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CHAPITRE V

LE CACHMIR ET LE THIBET — LAMAS ET LAMASERffiS

Des plaines aralo-caspiennes au Turkestan russe, et du Turkestan russe à l'Afghanislan, nous n'avons fait que monter, suivant les étapes , successives qui conduisent des basses terres i marécageuses ou désertes de TOxus aux masses dénudées de THindou-Kouch et du Soliman- Dagh. Il nous faut monter plus haut encore, pour continuer notre voyage, et, par le Pendjab, pénétrer au sein du Cachmir et de ce plateau thibétain, le plus élevé du globe, que soutiennent les masses énormes des Himalaya, dont les sommets dépassent 8,900 mètres.

C'est là un monde tout nouveau, dont le spectacle et les phénomènes ne se retrouvent

nulle part ailleurs sur la Terre. Déjà nous en avons donné une idée, en parlant du Pamir, « le toit du monde », disent les indigènes. Mais pénétrons u ji peu plus profondément dans Tintérieur du pays, pour étudier de près cette grandiose nature, à la fois géduisante et terrible, qui réunit tous les contrastes et fait passer le voyageur par des alternatives d'admiration enthousiaste ou de sombre effroi, à chaque pas qu'il fait dans la région himalayenne.

« Qui n'a pas vu les Himalaya ne peut se faire une idée de la puissance de la végétation dans ces splendides contrées. Les hautes montagnes qui, à droite et à gauche, enserrent le Sutledge, s'avancent rarement jusqu'au bord môme de l'eau; généralement, les alluvions, descendues des sommets, ont formé une plate-forme, parfois à deux ou trois gradins, où. s'étagent des villages, des champs cultivés, des rizières. La pente du terrain ne permet, nulle part, à l'eau de séjourner, pour créer ces marais aux effluves pestilentielles, qui marquent l'entrée des grandes plaines de l'Inde. De la station de Chikar à celle de Ghagousti, pendant trois jours, on voyaga littéralement sous une voûte d'abriCo tiers, de

grenadiers et d'arbres odoriférants. Au détour d'un sentier, le fourré s'ouvre tout à coup sur un panorama que Ton ne peut plus oublier de sa vie. Une plaine de soixante lieues de long se déploie à vos pieds, verdoyante et vivante, semée de villages etde jardins de plaisance, rayée de longues rivières dont le cours est dessiné par de gracieuses avenues de peupliers. Le bleu sombre du Sutledge fait mieux ressortir les reflets argentés des cinq ou six lacs à demi ensevelis sous les algues et les lotus ; et, tout au fond, estompé par la distance, quelque chose d'un blanc pur et mat, se détachant en ligues fixes et sobres sur l'azur transparent du cid, comme les banquises des mers polaires. J'avais sous les yeux la vallée de Cachmir, avec sa ceinture de neiges éternelles, l'auguste et incomparable Himalaya. »

C'est là le côté pittoresque et charmant du voyage. Mais il en est un autre beaucoup moins agréable, avec les difficultés, parfois très grandes, qui s'opposent à la marche des voyageurs et leur créent souvent de véritables dangers. Au milieu de ces masses montagneuses, j)arsemées de pics et de sommets neigeux , creusées de précipices sans fond,

dans lesquels roulent, avec des grondements de tonnerre, les nombreux torrents qui viennent grossir le cours du Sutledge, du Djelem ou de riudus, il faut se contenter et savoir user surtout de ces ponts primitifs que les indigènes ont construits pour mettre en communication les rives escarpées de ces cours d*eau, ou les bords opposés des précipices.

Quelques-uns d'entre eux sont véritablement effrayants à franchir.

Nous trouvons d'abord le Nava, C'est une simple corde, en forme de câble, qui va d'une rive à l'autre et s'amarre solidement de chaque côté, soit à une pointe de rocher, soit à un tronc d'arbre. A celte corde est suspendu un panier en osier, que maintient solidement une espèce de fourche de bois, destinée à glisser sur la corde, et que le passager doit pousser en avant à chaque mouvement qu'il fait pour franchir le précipice. Sa façon de procéder est assez simple.

