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QUATRIÈME MOYEN EXTÉRIEUR : LES RAPPORTS SOCIAUX

Rapports qui intéressent la perfection. — Ce qu'il faut éviter. Premièrement, les relations équivoques et dangereuses : — l'intimiié avec des personnes d'un autre se-xe, — les amitiés sensuelles, — même sous prétexte de piété, — la fréquentation des personnes mondaines. — Secondement, il faut éviter les conversations inutiles. — Troisièmement, en général tout ce qui est du monde. — Bienséance et modestie dans la manière de se vêtir. — Ce qu'il faut conserver et subir : — les relations de famille,— de cohabitation ;— les rapports quitienneniàla profession, — et aux rencontres fortuites. — Ce qu'il faut rechercher: — les associations de piété, — les œuvres de zèle et de propagande, — les saintes amitiés. — L'amitié sainte se trahit par la prière et les pieux entretiens.

I. — Nous vivons au milieu des hommes : il importe de prévoir et de bien régler les rapports que l'on doit avoir avec eux. Ces rapports embrassent des dangers à éviter, des obligations à remplir et des a vantais à recueillir. Tout est dans ces trois mots : ce qu'il faut supprimer, ce qu'il faut conserver ou subir, ce qu'il faut rechercher.

II. — Dans le commerce avec les hommes, trois choses sont à éviter quand on a le souci de la perfection : les relations équivoques et dangereuses, les conversations inuliles, en général tout ce qui est du monde.

Premièrement, on doit s'interdire les relations équivoques et dangereuses.

L'édification que nous devons au prochain et notre propre sécurité nous y obligent.

Le monde est ainsi fait qu'il juge des personnes par leurs fréquentations, et cette fois il a pour lui l'expérience et la raison. L'axiome populaire : « Dis moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, » exprime un fait d'expérience journalière, qui se justifie par la tendance de l'homme à rechercher ceux qui lui ressemblent ou à ressembler à ceux qu'il recherche.

Alors même que le danger n'existerait pas pour nous, si la situation est telle que le prochain ait le droit de s'en scandaliser, la prudence et la charité nous commandent d'y renoncer, à moins que l'on ne soit contraint ou autorisé par des motifs supérieurs à la maintenir.

A plus forte raison devons -nous en sortir, si notre propre sécurité y est intéressée. « Celui qui aime le péril, dit le Sage', y périra. » En admettant que l'on ait des garanties contre la perte essentielle de la charité , ç]est assez qu'il y ait dans ces rapports une cause réelle de refroidissement spirituel , pour que l'on doive conseiller de les rompre dans la mesure même où l'on conseille la perfection.

III. — Il est bon de préciser un peu quelles peuvent être ces relations équivoques et périlleuses.

Les plus suspectes sont les relations faciles , fréquentes, i tendres avec des personnes de sexe différent. Les délicatesses de la chasteté sont infinies, et, parmi les précautions qu'elle réclame, la première est la^fnije des occasions, c'est-à-dire, avant tout, le commerce habituel et trop intime avec des personnes d'un autre sexe. Il faut donc, dit Bossuet*, « renoncer aux liaisons, non seulement les plus agréables, mais encore les plus nécessaires, plutôt que de

' Eccli. m, 27 : Qui amat periculum, in iiio peribit. » Médit, sur l'Éo., IS^ j., p. 39.

liru^

mettre notre salut en péril. Le secret est de fuir, d'éviter les occasions prochaines, c'est-cà-dire celles où l'on a déjà fait naufrage, craindre même les plus éloignées, se précautionner de toutes parts, couper jusqu'à sa main droite, et jusqu'à son pied, arracher jusqu'à ses yeux : tout doit être violent dans cette matière. Car il faut, autant qu'il se peut, éviter même d'avoir à combattre, parce qu'on n'est pas longtemps courageux ni ferme contre soi-même. Si votive œil..., si votre main droite vous scandalise^ c'està-dire, si ces personnes qui vous sont chères vous sont une occasion de tomber, séparez-vous-en. Ajoutez, si elles vous font scandaliser soiYQ frère; car tout ce qui le fait tomber est aussi pour vous une chute semblable à celle d'un homme qu'on jetterait dans la mer une meule au col-. »

