CHAPITRE IV
LES EX-VOTO
Il nous reste à étudier les ex-voto que la piété populaire consacrait dans le sanctuaire du dieu médecin. Et d’abord, quels sont, parmi eux , ceux qui étaient destinés à rendre Asclépios favorable? Quels sont ceux qui avaient pour objet de lui exprimer la gratitude des suppliants? Il y a là une première distinction à faire, et les circonstances dans lesquelles les ex-voto étaient consacrés seront un premier élément de classification. Il y en a un deuxième, qui est la nature même des offrandes. Sans parler des réparations faites au temple, des embellissements introduits dans le sanctuaire, tous travaux qui peuvent être considérés comme autant d’offrandes , puisqu’on en consignait le souvenir dans des inscriptions dédicatoires contenant la formule àveôypiev , mais qui se rattachent plutôt au culte public qu’au culte privé , et dont il a été question dans la première partie de ce travail, les ex-voto offerts à Asclépios et à ses enfants étaient très variés. Il y a d’abord les bas-reliefs , dont les fouilles récentes ont fourni une centaine de spécimens et qui , rapprochés des monuments analogues découverts antérieurement, nous éclairent singulièrement sur le caractère du culte populaire dont le dieu guérisseur était l’objet. Il y a de plus les statues , les inscriptions commémoratives , les trépieds , les vases et toute cette multitude d’offrandes dont les inventaires donnent le catalogue. Il y a enfin une classe d’ex-voto fort intéressante et qui mérite une place à part dans la série des objets dont l’Asclépieion était rempli : ce sont les pæans et les hymnes que certains malades laissaient dans le sanctuaire , gravés sur des stèles. Examinons ces différents dons et essayons de déterminer le sens attaché à chacun d’eux ; voyons ce qu’ils signifiaient et quels rapports ils pouvaient avoir soit avec les céré-
l’asclépieion d’athènes.
monies religieuses accomplies par les suppliants, soit avec les vœux adressés par eux à Asclépios et à Hygieia.
I. — Circonstances dans lesquelles les ex-voto étaient consacrés.
A quel moment avait lieu la consécration de l’offrande ? Etait-ce quand le suppliant venait remercier le dieu de l’avoir secouru et pour lui exprimer sa reconnaissance? Etait-ce lorsqu’il venait l’implorer, afin de l’adoucir et de se le rendre favorable? On peut, avec quelque attention , arriver à reconnaître que la totalité des offrandes consacrées dans l’Asclépieion doit être divisée en deux grandes catégories : les unes sont des témoignages de la gratitude des fidèles ; elles ont été consacrées , la faveur une fois obtenue ; les autres ont eu pour objet de concilier au suppliant la bienveillance du dieu, d’appeler sur lui sa protection.
A la première classe appartiennent évidemment les ex-voto munis de dédicaces comme celles qui sont citées plus haut , où il est question d’un malheur évité , d’un péril dont on est sorti sain et sauf, grâce à l’intervention toute-puissante d’Asclépios. Tels sont le bas-relief consacré par le prisonnier racheté, les plaques commémoratives gravées par les navigateurs sauvés du naufrage (1). Là , le moment de la consécration de l’offrande ne peut donner lieu a aucune hésitation : c’est bien certainement après l’obtention d’une faveur, et pour remercier le dieu de cette faveur, que ces ex-voto ont été offerts.
Il faut ranger dans la même catégorie tous les monuments votifs portant une dédicace dans laquelle figure le mot ^aptfrniptov ou eu^apKTTrîptov. Ces monuments sont rares dans la collection des ex-voto provenant de la pente méridionale de l’Acropole. Il yen a pourtant quelques-uns. Le mot ^apumnpiov se lit par exemple dans une inscription dédicatoire gravée sur la base d’une statuette qui représentait sans doute Asclépios et qui avait été consacrée par un certain Aphrodisios, pour son fils Eutychidès (2). Les dédicaces ainsi rédigées sont en général de l’époque romaine.
Les expressions euyvjv, eùçapsvoi; sont plus difficiles à expliquer. Il semble pourtant que la première indique toujours que l’offrande
(1) Voir plus haut, p. 89 et suiv.
