TURKESTAN ORIENTAL — UN EMPIRE EPHEMERE DE L'ASIE CENTRALE
Reprenons notre voyage à travers les plateaux désolés du haut Thibet, pour l'achever au plus vite, et retrouver quelque terre plus favorisée de la nature. Aussi bien, nous n'en avons plus pour longtemps; et le cours du CSiayok va nous conduire, par une pente relativement facile, dans les plaines de la Ejàuie Tartarie ou Turkestan oriental.
Ce sont toujours, sur notre passage, les tristes phénomènes que nous avons déjà vus :
même solitude et même désert, même absence de vie et de végétation. Mais, à mesure que nous avançons, Taspect de la contrée va changeant peu à peu ; ça et là, nous voyons repa-
raltre quelques traces d'existence humaine, avec ces petits sanctuaires, ou Chrin^ gros- i sièrement construits en pierre, qui s'élèvent au détour de chaque chemin, au sonunet de chaque monticule, et qui figurent assez bien ce que les croix de bois ou les chapelles votives sont pour nos campagnes françaises. Quelques uns renferment les ossements des voyageurs assassinés en ces lieux et que l'inspiration populaire a convertis en saints. Déjà nous avons vu cette coutume suivie dans l'Afghanistan; elle témoigne en faveur de la population qui la conserve avec un soin si méritoire. Nous sommes précisément à Chahidulla Khoja, et nous passons devant un chrin de ce genre, orné de cornes de moutons sauvages et d'antilopes, et dans la façade duquel se trouve pratiquée une niche étroite. C'est la tombe d'un Kara- Kirghise fugitif de Kachgar, qui fut poursuivi et massacré à cette place par quelques soldats chinois. Son nom est oublié ou ignoré du plus grand nombre de ses compatriotes; mais son souvenir leur reste, et tous les nomades de la région, que leurs émigrations amènent de ce côté, ne manquent pas de venir prier devant cette tombe, pour invoquer la protection du
samt, le priant d'intervenir auprès de la divinité en faveur de l'heureuse issue de leur «yage.
Mais nous voilà près des pentes du Kouen- Ijeun, et nous descendons rapidement sur les |i«aiiers villages qui bordent les limites de la ■Sâdigarie. On ne peut se figurer le plaisir gœ Ton éprouve à retrouver, au sortir de liions maudites, quelque terre favorisée de k nature, où tout semble de nouveau vous sourire, dans lair, la végétation, les arbres et les loaisims habitées que nous rencontrons sous ' nos pas, toutes choses dont on avait été pendant si longtemps privé. On se trouve même porté à exagérer les charmes des lieux, à augmenter leurs délices, et volontiers on en texait, comme les Orientaux, pour la plupart dfiB vallées du centre de TAsie, autant de paradis terrestres. Nos organes se dilatent, et h vue de tout ce qui s'étend à perte de vue devant nous produit sur notre imagination on effet indéfinissable.
Il est vrai que, quand nous pénétrons un peu ^os avant dans Tintérieur du pays, cette impression première tend peu à peu à disparaître. Il se produit comme un certain équi-
libre entre nos sensations et les idées de notre raison; nous envisageons plus sainement les choses, et nous trouvons que, là encore, la vie n'est pas toujours facile, que le désert y continue sa lutte acharnée et aveugle contre la végétation, et que l'homme n'est pas toujours à Tabri des maux que nous avons si souvent signalés, dans les steppes aralo-caspiennes et sur les hauteurs du Thibet.
La Kaehgarie, ou Turkestan oriental, au sein de laquelle nous entrons, présente quatre régions principales : la région des montagnes, la région des fleuves, la région des marécages et le désert.
La région des montagnes, nous la connaissons en partie : c'est cette ceinture de hauteurs formidables, de 5,000 à 6,000 mètres d'altitude, couvertes de neiges et de glaces perpétuelles, et qui parait être une garantie pour l'indépendance du pays, grâce aux forteresses et aux nombreux fortins qui s'échelonnent le long du Karakach, de la rivière de Yarkand, de la rivière de Kachgar et de l'Artych. — La région des plaines s'adosse aux derniers contreforts de ces masses montagneuses. Leur altitude moyenne est de 1,200 à
i,400 mètres; et son sol, largement ondulé, est Ha composé de roches désagrégées ou réduites m i)Oussière, que les eaux des torrents ont amenées des hauteurs voisines. G*est la partie fertile et populeuse de la Kachgarie. Des diamps bien cultivés s'étendent d'une façon à peu près continue sur les rives des nombreux cours d'eau qui viennent grossir le Tarim.
