‹ L'Asie mineure et les Turcs en 1875: souvenirs de voyageChapitre 4 sur 13 · LE PAYS DE L OPIUM · texte numérisé non relu

LE PAYS DE L OPIUM

27 octobre.

Mon départ de Kara-kissar est retardé par un incident auquel j'étais loin de m'attendre. Ibrahim, qui, pendant le séjour au khan, a pris des informations, s'est mis en tête de se marier et veut nous planter là. « Votre voyage, vous le terminerez comme vous voudrez; Kara-hissar a, parait-il , de belles femmes, j'en prends une. — Et vous avez fait votre choix? — Pas encore, mais qu'importe? je me marie, — Gomment! vous vous

iiïariez? ne m'avez-vous donc pas dit que déjà vous avez une femme ? — C'est vrai, et voilà bien ce qui m'a fait hésiter. Nourrir deux femmes, je suis trop pauvre : hé bien! je quitterai la première. » — Et Ibrahim parle ainsi de changer de femmç avec plus d'indifférence, j'en suis sûr, que s'il s'agissait de changer son petit cheval bai. C'est reçu en ce pays-ci; on divorce à tout propos et même hors de propos, par pur caprice ; il est même un cas où Ton se rendrait ridicule à ne pas divorcer, c'est lorsqu'on entreprend le pèle- * rinage de la Mecque; garder une femme pendant une si longue absence serait folie : on la renvoie, sauf à la reprendre au retour si elle n'a pas de nouveau mari. « Sot que je suis, s'écrie mon Ibrahim, enfonçant de dépit le turban sur sa tête , que n'ai-je fait ainsi avant de me mettre en route? aujourd'hui je n'aurais point en me remariant l'ennui d'avoir deux femmes ! » Les lamentations d'Ibrahim me paraissent si bien turques, qu'elles

m'empêchent de songer au temps qu'elles me coûtent; raisons, avis, rien ne le touche, il faut en venir aux menaces et faire valoir nos fîrmans. C'est alors seulement qu'Ibrahim se décide à nous suivre; le remariage, iL n'en sera plus question.

Mon projet en quittant Kara-hissar est de faire un tour dans le pays de l'opium dont il est le centre, visiter les carrières de Synnada et m'enfoncer, aussi loin que me le permettra le tempS disponible et l'approche de l'hiver, sur le chemin de Konieh.

Les chevaux manifestent dans leur allure dégagée et vive une gaieté inaccoutumée : ils ont eu deux jours de repos. Ah ! c'est un rude métier d'être cheval en ce pays ! On marche tout le jour sans manger et souvent même sans boire; on reçoit le matin deux oques d'orge (cinq livres environ), le soir autant; dans l'intervalle rien : un vrai régime de ramazan. Et avec cela il faut grimper en montagne , se raidir dans les ravins à pic. Au-

jourd'hui tout se présente en beau ; on s'est reposé , et les chemins sont plats. Seul de toute la bande, le petit vieillot d'Ibrahim paraît dominé par une préoccupation pénible : « Je viens, dit-il, de faire mes comptes, et, depuis que je voyage, je n'ai rien gagné encore!' — Punition de Dieu, réplique Nikolaki. Tu as voulu quitter ta femme, et, je le sais, tu gardes la pensée de la répudier ; tant que tu n'auras pas abandonné tes intentions coupables, le ciel te poursuivra. >x Ibrahim paraît attentif à la leçon, et, pour la rendre plus sensible, Nikolaki l'accompagne d'une de ces paraboles qui semblent, aujourd'hui comme au temps de l'Évangile, un besoin des intelligences orientales. Les re montrances occupent ainsi, d'une façon plus profitable que divertissante, les premiers instants du trajet.