Arrivé au bord de la rivière, il attire à lui le panier d'osier, s'y glisse tranquillement çt, passant ses deux bras entre les anses et. la eoyde, d'un bond il arrive jusqu'au milieu du passage; mais là commence la difficulté la pljas sérieuse. Suspendu sur le précipice au

fond duquel coule le torrent, il reste un moment immobile ; puis, s'aidant des bras et des jambes, il saisit la corde à deux mains, pousse la fourche de bois, en môme temps qu'une secousse brusque de ses jambes favorise le glissement du panier et de son support. Cet exercice, plusieurs fois répété, Tamène enfin sur lautre bord, où il s'élance d'un bond pour continuer sa route, sans même jeter un regard derrière lui.

Le Jhula est plus curieux encore ; le mot signifie c< pont balançoire ou j^o^^ escarpolette ». Ce nouveau mode de pont consiste en trois cordes, tendues au-dessus de la rivière, à une hauteur de 8 à 10 pieds, et qui s attachent à des piles solidement construites sur les rives. Chacune de ces piles s'abaisse insensiblement sur la terre ferme, de manière à faciliter la descente et la montée. Les cordes sont disposées en forme de triangle ; celle du bas et les deux autres parallèles semblent, en effet, figurer un V •.• ; l'écartement constant de ces ^ cordes est maintenu au moyen de pièces en bois, formant équerre. Quant au passage à franchir, il est souvent de 10 à 12 mètres; et quand souffle le vent, qui, dans ces montagnes, atteint]

souvent une violence extrême, le pont, pris en flanc, éprouve un balancement effrayant à voir. Néanmoins, l'indigène s'y aventure sans grandsouci du danger. Arrivé à l'extrémité d'une des piles, il met le pied sur la corde inférieure, et, portant un balancier dans les mains, qu'il maintient à la hauteur des épaules, il le fait glisser sur chacune des cordes parallèles, au milieu desquelles il s'avance. Trois ou quatre passagers peuvent franchir ensemble le Jhula, se suivant à intervalles assez rapprochés ; mais ils doivent ne marcher qu'au pas, pour éviter de donner à la corde un balancement régulier qui pourrait la faire rompre. Nous savons, du reste, que, quand un corps de troupes paspfe sur un pont suspendu, les soldats doivent rompre le pas, comme mesure de précaution. Le poids des trois ou quatre voyageurs est considérable, surtout au milieu du passage : le Jhula s'abaisse alors, de façon à effleurer la rivière, et il arrive môme qu'un ou deux des voyageurs aient les pieds mouillés par les eaux. Arrivés sur l'autre bord, ils sautent l'un après l'autre sur la terre ferme, et chacun prend une direction différente, sans souci de son compagnon de route.

Nous voici à Tenlrée du Cachmir, et le coup d'œil dont on jouit des sommets qui renvironnent est unique dans son genre. Là bas, tout au fond, le lac miroite aux rayons du soleil, et autour de lui s'élèvent gracieusement la ville, ses faubourgs et un nombre inûni de villages, qui semblent se perdre au milieu de la verdure et des fleurs. Dans cette longue et large vallée, débouchent de toutes parts des vallées latérales, les plus fertiles de l'Asie et les plus délicieuses de rinde, que dominent les pâturages et les forêts centenaires, étagées les unes au* dessus des autres jusqu'à la limite des neiges perpétuelles; et, au-dessus, pour dominer ce Iplendide panorama, la môme enceinte de neiges et de glaciers, dont les sommets blaûcs tranchent sur le bleu foncé du ciel. C'est bien là la Vallée Heureuse^ comme disent les Cachmiriens, oimn génie, aimé des dieux, vint cacher son bonheur.

Avançons-nous, et descendons les premières pentes qui conduisent dans la vallée. Srinagar^ sa capitale, nous apparaît alors beaucoup mieux dans son gracieux éclat, qui désespère l'écrivain le plus habile aux descriptions de ce genre. « L'immense cité se développe parmi de

vastes jardins, du milieu desquels émerge, sur la crèle de son long rocher, Tantique citadelle Harita. Le Sutledge circule en tortueux méandres, et sa rapidité contraste avec les eaux immobiles de vingt canaux, où vont et viennent des centaines de barques, effilées comme les calques du Bosphore. Autour de la ville, au lieu de ces faubourgs crasseux et ternes qui déshonorent généralement les abords des grandes capitales, je vois étinceler partout, dans ïe vert sombre des jardins et des avenues de platanes, les frêles et coquettes maisons en bois, qui penchent sur le fleuve leurs balcons découpés et fouillés conune une dentelle. A mes pieds vient aboutir la fameuse avenue de peupliers, longue de deux kilomètres, large comme la rue de la Paix, à Paris. Les arbres qui k forment ont 100 pieds de haut, et les promeneurs, vus de mon rocher, m'apparaissentcommede grandes fourmis. Sur ma droite, le lac, envahi par une végétation puissante, forme d'épaisses roselières ; dans la partie restée libre, trois ou quatre palais, toujours inhabités, mirent leurs pavillons multicolores e& leurs majestueux platanes. C'est ime magie puissante, et, ce qui vaut mieux, une magie