Mais les arbres, qui de loin avaient un aspect siséduisant , ne nous paraissent plus que ce qu'ils sont : des ormes, des saules et des peupliers, m milieu desquels se trouvent quelques rares sffbres à fruits. Les maisons sont assez clairsemées, séparées il est vrai les unes des autre jMff des champs de froment, de maïs, de riz, 4e coton, de luzerne et de tabac, tous végétaux (jui nous rappellent ceux de l'Europe occidentale. Quelques grandes villes reliées entre dles par de gros bourgs ou des villages pittotesques sont le centre d'un commerce animé çt d'une industrie très active.
La région des marécages ne se développe guère que sur les frontières orientales du pays, le long du Tarim et dans le voisinage du Lob- Noor. Mais la région du désert occupe plus des trois cinquièmes de la surface totale du Turkes-
tan oriental. Elle n'est que la prolongation extrême de Fimmense désert de Gobi, qui s*ayanc6 jusqu'au cœur de la Mongolie. D'une altitude moyenne de 1,200 mètres, à Test de Kachgar et de Yarkand, ce désert descend à 800 et à 750 mètres aux environs du Lob-Noor. C'est une longue et large plaine sablonneuse semée de collines de dunes que les vents du nord et du nord-est poussent dans la direction des Tsoung- Ling et du Pamir. Ces sables mouvants sont, pour l'Asie centrale et la Kachgarie surtout, un péril des plus sérieux, contre lequel les forces humaines ne peuvent rien. Us englou* tissent impitoyablement tout ce qu'ils rencontrent dans leur course désordonnée, qu'active parfois la violence extrême des vents venus du Gobi; et nous ne pouvons nous étonner que les voyageurs contemporains ne retrouvent plus aujourd'hui aucime trace Se villes, autre* fois célèbres, que les voyageurs du moyen âge avaient signalées^ comme Pein, Charchaud, Lob, etc. Depuis longtemps déjà ces localités ont dû disparaître, englouties par les sables; et avec elles disparut une des régions les plus fertiles de l'Asie centrale.
La légende qui se rattache à la ruine d'une
de ces villes, Katak^ nous rappelle assez bien ce que nous savons de la disparition de Pompéi et d'Herculanum. Depuis longtemps déjà, dit b Tarikhi-Rachidi^ on prévoyait le sort de la cité, et quelques catastrophes partielles ont dû précéder la destruction totale de cette localité. Très souvent le prêtre ou Mollah Chek Jamaluddin avait, dans ses prédications du vendredi, averti le peuple des malheurs qui le menaçaient, l'invitant à fuir au plus tôt la colère de Dieu, qui s'avançait sur les ailes du vent.
Le jour sinistre qu'il avait prédit arriva ; et la cité se vit tout à coup englobée dans une violente tempête de sable. Le Mollah s'enfuit aussitôt avec les siens et quelques serviteurs de la Mosquée; mais, arrivé à quelque distance, comme il s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil en arrière et voir si la colère de Dieu avait achevé son œuvr^, un de ses compagnons, crieur de la Mosquée, ayant oublié quelque chose de précieux dans la maison, ne put résister au désir de l'aller chercher. Rentré dans la ville, . il voulut monter au minaret, pour appeler une dernière fois le peuple à la prière. Mais, après être descendu, il trouva les dunes amoncelées à
la porte et qui lui barraient le passage. Il dut remonter au haut du minaret, et, de là, se jeter dans le sable qui le laissa échapper à une mort certaine. Il rejoignit peu à peu ses compagnons; mais, la nuit suivante, la ville tout entière disparaissait, ensevelie, avec la majeure partie de ses habitants, sous les sables que le vent avait accumulés dans ses murs.
Il n*est pas rare que les bergers, errant avec leurs troupeaux à la recherche de quelque maigre pâturage, retrouvent des traces de ces cités anciennes disparues : car les dîmes découvrent et recouvrent tour à tour les édifices et les maisons dans leur marche incessante d'orient en occident. En plusieurs circonstances môme, ils ont rencontré des squelettes desséchés et encore tout habillés, des meubles restés intacts, et des ustensiles de ménage parfaitement conservés. Mais on comprend que les fouilles ne soient pas aussi faciles pour ces villes du désert que pour celles du Vésuve.
