V. — Le prêtre d’Asclépios était-il médecin
Nous venons d’énumérer les différents fonctionnaires civils et religieux qui tenaient de près ou de loin à l’Asclépieion. Parmi ces fonctionnaires, nous avons vu qu’en réalité il n’y en avait que deux qui eussent une véritable importance, le prêtre et le zacore; que tous les autres étaient soit de simples serviteurs, plus tard dignitaires du temple , soit des magistrats ou des citoyens chargés, dans telles circonstances parfaitement déterminées, d’accomplir certaines formalités religieuses ou de collaborer à certains actes administratifs. Y avait-il des médecins attachés au sanctuaire d’Asclépios? Telle est la question qu’on est conduit à se poser lorsqu’on réfléchit à la nature même de l’Asclépieion, à
(1) c. I. A., Il, 1, 403, 1. 26.
(2) ’Aôrjvaiov, V, p. 103, n. 13; C. I. A., II, 1, 403.
(3) Bull, de corr. hellén., II, p. 428, i.
(4) C. I. A., Il, 1, 404.
(5) Sur ce Sïijiôcrioç , voir le scoliaste de Démosthène , Olynthiennes , II , 19. Cf. Démosthène, Sur les affaires de Chersonnèse , 47; id., Pliilippiques , IV, 22; Lysias, Contre Nicomachos, 2, etc.
l’asclépieion d’athènes.
son organisation, à son but, et qu’on cherche à se faire une idée aussi exacte que possible de l’institution des Asclépieia. Quelques inscriptions signalent en effet des médecins parmi les prêtres d’Asclépios et d’Hygieia; d’autres mentionnent des zacores qui étaient médecins. De là, l’hypothèse très naturelle , qu’il était nécessaire qu’il y eût toujours un médecin dans le sanctuaire, et que, quand ce médecin n’était pas le prêtre, c’était le zacore. Voyons ce que cette opinion peut avoir de fondé.
La qualité de médecin donnée au prêtre n'apparaît guère que dans une seule inscription, dans l’un des inventaires d’offrandes trouvés sur la pente méridionale de l’Acropole. Il s’agit d’un certain Onétor qui, cité d’abord comme médecin, porte plus loin, dans deux passages différents, le titre de prêtre (1). Deux dédicaces mentionnent au contraire des zacores médecins : elles sont gravées sur deux hermès élevés par l’Aréopage et le Conseil des Sixcents à des zacores qui ont bien mérité du temple et de la cité (2). Ce sont là, croyons-nous, des exceptions, et l’on aurait tort de tirer de ces faits isolés des conclusions trop générales. Voici pour quelles raisons.
Rappelons-nous d’abord la façon dont le prêtre est nommé. Ce n’est pas par le mode d’élection de la ^eipoTovi'a qu’il arrive aux fonctions sacerdotales , c’est par le tirage au sort ; ce n’est pas un choix réfléchi, c’est le hasard qui le fait prêtre. Il faudrait donc admettre, si l’on suppose que le prêtre d’Asclépios était toujours un médecin, qu’on le tirait au sort parmi les médecins seulement, et que les autres Athéniens étaient tous d’avance exclus de ce sacerdoce. L’hypothèse d’une liste préalable, composée de candidats choisis dans une certaine catégorie de citoyens , jie serait pas incompatible avec le tirage au sort. M. Fustel de Coulanges a montré que ce choix préliminaire, qui avait lieu pour certains sacerdoces, celui d’Héraclès par exemple , précédait aussi probablement le tirage au sort des archontes (3). Mais, 1° aucun texte ne dit que le prêtre d’Asclépios , comme celui d’Héraclès , était choisi dans une classe déterminée; cela se peut, c’est même vraisemblable , mais ce n’est nullement démontré ; 2° en supposant que ce choix existât, rien n’autorise à affirmer que c’était parmi
(1) Bull, de corr. hellén., II, p. 422, 1. 13, p. 426, 1. 73 et 84; cf. p. 425, 1. 65 et 66.
(2) C. I. A., III, 1, 780 ; ’A 6ïj va t o v, ’V , p. 323, n. 2.
(3) Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 2e année, 1878, p. 631 et suiv.
LES MINISTRES DU CULTE. 35
les médecins, et les médecins seuls, qu’il avait lieu. Le même raisonnement peut être fait à propos du zacore.
Une seconde difficulté est la rareté même du titre de médecin après un nom de prêtre ou de zacore. Il semble 'que si c’eût été l’usage que l’un des deux fût toujours médecin, on n’eût pas jugé nécessaire de le faire remarquer. Quand le mot îaxpoç se trouve accolé au nom d’un prêtre ou d’un zacore , il doit donc indiquer une exception.