Nous sommes au centre du pays de l'opium : l'opium est ici l'unique culture; ces plaines, qui s'étendent nues devant nous, se montrent

chaque été tout argentées des belles corolles blanches des pavots; en ce moment elles n'offrent à la vue, de quelque côté qu'on se tourne , que des tiges sèches sur un sol jaune. L'opium est le fond de l'alimentation; l'olivier ne vient pas sur ces plateaux tour à tour froids et brûlés, et l'huile de pavot est la seule que Ton connaisse ; on en accommode les galettes, le pilaf. J'ai cru, — singulier effet d'imagination, — que cette huile me faisait dormir, or elle est absolument inoffensive : je mettais à son compte un résultat de la fatigue. Ce qui paraît d'ailleurs une preuve en sa faveur, c'est la belle venue des Turcs qui s'en nourrissent : la population est forte et pleine de santé. Qu'elle abuse de l'opium plus qu'une autre, je ne le crois pas : nulle part moins que dans cette contrée je n'ai trouvé chez le Turc le genre bien caractérisé d'abrutissement qu'amène l'abus de ce poisqn. Le Turc est plus grand et plus robuste ici qu'ailleurs, et pas sensiblement plus brut.

La plaine, à mesure que nous avançons, semble reculer ses limites. C'est merveille, comme nos sauvages s'y orientent et savent y découvrir le gîte;" il y a chez eux de l'instinct des oiseaux qui émigrent. Arrivent-ils dans un village qu'ils ignorent, je crois qu'ils flairent Toda : ils vous promènent sans indécision par des ruelles tortueuses, et puis ils tombent sur l'oda comme un chat sur ses pattes. Il est vrai que ce flair a ses mécomptes : et, sans remonter bien loin, vers Abia, ce flair en défaut m'égara plus de six heures; mais le coup d'œil est de règle, et les mécomptes font l'exception. Il semble qu'une fois soustrait à là vie de l'intelligence, l'homme gagne en compensation ce sentiment' des lieux qui fait retrouver à l'hirondelle son tiid, au sanglier son sentier. Deux mots échangés en turc avec un homme du pftys, et voilà de quoi se diriger une longue journée parmi des chemins effacés que je ne * distinguerais pas de la plaine : combien de

choses en ces deux mots, « et la belle langue que ce turc ! »

Vers Eski-kara-hissar, les rochers reparaissent. Au village même, ils sont de lave noire, mais le village est rempli de blocs de ce magnifique marbre blanc qui s'est extrait tout près d'ici sous les empereurs romains ; et les signes de comptabilité gravés sur ces blocs montrent incidemment que la tendance aux écritures remonte fort au-delà de l'invention du papier. La date consulaire de l'extraction du bloc y est inscrite, sa grandeur, son prix, que sais-je? Il eût été plus vite fait de tailler, une seconde pierre, que de marquer sur la pierre extraite les indications qu'on y lit. Un Turc de l'oda me fait consciencieusement visiter tous ces restes; puis nous rentrons, et, après un quart d'heure à peine, il m'arrive de prendre mon obligeant cicérone pour un nouveau venu. L'erreur est excusable. 11 est, — pour moi du moins, — difficile au dernier point de distinguer un

Turc d'un autre : tous ont la même physionomie, ou pour mieux dire la même absence de traits personnels de caractère. Il y en a de jeunes et de vieux, de beaux et de laids; mais tous ont le même sérieux impénétrable, la mêma solennité de manières : rien d'individuel. Du Chinois au Tartare et du Tartare au Turc, je crois suivre une gradation : mais une fois arrivé au Turc, je ne vois plus qu'un type, un être abstrait; qu'il s'appelle Achmed ou Selim, le nom seul change d'un Turc à l'autre.

Quoi qu'il en soit, et grâce toujours à l'habileté de Nikolaki, ma méprise ne trouble en rien la paix de i'oda ; nous passons même aujourd'hui la meilleure soirée turque dont je garde le souvenir. Ce soir on se déride ; nos hôtes écrasent à tour de rôle le café sous les coups d'un pilon en fer dans un mortier de bois; en frappant tantôt le fond, tantôt les bords, on obtient une musique : les coups portant près des bords donnent des notes

claires, ceux qui atteignent le fond rendent des sons lourds et graves, et cela réjouit les Turcs, C'est à qui jouera la marche la plus enlevante. Le maître de l'oda, un vieillard plus qu'octogénaire, veut se mettre lui aussi de la partie; aussitôt les bords résonnent d'une cadence nouvelle, le fond du mortier, soulevé par les chocs, retombe dans l'intervalle et fait un accompagnement à contremesure. Le vieillard triomphe; un sourire glissant sur ses lèvres semble dire : « Ah ! comme la jeunesse dégénère ! » Et le vieillard a bien un peu raison.