C'est dans la Kachgarie qu'un aventurier de haute intelligence, quelques-uns disent même d'un génie audacieux, essaya, il y a quelque temps, de fonder un Ëtat indépendant des Chinois, et réussit, pendant près de 12 ans, à se
maintenir libre et respecté, entre les trois grands empires qui l'entouraient de toutes parts: la Chine, la Russie et l'Angleterre. 11 put même faire pénétrer dans ses nouveaux États quelque chose de la vie et de la civilisation européennes ; et nous solnmes véritablement émerveillés du résultat qu'il obtint, quand nous consultons les récits des nombrenx voyageurs que la diplomatie ou le commerce amena de 1864 à 1875 à Kachgar et à Yarkand.
A. la suite de chacun de ces grands bouleversements intérieurs qui, pendant des siècles, précipitèrent sur la Caspienne et la mer d'Aral ks hordes asiatiques, le Turkestan oriental devenait toujours la proie du premier occupant. A un conquérant en succédait un autre ; et chaque domination nouvelle disparaissait presque aussi rapidement qu'elle s'était fondée.
En 1752, l'empire Chinois voulut s'étendre jusqu'aux Tsoung-Ling et aux Thian-Chan oc- <^ideptaux ; et peu de temps après la conquête de la Tartare orientale s'achevait à son profit, l^s gouverneurs, envoyés de Pékin en résidence à Kachgar, ne négligeaient rien pour interdire c< aux Barbares de l'Occident » l'accès de cette importante province ; et partout, du
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c6té du Khokand, du Sari-Koul et du Kouen- Loun, ils multipliaient les forteresses, les tours crénelées et les postes militaires, ne pennettant à aucun étranger de pénétrer dans le pays sous peine de mort. Mais, en 1862, une guerre civile s'éleva entre les Mandchoux et les Tungaus ; et de cette querelle sortit la révolution qui devait émanciper le Turkestan oriental presque tout entier, et en faire la Kachgarie indépendante. Le contre-coup de cette querelle n'avait pas tardé à se faire sentir siu* le territoire de Kachgar et de Yarkand. Un Ouzbek, natif de Khokand, et d'origine obscure, bien que sa mère prétendit descendre du fameux Timour ou Tamerlan, voulut profiter de la circonstance pour se tailler un État à sa convenance dans la plaine du Tarim. Mohammed Yacoub s'était élevé à un très haut rang dans l'armée khokandienne par son habileté et son courage; mais, disgracié à la suite d'un échec, il avait demandé un congé et vivait retiré sur les^confins du Turkestan. Il se fit rapidement une petite armée de partisans, s'empara de Kachgar, détruisit tout ce qui restait de la domination chinoise et rétablit l'ancienne famille régnante des Khodja. Bientôt après, il achevait la
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conquête du pays, par la prise de Yaagi- Hissar et de Yarkand (1865).
Mais Mohammed Yacoub ne pouvait longtemps se résoudre à laisser un Khodja jouir en en paix des fruits de sa victoire. Il renversa le prince Bourzoug-Khan, qu'il avait établi au pouvoir, le jeta en prison et finalement l'expulsa du pays. Quelque temps après, il attirait dans une embuscade le khan de Khotan, le faisait mettre à mort, et, par la prise de tout le pays, achevait la conquête de VÂlti- CAaAr, ou territoire des six villes, nom sous lequel on désignaitencorelaKachgarie. En 1 869, la conquête du Sari-Koul lui donnait, au centre des Tsoung-Ling, une limite naturelle des plus fortes; et pour parer à toute éventualité, il défendait par une série d'ouvrages avancés les passages du Pamir et des Thian-Chan.
Dès ce moment, Yacoub se révélait comme un habile homme d'Etat et un politique trèg perspicace, méritant le surnom, que quelques admirateurs enthousiastes lui donnaient, de Napoléon de VOrient. Comprenant les difficultés de sa situation en face de la Chine, toujours prête à revendiquer les provinces perdues, il se mit en relations suivies avec la
Russie et l'Angleterre, acceptant les ouvertures de la première, en faisant lui-même à la seconde. Peu de temps après, il dépêchait à Gonstantinople un envoyé sûr, Mirza-Chadou, pour faire acte de soumission envers Fautorité spirituelle et temporelle du sultan, et réussissait dans ces délicates négociations ; car la Porte Ottomane lui reconnaissait bientôt le titre à'Amir ou Emir^ et sanctionnait ainsi, aux yeux des Mahométans, le pouvoir du nouveau souverain.
