II. — Les bas-reliefs votifs
Les plaques votives trouvées sur la pente méridionale de l’Acropole ont été , depuis les fouilles de la Société archéologique , plus d’une fois décrites et étudiées (2). Il n’est pas inutile d’y revenir, afin de préciser le sens des différentes scènes qu’on y voit figurées et d’examiner de près l’art de ces petites compositions , œuvres grossières la plupart du temps , mais pleines d’idées et de sentiments dont l’expression naïve ne manque pas d’un certain charme.
On sait ce que représentent ces marbres. Le plus souvent , le
(1) Voir plus haut, p. 75.
(2) Voir Bull, de corr. hellén., I, p. 156-169 ; II, p. 65-94 ; Kœhler, Mitth. d. d. arch. Inst, in Athen , II , p. 243-245, pl. XVIII ; Von Duhn, ibid., p. 214-222, pl. XIV, XV, XVI, XVII; id., Archdologische Zeitung, 1878, p. 139 et suiv.
l’asclépieion d’athènes.
lieu de la scène est un temple : une coupe longitudinale permet de distinguer à l’intérieur , d’un côté Asclépios seul ou Asclépios accompagné d’Hygieia, quelquefois d’une ou de plusieurs divinités étrangères ; de l’autre, des suppliants plus ou moins nombreux. La nature de l’action exprimée varie : tantôt les suppliants se contentent d’adorer le dieu , la main droite levée; tantôt ils mènent avec eux une victime qu’ils s’apprêtent à sacrifier ou portent quelque offrande qu’ils vont consacrer dans le sanctuaire. Sur d’autres bas-reliefs , Asclépios est représenté veillant au chevet d’un malade ou lui administrant un remède réparateur. Telles sont les scènes le plus ordinairement reproduites sur ces ex-voto.
Nous avons essayé ailleurs de montrer que toutes ces scènes faisaient allusion à des faits réels (1). L’adoration simple est l’image de ce qui se passait dans le temple lorsque des dévots venaient y confier au dieu le secret de leurs maux ou lui rendre grâce de les avoir secourus ; c’est ainsi qu’ils levaient la main , ainsi qu’ils se tenaient debout, la poitrine découverte, silencieux et recueillis (2). De même, le sacrifice rappelle un sacrifice réellement offert par les personnages représentés. Quand la scène n’a pas le temple pour théâtre, quand elle est placée par exemple dans la chambre d’un malade et que nous voyons Asclépios étendant la main au-dessus de la tête du patient, comme pour le défendre, ou lui présentant un remède , l’allusion est plus claire encore : c’est bien une scène de la vie réelle que l’artiste a voulu peindre ; ce qu’il a représenté, c’est le moment où le dieu a manifesté sa bonté toute-puissante, c’est l’instant précis de la guérison, du miracle. Cela parle aux yeux, comme ces tableaux que les aveugles portent suspendus au cou et sur lesquels une main inhabile a fixé le souvenir de la catastrophe où ils ont perdu la vue , une mine qui fait explosion , une chaudière qui éclate, etc.
Ainsi, rien de symbolique dans ces bas-reliefs ; tout s’y explique par ce que nous savons du culte et des croyances populaires. Le lieu même de la scène , ce temple figuré par deux pilastres soutenant un toit, indique que l’artiste s’est attaché , jusque dans le cadre de sa composition, à respecter la vérité. N’exagérons rien cependant : il y a toujours dans ces représentations quelque chose de conventionnel. Par exemple, quand la scène se passe à l’intérieur du temple , le sculpteur , pour être tout à fait exact , devrait se borner à reproduire la statue du dieu telle qu’elle se dressait
(1) Bull, de corr. hellén., II, p. 68-85.
(2) Voir plus haut, p. 78.
LES EX-VOTO
au fond de la cella ; mais , par un naturel écart d’imagination , il transforme cette froide et impassible statue en la personne même d’Asclépios ; au lieu d’un symbole , auquel , il est vrai , la piété naïve des Grecs attribuait une intelligence , une volonté , il met sous nos yeux un personnage vivant qui regarde les suppliants debout devant lui et paraît sensible à leurs hommages. La seule différence qui distingue ce personnage des autres , c’est qu’il est plus grand qu’eux et qu’il les domine de sa haute taille , moyen simple de marquer la supériorité des dieux sur les mortels. Mais c’est un homme comme eux; comme eux , il respire, et la variété des poses que lui donne l’artiste , tout en respectant les traits essentiels sous lesquels l’art a coutume de le représenter, contribue encore à rendre ces tableaux animés et vivants.