On parle antiquités. Les paysans ici encore ont une idée fixe : les ruines recèlent toutes des trésors et nous voyageons pour les découvrir. Eux aussi cherchent ces trésors: partout où se montre un débris antique, ils tentent une fouille; et chaque pierre qu'ils découvrent, ils la brisent, pour en extraire le trésor. Us m'apportent ce soir même h s fragments d'une tête de marbre qu'ils ont

fendue pensant trouver de l'or en son milieu; elle en contenait, chose sûre, mais un enchantement Ta fait évanouir au moment d'y porter la main.

28 octobre.

Au point du jour je visite les carrières de ce marbre docymien dont j'étudiais hier la comptabilité complexe . On se rend compte à première vue du moyen employé pour l'extraire. L'ouvrier, — un condamné sans doute, car le codé antique compte ces rudes travaux parmi les peines légales, — ouvrait en plein roc une tranchée verticale de deux pieds de largeur; puis, le bloc isolé par en haut et par derrière, on achevait à l'aide de coins de le détacher de sa base. L'outil tranchant a laissé son empreinte fraîche encore sur les parois du roc; on voit des blocs à demi dégagés : on dirait un chantier abandonné d'hier. J'ai failli même rétablir d'après un document qui me paraissait authentique le

matériel entier d'une carrière. Je me faisais illusion, mais ma méprise peut compter à sa manière comme un exploit archéologique.

Cette région est de celles où les souvenirs des janissaires sont aujourd'hui même les plus vivaces ; les environs d'Eski-hissar présentent à chaque pas des dalles sépulcrales où leurs armes sont grossièrement figurées. J'avais pris leurs tombeaux pour des stèles antiques , et leurs armes pour des outils de carriers : le fusil est un levier d'une figure spéciale; la cartouchière , une scie à dents ; la poire à poudre elle-même a son rôle. Déjà j'ai saisi dans les blocs de marbre extraits par les Romains la trace indiscutable de ces singuliers engins, et je commence à en admirer l'avantage , quand un paysan me tire brutalement de mon illusion en me jetant le nom des Yenitcheri! C'est dommage, car l'archéologie allait une fois de plus s'enrichir d'une découverte.

Au-delà des carrières, le paysage se sil-

houette eu lignes de la plus fantastique hardiesse; on dirait les conceptions désordonnées d'un rêve. Les coteaux dégénèrent en amas d'aiguilles de tuf gigantesques, dressées à pic, entées les unes sur les autres, et groupées dans un désordre dont on ne peut se figurer l'aspect qu'à la condition de s'en expliquer l'origine.

Imaginez sur un massif de tuf mou quelques cailloux épars ; viennent les pluies : les cailloux préservent le tuf au-dessous d'eux, et tout autour le tuf se ravine. Peu à peu les ravins se creusent; enfin il ne reste à la place du massif qu'un groupe d'aiguilles, semblables à ces « témoins » que les terrassiers laissent au milieu des tranchées, et dont chacune porte un caillou sur sa pointe. Que les jeux de couleur, le blanc mat du calcaire, le jaune terne des lichens et le vert épais de l'herbe s'associent par surcroît à ces formes étranges, et vous vous figurerez en arrivant à Seïdeler un peuple de fantômes errant

dans les débris d'un cimetière abandonné.

Et ces idées lugubres ne sont pas de purs jeux de nos imaginations du Nord : les vieux Phrygiens ont saisi l'harmonie du site avec les terreurs de la mort, ils en ont fait une nécropole. Ces aiguilles de tuf sont creusées en tous sens de cavernes sépulcrales qui s'étagent et communiquent par des galeries ou des trappes ; les déchirures de la montagne nous la montrent évidée comme un rayon de cire : évidée à ce point qu'il ne reste du roc primitif que des cloisons entre des tombes.

Tous les habitants de Seïdeler sont aux champs ; quelques femmes lavent à la fontaine , mais les femmes ne sont pas tenues au devoir de l'hospitalité ; il nous faut quitter le • village l'estomac plus creux que ses cavernes , et, pour nous remettre de la faim, les femmes, au départ, nous accompagnent de leurs insultes. J'ai froissé leurs préjugés sans le savoir. On se rappelle que le culte des bois sacrés s'est perpétué chez les Turcs : ici le saule

est en vénération. Un vieux saule planté sur la place du village laisse pendre de son tronc vermoulu quelques rameaux à demi morts.: j'en veux cueillir un pour écarter les chiens ; Nikolaki m'arrête à temps, mais j'ai déjà saisi la branche, et les femmes crient comme des diablesses; je viens de renouveler en petit la scène des miettes de Kara-hissar.