IV. — Il ne faut pas attendre pour rompre des rapports dangereux de leur nature que le cœur soit pris d'une affection sensible et charnelle; car, en ce cas, l'hésitation n'est pas possible. « L'amitié fondée sur la communication des plaisirs sensuels, dit saint François de Sales ^ est toute grossière, indigne du nom d'amitié : comme aussi celle quiest fondée sur des vertus frivoles et vaines, parce que ces vertus dépendent aussi des sens. J'appelle plaisirs sensuels ceux qui s'attachent immédiatement et principalement aux sens extérieurs, comme le plaisir de voir la beauté, d'ouïr une douce voix, de toucher, et semblables. »

Ces sortes de Haisons qui émeuvent les sens peuvent se contracter entre personnes d'un même sexe. Ce mal étrange se rencontre quelquefois dans la pleine liberté du monde, quoique rarement, la nature trouvant là un libre cours pour les inclinations instinctives qui poussent un sexe vers l'autre. Les milieux où il se déclare d'ordinaire, sous le

* Matth. V, 29-30.

* Matth. xviir, 6.

3 IntroJ., 3« p., ch. 17, p. 259.

nom convenu d'amitiés particulières , sont les réunions exclusives de jeunes gens ou de jeunes filles, les communautés d'hommes et de femmes. Par une perversité dont l'homme seul est capable, la nature rêve et cherche la volupté dans un objet qui n'est pas le sien. Ces déviations honteuses, dissimulées sous les dehors de l'amitié, sont souvent la source de grandes misères et ruinent toujours dans les âmes la véritable dévolion.

V. — En i^énéral toutes les amitiés sensuelles sont suspectes, sans excepter celles qui se contractent sous le couvert de la spiritualité. « En effet, remarque saint Jean de la Croix', la sensualité fait plus ces liaisons de cœur que le pur esprit. Ce qui parait en ce que cette amitié n'augmente pas l'amour de Dieu ni la mémoire de sa présence; au contraire, elle donne de grands remords de conscience. Quand l'amitié est vraiment spirituelle, elle fortifie l'amour de Dieu à proportion qu'elle croît: et plus on y pense , plus on se souvient de Dieu , plus on désire de le posséder; de sorte que les accroissements se font également des deux côtés. C'est le propre de l'esprit divin d'ajouter bien sur bien, et d'augmenter l'un par l'autre, à cause de la conformité et de la ressemblance qui se trouvent entre eux. Mais lorsque l'amitié naît de la sensualité, elle fait des effets contraires. Plus elle augmente, plus l'amour et le souvenir de Dieu diminuent. La chaleur et la véhémence de l'un font la chaleur et le relâchement des autres; et on s'aperçoit bientôt qu'on a oublié Dieu et qu'on ne l'aime plus, quoique la conscience reproche avec amertume ce changement criminel. »

VI. — Un autre danger à éviter est dans les fréquents rapports avec les personnes mondaines. Nous appelons ainsi celles qui aiment le monde, propagent ses maximes,

» Nuit obscure, ch. 4, p. 251.

subissent ses lois et s'eflbrcent de les imposer. La nature n'a déjà que trop de propension à se mettre de connivence avec le monde : en lui fournissant des occasions, on ne fait qu'ajouter à sa faiblesse et préparer ses défaillances.

Les esprits sarcastiques, incrédules et licencieux , sont particulièrement à redouter. Leurs railleries, en provoquant le rire, éteignent la piété, troublent la foi, réveillent les passions, ramènent au sans-gêne de la vie naturelle. « Comme ceux qui ont esté mordus des chiens enragez, observe malicieusement saint François de Sales', ont la sueur, l'haleine et la salive dangereuse, et principalement pour les enfans et gens de délicate complexion : ainsi ces vicieux et débordez ne peuvent estre fréquentez qu'avec hazard et péril, surtout par ceux qui sont de dévotion encore tendre et délicate. »

""^'II. — Il faut éviter en second lieu les conversations inutiles et prolongées.