Il y a donc, dans ces compositions, un mélange de réalisme et de fantaisie ; ce sont des scènes copiées d’après nature , mais librement traitées, et où se révèle une imagination souvent capricieuse. Ce qui les caractérise toutes, c’est que le symbolisme n’y a point de part, et que pour en rendre compte , l’explication la plus terre-à-terre , la plus voisine des usages de la vie de chaque jour sera toujours la meilleure et celle qui aura le plus de chance d’être la vraie.
Il y a pourtant une catégorie de bas-reliefs votifs à laquelle une méthode d’interprétation aussi simple ne paraît pas , au premier abord, pouvoir convenir : ce sont les bas-reliefs représentant le banquet. On sait en quoi consiste cette scène. A l’intérieur d’un temple semblable à celui qui sert de cadre à la plupart des plaques votives, un homme barbu, souvent coiffé d’un modius, est accoudé sur un lit; à ses pieds est assise une femme drapée; près du lit se dresse une table chargée de mets. Dans la partie du basrelief opposée à ce groupe, des personnages plus ou moins nombreux et d’une taille inférieure à celle des deux premiers, s’avancent, conduisant d’ordinaire une victime. Quelquefois, à l’un des angles du bas-relief, apparaît une tête de cheval figurée de profil. Ces marbres ne portent en général aucune inscription. Il y a des exceptions.
On a beaucoup disserté sur le sens de ces représentations. Sans remonter jusqu’à Zœga, dont le recueil contient la reproduction de deux marbres de ce genre (1), Le Bas, dans l 'Expédition de
(1) Zœga, Li bassirilievi antichi di Roma, I, p. 42, pl. XI, et p. 166, pl. XXXVI. Le bas-relief de la planche XI , sur lequel un cheval tout entier se trouve figuré , ne paraît pas appartenir à la série des monuments que nous étudions.
l’asclépieion d’athènes.
Morèe , en a publié un analogue. Pour lui , ces monuments sont des monuments votifs et doivent être assimilés aux ya. pnroipia ou eù/cd que les fidèles reconnaissants consacraient au dieu médecin et à sa fille (1). Welcker est du même avis (2). Au contraire, Stephani, dans son volumineux mémoire intitulé Héraclès au repos , et M. Hollænder , dans une étude spéciale consacrée aux banquets, ont soutenu que ces marbres étaient des marbres funéraires représentant des morts héroïsés, auxquels leur famille offre le repas traditionnel (3). Telle est l’opinion adoptée par Bôtticher (4); telle est la théorie défendue par M. Max Frankel dans un intéressant article sur une scène de banquet découverte à Nice (5) , et par M. Kœhler, à propos des bas-reliefs trouvés à Athènes sur l’emplacement de l’Asclépieion (6). En Grèce, M. Koumanoudis s’est rangé du côté des Allemands (7). En France, M. Dumont a repris, il y a quelques années, la thèse de Le Bas et de Welcker : dans un travail encore inédit, et qu’il a bien voulu me communiquer, sur les banquets funèbres, il a essayé de montrer que, contrairement à l’opinion généralement admise en Allemagne , les monuments dont nous cherchons à préciser le sens étaient des ex-voto consacrés à Asclépios et à Hygieia par la reconnaissance de malades guéris.
C’est cette dernière hypothèse qui paraît la plus vraisemblable. Considérons, en effet, la forme de ces bas-reliefs. Plusieurs sont d’assez grande dimension ; mais il y en a d’autres d’une taille si exiguë, qu’on peut difficilement supposer qu’ils aient jamais été placés sur un tombeau. Plus d’un est de cette espèce, parmi ceux que signale M. Dumont dans son mémoire. On a peine à se figurer que de pareilles plaquettes de marbre sculptées aient figuré sur une sépulture. Gela ressemble bien plutôt à des ex-voto destinés , à l’aide de l’appendice ou témoin laissé par le sculpteur à la
(1) Expédition scientifique de Norée, II, Paris, 1833, p. 109 et suiv., pl. 62.
(2) Aile Denkmàler, II, Gôttingen, 1850, p. 232-285, pl. XIII, 23, 24, 25. Voir particulièrement p. 271 et suiv.