De Seïdeler pour gagner Boulavadyn , on suit un sentier en montagne au milieu d'une végétation pauvre de chênes-nains ; on chemine jusqu'à Uzdrum à travers des gorgés étroites; puis, tout à coup, ces gorges s'épanouissent en une vallée magnifique, dont la ville occupe le centre. Son emplacement est pareil à ceux de Koutahia ou die Tchavdir ; ces sites des villes antiques de l'Asie Mineure sont presque tous en plaine et nullement choisis pour la défense ; il semble que, dans ces contrées autrefois prospères et tranquilles, les fondateurs des grandes cités n'aient eu en vue que la richesse et le bien-être.

Boulavadyn (Polybotus) parait avoir été une ville somptueuse au temps du Bas-Empire. La fontaine et le mur du cimetière sont de véritables musées : les Turcs y ont maçonné en guise de moellons toute une série de pierres sculptées, restes de quelque édifice byzantin d'une prodigieuse richesse. La , ville est remplie de fragments : ici une corbeille de marbre taillée à entrelacs sert de borne; là un chapiteau corinthien, admirable par la franchise du galbe et l'élégance du feuillage , est jeté dans la rue et gêne les passants. En somme, des fragments, pas une pierre en place, pas un reste qui mérite le nom d'une ruine ; et toutes les villes antiques de l'Asie Mineure présentent, à des degrés -divers, ce spectacle de dévastation.

J'achève la visite de Boulavadyn par un froid pénétrant. Novembre approche, les neiges s'abaissent dans la montagne ; déjà les contre-forts du Sultan-dagh, qu'on aperçoit d'ici, ont leurs croupes blanches de givre, et

les nuages tracent sur les coteaux une laisse qu'on est surpris de voir si peu élevée par rapport à la plaine. C'est qu'en effet la plaine de Boulavadyn est située à près de mille mètres au-dessus de la mer; les plateaux do centre sont à des altitudes plus grandes en-, core, et, pour ainsi dire, inaccessibles dans la saison froide. Il faut en convenir avec nousmêmes, l'hiver est venu ; et, pour nous confirmer dans cette triste conclusion, on nous annonce que depuis trois semaines au moins les Turcs nomades d'Âla-shehr et de Konieh, les Yourouks, sont en marche avec leurs troupeaux et leurs familles; le froid les a chassés, ils commencent leur migration annuelle vers les plaines tempérées d'Aldin. Leur départ est pour nous un avis de nous replier nous-mêmes ; je prends mon parti fort à regret, et me décide à rebrousser vers l'ouest en repassant par Kara-hissar.

— Je suis donc en ce moment au terme de ma course, et de ce point extrême les moin-

dres traits des mœurs turques redoublent (^intérêt; je note les détails de l'habitation, les particularités du costume; je voudrais garder trace de tout , mais le temps presse ; et puis ces remarques tendent à m'écarter de l'objet propre -de ma mission , je ne m'y abandonne qu'en résistant.

L'habitation d'un Turc est ici ce que je l'ai trouvée dans toute la partie centrale de l'ancienne Phrygie; et, par une rencontre qui n'est assurément pas fortuite, la structure de ces maisons contemporaines répond de point en point à celle des demeures antiques sculptées sur les tombeaux lyciens.

La maison, presque toujours accompagnée d'un portique de bois où l'on vit en été, n'a qu'un étage et se compose de deux chambres, dont la plus retirée est réservée aux femmes. L'écurie précède l'habitation et sert de vestibule. Étable ou logement, tout est construit de même sorte : murs en carreaux déterre ou bien en pierres brutes, et toiture plate. Cette

toiture, d'ailleurs, me paraît fort heureusement conçue : elle est faite d'une couche de rondins, un lit de chaume et une aire de terre grasse; cela donne un abri frais Tété, chaud l'hiver, et parfaitement approprié aux alternatives violentes des saisons. La terre se gerce lors des chaleurs : après chaque pluie, on y promène pour la resserrer un rouleau qui n'est autre en général qu'un tronçon de colonne antique. Presque toutes ces maisons possèdent des cheminées; et, comme on n'innove guère en sie, j'inclinerais à croire par ce fait seul que les cheminées sont d'invention moins récente qu'on ne pense .

