prend la forme de
1 BoNA, De discr. spir. n. 3 : Haec enim gratia, sicut et reliquae gratis datœ, in Christo solo per modum habitus fuerunt, ut concors theologorum sententia docet; caeteris datur per modum actus sive motionis transonntis, aliis quidem rarius, aliis l'requeutius , aspirante divina gratia, quando et quomodo vult.
2 Id., ihid. c. 2, n. 6 : Quia vero discretio ex lumine cœlitus infuse paucorum est, sicut pauci item sunt quitus datum sit propbetare, patrare miracula, loqui variis linguis et sermones interpretari , ideo alia via discernendi spiritus inquirenda est, quae communier sit et facilior, illa nimirum quae per modum artis et doctrinag fit, examinatis notionum principiiset efi'ectibus, perpensis item regulis quae a Spiritu sancto prœscriptae sunt in sacris Scripturis, et quas SS. Patres a Deo inspirati, aliique doctores ab experientia instructi tradiderunt. Haec autem discretio, licet directe et immédiate ad gratiam gratis datam non spectet, ad eam tamen reducitur, quatenus praeceptis utitur quae viri sapieutissimi , praeter scientiam et naturale judicium, spiritu etiam veritatis imbuti, et aequi spirituum ex principiis supernaturalibus ponderatores in suis lucobrationibus reliquerunt.
Tari et de la doctrine. Elle consiste à examiner les principes et les effets des mouvements de l'àme, et aussi à ])eser les règles que le Saint-Esprit a prescrites dans les divines Ecritures et celles que nous ont laissées les saints Pères, inspirés de Dieu, et les autres docteurs instruits par leur propre expérience. Bien que cette capacité d& discerner n'appartienne pas directement et immédiatement à la grâce surnaturelle gratuite, elle s'y peut cependant ranger, en ce que l'on y met en usage les maximes que des hommes très sages ont formulées dans leurs écrits^ non seulement par l'effort de leur science et de leur jugement naturel, mais à l'aide de l'Esprit de vérité dont ils étaient remplis, et en s'inspirant pour cet examen des esprits des principes surnaturels de la foi. d
IX. — Un art suppose deux choses : la connaissance des règles à suivre, et l'application même de ces règles. Ces deux choses ne se séparent pas. Avec la seule connaissance doctrinale, on a une science et non un art. La pratique sans l'étude des principes n'est que de l'empirisme.
L'art de discerner les esprits requiert donc tour à tour la connaissance des- voies spirituelles, et l'expérience qui résulte de la mise en œuvre de ces notions.
Par la partie théorique, il embrasse toute la science théologique que doit posséder un directeur des âmes, et une étude approfondie de l'âme humaine, pour en reconnaître les forces, les attraits, les faiblesses, les dissimulalions et les manifestations à l'aide des divers signes extérieurs.
Mais la théorie ne suffit pas; l'expérience est un des éléments indispensables de l'art de conduire les âmes, et de reconnaître en elles l'esprit qui les meut.
Les maîtres dans la spirituahté exigent l'expérience pour diriger sûrement les âmes. « Nous pouvons ap-
prendre beaucoup sur le discernement, observe Richard de Saint- Victor ', en lisant, en écoutant, et par nos propres réflexions; néanmoins nous ne sommes jamais pleinement instruits de cette matière qu'à l'école de l'expérience. »
« Il est nécessaire, disait sainte Térèse^ que le directeur soit un homme d'expérience, sinon il donnera dans des erreurs considérables; il conduira les âmes sans les connaître , sans les comprendre , sans môme souffrir qu'elles se connaissent elles-mêmes. »
« Bien que, pour servir de guide à une âme, la condition fondamentale soit d'avoir la science et la discrétion, toutefois un directeur sans expérience ne saura mener une âme par la vraie voie où Dieu l'appelle, et la fera retourner en arrière, en i'enchainant à des moyens d'un ordre inférieur qu'il aura trouvés dans les livres. » Tel est l'avis de saint Jean de la Croix ^
« J'avertis ceux qui liront cet ouvrage, dit Bona^, au début de ce traité magistral que nous ne nous lassons pas de citer, de n'être point faciles à se persuader que les instructions ramassées ici puissent suffire pour former des jugements certains et irréfragables, si l'on n'a encore l'expérience; elle est tout à fait nécessaire pour reconnaître les divers mouvements de l'âme et les opérations diverses que Dieu y accompht. >
1 Lib. 1 de pr^ep. ad contempl. c. 67 : Multa quidein de discretione legendo, multa discimus audiendo, multa ex insito rationis judicio; verumtamen nunquam de hac ad plénum erudimur sine experientiae magistro.
2 Le Chemin de la perf., ch. 5.
' Max. et avis spirit., n. 196, p. 427.
* De discr. spir. c. 2, n. 6, p. 228 : Ex his multa longo studio excerpsi, quae ad certa velutiaxiomata sive apliorismos redigam, ut quae in pluribus libris dispersa sunt, hic in unum collecta brevique sermone perstricta habeantur. Moneo tanien , ne quis facile sibi persuadeat se ex istis instructionibus posse certum et irrelragabile judicium ferre, nisi accédât experientia, quae omnino necessaria est ad varias motiones Deique diveisas operationes in anima percipiendas.