(3) Stephani, Der ausruhende Herakles, p. 91 et suiv., pl. III, 1 et 2, dans les Mémoires de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg , 6e série, VIII, 1855 ; Hollânder, De anaglyphis sepulcralibus græcis quæ cœnam reprxsentare dicuntur, Berlin, 1865.
(4) Philologus, XVIII, 1862, p. 403 ; Kônigliches Muséum, p. 127, n. 235, Berlin, 1872.
(5) Ârchdologische Zeitung, 1875, p. 148 et suiv.
(6) Mitth. d. d. arch, Inst, in Athen, II, p. 245.
(7) ’AOïjvaiov , V, p. 328, note.
LES EX-VOTO
partie inférieure, à être fixés sur quelque support, qu’à des monuments funéraires servant à indiquer la dernière demeure d’un parent défunt.
Il y a plus. Les inscriptions , nous l’avons dit , sont rares sur ces bas-reliefs. Or, le propre du monument funéraire, c’est d’être muni d’une inscription donnant au moins le nom du mort honoré. La plupart des stèles ou des amphores de marbre qui représentent des scènes d’adieu portent des inscriptions quelquefois assez étendues. Les bas-reliefs mêmes qui reproduisent le banquet funèbre montrent souvent le nom du mort gravé sur l’architrave de l’édicule qui encadre la scène, tandis que les monuments qui nous occupent sont rarement pourvus d’inscriptions , comme assez clairs par eux-mêmes et parlant assez aux yeux pour n’avoir besoin d’aucun commentaire. Il y a cependant des exceptions. Le bas-relief publié par M. Frankel (1) porte l’inscription dédicatoire suivante, tracée à la partie supérieure du monument : "HSuXo; «[vfjÔYixs; au-dessous de "HSuXoç, dans le champ de la scène, on lit : E[ô]xoXo. M. Frankel, qui prend ce monument pour un monument funéraire , voit dans la formule à[vé]07]xs l’expression de l’hommage rendu au mort , désigné sous le nom d’Eucolos , par Hédylos , son parent sans doute ou son ami. Ainsi , non seulement le banquet figuré sur ce marbre aurait eu pour objet de rappeler le repas funéraire célébré par les parents ou les amis du défunt, mais l’image même de ce banquet, l’allusion à ce souvenir serait une offrande consacrée au mort par la piété des siens. Ne serait-il pas plus naturel, au lieu de recourir à une explication aussi subtile, de voir dans E[ô]xoXo le nom, au génitif, du père de Hédylos, nom ajouté probablement après coup et dans le champ de la scène, parce que la place manquait plus haut? Le verbe ex[vé]07;xe indiquerait que le monument est un monument votif, rien de plus, et un monument votif élevé, non à un mort divinisé, mais à un dieu. Malgré les nombreux exemples réunis parM. Frankel d’inscriptions funéraires contenant àvlO-^xe , cette formule est rare dans les inscriptions de cette classe, et, comme le remarque l’auteur lui-même , elle se rencontre surtout à l’époque romaine; or le bas-relief de Nice nous paraît appartenir à la belle époque de l’art grec. M. Frankel le rapporte au troisième ou au deuxième siècle avant l’ère chrétienne : nous le placerions un peu plus haut. Si l’exécution en est grossière, le style en est bon et le nom E[ô]xoXo, que nous considérons comme un génitif,
(l) Article cité.
l’asclépieion d’athènes.
pour E[ô]xoXo(u) , nous confirmerait dans l’opinion que ce petit monument date d’un temps où le mot avéGr^s , s’il se rencontre dans les inscriptions funéraires, s’y rencontre très rarement.
S’il faut apporter d’autres preuves , ce que nous savons de la religion des anciens s’oppose à ce qu’on regarde les monuments dont nous essayons de déterminer le sens comme des monuments funéraires. Nous avons fait allusion plus haut à ce fait, que jamais les Grecs ne laissaient dans leurs sanctuaires rien qui pût rappeler la mort (1); à plus forte raison n’y ensevelissaient-ils jamais. Or, les scènes de banquet trouvées sur la pente méridionale de l'Acropole proviennent des ruines de l’Asclépieion et figuraient, du moins il est permis de le croire, dans le téménos du dieu médecin. Bien que peu nombreuses , il est impossible qu’elles aient servi à décorer des sépultures renfermées dans le sanctuaire. Si certains édifices d’un caractère funèbre, comme le monument de Galôs, étaient compris dans l’enceinte sacrée, cela ne prouve nullement qu’il fût d’usage d’enterrer dans cette enceinte. Ce monument, en admettant qu’il se trouvât dans l’Asclépieion, était un hérôon qui, différent des sépultures privées, pouvait, soit à cause de son ancienneté, soit en vertu d’antiques légendes , faire partie des édifices bâtis près du temple d’Asclépios sans blesser les croyances qui excluaient des sanctuaires tout monument funéraire.
