DE TERRE
30 octobre.
Aujourd'hui commence la grande fête des musulmans, le Baïram : j'ai dû accorder, après longue discussion , une demi-journée de repos à mes hommes . Nous nous sommes mis en route de très-grand matin, et la demijournée sacrifiée se passera à Kara-hissar. Je m'attends à une mise en scène brillante. Rien : le Baïram lui-même est triste dans ces ailles du centre. Point de joie, nul entrain ;
on endosse ses meilleurs habits, on se pro-
mène dans les rues ou les cimetières, et l'on prie.
Les boutiques sont fermées, mais je ne • crois pas que les Turcs se regardent comme strictement tenus à ce repos des jours fériés; ils travaillent volontiers le vendredi, et la possibilité de faire marcher pendant leBaîram des gens qui, sans être dévots, sont croyants, me surprend au dernier point. Bref, moitié rechignant et moitié de bonne grâce , nos Turcs s'exécutent; Méhémet, qui s'est acheté un pantalon neuf tout bleu , s'arrache au plaisir d'être admiré; et, dès trois heures après midi, je quitte Kara-hissar en me dirigeant vers le Sud. La plaine, cultivée aux abords immédiats de la ville, devient bien vite stérile; puis on s'engage dans une montée pierreuse où Ton ne rencontre que des bergers conduisant leurs troupeaux à la recherche de maigres touffes d'herbes poussant dans les cailloux. Le vêtement qui les couvre est bizarrement pittoresque : un manteau de feutre
blanc d'une seule pièce, ayant près d'un mette et demi de large aux épaules et tout étroit vers le bas , une poire posée sur sa pointe. Point de manches , pas d'autre ouverture qu'une, fente sur le devant, et, pour tout ornement, des roues à rayons bleus et rouges naïvement tracées à hauteur des épaules. C'est primitif au-delà de toute expression. Il parait d'ailleurs que ce vêtement est excellent contre la rosée de la nuit : on dort la tête cachée dans une des épaules du manteau, et l'on se gare à son aide du froid et de l'humidité à la fois.
La montagne franchie, je découvre une nouvelle plaine, et au milieu Tchifut-Kassaba, où nous devons passer la nuit. L'emplacement en est des plus heureux : l'eau y abonde, et quelques massifs d'arbres lui ôtent un peu de l'air désolé qui s'attache à ces malheureuses contrées. Le maître de l'oda, un Turc fort à l'aise et qui n'a jamais vu d'Européens, m'accueille à bras ouverts et me fait con-
duire à tous Jes points du village où se trouve un débris ; presque tous sont grossiers et d'époque byzantine : le meilleur est une inscription grecque qui contient le nom et parait fixer la position si longtemps discutée de Synnada. Le soir se passe à célébrer avec mon hôte la fête du Baïram par un repas luxueux qu'éclaire un cierge sur un chandelier d'église.
1er novembre.
Nous allons, m'assure notre hôte, traverser d'assez dangereux passages: les ravins où nous nous engageons sont infestés de brigands. Faut-il requérir des gendarmes? Cela nous forcerait à refaire le trajet de Karahissar; nous nous passerons de gendarmes. En attendant, comme les brigands n'ont leur quartier général qu'à trois heures d'ici, nous nous mettons en marche.
Le premier village, Aïdin-keuï, nous présente des cavernes sépulcrales du genre de
celles de Seïdeler, et d'assez beaux morceaux byzantins; la sécurité est encore parfaite; c'est seulement à Tékié que le danger commence : ici du moins on ne parle qu'arrestations et meurtres. Les habitants se groupent autour de nous, et, tandis que nous rôtissons un oiseau tué par Méhémet, chacun nous conte son histoire ; les actes de brigandage se renouvellent, nous disent-ils, depuis quinze jours. «Depuis quinze jours? et vous n'avez pas un soldat? — Nous n'en avons point demandé : c'est assez de nous défendre contre les brigands sans être encore rançonnés par les gendarmes. — Et nous, quelqu'un veut-il nous escorter? » — Profond silence. Nous étions prêts à nous risquer seuls , lorsqu'un Turc , après longues hésitations, s'offre à nous faire prendre en montagne un sentier infernafl qui, pense-t-il, déroutera la vigilance des brigands. J'accepte, et d'autant plus \olontiers que je serai payé de ma peine par la vue d'une forteresse « grande et vieille comme
celle de Kara-hissar » . Nous voilà donc engagés dans cette traverse ; on gravit des ravins d'où l'on aperçoit un énorme rocher nommé Bin-inn (les mille cavernes) à cause des chambres sépulcrales dont il est criblé. J'aurais' voulu l'approcher; mon guide me l'interdit et me montre pour m'en distraire la vieille forteresse qui apparaît au-dessus de nos têtes.