« Les longs discours ne seront point exempts de péché, dit le Sage *, mais celui qui est modéré dans ses paroles fait preuve d'une grande prudence, d II est principalement deux vertus difliciles à protéger dans les longues conversations, surtout quand elles sont oiseuses et sans autre but que celui de parler, savoir : l'humilité et la charité.

Ces entretiens prolongés sans motif sérieux accusent des attaches aux créatures, et, par eux-mêmes, ils ne peuvent avoir d'autre effet que de produire ces attaches ou de les accroître.

Tandis que l'on s'épanche au dehors, le goût des choses divines baisse au dedans, on se dessèche et l'on perd la facilité de parler à Dieu dans la prière.

Le moindre des inconvénients, inconvénient bien grave

> Introd., 3e p., ch. 24, p. 294.

- Prov. X, 19 : In muUiloquio non deerit peccatum; qui aulem moderaiur labia sua prudenlissimns est.

cependant aux yeux de quiconque apprécie les choses éternelles, est la perte du temps. Saint Augustin a dit cette belle parole : « Le temps vaut autant que Dieu. » Et, en effet, dans la proportion où l'on perd le temps, on perd Dieu dans l'éternité. Cela est également vrai de la perfection : autant on perd de temps, autant on perd de perfection.

YIII. — Enfin, dans les rapports avec les hommes, il convient d'éviter tout ce qui est du monde, tel que nous l'avons défini en son lieu.

Quiconque suit le monde ne peut suivre Jésus-Christ, qui l'a maudit et déclaré inconvertissable. Or une rupture sincère avec le monde emporte deux choses : qneJ/on jie c^our^plus après lui, et qu'on ne l'attire plus à soi.

Quand on ne recherche plus le monde, on n'est plus de ses divertissements, de ses spectacles, de ses réunions; et si l'on est obligé d'y paraître , on veille sur son cœur et sur ses sens, on s'entoure de précautions, et l'on se retire dès que les exigences humaines le permettent.

Il y a contradiction à attirer ce que l'on veut fuir. On n'attirera donc pas le monde par des invitations directes qui témoignent que l'on a de la peine à se passer de lui et qu'on n'a pas cessé de lui appartenir, ni par une humeur toute de joie et de plaisir qui le charme et donne à penser qu'il nous charme encore, ni par une exhibition luxueuse qui frappe ses regards et atteste que nous nous conformons à ses procédés.

^ IX. — Ce dernier point concerne particulièrement le luxe dans la parure et regarde surtout les femmes. Sur cette bienséance des habits, citons une page de saint François de Sales', pleine de sens, de mesure et d'esprit.

« Saint Paul veut que les femmes dévotes (il en faut dire

» Inlrod., 3^ p., ch. 25, p. 203.

autant des hommes) soient revestues d'habits bien-seants, se parant avec pudicité et sobriété. Or la bien-seance des habits et autres ornomens dépend de la matière, de la forme et de la netteté. Quant à la netteté, elle doit tousjours estre esgale en nos habits, sur lesquels, tant qu'il est possible, no'js ne devons laisser aucune sorte de souillure et villen'!e. La netteté extérieure représente en quelque façon l'honnesteté intérieure. Dieu mesme requiert l'honnesteté corporelle en ceux qui s'approchent de ses autels, et qui ont la charge principale de la dévotion.

« Quant à la matière et à la forme des habits, la bienseance se considère par plusieurs circonstances, du temps, de l'aage, des qualitez, des compagnies, des occasions. On se pare ordinairement mieux es jours de feste selon la grandeur du jour qui se célèbre. En temps de pénitence, comme en caresme, on se démet bien fort; aux nopces, on porte les robes nuptiales, et aux assemblées funèbres les robes de deuil; auprès des princes, on rehausse Testât, lequel on doit abbaisser entre les domestiques. La femme mariée se peut et doit orner auprès de son mary, quand il le de-sire; si elle en fait de mesme en estant esloignée, on demandera quels yeux elle veut favoriser avec ce soin particulier. On permet plus d'affiquets aux filles, parce qu'elles peuvent loisiblement désirer d'agréer à plusieurs, quoy que ce ne soit qu'afm d'en gaigner un par un sainct mariage. On ne treuve pas non plus mauvais que les vefves à marier se parent aucunement, pourveu qu'elles ne fassent point paroistre de folastrerie, d'autant qu'ayant desja esté mères de famille, et passé par les regrets du vefvage, on tient leur esprit pour meur et altrempé. Mais quant aux vrayes vefves, qui le sont, non seulement de corps, mais aussi de cœur, nul ornement ne leur est convenable , sinon l'humilité, la modestie et la dévotion : car si elles veulent donner de l'amour aux hommes, elles ne sont pas vrayes