D’autres raisons encore peuvent être alléguées. Si les scènes que nous étudions rappellent la scène connue du banquet funèbre, si le personnage couché , la femme assise à ses pieds , la table servie , si certains détails auxquels on attribue d’ordinaire un sens symbolique, comme la tête de cheval , paraissent accuser le caractère funéraire de ces monuments , il n’est pas moins évident qu’il y a entre eux et les ex-voto à Asclépios et à Hygieia une grande ressemblance. Comme sur les ex-voto, on y voit en effet des personnages de petite taille dans le costume et l’attitude des suppliants. Comme Asclépios, l’homme accoudé sur le lit est barbu; la femme assise est drapée à la manière d’Hygieia; quelquefois, un serpent, déroulant ses anneaux dans le champ de la scène, semble affirmer par sa présence que le banquet représenté est bien offert en l’honneur du dieu médecin.
Enfin, si jusqu’ici la provenance de ces marbres , mal connue ou tout à fait ignorée, ne pouvait être d’aucun secours pour en éclairer le sens, il n’en est pas de même aujourd’hui. Nous sa-
(1) Voir la première partie, Le culte public, p. 52.
LES EX-VOTO
vons où l’on a trouvé de ces bas-reliefs : c’est sur l’emplacement de l’Asclépieion , et ce fait, qui justifie l’opinion que ces monuments ne peuvent être des monuments funéraires, prouve en même temps d’une manière décisive que ce sont des monuments votifs se rattachant au culte du dieu guérisseur.
Il reste à savoir si c’est bien Asclépios qui est toujours représenté sur ces marbres. A voir l’accoutrement qui distingue sur quelques-uns d’entre eux le personnage couché, on serait tenté de le prendre pour Sérapis. Le modius ou calathos qu’il porte sur la tête paraîtrait le prouver. La femme assise sur le bord du lit ou sur un siège élevé placé tout auprès serait alors Isis. Il n’y aurait à cela rien de surprenant. On sait que le culte des divinités égyptiennes s’introduisit d’assez bonne heure chez les Athéniens (1). Nous avons vu qu’on a trouvé parmi les ruines de l’Asclépieion quelques monuments relatifs à Sérapis, qui semble, à une certaine époque, avoir été honoré sur la pente méridionale de l’Acropole (2). Il est donc fort possible que quelques scènes de banquet soient des offrandes à Sérapis et à Isis. Les scènes analogues où le personnage couché est représenté la tête nue seraient des ex-voto à Asclépios et à Hygieia. Peut-être aussi figurait-on quelquefois le dieu guérisseur sous les traits de Sérapis , qui avait avec lui plus d’un rapport.
Quoi qu’il en soit, ces bas-reliefs, comme les autres plaques votives dont il a été question plus haut , trouvent , croyons-nous , leur explication dans les usages religieux et les habitudes du culte populaire. On se souvient en effet, à propos des fêtes d’Asclépios, qu’une des cérémonies qui accompagnaient ces fêtes ou certaines d’entre elles consistait à coucher sur un lit une des statues de bois du dieu médecin et à lui servir sur une table placée devant lui un repas somptueux (3). De là , dans les décrets honorifiques rendus par le Conseil ou par le peuple en faveur des prêtres d’Asclépios qui se sont dignement acquittés de leur sacerdoce , l’expression : tt)V TpaireÇotv Ixo[ap.r,r;£v xaXcoç xa't cptXoTtJpuoç (4). De là aussi, dans les mêmes décrets , ou dans des décrets analogues : earpioo-ev 8è xat xàç xX[tvaç] (5). C’étaient en effet deux des meubles les plus nécessaires du temple que le lit et la table. On les trouvait non
(1) Pausanias, I, 18, 4.
(2) Voir la première partie, Le culte pullic, p. 19, note 4.