Rarement un jardin est annexé à l'habitation : le paysan turc n'éprouve pas le besoin de ce coin de terre qu'affectionnent les Occidentaux. Les légumes n'entrent qu'à peine dans son alimentation, toute de riz et de lait, et les distractions que procurerait le jardinage sont trop actives pour une race paresseuse:

le Turc fume au lieu de spigner des légumes et des fleurs.

Les hommes qui habitent ces demeures éternellement les mêmes ont, eux aussi, avec leur physionomie uniforme, une mise invariable: tel j'ai vu leur costume depuis Koutahia, tel je le reverrai jusqu'aux abords de Smyrne ; le voici :

Une culotte démesurément ample, blanche, ou bleue, ou marron, laissant nu tout le bas des jambes; une ceinture de laine ordinairement rouge, avec une grande poche de cuir où s'entassent pistolets, coutelas, tout un arsenal. Enfin une veste très-courte, à couleurs sombres où éclatantes, tranche sur une chemise en grosse étoffe de coton, dont le fond est blanc et la rayure rose ou verte. Le turban est encore d'un usage général en • Asie Mineure, et le costume de la réforme n'est porté que par les pachas.

Quant aux costumes de femmes, ils sont

difficiles à distinguer sous le -sac informe qui

les enveloppe ; j'ai toutefois observé le groupement de couleurs suivant : tablier rouge vif, manteau noir et voile blanc. C'était étrange.

Ce qui m'a vivement frappé dans ces costumes si simples, c'est le jeu imprévu des contrastes; lé rose clair, le vert tendre associé aux tons foncés du reste de l'habillement, et surtout à l'air grave des Turcs, donne une opposition des plus heureuses. Ces gcns-là conservent encore, comme un privilège des races primitives, le don d'animer la couleur; l'art se borne là pour eux, mais là du moins ils sont inimitables. Je veux que notre sentiment de l'art soit plus élevé, sa visée plus large, mais il est radicalement différent, et, sûr ce terrain encore, l'Oriental se présente comme uûe nature distincte, une organisation à part.

Vers deux heures et demie, je dis adieu à Boulavadyn et tourne le dos à l'Asie centrale. A mes regrels se joint une dernière impres-

sion peu à l'honneur des naturels de la contrée : deux Turcs barbus, à la porte du khan, s'entretiennent mystérieusement à voix basse et paraissent ignorer que Nikolaki entend le turc comme sa langue maternelle. Nikolaki, éveillé par le mystère, prête attention : Ton discute tout simplement les profits et les risques d'une attaque contre nous. J'aime à croire que c'est pure théorie , mais pourtant une conversation de ce genre laisse, quelque effort qu'on fasse pour la bien prendre, un désagréable souvenir.

Nous marchons au milieu d'une plaine cultivée, celle même où se livra la bataille d'Ipsus. En ce moment, les paysans brisent les mottes à l'aide d'un soliveau couché et attelé de deux bœufs. Mais les bras manquent : la plaine ne rend pas la moitié de ce qu'on en devrait attendre. Nous passons la nuit dans un poste de soldats, et le lendemain vient s'otfrir à moi un indice plus frappant encore du' dépeuplement de la Tur-

quie : un cimetière tout récent, là où ne se montre aucune trace d'habitation actuelle. Un cimetière à trois heures de tout lieu habité, c'est un spectacle que je retrouverai plus d'une fois chez les Turcs. Là où de grands villages prospéraient il y a vingt ans, on ne voit plus aujourd'hui qu'un grand cimetière et quelques huttes. Le Turc n 'émigré pas au loin, sa race s'éteint sur place; il semble que les races humaines aient, comme les hommes , une somme limitée de vie à dépenser, de même que ces espèces géologiques qui s'effacent après avoir épuisé la part bornée d'existence qui leur fut dévolue. On allègue la trop longue durée du service militaire, on allègue les épidémies, les famines surtout : et ces famines, suites de l'incurie et du fatalisme, ne sont que des causes de dépeuplement trop réelles ; on allègue même d'autres raisons plus tristes au moral et moins avouables ; en somme, le fait est là et saute à tous les yeux : la race turque disparaît.

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