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attrayante. Je comprends ce nom de Venise indienne donné à ce grand et magnifique bijou. »

C'est à Srinagar que nous trouvons deux curiosités, les Bayadères et les châles de Cachemire, que nous devons signaler en passant, bien que les premières ne méritent pas la « réputation féerique » qu on leur a faite, et que les autres soient aujourd'hui en complète décadence.

L'industrie des châles tend à diminuer, sinon à s'éteindre dans le pays, pour laisser la place à l'industrie de la soie. Néanmoins, les châles qui se tissent avec le poil d'une chèvre originaire du Thibet ou de la petite Boukharie , emploient encore' 80,000 femmes pour le filage et près de 60,000 ouvriers pour la teinture et le tissage.

Mais il nous faut quitter Srinagar, pour reprendre notre route à travers les Himalaya.

Pendant longtemps encore, nous voyageons dans cet air parfumé et le long des ombreuses vallées qui forment le domaine propre de Cachmir. La température est délicieusement fraîche, et mille fleurs sauvages embaument l'atmosphère. Chevaux et hommes, tous se

trouvent plus allègres et plus gais, et la route se poursuit au milieu des champs cultivés, des bois touffus, des paysages charmants qui se déroulent au loin. Mais peu à peu le spectacle change ; déjà nous montons à une hauteur de 2,800 à 3,000 mètres, et nous voyons surgir de toutes parts des sommets neigeux qui s'élèvent en amphithéâtre, et semblent nous opposer une barrière infranchissable. Bientôt après, nous entrons comme dans un monde complètement nouveau : le col de Zojibol nous fait passer du Cachmir dans la province du Ladak, ou du petit Thibet.

Derrière nous, nous laissons une contrée magnifique, d'une luxuriante végétation. Nous . voilà subitement transportés dans une région sauvage et triste, sans aucune trace de culture, au milieu d'un air sec et difficile à respirer. Plus de plantes, plus de fleurs, plus d'arbres, niais partout des roches dénudées, des cailloux roulés, et du sable, après lequel nous rencontrons les schistes, les granits et les gneis, « avec leur interminable monotonie de désolation et de mort. » Curieux et saisissant contraste qui nous apparaît, sur la frontière de deux mondes, si dissemblables l'un de

Tautre 1 Ici, c*était une race aux formes harmonieuses et robustes, aux traits délicats et fins, la race caucasienne ou indo-européenne; — là, c*est la race mongole ou tatare, aux traite accentués et saillants, aux formes alourdies et grossières, à l'aspect souvent hideux; — ici, c'était la langue douce à parler des Aryens; là, c'est le dialecte étrange des Touraniens; — ici, c'était la religion musulmane^ avec ses rites et ses croyances, qui nous rappellent de si près les rites et les croyances de la religion chrétienne ; là, c'est le bouddhisme, insaisissable au premier abord pour l'esprit et le cœur de l'Européen; — ici, c'était la polygamie; là, c'est la polyandrie; — ici, c'était le turban ou le fez; là c'est le bonnet fourré. Et comme pour marquer d'une façon plus carattéristique la distance qui sépare ces deux races, ces deux civilisations et ces deux mondes, le col qui seul donne entrée de l'un dans lautre, et s'élève à plus de 4,000 mètres, est fermé pendant neuf mois de l'année par les neiges et les glaces. C'est le Zojibol. ou passage de la montagne, dont les seuls hôtes sont les marmottes^ qui, par leur abondance, ont rendu le pays célèbre.

Nous sommes au cœur même des Himalaya, et rien n'égale en splendeur et en magnifice&ce la beauté de ces « mers de glace » dont chacune n'a pas de rivale dans le monde.