(3) Voir la première partie, p. 38 et suiv. Cf. p. 24.
(4) C. 1. A.î II, 1, Addenda nova, 373b.
(5) C. 1. A., II , 1 , Addenda et corrigenda , 453b. Cf. ibid., 453e.
l’asclépieion d’athènes.
seulement dans les Asclépieia , mais dans tous les autres sanctuaires. C’étaient deux pièces indispensables à la célébration du culte. Il est inutile de renvoyer ici aux textes et aux inscriptions que nous avons cités ailleurs comme preuves à l’appui de ce fait (1). Contentons-nous d’ajouter à ces témoignages quelques témoignages nouveaux. Dans une inscription de Smyrne à laquelle nous avons eu déjà l’occasion de renvoyer, et qui est relative à nous ne savons quel dieu , il est fait mention d’une table en marbre de Lesbos placée près de la statue de la divinité (2). La table jouait un rôle dans le culte d’Héraclès (3). Hérodote parle d’un temple de Zeus , à Babylone , dans lequel , près de la statue du dieu, on voyait dressée une table d’or (4). Le même auteur mentionne des lits placés dans d’autres temples de Babylone près des images des dieux (5). Il y avait également nn lit dans les sanctuaires où les associations religieuses d’Athènes célébraient leurs cultes mystiques : une prêtresse d’un tliiase athénien est louée dans une inscription , parce que forpcocrs xat xAV/jv eî? àpcpoxepc t va ’Am'Seia (6). Des lits et des tables figuraient parmi les présents qu’il était d’usage d’offrir aux dieux (7). Il est inutile d’insister. C’était, dans tous les sanctuaires, une des cérémonies essentielles du culte public que cet attablement de la divinité devant des repas richement servis (8) ; la <rrpc5<7tç tt]ç xAvtjç et la xoo-pvicriç ty)? TpooreÇYjç étaient deux des premiers devoirs du prêtre. C’était aussi , pour les particuliers, une manière de prouver leur respect ou de témoigner leur reconnaissance aux dieux que de déposer sur la table toujours dressée près de leur statue des mets qu’ils étaient censés absorber ; il est probable seulement que dans ce cas le lit demeurait vide; l’idole sacrée n’y prenait place que lors des fêtes publiques. Pausanias cite de cette coutume un curieux exemple : on adorait, paraît-il, à Chéronée, le sceptre fabriqué jadis pour Zeus par Héphaistos; cette précieuse relique était exposée tour à tour chez chacun des ministres chargés de veiller sur elle ; tout le jour, on lui offrait des sacrifices ou l’on plaçait sur une table
(1) Bull, decorr. hellén., II, p. 76-78.
(2) Voir la première partie, Le culte public, p. 10, note 4, et p. 17, note 4.
(4) Hérodote, I, 183.
(5) ld., I, 181 et 182.
(6) Foucart, Associations religieuses, p. 196, n. 8, 1. 8.
(7) Voir, par exemple, Hérodote, I, 50.
(8) Voir Kœhler, Hermès, VI , p. 107, sur les lectisternia , à propos de deux inscriptions où il est question du lectisternium de Pluton.
LES EX-VOTO
dressée devant elle de la viande et toute sorte de gâteaux , xal ol
Ouatai àvà Tîôcaav rjuipav Ôuovxai , xal xparaÇa Trapaxsixai xavxoSaTîojv xpeûv xal irepipidxwv 7tXijpY)ç (1). Gomme on le voit, l’habitude des repas sacrés était si générale , que des objets même n’ayant pas forme humaine , mais revêtus d’un caractère divin , avaient part à cet honneur ; c’était une des formes les plus usuelles de la dévotion populaire.