vefves; et si elles n'en veulent pas donner, pour quoy en portent-elles les outils? Oui ne veut recevoir les hostes, il faut qu'il oste l'enseigne de son logis. On se mocque tousjours des vieilles gens quand ils veulent faire les jolies : c'est une folie qui n'est supportable qu'à la jeunesse.

« Soyez propre, Philotée, qu'il n'y ait rien sur vous de traînant et mal agencé. C'est un mespris de ceux auxquels on converse d'aller entr'eux en habit désagréable; mais gardez-vous bien des afiaiteries, vanitez, curiositez et Iblastreries. Tenez-vous tousjours tant qu'il vous sera possible du costé de la simplicité et modestie, qui est sans doute le plus grand ornement de la beauté, et la meilleure excuse pour la laideur. Saint Pierre advertit principalement les jeunes fenmnes de ne porter point leurs cheveux tant crêpez, frisez, annelez et serpentez. Les hommes qui sont si lasches de s'amuser h. ces mugueteries sont partout décriez comme hermaphrodites. Et les femmes vaines sont teniies pour imbecilles en chasteté; au moins, si elles en ont, elle n'est pas visible parmy tant de fatras et bagatelles. On dit qu'on n'y pense pas mal; mais je réplique comme j'ay fait ailleurs : que le diable en y pense tousjours. Pour moy, je voudrois que mon dévot et ma dévote fussent tousjours les mieux habillez de la troupe, mais les moins pompeux et allaitez; et, comme il est dit au proverbe, qu'ils fussent parez de grâce, bien-seance et dignité. »

X. — Tout n'est pas à fuir dans la société humaine. A moins de se condamner à la complète soHtude, ce qui est une voie des plus extraordinaires, on conserve forcément des rapports avec les hommes et l'on contracte à leur égard des obligations que le dessein de la perfection, loin de briser, rend plus étroites.

Ces obligations, il faut les remplir et les sanctifier. On n'est pas dégagé envers les hommes de tout devoir, parce

que l'on aspire à la vie parfaite. La perfection ne contredit aucune loi, ne brise aucun lien légitime, mais sanctifie les actes indifférents ou naturellement bons de leur nature en les coordonnant vers la fin surnaturelle ; elle élève les occupations et les charges extérieures à la hauteur même de la charité en les animant de ce motif.

XI. — Afin de prévenir toute illusion , indiquons les rapports qui s'imposent et que l'on doit sanctifier. Ils se réfèrent à l'un de ces trois points : la cohabitation, la profession et les rencontres fortuites.

Les relations de famille et de cohabitation se placent au premier rang. La pratique sincère de la perfection chrétienne demande que l'on s'y montre attentif à ne rien faire qui fatigue, blesse et indispose le prochain, que l'on accompagne même du charme de la bonne grâce l'accomplissement des devoirs de justice et de charité.

Dans l'état du mariage, la dévotion, ainsi que l'enseigne si suavement saint François de Sales \ ne supprime rien ni des droits mutuels, ni des déUcatesses de l'affection, ni du soin des enfants , ni du souci convenable des choses domiCstiqucs Loin d'affranchir d'aucun devoir, elle en recommande et assure la stricte observation.

Rien ne protège plus efficacement le respect, l'obéissance, l'amour des enfants envers les parents que la fidélité aux lois et aux conseils de la perfection chrétienne, et les maîtres n'ont pas de plus sûre garantie pour l'exacte observation des engagements que les serviteurs ont contractés à leur égard.