L'aspect seul de ce grandiose spectacle, dit un Anglais enthousiasmé, mériterait le voyage d'Angleterre au Thibet 1 Ce sérail un peu loin et un peu cher. Mais, puisque nous y sommes, rendons-nous compte de ces fameux glaciers des Himalaya. Ces glaciers sont trois fois aussi étendus que sont ceux de TËurope dans la masse alpestre. Celui du Mouzlagh ne mesure pas moins de 95 kilomètres de long sur 20 de large, avec vingt-cinq ou trente moraines distinctes. Tout à côté s'étend celui du Remou, long de 35 kilomètres, à une hauteur de 7,500 et de 8,000 mètres, et dont le pic principal forme une masse gigantesque de glaces. De ce glacier 8*éooule le Chayoi, dont les crues subites et les inondations amènent des cataclysmes épouvantables dans les hautes plaines de la Tartarie orientale. H nous faut franchir ces hauteurs glacées à la passe de Karor-koroum^ qui n'a pas iQoins de 6,000 mètres d'altitude.

On comprend les difficultés et les dangers <pie présentent de tels passages, et ce n'est

• jamais sans appréheosion que les indigènes eux-mêmes s y aTeatnxent. Heureusement ils ont pour les guider un animal précieux, le yak^ dont Tinstinct véritablement merveilleux sait trouver un sentier ou un chemin relativement facile, à travers ces masses de rochers et de glaces, où Thomme court risque à chaque pas de s'égarer et de mourir. « Le yak des Thibétains est le bœuf à longs poils, dénommé bœuf grognant parles naturalistes européens.

Le cri de cet animal imite, en effet, le cri du cochon, mais sur un ton plus fort et plus prolongé. Le bœuf à longs poils est trapu, ramassé, et moins gros que le bœuf ordinaire ; son poil est long, fin et luisant ; celui qu'il a sous le ventre descend jusqu'à terre; ses pieds sont maigres et crochus conune ceux des chèvres; aussi aime-t-il à gravir les montagnes et à se suspendre au-dessus des précipices; La chair du yak est excellente; le lait que donne la vache est délicieux, et le beurre qu'on en fait, au-dessus de tout éloge. » Ajoutons que, dans certaines circonstances, son intelligence parait dépasser de beaucoup celle de son maître, surtout lorsqu'il s'agit de franchir un passage difficile.

Quand un Thibétain doit s'aventurer sur un glacier dangereux, il se fait ordinsdrement précéder d'un troupeau de dix à douze yaks, destinés à lui frayer la voie qu'il se propose de parcourir. Arrivé au pied du glacier, le troupeau s'arrête et se met en cercle, comme pour se consulter; et, après beaucoup de grognements qui témoignentd'unelongueetsérîeuse conversation engagée entre eux, ils délèguent au plus habile le soin de prendre la tète, les autres le suivant sur une seule ligne. Le chef de bande s'avance alors pas à pas, flairant le sol de son museau, et grogne son chemin avec une précaution infinie. Ce travail le fatigue assez vite. Quand il s arrête, le plus rapproché de lui prend sa place, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le passage ait été franchi. Le Thibétain suit pas à • pas le tracé frayé par ses bêtes, élève môme de distance en distance de petits monticules de neige destinés à jalonner la voie, dans le cas où la neige et les brouillards viendraient de nouveau faire disparaître ou obscurcir le chemin.

Citons encore, parmi les animaux les plus utiles du pays, les moutons, dits moutons du Thibet, et dont Marco Polo avait fait une pein-

lis L'ASIE CENTRALE

lure saisissante dans le cours de son voyage. Ils remplissent le rôle de véritables bêtes de somme, et servent à transporter des marchandises de toutes sortes, les plus lourdes surtout, comme de la farine et du grain. Ils peuvent supporter des charges relativement considérables, et faire journellement de 14 à 16 kilomètres, pendant plusieurs semaines, et cela à travers d'immenses étendues de pays, où il n'y a pas trace de pâturage ou d'herbage. Leurs cornes ont une longueur considérable, car elles ne mesurent pas moins de 1 mètre 65 à 1 mètre 70 centimètres.