C’est là, suivant nous , qu’il faut chercher la véritable explication de la scène du banquet sur les bas-reliefs votifs à Asclépios et à Hygieia. Ce banquet figuré sur le marbre n’est qu’une image du banquet offert aux deux divinités par les personnages représentés. Gomme la scène du sacrifice rappelle un sacrifice réel , de même la scène du repas sacré fait allusion , sur les monuments où elle se rencontre , à un repas effectivement servi au dieu guérisseur et à sa fille. Ce qui le prouverait encore, c’est que cette cérémonie n’a pas toujours, à ce qu’il semble , été reproduite de la même manière. Les bas-reliefs où l’on voit le dieu couché et près de lui Hygieia assise sur le bord du lit , paraissent en général dater d’une époque assez récente. Le banquet est figuré d’une tout autre manière sur un marbre provenant de la pente Sud de l’Acropole et qui appartient certainement à un temps plus reculé (2). Toute la partie droite manque ; mais on distingue encore, un peu avant la cassure , un coin de table chargé de gâteaux ; la gauche du monument est occupée par Asclépios debout et deux femmes, peut-être laso et Panakeia (3). Voilà certes un banquet tout différent de ceux que nous connaissons. Ne pourrait-on pas voir dans l’attitude donnée plus tard aux divinités sur les marbres de cette classe un des effets de ce réalisme qui , avec le temps , pénétra l’art et le transforma? Longtemps peut-être on reproduisit le banquet comme il est figuré sur le bas-relief que nous venons de décrire ; puis, il vint un moment où , au lieu de la posture calme et indifférente qui était celle des dieux sur les monuments de cette sorte, on coucha le héros guérisseur sur un lit ; on lui mit dans la main un rhyton ; on représenta Hygieia prenant sur la table les mets qui y étaient placés et les offrant à son père; en un mot , on apporta dans la composition de ces scènes un plus grand souci de la vraisemblance. Ce n’était pas la reproduction exacte
(1) Pausanias, IX, 40, 12.
(2) Voir la planche III.
(3) Comme dans la scène du Plutus. Cf. l’ex-voto décrit plus haut , p. 91 et suiv.
l’asclépieion d’athènes.
de la vérité, puisque très probablement, dans ces repas offerts par les particuliers, l’image du dieu n’occupait pas le lit sacré; mais, comme sur les marbres rappelant la scène du sacrifice on représentait le dieu lui-même recevant l’hommage des suppliants, ainsi dans le banquet c’était le dieu en personne qui était censé faire honneur au festin, et consommer les gâteaux et les friandises déposés sur la table par la piété des fidèles.
Ce n’est pas que tout soit clair sur ces monuments. Si le sens général de la scène est facile à saisir , il y a des accessoires dont l’interprétation offre de grandes difficultés : de ce nombre est la tête de cheval encadrée dans une lucarne à l’un des angles de certains bas-reliefs (1). Y verrons-nous , avec Le Bas, une allusion au cheval de Thanatos , prêt à emporter le malade au nom duquel les personnages représentés viennent invoquer le dieu , si Asclépios ne s’y oppose (2)? Une pareille explication paraît bien cherchée. Sans doute , le cheval a sur beaucoup de monuments grecs une signification funéraire : mais en est-il toujours ainsi ? Ne rappelle-t-il pas aussi quelquefois certains usages de la vie antique? Les documents nous font défaut pour rendre compte de sa présence sur les bas-reliefs votifs au dieu médecin. Peut-être se rapporte-t-il à quelque légende de la vie. d’Asclépios ou à quelque cérémonie jadis célébrée en son honneur , puis tombée en désuétude et dont le souvenir seul avait subsisté. D’après Pausanias , on voyait à Epidaure , dans le hiéron d’Asclépios , une inscription fort ancienne où il était dit qu’Hippolyte avait sacrifié au dieu vingt chevaux (3). Etait-il d’usage , dans l’ancien culte , d’immoler des chevaux au dieu guérisseur ? Le cheval était une victime réservée à certains dieux. Sur un des sommets du Tay-
(1) Nous ne parlons ni du serpent, attribut naturel d’Asclépios, ni de l'arbre, qui nous paraît pouvoir être identifié avec l’arbre figuré sur d’autres exvoto au dieu médecin. Voir la première partie, Le culte public, p. 18.
(2) Expédition scientifique de Morée, mémoire cité, p. 112. Welcker, dissertation citée, p. 261 et suiv., range parmi les monuments funéraires les basreliefs où se trouve la tête de cheval et ne considère comme des ex-voto à Asclépios et à Hygieia que ceux sur lesquels elle ne figure pas. Pour lui , cet accessoire doit être expliqué soit par la condition du mort, soit, d'une manière plus générale, par l’affection des anciens pour les chevaux, qui tenaient dans leur vie une grande place. Voir, sur le cheval, Letronne, Revue archéologique, 1846, lr0 partie, p. 1-11, p. 214-220, p. 345-363 ; Le Bas, ibid., p. 84-98 ; Letronne, Revue archéologique, 1848, lre partie, p, 353-362. Cf. aussi Friedlânder, De operibus anaglyphis in monumentis sepulcralibus græcis, 1847, g 3.