(2) ’A^vouov, Y, p. 155, n. 5. Cf. tbtd.,V, p.326, n. 6; VI, p. 280, n. 12. Cf. aussi C. I. A., III, 1, 132 (copié sur les degrés du Parthénon) ; ’A px“ ioXoy ixy iyn (j. s p(ç , 1840, n. 441 (Anaphé) ; C. 1. G., 2429 (Milo); ’AS^vatov, V, p. 31, n. 22 (Paros).
LES EX-VOTO
a été consacrée par le suppliant pour s’acquitter d’un vœu. Ce qui le prouverait, c’est la présence du mot dans certaines inscriptions où il ne peut s’expliquer autrement, par exemple dans la dédicace citée plus haut, un tel, o-toôlç (sic) Ix peydÀou xivSuvoo ’AffxXYpriwi xc« Tyietat eû^v (1). Ici, <jw0tç et les mots qui en dépendent montrent bien qu’il s’agit d’un événement accompli , d’un danger en présence duquel l’auteur de la dédicace a fait un vœu à Asclépios et dont il rend grâce au dieu de l’avoir tiré. Après eu^v , il faut sous-entendre àvÉOrpcev. C’est l’expression latine volum solvü. Tel paraît être également le sens de sôyvjv dans les autres inscriptions dont la rédaction est moins explicite (2).
Le mot £u£dp.Evo; s’explique de la même manière. Eu^ogat signifie faire un vœu , promettre à la divinité un sacrifice , une offrande, si elle exauce la prière qu'on lui adresse. Les ex-voto qui portent une dédicace où figure eù^dgevo; sont donc encore des exvoto consacrés après l’obtention d’un bienfait sollicité et pour remercier le dieu de ce bienfait. En général , cette expression , qui est rare dans les dédicaces trouvées sur la pente Sud de l’Acropole, fait allusion à un vœu formulé au nom de quelque personne chère au suppliant, et se trouve précédée ou suivie de ôrop et d’un génitif; il n’était pas d’usage, semble-t-il, d’employer e0^dp.£voç quand il s’agissait d’un vœu qu’on avait fait pour soi-même (3).
Telles sont les ressources fournies par les inscriptions pour reconnaître les offrandes consacrées , la bienveillance du dieu une fois éprouvée. Quant aux ex-voto sans dédicace , ils sont fort embarrassants ; rien dans une statue d’Asclépios dressée sur un piédestal, dans un bas-relief, dans un de ces mille objets mentionnés par les inventaires , n’indique que l’offrande soit une action de grâces plutôt qu’un don propitiatoire. Cependant, certains bas-reliefs, par les scènes qu’ils représentent , appartiennent manifestement à la première catégorie. Un marbre bien connu, découvert il y alongtemps et publié dans P’Ap^aioXo yoc-}] l<prpj.£p(ç, est de ce nombre (4). On y distingue un malade couché ; près de lui, est assis un médecin ; un personnage de haute taille, nu j usqu’à la ceinture et qui paraît être Asclépios , se tient debout , la main droite étendue , au chevet du patient ; du côté opposé , s’avancent
(1) Voir plus haut, p. 90.
(2) Voir ’A 0 rj v a i o v, V, p. 156 , n. 8 ; p. 160, n. 19 et 20 ; p. 316 , n. 31 ; p. 325, n. 4; VI, p. 280, n. 10 et 11.
(3) Voir ’A0^v ai ov, V, p. 156, n. 7 ; p. 415 ; p. 417, n. 8 ; VI, p. 279, n. 9.