Un autre danger pour l'homme et les animaux résulte de la raréfaction extrême de l'air , dont déjà nous avons dit un mot à propos du plateau du Pamir, mais dont les conséquences sont bien plus funestes ici. Nous sommes en effet aune hauteur de 4,500 à 5,000 mètres, sur la grande route de communication qui va de l'Inde dans la Kachgarie, et ce mal doit faire nécessairement de nombreuses victimes, surtout parmi les animaux, yaks, moutons-porteurs et autres bêtes de somme. Aussi Irouve-t-on pour ainsi dire la voie jalonnée par les squelettes et débris d'animaux de toutes sortes, qui sont passés

par tous les degrés de décomposition. Il y a des places où les débris se trouvent en abondance telle qu'il faut nécessairement camper au milieu d'eux, et ce spectacle a quelque chose de repoussant. Heureusement pour le voyageur, l'air est si sec, que ces squelettes ne se putréfient pas : mais ils se dessèchent à la longue sans exhaler ces odeurs pestilentielles qui, dans les terres basses, engendrent des épidémies et des morts nombreuses. Le pays souffre assez d'autres maux sans avoir encore à redouter celui-là.

Quant à l'homme, s'il résiste plus longtemps à cette raréfaction de l'air, qui souvent arrive à un degré effrayant pour la vie humaine, il souffre parfois beaucoup, et le plus robuste même perd rapidement la santé. Le docteur Bellew, qui faisait partie de la mission anglaise envoyée il y a quelques années auprès du dernier émir de Kachgar, Yakoub-Khan, put heureusement utiliser un remède, assez peu coûteux, qu'il importe de signaler. Il consiste simplement dans l'emploi du chlorate de potasse, dont il obtint le meilleur résultat. Il distribua quelques petits paquets de ce sel aux membres de l'ambassade et aux indigènes, les engageant à en met-

tre de temps en temps quelques grains sur la langue ; la quantité considérable d'oxygène ] contenue dans ce sel fournit au sang le moyen de remplacer celui qu'il a perdu en trop grande abondance dans ces régions élevées, et restaure en même temps l'estomac et les bronches. Où évite ainsi les fréquents maux de cœur, les troubles de tête, et les hallucinations dangereuses éprouvées par les tempéraments même les plus forts.

Mais nous voilà en plein Thibet ; restons-y quelques instants pour nous reposer. Aussi bien nous avons à faire la connaissance des populations qui l'habitent, et surtout à visiter les nombreuses lamaseries^ où les Zamas (moines bouddhiques) mènent une curieuse existence, dont tous les voyageurs ont amplement parlé.

c( Les Thibé tains appartiennent à la grande famille ou race mongole. Ils ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie, les yeux petits et bridés, les pommettes des joues saillantes, le nez court, la bouche largement fendue et les lèvres amincies. Leur teint est légèrement basané : cependant, dans les classes élevées, on trouve des figures aussi blanches qu'en Europe. Les Thibétains

sont de taille moyenne; à l'agilité et à la souplesse des Chinois, ils joignent la force et la Vigiœur des Tartares. Les exercices gymnastique, et surtout la danse, paraissent faire leurs iéKces; leur démarche est cadencée et pleine ie légèreté. Les Thibé tains ne se rasent pas la tète: ils laissent flotter leurs cheveux Sur feups épaules et se contentent de ies raceouicir de temps en temps avec des ciseaux.

Femmes et hommes portent à peu près le aième costume : une large robe agrafée au côté droit par quatre crochets, et serrée aux reins par une ceinture rouge, des tK)ttes en drap ou en feutre, et une coiffure en velours noir. Mais les femmes thibétaines se totunettent dans leur toilettes à un usage inîïoyable, sans doute unique dans le monde.

Avant de sortir de leur maison, elles se frottent k visage avec une espèce de vernis noir et ^uaût, assez semblable à la confiture de raisin. ^ïïme elles ont pour but de se rendre laides «tliideuses, elles répandent sur leur face à tort * à faavers ce fard dégoûtant et se barbouil- W de manière à ne plus ressembler à des 'ïéatures humaines. » A cet usage se rattache ï^iurellement une légende qu'il serait trop

long de raconter. Contentons-nous donc de di que c'est sur Tordre de Bouddha lui-même qi les femmes durent s'enlaidir de la sorte poi ne pas attirer dans les rues les regards indi crets des libertins. Que diraient nos élégant du jour et nos coquettes, si quelque pouvc malavisé voulaitlesforcer à cet usage? Combu peu voudraient s'y résoudre! Et cependant, i Thibet, pas une femme n'a jamais transgres la loi.