(3) Pausanias, II, 27, 4 : Xiopiç Sà àuô tù>v âXXwv êcrtiv àp^aia ctviXv), Vuttouç Sè hjnrâXvnov àvaOeïvai tü> Oeq> ^rja-îv sïxocn.
LES EX-VOTO
gète , il y avait un lieu consacré à Hélios : on y sacrifiait des chevaux (1). A Athènes même , on offrait , du temps de Lucien , un cheval blanc au Scythe Toxaris, ce médecin adoré sous le nom de Eevo; ’laxpoç en souvenir du remède qu’il avait imaginé pour sauver les Athéniens de la peste (2). Etait-ce à quelque coutume semblable, anciennement pratiquée dans le culte d’Asclépios, que faisait allusion la tête de cheval? Non qu’elle rappelât le sacrifice d’un cheval réellement fait par les suppliants , mais peut-être était-elle un de ces dons symboliques dont les petites gens gratifiaient les dieux , comme les terres cuites figurant une victime , comme ce concombre perché sur quatre baguettes et simulant un bœuf, offrande des Locriens, trop pauvres pour faire la dépense d’un bœuf véritable (3).
Faut-il voir dans la tête de cheval une preuve que les personnages représentés invoquent le dieu pour eux-mêmes et pour leurs animaux ? Le cheval est-il là à titre de suppliant , lui aussi , et n’a-t-on sculpté que sa tête parce que tout entier il eût pris trop de place? Nous avons proposé ailleurs cette explication (4). L’anecdote de l’homme qui conduit son cheval malade dans le temple de Sérapis , l’Asclépios égyptien , et qui l’en ramène guéri (5), semblerait la justifier. Certains usages religieux de la Grèce moderne la rendent plus vraisemblable encore. Il n’est pas rare de rencontrer dans les églises grecques de petits chevaux , de petits mulets d’argent , faits au repoussé , et suspendus devant les images des saints : ce sont des offrandes consacrées par des paysans dont le cheval ou le mulet était malade, et qui sont venus prier le saint de lui rendre la santé. Faut-il attribuer à un sentiment semblable la présence du cheval sur les bas-reliefs qui nous occupent ?
Telles sont quelques-unes des hypothèses qu’on peut faire : aucune, on le voit, n’est satisfaisante. Quoi qu’on suppose, on trouvera toujours des textes à l’appui. Mais qui prouvera qu’on est tombé juste? D’ailleurs, que répondre à des questions comme celles-ci : pourquoi ne rencontre-t-on la tête de cheval que sur les bas-reliefs représentant le banquet ? Pourquoi ne figure-t-elle que sur certains de ces bas-reliefs? etc. De nouvelles découvertes sont nécessaires pour éclaircir ces obscurs problèmes : jusque-là,
(1) Pausanias, III, 20, 4.
(2) Lucien, Le Scythe, I et IL
(3) Pseudo-Plutarque, Proverbes, 24.
(4) Bull, de corr. hellén., II , p. 78-80.
(5) Elien, De la nature des animaux, XI, 31.
l’asclépieion d’athènes.
on ne fera jamais que de vaines conjectures. Ce qu’il importe de retenir , c’est que ces marbres ne diffèrent pas des autres ex-voto à Asclépios , et que , comme eux , ils sont , sauf de rares détails qui ont peut-être un caractère symbolique , des reproductions plus ou moins arrangées dans la forme, mais toujours exactes quant au fond , d’usages existants et de scènes réelles.
Terminons par quelques mots sur l’art des bas-reliefs votifs en général. Ceux qui les fabriquaient n’étaient pas des artistes, mais de simples marbriers. Quelques-uns de ces ex-voto , les plus anciens , se font pourtant remarquer par une exécution assez soignée. Tel est par exemple celui où l’on voit un suppliant debout en tunique courte , le pilos sur la tête (1) ; tel est aussi le basrelief reproduit sur notre planche III : ce dernier surtout est un beau spécimen de la sculpture industrielle du quatrième siècle. L’attitude nonchalante et méditative d’Asclépios , figuré debout , appuyé sur un long bâton noueux , les cheveux serrés par un étroit ruban , la tête légèrement inclinée sur la poitrine, témoigne d’un souci de la grâce et d’une habileté qu’il est rare de rencontrer chez les auteurs de ces petits monuments. Les deux femmes placées derrière le dieu sont traitées avec esprit ; l’une d’elles, représentée le visage de face , rassemble avec les deux mains les plis flottants de son manteau , tandis que sa compagne , aux longues tresses déroulées sur la nuque et portant la double tunique des caryatides , lui pose la main gauche sur l’épaule , geste familier qui contribue à l’harmonie du groupe et marque avec simplicité la parenté des deux déesses.