La masse en e$t byzantine ; les Turcs l'appellent Ouroum-kalé (le château des Grecs), mais probablement certaines parties remontent bien au-delà du Bas-Empire. Malheureusement mes hommes me laissent à peine le temps de relever parmi les ruines quelques détails de structure : le danger les rend impatients, et les chevaux, harassés de la montée, frissonnent sous un vent glacial. Je les rejoins, laissant derrière moi une ruine peu visitée et un panorama surprenant de désordre et de grandeur. On n'imagine pas plus admirable tableau. De monta-
gne en montagne la vue s'égare à travers les sommets neigeux; le fort, assis au flanc d'un pic noirâtre, domine toute la scène ; et, de temps en temps, une volée de grands aigles décrivent lentement leurs orbes autour de ses murailles en ruines.
Le reste de la journée se passe dans des ravins sauvages; un cimetière turc rappelle seul la trace des hommes qui ont habité ces gorges aujourd'hui désertes ; et nous atteignons Doudadji à la stupéfaction des habitants qui se refusent à croire que nous arrivions de Tékié. Les brigands, nous les avons tournés; et, pour nous reposer de nos fatigues, nous aurons ce soir un hangar comme abri ; ajoutons, et c'est bien quelque chose, la bonne mine de nos hôtes.
2 novembre.
Journée sans incidents ; villages multipliés et hospitaliers, beaux restes d'antiquité, tout irait au mieux sans une pluie battante.
Le 3, la pluie devient un déluge, nous nageons ; le chemin est un cloaque où l'eau cache des précipices. Il faut quitter le sentier et cheminer à flanc de coteau : or le coteau présente des revers affreux ; sa terre est une argile rouge, grasse et gluante où les chevaux tour à tour s'abattent et s'embourbent. Les hommes sont à bout; et, comme s'il était écrit qu'il ne doit manquer rien à la fête, le seul gîte qui s'offre à nous est une ruine.
Les journaux européens ont fait mention des tremblements de terre affreux qui vers les premiers mois de 1875 dévastèrent le grand village d'Echekli : c'est Echekli où nous allons entrer ; plus de six mois se sont passés depuis le bouleversement, et l'aspect ost encore le même qu'au lendemain. Pas une maison n'a été refaite ni réparée. Ce ne sont partout que chambres effondrées et . murs renversés à terre; les mosquées ont leurs voûtes à demi écrasées sous la chute des
minarets, et les habitants n'ont même pas entrepris de déblayer : on circule comme on peut entre des monceaux de boue et de bois ; il y a des créatures humaines ensevelies sous ces décombres : Dieu Ta voulu ! — Lors du tremblement de terre, le sultan fit prendre dans les magasins de l'armée des tentes destinées à fournir aux habitants un abri provisoire; beaucoup d'entre eux y vivent encore, et l'hiver qui approche ne leur fera même pas sentir le besoin d'une autre demeure,, ils gèleront sous les tentes; et nous-mêmes ne trouvons qu'à grand'peine dans ce qui reste d'un khan de quoi nous garantir contre la pluie qui tombe par torrents et le froid devenu intolérable.
L'incurie de ces Turcs ne se peut concevoir! Toutes les maisons d'Echekli sont faites de carreaux de terre, de briques crues posant directement et sans soubassement sur le sol même; la moindre humidité détrempe le pied des murs, et la maison s'affaisse. Les
Turcs le savent; jamais ils ne creuseront une rigole pour dériver les eaux. Chaque jour il tombe une nouvelle maison; personne ne s'émeut, nul ne songe à prévenir le mal. Aujourd'hui même, tandis que nous nous séchons an khan, un bruit sourd et prolongé parvient à nous : « Qu'est-ce donc? dis-je au khandji. — Rien. — Mais encore? — Une maison qui s'écroule. — Une maison! Et les habitants, sont-ils dessous ? — Qui sait?... » — Et il faut que nous, étrangers, allions en personne éclaircir l'affaire. Chacun s'arrête, regarde le tas de terre qui
tout à l'heure était habité, dit « Allah ! » et
passe son chemin. On est accoutumé, paraîtil, à ces légers accidents; pas une pluie qui n'entraîne avec elle une maison ou deux. « Passez au milieu *des rues, me crie un Grec, ou bien gare les pans de mur ! » A peine fait-on deux pas sans risquer d'être écrasé ; et les Turcs vivent tranquilles sous cette continuelle menace.