Les Thibétains sont fort prévenants et tr polis; mais leur salut, qu'ils répètent à cb que instant, n'est rien moins que gracieux:

consiste à se découvrir la tête, à tirer la lang et à se gratter l'oreille droite; ces trois opér tiens doivent se faire en même temps. Leu occupations sont variées ; mais un grand noB bre, surtout dans les villages, ont pourprof^ sion unique de tricoter. Ils ne tricotent jams que des gros fils de laine, dont ils font le p souvent des bas informes et semblables à d sacs, quelquefois des gants, sans séparation poj les doigts, excepté pour le pouce. Les aigun^ dont ils se servent sont en bois de bambo « C'est un spectacle bien singulier que de v^ des réunions d'hommes à moustaches, assis i

soleil, devant la porte de leurs maisons, filant, itneotaût et bavardant comme des commères :

U dirait une parodie des mœurs de notre («trie. »

; La religion des Thibétains est le louddhismey pâ compte, à l'extrême Orient, plus de quaneents millions d'adhérents. «Bouddha est îêtee nécessaire, indépendant, principe et fin Il toutes choses. La terre, les hommes, les astres, tout ce qui existe est une manifesta- Bon partielle et temporaire de Bouddha. Tout kété créé par lui, en ce sens que tout vient de ihii, comme la lumière vient du soleil. Tous les ^tres ^anés de Bouddha ont eu un commeniKQent et auront une fin ; mais de même qu'ils kmt sortis de l'essence universelle, ils y renheiont aussi nécessairement, et s'y absorbeimi, pour n'être plus rien par eux-mêmes. »

Cest la doctrine du Nirvana ou de l'annihilafai. Mais Bouddha n'habite pas seulement le id, n a pris autrefois et prend encore aujourfttn un corps humain, vient habiter parmi les bounes afin de les aider à acquérir la perfeclioû, et pour leur faciliter la réunion à l'âme unil»selle. Ces Bouddhas vivants forment la classe fcs ChdberoTis, dont le plus célèbre comme le

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plus grand est sans contredit le Talé ou Dalc& Lama de Lhassa, capitale du Thibet, pontif suprême du bouddhisme, et dont le titre »

gnifie « Mer de sagesse et de puissance. »

Deux sectes se partagent aujourd'hui le boud dhisme : la première est celle des GeWkf^ (ou des vertueux), introdmte par Tsou-Khsçpa pour ramener le bouddhisme à sa simplicité e à sa pureté primitives ; plus tard vint celle dei Kahguitpa^ destinée à corriger la précédente que l'on trouvait trop rigoureuse et trop dure et à continuer les saintes traditions du bouddhisme. De là deux catégories de Lannas o\ prêtres bouddhiques, subdivisées en un granj nombre de castes ou classes, qui tirent le^ nom d'un monastère célèbre, et distinctes le unes des autres par leurs rites et leur disci pline. Les Gelupia sont les puritains de la fc bouddhique. Rigoureux observateurs de 1 doctrine religieuse, ils renoncent absolument l'usage de la viande, aux liqueurs fortes et a] mariage. Le Tali-Lama appartient à cette secte Les KahguUpa n'observent pas une discipliû| aussi sévère et peuvent se marier.

Lhassa est toujours la grande capitale sp^ rituelle du Bouddhisme, et le Talé-Lamo- es

Cernent reconnu par les uns et par les mires. Quand il s'est dépouillé de son envefcppehumaine, pour « s'annihiler dansle a Nir- U%a » (lisez quand il est mort), on procède (rec une grande pompe à l'élection de son suctoaseur. Des prières et des jeûnes sont prescrits hoB toutes les lamaseries ^ ou couvents habités Hpfcs Lamas; et tout le monde redouble de iSeetde piété. « Ceux qui croient posséder le Aié-Lama dans leur famille en donnent avis I l'autorité de Lhassa. Mais, pour pouvoir procéda à l'élection suprême, il faut avoir découverllrois Choierons^ authentiquement reconnus pour tels. On les fait venir à Lhassa ; et les feprésentants suprêmes du culte bouddhique, ta KmtouMotis^ s'enferment dans un temple fendant six jours et six nuits, pour se consacrer IB jeûne et à la prière.

t Le septième on prend une urne d'or, conteitol trois fiches en or, et sur lesquelles sont pavés les noms des trois petits candidats aux factions de divinité du Bouddha-La. On agite Fume; le doyen des Koutouktous en tire une 6che, et le marmot dont le nom a été désigné Jar le sort est immédiatement proclamé Taléhma. On le promène en grande pompe dans

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les rues de la cité, pendant que tout le mondj se prosterne dévotement sur son passage. »

Quant aux deux autres Chaberons évincés ils sont rendus à leur nourrice : mais leurs pa rents reçoivent en dédommagement un cadeai de cinq cents onces d'argent.