Mais c'était surtout du côté de l'alliance anglaise que penchait Mohammed Yacoub, si l'on en croit la relation de M. Shaw ; et l'Amir développa la plus grande activité pour resserrer les liens qui devaient l'unir au gouvernement anglo-indien. Jusqu'à cette époque, la nation anglaise était presque complètement inconnue dans la Tartarie orientale ; on n'y connaissait qu'un nom étranger, celui des Firangi^ corruption du mot France ou Français, qui servait à désigner tous les Européens. Est-ce un souvenir confus des Croisades ou des exploits de Dupleix dans les Indes? On l'ignore. Mais Mohammed Yacoub eut bientôt enseigné, à sa façon, l'histoire à ses nouveaux sujets* c< Au bout
de quelques semaines que J'habitais Kachgar, dit M. Shaw, je fut tout étonné d'entendre les habitants, les soldats surtout, me vanter, à qui mieuxmieux, la valeur etl'habileté des Anglais. Ils racontaient à leur manière la guerre de Criinée, dont ils me citaient les principaux fetits. Il n'était naturellement question ni des Turcs, ni des Rançais, ni des Italiens : les Anglais seuls y avaient joué un rôle; c'étaient eux qui avaient vaincu les Russes et tué le czar Nicolas; c'étaient eux qui avaient pris Saint-Pétersbourg et imposé la paix à la Rusâe, etc. »
Mais, en même temps, Yacoub-Khan faisait des prodiges, en créant de toutes pièces une année assez puissante pour tenir en respect, pendant douze ans, les troupes chinoises, battre les rebelles et imposer aux Ehokandiens. Cette armée se trouva rapidement portée à 60,000 hommes, divisés en infanterie, en cavalerie et en Taï/urcAis ou légions étrangères, qui se lecrutaient principalement parmi les Chinois.
Quant à la population, elle subissait plutôt qu'elle n'acceptait le gouvernement militaire et parfois très rude auquel la soumettait le nouveau conquérant. Elle regrettait même la
domination chinoise, sous laquelle l'industrie et le commerce faisaient, bien plus qu'à cette époque, la prospérité des grandes villes ; car les foires annuelles et les marchés hebdomadaires étaient plus nombreux et beaucoup plus fréquentés. L'antipathie passive qu'éprouvaient pour lui les habitants de Kachgar et de Yarkand, jointe aux premiers revers que son armée éprouva dans la lutte contrôles Chinois, n'a pas peu contribué a dégoûter Yacoub-Khan du pouvoir et de la vie. Il se sentait menacé de partout, en butte aux soupçons et aux conspirations. Aussi préféra-t-il se donner la mort, plutôt que de tomber misérablement du pouvoir où il s'était si hardiment élevé.
Il avait eu le temps néanmoins de jouer un grand et glorieux rôle, et de façonner une société nouvelle, qu'il se promettait de mettre au niveau des idées et de la civilisation européennes, dont il avait eu pour ainsi dire un avant-goût dans le Turkestan russe et à Khokand. C'est le cas de pénétrer au sein de cette société, d'étudier ses coutumes et ses traditions, et sa vie de chaque jour, pour nous rendre compte de tous les progrès accomplis de 1864 à 1876 et de tous ceux qui
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auraient pu s'accomplir encore, si Mohammed- Yacoub eût continué à vivre et à régner. L*Amir trouvait du reste dans les habitants de la Eachgarie des caractères dociles et propres à être bien vite façonnés au genre d'existence qu'il rêvait pour eux. Les Kachgariens sont loin d'être des Tartares ou Mongols pur sang. Comparés aux Kirghises et aux nomades qui les environnent, ils présentent, pour le plus grand nombre, un type aryen nettement accusé; et ce type, dit Sbaw, a môme une grande ressemblance avec la physionomie américaine du Nord : face allongée et amaigrie, nez droit, front bombé et pommettes des joues assez saillantes. « On aurait cru voir partout les congénères et les parents^du président Lincoln, dont la physionomie expressive et caractéristique se rencontre à chaque pas ici. »
Mais pénétrons dans la première ville de la Kachgarie, à Yarkand, de 60 à 65,000 habitants. Elle va nous donner le spectacle curieux de la vie intime et journalière du peuple kachgarien, où plus d'ime fois nous trouverons à nous étonner et même à admirer.