— Echekli possède une source magnifique, la seule chose qui ne soit pas une ruine. — Au milieu du village, je m'arrête devant la margelle d'un puits grec : une simple margelle de marbre avec une moulure à la base, un filet au sommet, pas le moindre ornement : un rien, mais de ces riens qui vous captivent par je ne sais quel charme d'élégance. Les autres restes de l'ancienne ville d'Eumenia consistent en inscriptions, colonnes ou stèles. Je* m'en éloigne en traversant le cimetière turc, et mon dernier coup d'œil s'arrête sur une femme nègre voilée de blanc qui prie auprès d'une tombe.
4 novembre.
Nous mettons le pied dans la vallée du Méandre. Pays pauvre, froid en ce moment et brûlant en été. Le sol garde encore l'aspect d'une terre calcinée, avec quelques touffes grillées d'herbe fauve. Toujours de grandes plaines et des nuages bas ; des col*
Unes pas plus hautes que celles dé la Champagne se donnent des airs de se couronner de nuages. Le Cadmus, qui les écrase au loin de sa masse, est blanc de neige presque jusqu'à la base Vers midi, la laisse blanche se relève pour s'abaisser à nouveau le soir: on juge de l'heure par la distance qui sépare la ligne des nuages du sommet de la montagne.
Les villages ne se disposent plus par rues, le hasard seul préside au groupement des maisons. Le terrain est sans valeur, on se ménage autour de soi un large espace; mais cet espace même, au milieu des habitations, le Turc le laisse en friche. Les huttes sont en pisé avec un toit de terre et des portiques ; c'est en gros ce que nous voyions dans le centre. Mais la race des habitants se modifie. Jusqu'ici le Turc offrait franchement le type tartare : pommettes des joues relevées et saillantes, front droit, menton rétréci, large bouche et mâchoire énorme. Ici, l'on ne voit
plus que des têtes ovales, presque également larges du front et du menton; le relèvement et la saillie des pommettes sont à peine sensibles; le profil, fade et d'une insignifiante correction, s'inscrit dans un arc de cercle et rappelle vaguement une silhouette de lune à son premier quartier. Plus de lignes anguleuses, plus de contours accentués : tout est mou, indécis. L'attitude même des hommes trahit un tempérament sans vigueur, une nature sans énergie; ils se tiennent plies, courbés sur toute la longueur du corps de la façon la plus disgracieuse. Leur physionomie dit assez leur caractère, on leur voit sans cesse sur les lèvres un sourire niais, leur bouche entr'ouverte leur donne un air idiot, sans compter qu'on leur prête, — à tort ou à raison, — une tendance au voL — Quant aux femmes, elles sont, s'il est possible, plus stupides encore. Elles se voilent à peine, et si on leur adresse la parole, pour toute réponse elles se dilatent la bouche d'une oreille à
l'autre et vous écarquillent de grands yeux qui ne disent rien : nous sommes sans contredit en face d'une espèce bien distincte du Turc ordinaire. - Et les différences s'aperçoivent jusque dans les moindres choses, les goûts ne sont pas exactement les mêmes. Le Turc ordinaire du centre fume le narghilé, cette variété de Turc préfère le chibouk ; ceci peut paraître un détail insignifiant, mais c'est un fait qui m'a frappé.