(4) ’Ap/a io Xo y ix2) icpr) p. s p iç, 1839, n. 286.
l’asclépieion d’athènes.
deux suppliants. L’objet de la consécration de ce bas-relief nous semble facile à saisir : |le malade au-dessus duquel Asclépios étend la main a recouvré la santé et, pour prouver au dieu sa reconnaissance, il lui a consacré une plaque votive rappelant le moment précis où le dieu sauveur l’a délivré de son mal. Sur un autre marbre attique , mais dont on ignore la provenance exacte , est figurée une scène analogue. On y voit, du côté gauche , la tête d’un malade couché sur un lit; derrière le lit, un personnage nu jusqu’à la ceinture, probablement un médecin, approche'du visage du patient un objet difficile à distinguer ; à droite, Asclépios, dont la tête manque, se tient debout, appuyé sur un bâton autour duquel s’enroule un serpent (1). Citons enfin un curieux fragment provenant des fouilles de l’Acropole. Le marbre est brisé de tous les côtés, mais on y aperçoit encore une femme debout, recevant d’Asclépios une cylix qui contient sans doute quelque salutaire potion (2). Evidemment, ces monuments faisaient tous allusion à une intervention du dieu, à une guérison miraculeuse opérée par lui et dont on avait voulu perpétuer le souvenir.
Toutes les scènes figurées sur les bas-reliefs votifs ne sont pas aussi claires. Les ex-voto consacrés en souvenir et par reconnaissance d’un bienfait obtenu étaient pourtant , croyons-nous , les plus nombreux. Dans le malheur, on invoquait Asclépios, lui promettant , s’il était secourable , un don quelconque ; la prière exaucée, on payait sa dette; mais on ne donnait rien pour rien : c’était toujours un marché, une sorte de contrat passé avec la divinité et qui liait les deux parties. L’antiquité n’a pas connu cette prière humble, toute de résignation et d’amour, que recommande le christianisme : dans la prière antique , il y a toujours une menace , la menace de frustrer la divinité de l’honneur qu’on lui promet , si elle reste sourde aux prières qu’on lui adresse. L’homme commence , c’est beaucoup ; il fait les premiers pas : c’est au dieu de suivre. Telle est l’idée inhérente à tous les vœux, et qui permet d’affirmer que parmi les ex-voto consacrés dans l’Asclépieion , le plus grand nombre était destiné à acquitter les suppliants d’une obligation contractée par eux envers le dieu.
(1) Ce monument appartient au musée de la Société archéologique et porte le n° 2897 des Aiôtva. Voir Bull, de corr. hellén.,11, p. 81, note 1.
(2) Bull, de corr. hellén. , I , p. 168, n. 79. Cf. le monument décrit par Suidas, I, 2, p. 1142, éd. Bernhardy, au mot 0 s ôn opu oç. "Voir, dans les Denkmdler und Forschungen , 1851, p. 314 et suiv., un article de Stark, où cette description est longuement commentée.
LES EX-VOTO
Il n’en est pas moins vrai qu’un très grand nombre aussi avait pour objet de rendre Asclépios favorable et de concilier aux dévots sa bienveillance. Tels sont les ex-voto qui étaient consacrés en vertu d’un ordre formel du dieu , à la suite d’un songe ou d’une apparition. C’était comme une peine imposée par la divinité au suppliant qui lui demandait ses faveurs : cette fois , c’était elle qui faisait ses conditions et posait les termes du marché. Tous les ex-voto dont les dédicaces contiennent la formule xax’ itpoa-
xd^avxoç tou 0soïï , xax’ovap, etc. (1), doivent être rangés dans cette catégorie. Beaucoup d'autres, qui ne portent aucune inscription, ainsi que plusieurs des objets signalés par les inventaires , les anneaux , les pièces de monnaie, etc., appartiennent sans doute aussi à la meme classe. Les offrandes propitiatoires devaient être en général de peu de prix : il n’est guère vraisemblable qu’il fût d’usage, seulement pour amadouer le dieu, de lui faire de riches et coûteux présents ; mais on lui offrait une bague , un tétradrachme , un vase commun , un bijou de médiocre valeur, etc. De même , dans les panégyries de la Grèce moderne , on voit de pieux pèlerins malades suspendre devant les saintes images de ces plaquettes d’argent repoussé représentant un homme , une femme , un enfant , un cœur , etc. ; d’autres allument un cierge : autant de modestes offrandes qui tiennent lieu de prière et qui sont destinées à attirer sur celui qui les fait la faveur divine.
Voyons maintenant de quelle nature étaient ces offrandes variées qui remplissaient l’Asclépieion et cherchons à nous rendre compte de l’idée représentée par chacune d’elles.