Construite en briques et en terre glaise,
comme presque toutes les villes de l'Asie centrale, Yarkand a six portes principales, dont la porte d'Or et la porte du Melon (singulier rapprochement !) s'ouvrent Tune à côté de l'autre. Les rues sont pour la plupart tortueuses, étroites et fort irrégulières : mais toutes débouchent sur une petite place dont le centre est occupé par une fontaine, ombragée de saules et de peupliers. Ces réservoirs multiples servent à tout le monde et à tous les usages : nous voyons à la fois, d'un côté, une ménagère active qui lave à grande eau son linge ; de l'autre, un paysan qui remplit sa calebasse et semble prendre un grand plaisir à boire, pendant que les feuilles jaunies forment comme une épaisse couverture sous laquelle disparaît en partie la STirface de Teau. Mais passons.
Continuant notre chemin, nous trouvons un marché qui nous rappelle absolument quelque coin de Buda-Pest, avec son fouillis de marchandises, d'acheteurs et de vendeurs jetés pour ainsi dire là pèle-mèle. Nous croyons y rencontrer quelques figures de connaissance, surtout ces beaux types féminins, fraîchement rosés et si bien proportionnés dans leur taille, comme on en peut voir sur les quais du Da-
aube. Tout ce monde rit, parle, s'agite et se démène, sans souci de l'étranger qui passe, pendant qu'un gamin^ habillé de toile blanche, nous coudoie, criant : c< Achetez l Achetez l PtUs chauds et pâtés froids ! Pâtés d'hier et fêi& d*aujourd'hui, mais tom ions! achetez, ViMez I » Étrange souvenir qui nous reporte i 2,000 lieues de là, au sein de la mère patrie, oii nous revoyons en imagination le pâtissier h coin, et croyons entendre retentir à nos oreilles la crécelle de la marchande d'oublis ! Mais voici dans la foule un rémouleur , tournant sa roue, aiguisant couteaux et hachoirs, et criant du môme ton insipide et nasillard, que nous entendons en France ; « Aiguisez, mesdames, aiguisez couteaux! » Sa machine est la même, son procédé le même aussi; et l'artisan, avec son accoutrement singulier, nous paraît venir directement de la Creuse ou de la Haute Auvergne. A Tentour, s* est formé un cercle de spectateurs qui paraissent prendre un grand plaisir à le voir travailler. Mais tout à coup retentit dans le voisinage le chant du mènesirel favori, qui s'accompagne d'une sorte de guitare. Vite on déserte le rémouleur pour l'artiste ; on entoure ce dernier, on le fête, on
le suit « du regard, de la tête et des pieds 1 » Ce petit peuplé est décidément fou de musique, quelle qu'elle soit, comme du reste tous les habitants de l'Asie centrale. Pour nous, nous nous croyons en présence d'un Tzigane. Tous deux doivent appartenir à la même race et venir directement de l'Inde.
Il est bon de courir, surtout le matin ; mais la marche creuse l'appétit, et c'est l'heure de notre second déjeuner. Précisément nous voici en face d'un petit restaurant, qui n'a pas trop mauvaise mine, ma foi ! Entrons. Nous prenons place sur un banc de bois solide et que l'on croirait fabriqué en Europe, à côté de bons compagnons qui se dérangent poliment et continuent leur repas, tout en devisant sur les affaires du jour. Avant même que nous ayons eu le temps d'admirer l'aménagement de la salle, la vaisselle de porcelaine de Chine, les assiettes plates, les bols, les cuillers et les fourchettes, ou le contenu des plats que nous voyons servir à nos voisins, le maître du restaurant s'avance, gracieux et prévenant, nous salue poliment du nom de « Monsieur I » et sur ses pas arrive un garçon, un véritable garçon de restaurant, la serviette sous le bras, qui nous
%ond : « Oui, monsieur! à V instant! » C est un restaurant européen, où Ton trouve à la fois des potages au macaroni, au vermicelle et aux autres pâtes ; des étuvées, des ragoûts, des rôtis et des Ws de légumes variés; des joints et des filets •le mouton, de bœuf et de cheval, rôtis ou bouillis ; non pas déchirés avec les doigts, à ^ façon orientale et afghane, mais parfaitement i^coupés avec un couteau tranchant. Comme Ressert, on nous apporte des pâtisseries d'im ?oût exquis, des pouddings et des gâteaux, parmi lesquels nous remarquons le Zimbosa, ^ Baiser de dame ! Sommes-nous donc en pays barbare asiatique? Oh! non pas! Où trouverions-nous en Europe des mets plus exî^isetplus délicieusement dénommés? Sans "^mpter les salades de toutes sortes, aux bette- ^ves, à la chicorée, au cresson, toutes assaisonnées à la moutarde, le comble de la civilisation!