XII. — Les personnes fibres, vivant sous le même toit avec des parents ou des amis, doivent s'attacher d'autant plus à rendre leur commerce doux et agréable, qu'elles font une profession plus ouverte d'être dévotes et par-

' Inlrod., 2^ p., ch. 38 : Advis pour les gens mariez.

faites; autrement elles accréditent ce préjugé trop répandu dans le monde, que la piété rend égoïste et làchcux.

Est-il besoin d'ajouter que dans la vie commune, sous quelque forme qu^elle se présente, mais plus particulièrement dans les communautés religieuses, la perfection consiste à alléger le fardeau des autres, à donner beaucoup, à attendre et à exiger peu. Celui-là serait parfait qui aurait pour devise et l'observerait fidèlement : Tout souffrir de tous et ne rien faire souffrir volontairement à personne.

Il devient très difficile de se sanctifier sous un toit, dans une famille ou une communauté d'où la paix est bannie. Et pour que la paix n'existe pas, il n'est pas nécessaire que tous ceux qui cobabitent ensemble travaillent à la troubler : il suffit d'un ou de quelques membres ayant un caractère difficile ou un mauvais esprit, pour semer la discorde. Ces personnes assument une grande responsabilité; €t, dans le monde, quand elles veulent passer pour religieuses et dévotes, elles font rejaillir, ainsi que nous l'avons remarqué, l'odieux de leur conduite sur la religion et la dévotion.

XIII. — La profession et les charges publiques mettent également en relation avec les hommes. Plus on aura le souci de faire honneur à la perfection, plus on se montrera consciencieux, facile et aimable dans ces rapports. Sans jamais violer la justice et tout en sauvegardant les intérêts légitimes, on doit pratiquer la douceur, l'égalité, la condescendance, le support. Les exigences du public ont souvent de quoi révolter; ceux qui ont à le servir sont à une rude école de patience et de perfection.

XIV. — Outre les devoirs habituels qui tiennent à la cohabitation et aux fonctions, il y a les rencontres fortuites. Elles peuvent être agréables ou fâcheuses. Il faut s'exercer à conserver l'empire sur soi-même , afin de ne pas s'abandonner sans réserve au plaisir ou de ne pas se laisser em-

porter à la colère. Supporter avec calme les importunités , les indiscrétions, les violences, les injures, est le signe d'une grande vertu. Au contraire, l'impatience à la plus légère contradiction, la susceptibilité au moindre procédé inconvenant, la violence en face de la violence, l'injure pour repousser l'injure, tout cela témoigne d'une vertu médiocre et de beaucoup d'imperfection.

11 est difficile dans les surprises d'empêcher toute émotion et même toute manifestation; mais la pratique habituelle du recueillement et de la présence de Dieu aide à prévenir et à contenir les mouvements instinctifs des passions, et, par le moyen de la patience, assure l'achèvement de la perfection , selon cette parole de saint Jacques ^ : « Que la patience soit parfaite dans ses œuvres, afin que vous soyez parfaits et accomplis, et que rien ne manque à votre vertu. »

XV. — Nous avons signalé ce qu'il convient d'éviter, ce que l'on doit conserver et subir : voyons ce qu'il est bon de rechercher.

Pour l'honneur de l'humanité, tout n'est pas corruption et péril parmi les hommes. En dehors même des devoirs qui apportent avec eux des grâces de sanctification, le commerce humain offre des avantages et des secours pour la perfection.

Toutefois il ne faut pas courir inconsidérément après ces relations qui paraissent offrir des ressources spirituelles, et l'on ne saurait apporter trop de précautions et de mesure dans les engagements que l'on peut contracter au dehors, même sous prétexte de perfection et de zèle. Ici encore l'avis et le contrôle d'un sage directeur sont indispensables.

XYI. — Les relations extérieures favorables h la piété

' Jac. 1,4: Patientia autem opus perfectum habet, ut sitis porfecU et integri, in nullo déficientes.

semblent se ramener aux trois suivantes : les associations religieuses ayant pour but la sanctification personnelle, les œuvres de zèle et de propagande, les amitiés saintes.