Le moyen d'arriver à cette expérience nécessaire est de travailler soi-même activement à sa propre perfection, d'étudier son âme, de se rendre compte de toutes ses tendances et des signes extérieurs qui les révèlent, d'écouter, d'observer et de suivre les formes diverses par lesquelles la grâce nous sollicite et nous conduit ; la manière dont les tentations apparaissent, grandissent, triomphent, ou bien diminuent et se retirent; de se soumettre à un directeur expérimenté, de réfléchir sur sa façon de conduire et de prendre son avis, avec toute la discrétion possible, dans les cas difficiles ^ Si l'on est soi-même un homme spirituel, intérieur, attentif, on possède le meilleur de l'expérience*.
A celte étude personnelle il faut joindre, avec beaucoup de circonspection et un grand esprit de prière, le commerce des âmes, et, dans les commencements surtout, se méfier des premières impressions, procéder toujours d'après les principes de la science acquise, parler peu, prendre du temps avant de trancher les situations difficiles et complexes, reconnaître ses fautes et s'en humilier, et toujours se maintenir dans une grande union à Dieu, pour qu'il supplée par sa grâce à l'expérience que l'on n'a pu acquérir.
X. — Pour aider la pratique et hâter l'expérience, nous allons condenser en quelques règles les caractères propres de l'esprit di^^n, diabolique et naturel. Nous rap-
1 Alvarez de Paz, Vita spirit. I. 5, p. 4, c. 1 , ind. 6, t. 3 : Hi siquitlem virum spiritualem et dono discrelionis praeditum juxta se Iiabeant, cum quo modeste et amanter dubia animarum ad illos recurrentium conftn'ent, apcriendo illi rem, vel in commani, vel alia via qua possint, ut donum illi datum sit prœlatis conferentibus cum ipso gubernationis adjumentum; deinde impense orabunl Dominum.
2 J. LopEz EzQUEKRA, Luc. nujst. tr. 1, c. 4, n. 25 : Débet ergo magister in omni exercitio virtutum esse valde perfectus, et vias spiritus (experientia duce) bene calcatas habere ut per easdem alios tuto dii-igere valeat.
pelons qu'il ne s'agit pas présentement des voies extraordinaires, mais seulement du train commun de la vie spirituelle.
L'esprit de Dieu porte au bien, au mieux réalisable et non chimérique; avant tout aux devoirs de sa condition, à la paix, à la joie pure et intime, à l'éloignement de ce qui est suspect et dangereux.
Il rassure, console et excite les bons, tandis qu'il épouvante les pécheurs, mais seulement pour les porter à la pénitence; il dispose à la vie intérieure, au désir et à l'amour des choses divines.
, 11 inspire la méfiance de soi-même, fait rechercher l'autorité et inchne volontiers à ses conseils, à ses décisions, à ses ordres.
Il attire au renoncement, à la mortification, à la Croix, et résume toute la vie chrétienne en Jésus crucifié.
Il s'insinue jusqu'au plus profond de l'âme et y répand des clartés merveilleuses, mais il place au-dessus des impressions personnelles l'obéissance et l'abnégation. Il ferait plutôt des miracles pour éclairer et amollir ceux qui conduisent, que de lever la loi de la soumission à leur égard en ce qui n'est pas manifestement contraire aux divins préceptes.
XI. — L'esprit de Satan soufile le mal ou ne propose un bien relatif que pour en venir au mal qui doit s'ensuivre. Il fait aspirer à une perfection intempestive, pour jeter ensuite dans des illusions ou dans le découragement. Il dégoi^ite des obligations d'état, et fait rêver à des situations chimériques. Sa joie est bruyante, et son action tumultueuse. Il donne le tourment de la curiosité, et la fausse apparence d'où naît la présomption. Il se plaît dans les pentes glissantes et périlleuses.
Il déconcerte les bons, tranquillise ou désespère les méchants. Il attire au dehors et invite à l'éclat, au bruit,
à l'amour du monde. Il a pour effet ordinaire l'insensibilité pour les choses de Dieu.
II insinue de se passer de conseil, ou de s'adresser à un guide imprudent. Lorsque le directeur ou le supérieur décident dans le sens du bien, il inspire la méfiance, l'inquiétude, la critique et la résistance.
Jésus -Christ lui est en aversion, et, s'il dissimule sa haine, il tente toujours de détourner de la Croix, surtout de l'humiUté.
Il oppose aux maximes chrétiennes et aux clartés de la raison les jugements du monde et les répugnances de la nature, représentant tour à tour Dieu comme la bonté inoffensive qui ne sait point punir, comme la justice implacable qui ne connaît point le pardon, comme l'être indépendant et indifférent qui se désintéresse de la scène terrestre, ou même comme un fantôme éclos de l'imagination humaine et de ses frayeurs,
XII. — L'esprit purement naturel et humain apparaît dans les aspirations qui répondent au tempérament, aux aises de la nature, aux convoitises de la chair, aux satis-. factions de l'amour-propre.
Il a horreur du renoncement, des humiliations, des défaites, tandis qu'il va spontanément à la joie, au succès, aux honneurs, aux jouissances.
Il se passe volontiers de conseil quand il redoute une solution contraire à ses goûts.
Dans le bien, il recherche de préférence ce qui est extérieur, ce qui délecte, ce qui exhausse.
Les aspirations, les malaises, les ruses de la nature, 5ont admirablement décrites au cinquante- quatrième chapitre du troisième livre de I'I.mitation de Jésus-Christ : nous en recommandons la méditation au lecteur.