Nous avonsfini. Mais, avant de sortir, réglons ïiotre compte. Heureusement, le guart d heure ^^ Rabelais est facile à passer; car nous avons ^usommé pour 50 ou 60 centimes, moi- ^|é moins qu'au restaurant Petiau, du quar- ^^er latin, à Paris. Et ce sont là les restaurants
à la mode, réservés à la bourgeoisie et au commerce. 11 en est d'autres, où salle à manger et cuisine se trouvent Tune à côté de l'autre et se touchent presque. Les habitants des champs s'y donnent rendez-vous les jours de marché ou de fête. On y vient de la campagne « en partie fine » et Ton en sort toujours satisfait. Et cependant, il n'y a pas longtemps encore, à la place de ces établissements modèles, on ne trouvait que de misérables échoppes oii se débitait et se dévorait du chien, du chat, et des rats accommodés à la chinoise I Mais il n'y a pas de vin, la loi de Mahomet le défend : il est avantageusement remplacé par le thé, que l'on boit toujours exquis.
Reprenons notre visite à travers la ville.
Notre journée a si bien commencé! tâchons de laterminer de même. Voici unbazar, entrons-y. Ce sont de véritables halles, avec leurs étals de bouchers, de boulangers, de marchands de légumes, de drap, d'habits, de coiffures et de bottes. Nous sonmies attirés, circonvenus par tous ; on nous offre du neuf et du vieux, des bottes et des chapeaux, des fourrures et des vêtements de toutes sortes, comme au Temple^ et au plus juste prix 1 La marchandise se paie
Qe^èces sonnantes, ou avec du coton, des Ues, du Mé et des provisions de bou- ^e; car TÂmir n'a pas enoore eu le temps de we frapper beaucoup de pièces à son effigie.
fais nous pénétrons dans un marché spécial, Ues chevaux s'échangent contrôles vaches, 6s moutons contre les cochons, et..., nous «vous aussi lavouer, des jeunes filles contre fe jeunes garçons. En effet, l'esclavage subiste encore en Kachgarie, comme dans toutes îs parties de l'Asie centrale; et sur les princianx marchés de Yarkand ou de Kachgar, il '^t pas rare de voir troquer un jeune Kalmouk ontre im habit de fourrure, ou une robe de ^ie contre une jeune Chinoise, C'est là le re- ^ de la médaille. Hâtons-nous de sortir.
D n'était que temps ; nous arrivons juste pour ^ir passer le Cazi, maire ou chef municipal ^ladté, qui fait sa ronde journalière des ba- '^ et des échoppes, moins pour effrayer les ^J'esseux et les voleurs, que pour vérifier les *ids et les mesures des marchands, et proté- ^la foule des consonunateurs contre la fraude ^la mauvaise foi de l'épicier ou du boucher, s'avance à cheval, suivi de son secrétaire et fiant à la main droite la dura, insigne de
son autorité. A pied, Tescortent, sur deux rangs, six hommes d'armes, dont chacun tient un bâton pourvu d'une forte lanière de cuir, nous devinons pourquoi. L'inspection commence par l'examen des poids et des mesures d'un épicier. Puis vient le tour d'un boulanger, qui montre de la farine dans laquelle se trouve mêlée de la terre. Il est sommairement condamné à la bastonnade, qu'il subitsur-le-champdevantsaboutique ; puis il voit sa marchandise confisquée. C'est d'un effet très salutaire, moins pour le délinquant que pour ceux qui voudraient l'imi-i ter. Un boucher n'échappe au châtiment qu'après avoir efficacement prouvé que la viandç corrompue, étalée sur sa devanture, était desti^ née aux nombreux chiens errants qui peuplenj en effet une grande partie des rues. Admireronsnous moins Mohammed Yacoub, qui sait si bicD faire la police de ses États, que le Roi sergent^ ou son fils Frédéric II chargeant à coups d( canne ou à coups de pieds tous les désœuvrée de sa bonne ville de Berlin?