Les Lamas forment dans le Thibet une cast( nombreuse et privilégiée. Ils sont censés étudier toute leur vie, car la science religieuse est réputée inépuisable. Les étudiants sont di-j visés en quatre sections ou quatre facultés, suii vaut la nature des études spéciales auxquelles il^ veulent s'appliquer : 1« la faculté de Mys\ ticité, qui embrasse les règles de la vie con^ templative ; 2<> la faculté de Liturgie^ compre-^ nant l'étude des cérémonies religieuses; 3*^13 faculté \ies Prières^ la plus estimée et la mieux rétribuée ; 4° enfin la faculté de médecine, ayant| pour objet l'étude des 440 maladies du corps humain, la pharmacie médicale et la pharmacopée.

Les Lamas médecins ']o\iisseni d'une grande considération, qu'expliquent du reste le^^^ importantes fonctions, que nul autre ne pourrait remplir à leur place ; et ce n'est pas peu! de chose que de connaître parfaitement le dia-

gnoslic de ces quatre cent quarante maladies qn'a classées la science bouddhique. Mais ils oui un mode de procéder uniforme, qui, sans oanquer d'originalité, doit se justifier pleineiBont. «( Us attachent une importance extrême irinspection de Turinedu malade. Illeur enfaut fc plusieurs échantillons, recueillis à diverses ieares du jour et de la nuit. Ils Texaminent ïvec Vattention la plus scrupuleuse et tiennent tta grand compte de tous les changements que subit sa coloration. Ils la battent à plusieurs éprises avec xme spatule en bois, puis ils portent le vase à l'oreille pour écouter le bruit, car ils prétendent que, selon l'état du malade, son urine est quelquefois muette et quelquefois jwrZâ^»^^. Un Lama médecin, pour être réputé habile et entendre parfaitement son mé~ *ier, doit être capable de traiter et de guérir un ïûalade sans l'avoir vu. L'inspection seule de l'urine doit suffire pour le diriger dans les prescriptions médicales. »

Les Lamas, voués à la vie contemplative, virent généralement groupés en nombre considérable dans de grands établissements entre- ^ûus aux frais du gouvernement et nommés eries. Une visite à quelqu'un d'entre

eux ne manquera pas d'intérêt. Entrons daiiS| celui de Gonpa, que nous trouvons précisément j sur notre route, et dont la description pourrait s'appliquer à tous les autres du Ladakh. A la porte^ nous reçoit un moine bouddhiste à la mine éveillée et joviale, dont la figure épanouie et même rubiconde, à peine cachée par la cape de son froc blanc, témoigne d'un genre de vie assez agréable. Du reste, l'expression sensuelle de ses traits et Thumeur enjouée de son esprit nous disent assez que cette existence de | la lamaserie n'est pas faite exclusivement de privations, de veilles et de jeûnes, comme pourrait nous le faire croire la solitude du lieu, jointe à la pauvreté du pays et aux devoirs rigoureux de la vie monastique.

Après les salutations d'usage, notre hôte nous conduit à travers les méandres de l'habitation jusqu'au sanctuaire, «au Saint des Saints», dans lequel il ne fait aucune difficulté de nous j introduire. Il se compose d'une suite de chambres, toutes basses de plafond et obscures ; mais l'obscuritS est pour ainsi dire combattue p^ la clarté douteuse d'une demi-douzaine de m èches de coton, placées dans de petits vases suspendus en face des idoles qu'elles doiveu^

éclairer jour et nuit. Ces idoles reposent, le long des murailles, sur des socles de bois, et saul richement habillées de costumes où Tor et Ta^nt se mêlent à la soie. Elles nous font Tefiltâes divinités hindoues que Ton adore dans le B^igale et surtout dans le Dékhan.