Enfin, et c’est la raison la plus décisive, la supposition qu’il y avait toujours un médecin parmi les ministres d’Asclépios paraît contraire au principe même de l’Asclépieion. Il faut bien comprendre, en effet, ce que c’était que ces cures dont le sanctuaire d’Asclépios était le théâtre : c’étaient les effets tout divins, tout surnaturels de l’intervention d’nne puissance supérieure. Un malade qui venait s’installer sous les portiques de l’Asclépieion et qui, après avoir offert les sacrifices d’usage, accompli les formalités accoutumées , s’endormait avec l’espoir que , pendant son sommeil , le dieu lui apparaîtrait et lui indiquerait le remède qui convenait à son mal, ne pouvait compter pour être guéri sur le secours d’aucune science humaine : c’est dans l’action d’une force céleste qu’il mettait toute sa confiance; c’est un miracle qu’il attendait. Telles étaient les croyances qui animaient ces esprits superstitieux, telle la foi qui les conduisait à consacrer de riches offrandes, ou à laisser dans le sanctuaire de ces hymnes de reconnaissance dont les fouilles récentes ont mis à découvert de si curieux spécimens. On s’explique alors pourquoi la présence d’un médecin ôtait inutile : il suffisait que le prêtre et ses subordonnés veillassent à ce que le miracle réussît. L’Asclépieion n’était pas un hôpital où l’on venait se faire soigner par des savants ayant de l’étude et une longue pratique : c’était un temple où l’on accourait se placer sous la protection d’un dieu.
Il n’en faudrait pas conclure que le prêtre et le zacore fussent tout à fait étrangers à la médecine. Bien que leurs fonctions nous soient, comme on l’a vu plus haut, fort mal connues, c’étaient eux, sans doute, surtout le zacore, qui donnaient aux malades les premiers soins : ce n’était pas d’eux, au moins dans l’esprit des suppliants, que venait la guérison. Au fond , c’étaient eux qui en étaient les vrais auteurs , ou du moins qui la préparaient ; un heureux hasard et l’imagination exaltée des patients faisaient le reste : mais c’était le dieu qui en recueillait tout l’honneur. M. Daremberg distingue fort bien les médecins laïques qui, soit isolément, soit groupés par corporations, allaient exercer leur art de ville en
l’asclépieion d’athènes.
ville, des prêtres guérisseurs qui, confinés dans les Asclépieia, servaient simplement d'intermédiaires entre le dieu et les malades, recevaient chaque matin la confidence des prescriptions données en songe par Asclépios, et faisaient en sorte que ces prescriptions fussent ponctuellement exécutées (1). Ces prêtres pouvaient avoir une certaine expérience des choses médicales ; il y en avait de fort habiles : la grande réputation des écoles sacerdotales de Côs, de Cnide, de Rhodes, de Cyrène en est une preuve (2) ; le retour fréquent d’un petit nombre de maladies locales , comme les maux d’yeux , très communs à Athènes , d’après le nombre considérable d’yeux mentiounés par les catalogues d’offrandes, les traitements consignés sur le marbre et constituant, à force de se multiplier, une espèce de manuel pratique à l’usage de tous (3), pouvaient façonner ces prêtres à l’art de guérir ; mais ce n’étaient pas des médecins de profession , et leurs rapports avec les suppliants se bornaient très vraisemblablement, comme nous l’avons dit, à quelques soins élémentaires. Si donc on trouve des médecins parmi eux ou parmi leurs subalternes, ce sont des exceptions justifiées par le rôle de guérisseurs qui leur ôtait imposé. Médecins, ils étaient mieux à même de faire suivre aux malades ces traitements simples et de pure hygiène qui devaient former le fond de la science médicale dans les Asclépieia ; ils opéraient, lorsqu’il y avait lieu, avec plus d’habileté ; ils s’intéressaient davantage aux cures ; mais leur personnalité s’effacait, selon toute vraisemblance, devant celle du dieu; c’étaient leurs devoirs de prêtres qu’ils s’appliquaient à bien remplir , plutôt que leur profession de médecins, laissant au dieu l’initiative dans toutes les guérisons, et conservant à l’Asclépieion l’aspect de ce qu’il était en réalité, un sanctuaire dans lequel se pratiquait un culte.
(1) De l’état de la médecine entre Homère et Hippocrate , dans la Revue archéologique, 1869, XIX, p. 260 et suiv.
(2) Voir sur ces écoles : Littré, Œuvres complètes d'Hippocrate, trad. nouvelle, Introduction, p. 7 et suiv. ; A. Gauthier, Recherches historiques sur l’exercice de la médecine dans les temples , Paris et Lyon, 1844 , chapitre IV ; Houdart, Histoire de la médecine grecque depuis Esculape jusqu’à Hippocrate exclusivement , Paris, 1856, chapitre III; Daremberg, article cité, p. 259-265.
(3) Voir Gruter, p. 71. M. Littré, ouvrage cité. Introduction, p. 9, pense que les Prénotions Coaques de la collection des écrits hippocratiques n’étaient qu’un recueil de ces notes laissées par les malades dans les sanctuaires d’Asclépios.