• A Ichtak, je rencontre de remarquables échantillons de cette espèce inférieure. Leur hospitalité, sauf exceptions, est mesquine et de mauvaise grâce. Leurs habitudes sont celles de l'homme primitif; l'usage de la monnaie leur est presque inconnu, le troc se pratique en grand. C'est jour de marché à Ichtak : les paysans pèsent leurs marchandises sur des balances de bois à l'aide de cailloux comme tare ; on vend sans monnaie du maïs ou de l'orge pour des grenades : deux pesées de maïs pour trois pesées de
grenades. Quel état de civilisation ! — Et je crois bien que cette infériorité ne date pas seulement de l'occupation ottomane. Gicéron a parcouru (bien malgré lui) cette partie de l'Asie et nous a transmis quelques traits de la misère et de l'abrutissement de ceux qui l'habitaient alors. Rien n'a changé, et peutêtre même la race turque bâtarde qui l'habite se rapproche-t-elle plus qu'on ne pense et par son type et par ses mœurs de celle que Gicéron eut sous les yeux. Je hasardai un jour cette remarque devant un Grec de Smyrne qui faisait étalage d'érudition : « Cicéron, dites-vous ? N'est-rce pas un géographe?» Géographe ou non, Gicéron ne' trouverait rien aujourd'hui de changé.
Les villages se succèdent, tous uniformes, tous empreints de misère et de rudesse. Vers le soir, j'aperçois un tumulus, puis j'atteins un cimetière turc où chaque tombe est un fragment antique : j'y distingue des fûts doriques, des pierres arrachées aux
gradins d'un théâtre; pas la moindre habitation, mais des fondements de maisons et ces mille débris qui marquent la place des lieux autrefois habités. Encore un témoin de dépeuplement de la Turquie !
Jusqu'ici la plaine était sans arbres; en ce moment, là végétation reparaît ; de maigres poiriers se montrent par intervalles comme des taches noires sur le lointain. Nous nous engageons en montagne dans une demiobscurité, pour atteindre de nuit le hameau de Bel-Eveler. Nous avons peine d'abord à trouver un abri. On nous indique Toda, nous entrons : la chambre est vide. Quelques instants se passent, et puis, à notre grande surprise, nous voyons arriver une femme qui nous fait les honneurs du logis ; et cette femme n'est pas voilée ! il est vrai que son âge est respectable.
La population de ce pays n'appartient pas tout entière à la race inférieure que j'ai tâché de faire connaître; notre hôtesse est une
vraie Turque ayant le type du centre. Sa figure, à traits accentués, manque peut-être de finesse, mais elle est pleine de dignité et de distinction : tout en elle témoigne d'une bonté simple, franche, sans apprêt. Le timbre de sa voix est clair et doux ; sa pose, d'une liberté et d'une aisance parfaites : rien de convenu. Accroupie sur les talons, elle prépare son café en parlant, sans que la présence d'étrangers qui l'observent ôte rien au naturel de ses mouvements. Son costume n'accuse ni recherche ni prétention: une jupe rouge, large et froncée au-dessus des pieds; une longue robe blanche, ouverte en châle sur la poitrine; une veste jetée sur le dos et les épaules et dont l'étoffe rayée à fond violet joue uii tissu de soie changeante; enfin un tablier d'un bleu franc fixé par une large ceinture rouge. Sa tête est enveloppée d'un foulard de même nuance que la ceinture ; et l'yàchmak des femmes turques, au lieu de tomber mystérieusement sur ses traits, lui
encadre la face et couvre la chevelure et le cou comme le voile d'une Cérès antique. En vérité, il y a Turques et Turques ; celle-ci nous a conté que le maître de l'oda a été tué par les brigands, que son fils est malade, et qu'à titre de voisine elle tient leur place. Par un privilège absolument refusé aux hommes, cette femme turque cause et sait causer; de combien d'Européennes bavardes en pourrait-on dire autant ? Son mari, vieillard à mine vénérable, vient la rejoindre, et le reste de la soirée se passe comme dans une maison française de gens bienveillants et sachant vivre.
Le lendemain au matin, seconde visite de notre bonne vieille Turque, qui nous offre des provisions pour la journée et nous souhaite toutes les prospérités du monde. Nous continuons notre route dans les montagnes, et, parvenus au revers, nous apercevons au fond de la vallée un petit lac; il nous semble que depuis un siècle notre vue ne s'est reposée sur une flaque d'eau ! Au reste, le lac est
divinement accompagné. Son vert sombre et limpide contraste avec le vert noir des montagnes servant de fond et le jaune clair des collines qui se découpent sur ses eaux ; la brume répand sur le tout un glacis qui couvre le détail pour mieux accentuer les masses, et en môme temps des nuages transparents s'étendent sur le ciel pour ne laisser passer qu'une lumière douce et calme : nous approchons de Colosses, et la montagne du fond n'est autre que le Cadmus.