Dans les associations religieuses dont il s'agit, nous ne comprenons pas les ordres ou instituts monastiques. A moins d'entreprendre un traité sur la matière, nous devons nous borner à ce que nous en avons dit en parlant des trois vœux de religion, en tant qu'ils constituent dans l'état de perfection, et remédient à la triple concupiscence : à la concupiscence de la chair par la continence, à la concupiscence des yeux par la pauvreté, à la concupiscence de Torgueil par l'obéissance. Nous n'entendons parler ici que des réunions pieuses que forment entre elles des personnes libres, dans le but de s'exciter réciproquement au bien, et de se prêter un mutuel secours pour leur sanclitlcation.

Dans cette catégorie sont les divers Tiers-Ordres, les Confréries et les Congrégations.

Les tiers-ordres sont des associations séculières soumises à une règle qui agrège à un grand ordre religieux, et lait participer à son esprit et à ses avantages spirituels. Les deux plus célèbres sont le tiers -ordre de Saint -François et celui de Saint-Dominique.

Les confréries groupent entre eux des fidèles laïques dans un but déterminé de dévotion et d'édification : il y a les confréries du Très- Saint- Sacrement, de la Croix, du Saint- Rosaire, de la Bonne -Mort, et une infinité d'autres. L'archiconfrérie désigne une confrérie centrale, à laquelle s'en rattachent d'autres de même nature.

Les congrégations, entendues dans le sens le plus général, désignent les diverses familles religieuses dont les membres se hent par des vœux, ou du moins s'assujettissent à des règles communes. On les entend aussi d'associations non seulement séculières, mais laïques, qui ont pour objet

de soutenir la piété par le moyen des assemblées et des exhortations chrétiennes. Ce titre convient particulièrement aux réunions de l'enfance et de la jeunesse.

L'utilité de ces associations est en rapport avec la ferveur que l'on apporte aux exercices pieux qui s'y pratiquent. Mais il faut prendre garde de se surcharger et d'entreprendre au delà de ses forces et de ses loisirs. Dans l'ordre de la piété, la multiplicité des occupations extérieures peut nuire, non seulement aux devoirs d'état, mais même à l'attention et à la ferveur de l'âme.

XVII. — 11 faut en dire autant des œuvres de zèle et de propagande, qui ont principalement pour objet l'instruction des ignorants, la préservation des personnes exposées à faillir, la conversion des pécheurs, la lutte contre le mal et l'erreur, le soulagement des pauvres et des malades. La vraie foi est active, et trouve dans les œuvres son aliment et son progrès. On n'aime pas Dieu si l'on n'a aucun souci de procurer sa gloire; on n'aime pas le prc'^hain si l'on ne fait rien pour le secourir et le sauver. Mais ici encore il y a à tenir compte des obligations, des ressources, des forces, des aptitudes, des attraits, et à se conduire par l'avis d'un directeur sage et expérimenté.

XVIII. — L'amitié, surtout l'amitié exclusivement sainte, qui n'est recherchée et entretenue que pour s'élever à Dieu , est extrêmement rare ; mais autant elle est rare , autant elle est précieuse quand elle existe. « L'ami fidèle, dit l'Écriture', est une puissante protection; celui qui l'a trouvé, a trouvé un trésor. Rien n'est comparable à l'ami fidèle : ni l'or ni l'arsfent ne méritent d'être mis en ba-

1 Eccli. VI, 14-17 : Amicus tidelis protectio forlis; qui autem invenit illum invenit thesaurum. Amico fideli nulla est comparatio, et non est digna ponderatio auri et argenti contra bonitatem fîdei illius. Amicus fidelis , medicamentum vitae et immortalitalis ; et qui metuunt Dominum invenient illum. Qui timet Deum aeque habebit amicitiam bonam, quoniam «ecundum illum erit amicus illius.