C'est là que nous reçoit en grande pompe le d^ des Lamas, accompagné d'une demi-douzame de prêtres, couverts de leurs vêtements d'apparat, et armés de formidables instruments de musique. Sur un signe de leur chef, ils attaquent aussitôt un air d'un caractère indéfinissable : c'est un mélange confus de sons plus ou moins discordants qui se répercutent sur les parois de ces sombres chapelles, et produisent une horrible cacophonie du plus terribfe eflFet. Pendant ce temps, nos regards, voulant soulager nos oreilles, se promènent sur les murailles voisines où se dessinent grossièrement quelques peintures à fresque i^résentant la vie des saints principalement Yénérés dans la lamaserie.

Heureusement, le concert s'achève, et nous pénétrons par une porte basse dans une cour assez large, qu'entoure im parapet circulaire d'où la vue s'étend au loin sur la campagne.

C'est comme une espèce déterrasse qui domine d'une hauteurconsidérable la plaine et les vallées voisines; et là seulement nous nous rendons compte de la solitude affreuse de cette vie monastique, durant la longue saison d'hiver, qui dure généralement de huit à neuf mois. Bloquée par les neiges et les glaces, la lamaserie se trouve comme suspendue entre le ciel et la terre; et nous sommes moins portés à reprocher à ses habitants les quelques distraetions nécessaires qu'ils croient devoir se donner.

De là nous rentrons dans l'intérieur du couvent, pour visiter oratoire, dortoir, réfectoire, salles de cuisine, etc. Dans une de ces dernières, nous trouvons deux religieuses occupées à pétrir de la pâte pour le repas du soir. Ce sont de simples et bonnes créatures, qui nous paraissent être les femmes de charge ou de peine de l'établissement. C'est une petite communauté qui nous a l'air d'être tout heureuse de son sort, et qui trouve une consolation à Tisolement auquel elle est vouée dans certaine liqueur dite le Tchang^ dont elle abuse parfois. Mais il y a, en outre, l'essence ou l'extrait môme de cette liqueur, que l'on réserve pour les occa-

lions et fêtes solennelles, alors que la commu-

ÎBaulé reçoit de son supérieur la permission de idre bombance et de s'amuser quelque peu.

Kous préférons à ce tte distraction celle qui est en tisage dans certaines autres grandes lamaseries, notamment dans celle de H^mis, où le principal divertissement des moines consiste à jouer des pièces de comédie ou de tragédie, surtout àl'aide d'énormes masques, destinés à faire illusion, eomme dans Fancien théâtre grec. Mais ces masques représentent presque tous d'affreuses tètes d'animaux sauvages, d'ogres ou démons, A dont la vue produit une impression étrange i sur l'imagination du spectateur.

Le supérieur du couvent vient toujours de Lhassa. Quant aux membres ordinaires, ils se ïccrutent dans le pays même, parmi les fils de familles nombreuses, où la polyandrie existe à l'état d'institution soâale, comme la polygamie pour les états musulmans.

Terminons par quelques détails, concernant les funérailles, qui sont spéciales au pays. Les Chinois ont coutume de dire que les trois grands produits du Thibet sont les « Lamas^ \çè femmes Qi les chiens. » Les chiens, en effet, y sont excessivement nombreux, surtout dans

les bourgades importantes et notanmient à Lhassa ; « cela vient de Tusage que les haWtants en font pour la sépulture des morts. »

« Il y a quatre espèces différentes de sépulture au Thibet : la première est la c(Miibustion; la deuxième, Timmersion dans les lacs et les rivières; la troisième, l'exposition &ur le s(Mnmet des montagnes ; la quatrième, qui est la plus flatteuse de toutes, consiste à faire manger le cadavre aux chiens. Cette dernière méthode est la plus courue. Les pauvres ont pour tout mausolée les chiens des faubourgs; mais, pour les personnes distinguées, on y met un peu plus de façon : il y a des Lamaseries où Ton nourrit dans ce but des chiens sacrés, et c'est là que les riches Thibétains vont se faire enterrer. » . C'est une coutume qui remonte, du reste, à une très haute antiquité; et Strabon, parlant des Scythes nomades, nou3» rappelle qu'ils avaient la coutume de nourrir des chiens dits enterreurs (pourquoi ne les appellerions-nous pas croquemorts?) q^i sont chargés de dévorer les vieillards accablés par l'âge et les Corps des décédés.

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