Pendant toute la durée de son inspection, h Cazi reçoit de nombreuses marques de respect dues au représentant de l'Amir. Le peuple »
range silencieusement sur son passage, croisa
bdeux mains sur sa poitrine et s'incline brusquement par un léger mouvement de reins.
Ouànt aux femmes, gare à celles qu'il saisira «ans être voilées, ou qu'il verra mêlées à la fculel Elles n'auront qu'à fuir au plus ^le, à s'échapper par une porte dérobée, ou à tourner humblement la tête du côté de la muûille, si elles ne veulent pas sentir sur la tête ^ les épaules la dure lanière dont sont armés fe gardes, voire même la dura du maître.
Cue d'elles, tranquillement occupée à causer *vec ses voisins, avait le voile relevé sur le frottt, et ne s'était pas aperçue de l'arrivée du Cazi, qui déjà se trouvait à portée de l'entendre. Elle n'eut pas le temps de fuir, et répit, avec quelques admonestations sévères, çiatre ou cinq coups de la dura, qui, nettement Çpliqués, lui firent entrer dans la tête les ^mmandations du Coran.
Ne plaignons pas trop cependant la position fes femmes de Kachgariè, qui jouissent d'une ^rtaine liberté, refusée généralement aux ^mes des autres pays musulmans. La Kach- Syrienne est fine, rusée, et portée souvent à i^uer de bons tours à l'administration, au plus S^d profit de ses passions ou de ses intérêts.
Elle pratique le divorce sur une très vast^ échelle, et développe en cette circonstance un^ fécondité d'expédients qui nous forcent à Tadi mirer, tout en la condamnant. Un exemple entre autres suffira. Une femme se marie con^ tre son gré à Yarkand. Après deux ou trois mois d'union, elle cherche querelle à son con^ joint et obtient du Cazi une lettre de divorc^ qui lui laisse le douaire qu'elle a reçu en ma^ riage. Après le laps de temps fixé par la loi] elle épouse un second mari qui ne tarde pas i lui devenir à charge, et dont elle se débarrassa de la même façon, tout en gardant le nouveat douaire. Mais, sans attendre cette fois le termt de la loi, elle se rend à Yangi-Hissar, et là, montrant au Gazi sa première lettre de divorce, qui lui a déjà servi, elle convole en troisièmes noces, qui lui rapportent un troisième douaire qu'elle garde en divorçant d'avec son troisième époux. Elle va répéter à Kachgar la même comédie, et, lasse enfin de ce jeu qui pourrait tourner àmal, elle revient à Yarkand, où, grâce à sa petite fortune, si ingénieusement acquise, elle peut épouser l'homme de son choix.
Il nous faut encore visiter, puisque noua sommes en route, deux genres d'établissements,
iea distincts l'un de Fautre, mais qui nous entreront les deux extrêmes de cette vie si n remplie du peuple kachgarien : le bouge,
I se fume V opium, et le Mactab ou Médressé, iS6 donne renseignement primaire et seconire.
Vopium^ voilà malheureusement ce qui ded» longtemps enivre et abêtit le paysan et abitant des villes, dans le territoire de Yarind comme dans celui de Kachgar. On com- Bnce à le fumer dès Tadolescence, et les réillats de cette pernicieuse habitude sont tsastreux. A Yangi-Hissar, petite ville de (lôlques milliers d'habitants, se trouvent lulre Divans, destinés particulièrement aux uoeurs d'opium. Ce sont des salles basses de hfimd, retirées au bout des appartements et Wralement obscures, où s'alignent le long » murailles des oreillers, des coussins et » tapis, ayant auprès d'eux une lampe lou- »urs aïllumée. Dans un compartiment spécial, 6 trouvent des planchettes chargées de pa- Qets étiquetés et soigneusement emballés, fii contiennent les effets et autres objets laissés
II gage par les clients insolvables. Le fumeur iaire, paie d'avance la dose qu'il se propose de
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prendre, reçoit une pipe chargée de la petit drogue et s'étend nonchalamment sur un ta pis resté libre. Là, se couchant sur le côtf il approche sa pipe de la lampe allumét expose à la flamme la gomme opiatique qu'ell supporte, tire quatre ou cinq bouffées, et n tarde pas à tomber dans un sommeil léthargi que qui dure souvent trois ou quatre heures Cet exercice, reouvelé tous les jours, finit pa . transformer l'homme en une brute inconscient et décrépite avant l'âge.