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lance avec la sincérité de sa foi. L'ami fidèle est un remède de vie et d'immortalité : ceux qui ont la crainte dii Seigneur le rencontreront. Autant l'homme craint Dieu, autant il sera heureux en bonne amitié, parce que soa ami lui ressemblera. »

Les saintes amitiés sont d'un immense secours dans h voyage de la vie. On n'est pas seul : dans la société de quelqu'un que l'on aime, on marche avec moins de fatigue et plus d'assurance. S'épancher dans le cœur d'un ami est une joie qui redouble la joie, et une consolation qui allège la tristesse. Entre amis, on se soutient, on s'aide, on s« reprend, on s'encourage. Il est doux, pour aller à Dieu^ de s'appuyer sur un ami ; il est plus doux encore de lui servir d'appui. L'amitié fait trouver Dieu plus aimable, el Dieu rend l'amitié plus précieuse et plus chère. « Tout s'y fait au nom de Celui qui voit dans le fond des cœurs; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cette amitié sainte des changements infinis dont le temps et les intérêts menacent toutes les autres. Un ami de cette sorte, fidèle à Dieu et aux hommes, est un trésor inestimable ; et il nous doit être sans comparaison plus cher que nos yeux, parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres, et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle'. »

« Un ami fidèle, dit saint Jean Chrysostome*, est le baume salutaire de la vie; un ami fidèle est vraiment ua rempart solide. Que ne ferait pas un ami sincère? Quelle joie n'apporte-t-il pas à la vie, quelle utihté, quelle sûreté ? Des trésors par milliers ne seraient pas comparables à un sincère ami. Parlons donc des délices d'une sainte amitié. En voyant son ami, l'ami éprouve une joie dont il esi inondé. L'union de leurs deux âmes leur procure d'inef-

• BossvET, Ser m. sur la charité frat., t. 3, p. 10.

* /n / Thess. hom. 2. Trad. de M. Joannin , t. Il , p. 18S-189.

fables délices ; il suffit d'un souvenir de l'ami pour élever la pensée, pour lui donner des ailes. Je parle des vrais amis, unis du fond de l'àme, prêts à mourir s'il le faut, dont l'aflection est ardenle. Je ne veux pas que l'on pense à ces amis vulgaires, amis de table, amis de nom; ce n'est pas de ceux-là que je parle. Si quelqu'un possède un ami tel que celui que j'ai en vue, il me comprend. Il ne se rassasie jamais de le voir, le vît- il tous les jours. Il lui souhaite les mêmes biens qu'à lui-même...

« Non, la lumière du jour elle-même n'est pas plus douce qu'un ami, qu'un véritable ami. Et ne vous étonnez pas de ce que je dis. Mieux vaudrait pour nous que le soleil s'éteignît, que d'être privés de nos amis; mieux vaudrait vivre dans les ténèbres que d'être sans amis. Pourquoi? parce que beaucoup peuvent voir le soleil et rester néanmoins dans les ténèbres, et que ceux qui sont riches en amis ne sauraient ressentir de tristesse au milieu même de l'affliction. Je parle toujours des véritables amis, des amis spirituels, et qui ne préfèrent rien à l'amitié... Et où trouver une telle amitié?... C'est dans le ciel qu'est cettenoble plante; c'est là qu'elle pousse des branches chargées, non de perles, mais de vertus infiniment plus précieuses. Comparez l'amitié à tous les plaisirs honnêtes ou déshonnêtes, vous n'en trouverez pas qui l'égale. L'amitié surpasse toutes les douceurs du monde, sans en excepter même celle du miel, puisqu'on finit par se dégoiiter du miel, et jamais d'un ami. »

XIX. — L'amitié sainte se trahit par la prière et les pieux entretiens.

Deux âmes véritablement amies s'associent dans une commune prière , et tiennent pour un devoir très doux de prier l'une pour l'autre. Dieu étant le lien de leur union, elles aiment à se retrouver en Dieu.

L'amitié ne va pas sans épanchements. Si elle est sainte ,

ses entretiens auront pour effet d'exciter la piété et la ferveur. On parle volontiers de ce que l'on aime avec ceux que l'on aime. Si Dieu et la perfection occupent la première place dans le cœur des amis, leurs conversations n'auront point d'autre objet ou du moins de sujet plus îréqucnt.

En dehors même des liaisons intimes de l'amitié, lorsque l'occasion se présente de s'entretenir de Dieu et des choses spirituelles, surtout avec des personnes de doctrine et de vertu, on doit s'empresser de la saisir : la parole est l'instrument naturel pour porter la lumière dans l'esprit, et mettre au cœur le feu de l'amour.

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