Les autres ex-voto sont plus négligés ; il y en a de tout à fait mauvais. Mais sur tous, on voit observés un petit nombre de canons qui ne paraissent pas s’être sensiblement modifiés avec le temps. Le type adopté pour chaque divinité est toujours le même. Asclépios est toujours le dieu chevelu et barbu que nous connaissons , une sorte de Zeus , avec moins de majesté , ou d’Héraclès , moins musculeux et plus noble (2). Hygieia est une forte fille, ordinairement vêtue d’une tunique et d’un manteau; elle se tient debout aux côtés de son père. Les autres dieux, quand ils sont associés à Asclépios et à Hygieia , sont représentés chacun avec ses attributs et dans le costume qui lui est propre , Athéna cas-
(1) Voir plus haut, p. 9i.
(2) Voir, sur les représentations d* Asclépios, Sur ses attributs, etc., Une visite médicale au musée des antiques, par le docteur F. Andry, dans la Gazette médicale de Paris, 1850, extrait, p. 14 et suiv.
LES EX-VOTO
quée, armée de la lance et du bouclier (1), Déméter assise sur une espèce de boisseau , quelque symbole peut-être de layÉXaa'uoç TO'— rpa (2) , Goré portant deux torches allumées (3), etc. Quant aux suppliants, toujours plus petits que les dieux, ils font le geste connu de l’adoration. Notre planche IY donne une idée de la manière dont s’y prenait l’artiste pour grouper ces personnages d’un rang inférieur. On y voit, sur un fragment de bas-relief provenant des fouilles de la Société archéologique', cinq adorateurs , sans compter le .jeune esclave qui conduit la victime ni la servante qui ferme la marche, la tête surmontée d’un grand baquet à demi recouvert d’un morceau d’étoffe. Parmi ces cinq personnes , qui toutes sans doute appartiennent à la même famille , les deux premières, un homme et une femme, ont la main droite levée et semblent absorbées dans la contemplation d’Asclépios et d’Hygieia placés en face d’elles. Près de la femme, et la tenant par un des plis de sa tunique, une jeune fille de seize à dix-huit ans est debout ; à sa gauche, on distingue un homme et un enfant, le premier , la main droite levée , la main gauche sur la hanche , le second enveloppé dans un ample manteau trop grand pour lui et tournant la tête d’un air distrait , sans paraître se douter de la gravité de l’acte auquel on l’associe. Ce ne sont pas des portraits que ces cinq figures ; il n’y a rien de personnel dans la physionomie de ces divers suppliants : la femme ressemble à toutes les femmes; les hommes, barbus, ont l’aspect qui convient aux personnages mâles d’un certain âge. Ce qu’a voulu le sculpteur, c’est reproduire exactement le nombre des membres de la famille, rien de plus, et, comme ces photographes à qui l’on impose la tâche ingrate de fixer les traits de toute une maisonnée, il les a disposés du mieux qu’il a pu, en observant seulement certaines convenances commandées par la nature même du monument, telles que le geste de la main droite et le recueillement général répandu sur tout le tableau.
Qu’on imagine maintenant ces bas-reliefs enluminés à l’aide d’une polychromie simple , mais aux tons voyants , comme ceux que trahissent les quelques traces de couleur bleue et rouge encore apparentes sur plusieurs d’entre eux , et l’on comprendra ce que pouvaient être ces petites compositions , assez peu intéressantes comme œuvres d’art et la plupart de très médiocre valeur,
(1) Bull, de corr. hellén., I, p. 164, n. 34.
(2) Ibid., I, p. 163, n. 32. Cf. notre planche II.
(3) Ibid.
l’ascslépieion d’athènes.
mais précieuses pour l’archéologie et pour l’histoire, parce qu’elles placent sous nos yeux quelques-unes des scènes les plus ordinaires du culte d’Asclépios, tel que le pratiquaient les particuliers.