Heureusement, pour faire distraction à c triste spectacle, nous avons la visite du Macta et du Médressé. Il faut rendre justice au gou vernement de l'émir Mohammed Yacoub. C prince donna tous ses soins au développemec de l'enseignement primaire et de l'enseignemen supérieur, multipliant les écoles dans tous le quartiers de Yarkand et de Kachgar, les vi sitant souvent lui-môme, dotant généreuse ment les collèges, et rémunérant largemec les lettrés qui y enseignaient. L'instructio: était moralement obligatoire ; et si la loi n'édic tait aucun châtiment contre les parents qu refijsaient d'envoyer leurs enfants au Mactd (ou école primaire), le mépris public qu'ils en
coulaient était pour eux un châtiment tou« joars redouté
Le Mactab^ dans lequel nous entrons, est une grande salle assez basse de plafond, avec deux rangées de bancs de chaque côté, une longue allée au milieu, dans laquelle va et vient Tinstituteur adjoint, qui, une baguette à la main, stimule les paresseux et réveille l'attention des plus dissipés. Tout au fond, se tient sur une estrade le maître lui-même, ou instituteur en Àef, dans toute la majesté de ses hautes fcmetions, et groupant autour de lui les plus avancés des élèves, dont quelques-uns ont de quatorze à seize ans. Ils lisent à haute voix des livres persans et écrivent sous sa dictée.
La salle est pleine d'enfants, et l'atmosphère même est suffocante. Dans un espace de vingtquatre pieds de long sur 16 de large, sont contenus près de cinquante écoliers. Notre entrée ne produit aucune sensation et n'interrompt en rien la classe, qui continue par la récitation des principaux dogmes de la foi musulmane.
Animées même par notre présence, toutes ces petites têtes n'en mettent que plus d'entrain dans leurs exercices, et il faut un vigoureux
coup de bâton appliqué sur le plancher pour imposer le silence. Le spectacle que nous avons sous les yeux est véritablement délicieux. Tous ces enfants ont de huit à onze ans, et ressemblent beaucoup à nos écoliers européens avec leur mine éveillée, leur teint rose et frais, et leurs regards intelligents. Sur im des côtés de la salle, et occupant deux rangées de bancs, se trouvent environ vingt petites filles, dont quelques-unes sont gentilles et fort jolies dans leurs petits frocs blancs, avec leurs manteaux de fourrm-es et leurs mignonnes chaussures. Quelque monnaie de cuivre distribuée de-ci, de-là, amène un grand mouvement de joie : sur notre prière, la classe cesse, et tous s'échappent au plus vite pour faire part aux parents de leur bonne aubaine.
Cetle visite nous laisserait sans contredit la meilleure impression, si dans lombre nous n'apercevions le « bouge à Topium », prêt à ravir tous ces charmants petits êtres, que nous avions trouvés pétillants d'intelligence et de gaieté. Qu'est-ce donc aujourd'hui que la Chine a repris possession de cet heureux pays, et qu'au gouvernement éclairé, quoique un peu sévère, de l'émir Yacoub, a succédé l'admi*
nistraiion indolente et perfide des mandarins de FEmpire du Milieu?
Mais n'empiétons pas sur Tavenir, et constatons eu terminant les précieux résultats qu'avait eus, dans cette heureuse région de r Asie centrale , Tactivité intelligente d'un homme de mérite et d'initiative, gagné aux idées de la civilisation européenne, et qui, à lui seul, avait pu transformer de fond eu comble un territoire relativement étendu. Son œuvre a disparu avec lui.
Espérons qu'elle renaîtra tout entière, pour se compléter, avec l'influence sans cesse grandissante de la Russie au nord, et de l'Angleterre au sud de l'Asie. Que la première de ces puissances mette enfin à exécution ce grand projet du Central asiatique qui pourrait unir Moscou à Pékin, et que la seconde achève la ligne, déjà commencée, qui, de Calcutta, filera sur Quetlah, Gandahar et Giriskh, pour de là aboutir à Hérat et à la mer Caspienne; et si les chemins de fer sont bien, comme on l'a dit, « les véhicules aujourd'hui les plus puissants de la civilisation moderne, » quelle brillante perspective n'offre pas l'avenir en ce qui concerne le vieux continent asiatique 1